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Novembre - Décembre 2006 (page 2/3)

Sommaire des mois de Novembre - Décembre : Clic !

 
6 Décembre 2006
Josée-Anne BRISON a écrit :
 
Je suis à la recherche de renseignements sur l'eunuque BRISON au service de l'impératrice Eudoxie épouse d'Arcadius.
Je sais qu'il était notaire et j'ai trouvé la correspondance de Saint Jean Chrysostome à BRISON.
Je voudrais savoir d'où il venait et sa vie au palais, ce qu'il est devenu.
Pouvez-vous m'aider ?
 
 
 
RÉPONSE :
 

Malheureusement, les empereurs romains d'Orient, dont Arcadius fut le premier, sortent de mes compétences historiques…
Tout ce que j'ai trouvé (et qui fait probablement double emploi avec le fruit de vos propres découvertes) à propos de votre homonyme Brison, l'eunuque byzantin, c'est son apparition dans la notice consacrée à Jean Chrysostome de la très célèbre Légende dorée, recueil de vies de saints, compilé au XIIIe siècle par le moine dominicain Jacques de VORAGINE :

"Or, les ariens, dont le nombre se multipliait beaucoup, et qui avaient une église hors de la ville, s'assemblaient le samedi et le dimanche entre les portes et les portiques, où ils chantaient, pendant la nuit, des hymnes et des antiennes. Quand venait le point du jour, ils traversaient la ville en répétant ces mêmes antiennes et, sortant hors des portes, ils venaient en foule à leur église. Ils ne cessaient d'agir ainsi pour vexer les orthodoxes, car ils répétaient souvent ces paroles : « Où sont ceux qui disent qu'en trois, il n'y a qu'une puissance ? » Alors saint Jean, dans la crainte que les simples ne se laissassent entraîner par ces chants, institua que tous les fidèles passeraient la nuit à chanter des Hymnes, afin que l’œuvre des hérétiques fût étouffée et que les fidèles fussent affermis dans leurs pratiques ; de plus, il fit faire des croix d'argent que l’on portait avec des cierges argentés. Les ariens, excités par la jalousie, s'emportèrent jusqu'à vouloir sa mort : et une nuit Brison, eunuque de l’impératrice, fut frappé d'une pierre. Jean l’avait chargé d'exercer à chanter les hymnes ; il y eut même quelques gens du peuple qui furent tués de part et d'autre. Alors l’empereur ému défendit aux ariens de chanter publiquement leurs hymnes." (Traduction de la Légende dorée de Jacques de Voragine proposée par le site : www.abbaye-saint-benoit.ch)

Désolé de ne pouvoir vous aider davantage dans vos recherches.

 
 
 
8 Décembre 2006
Gérard a écrit :
 
Je suis à la recherche de documentation sur la valeur de deux protagonistes (qui, à mon goût, ont contribué très fortement à la victoire sur les "Gaules" par Jules César), qui se nomment Caius Oppius et Cornélius Balbus !
Pourriez-vous m'éclairer sur ce qu'ils ont bien pu faire pour le Grand Jules ! (J'ai vaguement aperçu sur votre site quelque indice, comme "Ils étaient "espions" etc, mais rien de bien concret).
 
 
 
RÉPONSE :
 

Si, dans mon site, j'évoque effectivement le code secret de notre brave Jules (Clic !), je ne parle point à cette occasion de Caius Oppius et de Cornelius Balbus. En revanche, j'y signale une page Web de l'Université Catholique de Louvain, qui reprend un texte d'Aulu-Gelle (IIe siècle ap. J.-C.) où ces deux personnages apparaissent comme les destinataires de correspondances cryptées du divin Jules : "Sur les codes secrets qu’on trouve dans la correspondance de Caius César […] Il y a des volumes de correspondance de Caius César avec Caius Oppius et Cornélius Balbus qui s’occupaient de ses affaires en son absence. Dans cette correspondance, on trouve, à certains endroits, des lettres isolées qui ne forment aucune syllabe, qu’on dirait placées au hasard ; car on ne peut former aucun mot avec ces lettres." (voir : bcs.fltr.ucl.ac.be)…
Ce qui, bien sûr, ne signifie nullement que ces deux personnages étaient des "espions" du grand Jules !…

Qui étaient donc ces Oppius et Balbus ?
Personnellement, je n'ai pas trop le courage de farfouiller dicos et biographies à la recherche d'infos sur des personnages très secondaires. Mais je me suis souvenu, à point nommé, que, récemment, mon érudit compatriote et ami Michel ELOY (du site PEPLVM - Images de l'Antiquité) m'avait expédié quelques courtes notices biographiques, compilées dans des tas de vieux grimoires, sur des contemporains de César.
Voici celles relatives aux deux personnes qui vous intéressent, Cornelius Balbus et Caius Oppius :

CORNELIUS BALBUS, Lucius
Originaire de Gades, en Espagne. En 72 av. J.-C., il obtient la citoyenneté romaine grâce à Pompée, qu'il avait aidé contre Sertorius, et dans le sillage duquel il évolue dès lors. En 61 ou 62, il est praefectus fabrum (préfet du génie) de César. Il fait partie de ceux qui soutiennent, en 60, l'accord entre Pompée, Crassus et César : il va, à partir de ce moment, graduellement passer dans le camp de César. En 59, il est à nouveau son praefectum fabrum. Dans les années suivantes, il veille à ses intérêts à Rome. Accusé d'avoir obtenu illégalement sa citoyenneté, il est défendu en 56 par Cicéron (Pro Balbo). Il cherche, en 50-49, à gagner le même Cicéron, ainsi que Lentulus Crus, à la cause de César. Après Pharsale, il est chargé, avec Oppius, des relations publiques du dictateur. Après la mort de César, il soutient, , Octave et, le premier parmi les provinciaux (primus exterorum; PLINE, VII, 43) obtient le consulat en 40. Il est toujours en vie en 32. Sa correspondance avec Cicéron témoigne de ses intérêts littéraires.

OPPIUS, Caius
Membre de l'ordre équestre et fidèle de César, chargé des relations entre ce dernier et les autres hommes politiques. Resté en contact avec Cicéron après la mort de César, il soutint Octave. Il était l'auteur de nombreuses biographies (vies de Publius Cornelius Scipio Africanus dit le Premier Africain, de César, de Cassius) et d'un pamphlet visant à démontrer que Césarion n'était pas le fils de César. Certains lui attribuaient les trois Bella (guerres d'Alexandrie, d'Afrique et d'Espagne), cf. SUÉTONE, César, LII.

 
 
 
11 Décembre 2006
Lætitia a écrit :
 

Je me demandais si vous connaissez des exemples historiques de femmes romaines de haute naissance (mariées mais surtout célibataires) qui ont entretenu des relations sexuelles avec des esclaves ou des affranchis.

L’exemple inverse étant très courant, je ne trouve rien à ce sujet !

 
 
 
RÉPONSE :
 

A priori aucun exemple historique de Romaine, noble et célibataire, ayant succombé aux charmes de l'un de ses esclaves - ou l'ayant séduit - ne vient à l'esprit. Il faudrait peut-être voir dans la littérature latine… Encore que, ce genre de relation devait paraître si choquante aux yeux des Romains qu'il m'étonnerait que beaucoup d'auteurs aient osé aborder ce thème particulièrement scabreux pour eux. Pensez que L'amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence, où ladite Lady s'encanaille dans les bras de son garde-chasse, fit encore scandale jusqu'au beau milieu du XXe siècle ! (voir : fr.wikipedia.org).

Mais revenons à la Rome antique… Ainsi que je l'écris souvent, il ne faut pas perdre de vue que, sous un vernis d'émancipation féminine (réservé à une poignée d'aristocrates fortunées), cette société "méditerranéenne" restait fondamentalement patriarcale et masculine, voire machiste. Les filles étaient mariées tôt, et leur virginité, chaperonnée jusqu'au jour du mariage par les duègnes familiales (mère, tantes, cousines, etc) et par des grands frères particulièrement sourcilleux quant à la pureté de mœurs de leurs frangines, restait la meilleure preuve de leur bonne éducation. Ensuite, c'était au mari de prendre soin de la vertu de son épouse, gage de son propre honneur, et les esclaves qu'il plaçait au service de sa chère et tendre moitié se voyaient autant chargés de la surveiller que de la dorloter.
Autant dire que, généralement, les dames de la haute société romaine ne bénéficiaient presque d'aucune "vie privée" : à la maison, elles n'étaient pratiquement jamais vraiment seules, et il leur était interdit de sortir non accompagnées (et non voilées).

Reste évidemment le cas des célibataires ou des veuves non remariées… Bien sûr, théoriquement affranchies des tutelles de leurs père, frères et mari, elles pouvaient, à leur bon plaisir, transformer leurs esclaves et affranchis en objets de débauche, en partenaires de partouzes, en comparses d'orgies libidineuses !… Mais était-ce réellement possible de s'opposer frontalement à des contraintes morales et sociales si fortes ? Pour les Romains, les esclaves appartenaient peut-être au genre humain, mais leur nature restait foncièrement différente de celles des hommes libres : la subordination totale à un autre, la servitude elle-même restait une tache, une tare, une souillure dont il était quasi impossible de se purifier. Même l'affranchi restait marqué par le joug servile qu'il avait souffert. Dès lors, pour une noble Romaine couche avec un de ses esclaves, il fallait qu'elle fasse preuve d'une grande ouverture d'esprit, qu'elle soit très amoureuse ou très licencieuse… et, hélas, qu'elle ne soit pas dégoûtée !
Je gage que ces conditions ne se rencontrèrent pas bien souvent.

Voyez, comme exemple a contrario, cette Matidie la Jeune, évoquée par l'ami Gricca dans un ancien courrier : noble, riche et libre, elle ne versa pas pour autant dans la débauche, que du contraire !

Évidemment, il y eut des exceptions. Tacite, dans ses Annales, se fait un malin plaisir de relater les frasques de nobles dames. Par exemple une dévergondée du nom de Vistilia qui trouva habile de se faire enrôler comme prostituée auprès des édiles, afin d'en quelque sorte "régulariser" ses nombreux adultères, et de faire passer son pauvre cornard de mari pour un infâme leno (= proxénète). Celui-ci fut blanchi, mais, d'ordre de Tibère, la dame fut exilée sur une île grecque. (Voyez Annales, II, 85).
On peut encore songer à certaines impératrices. Messaline, par exemple. Elle avait, dit-on, transformé une aile du palais en bordel, et hantait les bouges de Suburre (le "quartier chaud" de Rome), indifférente au rang de se ses amants pourvu qu'ils pussent assouvir son inextinguible appétit génésique. "Épuisée de luxure, mais jamais repue", dixit le satiriste Juvénal.
Ou encore Faustine la Jeune, l'épouse de l'empereur-philosophe Marc Aurèle. Elle, c'était, paraît-il, auprès des gladiateurs - considérés comme des esclaves puisqu'ils s'étaient vendus aux organisateurs des jeux - qu'elle cherchait à soigner sa nymphomanie chronique !…

 
messaline
Ouais ! Faudrait quand même pas prendre tous ces ragots pour argent comptant…
N'oublions pas que les historiens latins du genre de Tacite se veulent surtout des moralistes. En cette qualité, ils aiment insister sur les mœurs, présumées dissolues, de leurs concitoyens, et transforment des cas exceptionnels, comme "l'affaire Vistilia" en symptômes patents de l'absolue dépravation de la société romaine du Ier siècle. Sous leur plume, l'exception devient aisément la règle…
Quant à Messaline, toute libertine qu'elle aurait été, personne ne remit pourtant en cause la naissance légitime de ses deux enfants, Octavie et Britannicus (voyez ici : Clic !). Bizarre, non, cet aveuglement de Claude, son pathétique "cocu systématique" de mari ? D'autant plus qu'auparavant, ledit Claude s'était montré peu conciliant à ce sujet : estimant que la fidélité de sa première épouse était sujette à caution, il n'avait pas voulu reconnaître comme sienne et fait exposer la fillette qu'elle lui avait donnée, une petite Claudia (voir ici : Clic ! et Clic !).
Pour Faustine le Jeune, c'est précisément le contraire : les infâmes aventures extraconjugales de cette gente dame ne sont probablement rapportées que pour expliquer a posteriori la naissance de ce dégénéré de Commode .Il était en effet impossible que cet être vil, ce détestable empereur, ce tyran ne soit le fils légitime du bon et brave Marc Aurèle, homme sage et souverain libéral, juste et intègre ! Et comme Commode était notoirement féru de gladiature, il était tout naturel d'imputer à sa pauvre mère Faustine des égarements extraconjugaux féconds avec un gladiateur… Notez cependant que, dans la flopée d'enfants que Faustine donna à son impérial mari (voir ici : Clic !), seul l'infâme Commode est présumé bâtard. L'imputation calomnieuse paraît cousue de fil blanc !
faustine la jeune
 
 
 
11 Décembre 2006
Nicolas a écrit :
 
J’aimerais en savoir plus sur la destruction de statues païennes sous le règne de Constantin, Théodose et Cie
Je suis tombé, il y a quelque temps sur un site orthodoxe où j’ai aperçu une mosaïque ancienne vantant la destruction de statues antiques par des fidèles. Je n’ai pas eu la sagacité de sauvegarder cette image pieuse… Connaissez-vous quelque chose de ce genre ?
 
 
 
RÉPONSE :
 

Je ne connais pas cette mosaïque dont vous parlez…Toutefois, il n'en reste pas moins que la destruction des statues païennes, des idoles, par les chrétiens triomphants est un fait historique bien avéré. Voyez par exemple - c'est le seul témoignage iconographique que j'ai trouvé - cette fresque représentant saint Martial, fort chrétiennement occupé à détruire des idoles païennes à Bordeaux.
Mais, d'un autre côté, les témoignages historiques relatifs à cette vague iconoclaste ne manquent pas. Parmi une multitude de faits de ce genre, qui enthousiasmèrent des générations de chrétiens, mais qui nous révolteraient plutôt aujourd'hui, on peut citer la campagne d'épuration anti-païenne du bon saint Martin dans le Sud-Ouest de la Gaule. Homme de demi manteau mais non de demi-mesures, il parcourut cette région à la tête de "commandos" de moines fanatisés, qui s'amusaient comme des petits fous (qu'ils étaient) à profaner, saccager, détruire; bref éradiquer tous les temples et idoles qu'ils croisaient. Ah, en ce temps-là, il fallait peu de chose pour se payer une bonne tranche de franche rigolade : un fanum gallo-romain à saccager, quelques pauvres ploucs à convertir puis à baptiser à la volée - un bain forcé dans la rivière faisait l'affaire -, et c'étaient les feux de la Saint-Jean en toute saison, l'été de la Saint-Martin avant la lettre !
Et dans l'Orient romain aussi ! La folie destructrice chrétienne y fit d'autant plus de ravages que les temples y étaient plus riches qu'en Occident, et que, par conséquent, le vandalisme y était encore plus profitable. Ainsi, le patriarche d'Alexandrie s'enrichit-il des dépouilles du temple de Sérapis, mis à sac par des saints sbires. Des moines dirigés par des bandits tonsurés s'employèrent aussi à mettre à sac la Palestine païenne, etc, etc…

 
 
 

13 Décembre 2006

Gricca a écrit :
 

Quel choix aurait du faire Constantin pour reconstituer l’unité de l’empire ?

Pour une fois je fais une petite pause dans mes récits pour vous poser une question qui me “turlupine” si j’ose m’exprimer ainsi :
Cette question est issue du vaste débat sur les causes de la chute de l’empire romain, dont on peut saisir deux choix politiques forts qui influèrent sur l’évolution de l’empire, choix, d’ailleurs, plus ou moins imposés par les circonstances, c'est-à-dire l’échec des prédécesseurs et qui paraissaient logiques sur le moment, mais qui se révélèrent par la suite entraînés des conséquences néfastes.

Le 1er choix est celui d’Hadrien (117-138) de donner un coup d’arrêt aux conquêtes aventureuses de son prédécesseur Trajan qui avaient failli mal tourner. Cette décision permit à l’empire de bénéficier d’une remarquable période de paix et de stabilité sous Antonin le Pieux (138-161). Mais c’est cet immobilisme même qui pose problème, d’une part, en passant d’une politique offensive à une politique défensive, l’empire se met en situation d’attendre les assauts des ennemis extérieurs, lesquels purent reprendre l’initiative sous Marc Aurèle (161-180). D’autre part, l’empire se révéla trop vaste pour être correctement défendu lorsqu’il eut à faire face à des attaques ennemies sur plusieurs fronts.
On en connaît les conséquences. Les guerres eurent lieu, non plus au-delà des frontières, mais sur le sol romain. L’empire eut beaucoup de difficultés à répondre efficacement à ces attaques, d’où la montée d’un sentiment d’abandon pour les provinces menacées entraînant un réflexe d’autodéfense avec la résurgence des vieux fonds régionaux sous le vernis gréco-latin, et d’angoisse sur la pérennité des institutions et valeurs romaines, entraînant la montée du christianisme, religion monothéiste. Celle-ci s’explique par la tendance au syncrétisme, réflexe face à l’afflux de nouveaux dieux, qui conduit à l’unicité allant dans le sens : un empereur, un empire, un dieu. Le christianisme sut capter les gens par son message évangélique universel, par son organisation efficace calquée sur les structures administratives impériales et sa capacité à phagocyter cultes et philosophies païennes. Même si, finalement l’étendue, handicap pour la défense, avantage par ses ressources, permit à l’empire de tenir le coup, désormais le ressort de l’unité impériale était brisé.

C’est là qu’intervient le choix de Constantin Ier (306-337) qui, après l’échec des Tétrarques à ramener une unité religieuse autour des dieux antiques de l’empire, opta après 324 pour une unité autour du christianisme. Mais en s'engageant dans cette voie, Constantin brise le cadre polythéiste qui permettait à chacun dans l’empire d’honorer ses Dieux. Désormais les résurgences des vieux fonds provinciaux vont se cristalliser, surtout après que Théodose eut fait en 380 de la religion nicéenne, la religion officielle d'état, en querelles dogmatiques, divisant l’empire en blocs antagonistes : bloc égypto-oriental (monophysite), bloc afro-européen (chalcédonien), romains (nicéens), barbares (ariens), latins (catholiques), grecs (orthodoxes).
L'autre choix de Constantin d’établir une nouvelle capitale à Constantinople sur le Bosphore n’est que l’aboutissement politique de la division de l’empire. Ce qui en fait son importance c’est qu’il fut une réussite au point de vue stratégique, alors que le choix de l’unité autour du christianisme fut un échec quasi immédiat. Finalement par leurs raids, Germains et Perses n’ont pas abattu l’empire, mais ils l’ont fragilisé, leur permettant ainsi de s’emparer de la partie Occidentale de l’empire. De toute façon Rome aurait fini par tomber, comme tomba beaucoup plus tard Constantinople, ce n’est qu’une question de temps.

La grande question reste finalement celle-ci : Une fois le danger barbare momentanément écarté sous les Tétrarques, autour de quoi Constantin aurait pu refaire l’unité de l’empire : paganisme en perte de vitesse ou christianisme en devenir, avait-il d’autres choix entre ces deux options, ou bien aurait-il du se contenter de l’édit de tolérance de 313 ?. Je serais intéressé par votre réponse sur ce choix cornélien de Constantin dont les conséquences marquent encore notre civilisation, surtout lorsqu’on sait que tout choix a ses avantages et ses inconvénients.

constantin

Voir par exemple les conséquences de l’édit de Caracalla de 212, en particulier sur le recrutement de l’armée, sur ce site http://his.nicolas.free.fr
Sur le choix de Constantin voir, entre autres, les sites : http://www.philagora.net
et ses conséquences : letemps.ch/dossiers

GRICCA

 
 
 
RÉPONSE :
 

Le problème que vous soulevez à propos de Constantin est en effet fort intéressant. En fait, cela revient à se demander si cet empereur avait réellement le choix des moyens pour réunifier idéologiquement l'Empire… Notez que, plus radicalement, l'on pourrait aussi se poser la question de savoir si l'Empire avait réellement besoin d'être unifié de telle sorte… Plus j'y réfléchis, plus je me demande si ce n'est pas là une projection anachronique de nos totalitarismes modernes sur le régime impérial de Rome. Ein Volk, ein Reich, ein Fürher !
Car enfin, que je sache, le grand Empire romain, celui d'Auguste, de Vespasien, d'Hadrien ou même de Septime Sévère et de Caracalla, n'était guère unifié sur le plan idéologico-religieux. Outre celui des Juifs - qui représentaient, au bas mot, un bon dixième de la population (et qui, par parenthèse, ne priaient que de l'extrême bout de leurs lèvres Yahvé pour la conservation de l'empereur) -, des centaines de cultes, parfois fort exotiques, coexistaient. Sans parler des diverses sectes philosophiques (stoïciens, pythagoriciens, épicuriens, platoniciens, cyniques, etc…) qui se partageaient le "marché spéculatif" ! Dans ce foisonnement philosophico-religieux, le fameux "culte impérial" ne constituait peut-être qu'un genre de vernis unificateur, et non le ciment que certains imaginent…

Voyez aussi avec Dioclétien : cette sacralisation des augustes de sa Tétrarchie, le premier relevant de Jupiter et son second d'Hercule, avait-elle réellement pour but le renforcement du culte impérial, ce ciment présumé de l'empire ? Ne s'agissait-il pas plutôt d'un "accessoire" destiné à renforcer l'autorité impériale (les ordres du représentant de Zeus sur terre ne pouvaient être discutés), ainsi que d'un gadget idéologique censé protéger la personne sacrée de l'empereur (c'était crime de lèse-divinité que d'attenter à la vie ou à la couronne de ce "vice-dieu") ?

Je ne sais pas, mais la standardisation de la pensée qu'auraient envisagée les empereurs romains de l'Antiquité tardive ne me paraît utile que dans un état où préexiste déjà une idéologie puissante, qui a la volonté de s'imposer à tous. Or, le culte impérial ne peut en aucun cas être comparé au national-socialisme ou au communisme stalinien ou maoïste. Autant mélanger le relais sacré du 11 novembre les fastes nazis de Nuremberg !
Ces entreprises massives de lavage de cerveaux ne semblent aussi possibles que dans des sociétés où les informations circulent rapidement et efficacement. Staline et Hitler purent imposer leur culte parce qu'ils disposaient déjà de médias de masse (journaux, radio, cinéma, débuts de la télévision). Mais, dans l'Empire romain, c'était une autre chanson ! Si l'on oublie les grandes métropoles (d'ailleurs entrées en décadence à l'époque qui nous intéresse), qui étaient reliées aux centres de décisions par des courriers réguliers, dans la plupart des petites localités provinciales, on ne connaissait sans doute rien d'autre de l'empereur que son nom. Et s'il changeait de religion en décidant de "brûler ce qu'il avait adoré" (et vice-versa), la belle affaire ! Malgré toute efficacité de la bureaucratie impériale, il pouvait s'écouler des mois, voire des années, avant que ne parviennent dans ces coins reculés les décrets informant la population des volontés de leur maître, l'empereur… Et encore fallait-il que les fonctionnaires locaux eussent la volonté de leur donner un semblant de début d'exécution avant que d'y être forcé par des légats envoyés tout exprès !… Voyez ce qui s'est passé lors de la persécution de Dioclétien : celle-ci ne paraît avoir été vraiment effective et efficace que lorsque des missi dominici se trouvaient sur place pour exiger la stricte application des décrets et leur exécution ponctuelle…
Alors, s'il fallait un "commissaire politique" dans chaque bourg, voire derrière chaque sujet, comment diantre réaliser cette fameuse unité idéologique ? En Chine, avec des moyens de propagande modernes, le président Mao n'obtint, vaille que vaille, une telle unanimité (de façade) qu'au prix de millions de morts. Et jamais on n'imputa de telles hécatombes aux empereurs romains, même à des antéchrists comme Dioclétien ou Galère…

Pour en revenir à notre ami Constantin, je ne suis donc pas du tout certain que lui-même considérait le christianisme comme la solution à cet hypothétique problème de diversité idéologique de l'Empire…
Au début de sa carrière, je le vois clairement favoriser les chrétiens dans un évident but géostratégique (ses ennemis se trouvaient en Orient où le christianisme était déjà influent). Ensuite, je peux accepter que l'empereur fût de plus en plus séduit par la doctrine chrétienne : il prit de nombreux décrets d'inspiration chrétienne, il présida aux séances du concile de Nicée, etc… Toutefois, il ne cessa jamais de donner des gages à ses sujets païens. Vous avez vous-même évoqué dans l'une de vos érudites interventions la carrière du philosophe païen Sopatros d'Apamée (voir ici : Clic !), qui "concélébra" l'inauguration de Constantinople. Un empereur soucieux d'unité idéologique aurait-il toléré une cérémonie aussi largement "œcuménique" ?

À mon avis, Constantin ne choisit réellement entre paganisme et christianisme qu'à l'heure de sa mort. Un choix évidemment définitif, mais qui, finalement n'engageait que sa propre personne (et son propre salut), même si ses fils et successeurs avaient été éduqués dans la religion chrétienne.

Le marché des religions lui proposait-il une alternative crédible au christianisme ? Peut-être le mithraïsme ? Dans ses romans d'héroic-fantasy (je doute que vous les appréciez !), Rachel Tanner imagine une uchronie où, Crispus succédant à Constantin, l'empire se serait converti au culte de Mithra plutôt qu'à la croix (voir ici : Clic !). Une fiction intéressante !…

Plus sérieusement, la tentative de restauration païenne de Julien, basée sur un culte solaire assez syncrétique, flanqua une peur bleue aux chrétiens de son temps. On pourrait imaginer - encore une uchronie - Julien revenant victorieux de son expédition de Perse et modifiant radicalement le cours de l'histoire.
Revenons à ce que vous écrivez au début de votre courriel : on peut le regretter, mais il est probablement dans la nature d'un empire que d'être impérialiste, et le sage Hadrien, en mettant un coup d'arrêt à l'expansion romaine, fut peut-être à l'origine du déclin de Rome.

vision de constantin

Peut-être la machine romaine était-elle déjà à bout de souffle dès le règne de Domitien. Trajan était parvenu à la relancer par la très fructueuse conquête de la Dacie, mais son successeur, le pragmatique Hadrien, optant pour la stabilisation des fronts, se priva du même coup de l'indispensable, de l'irremplaçable apport financier que constituait le butin des guerres de conquête. Le mal aurait été moindre si, au terme des guerres de Trajan, Rome avait pris le contrôle des routes commerciales traversant l'Asie centrale vers l'Inde et la Chine. Mais ce n'était pas le cas. Pis encore, en Orient, aucune frontière naturelle aisément défendable ne séparait l'Empire de son ennemi héréditaire, le monde persan.
Qu'on l'aime ou qu'on le déplore, il faut admettre que Rome était un état prédateur, et en entreprenant une guerre de conquête vers l'Orient, Julien tentait peut-être d'administrer au vieil Empire, en voie de décrépitude, le seul remède susceptible de le sauver. Imaginez en effet, que Julien, vainqueur des Perses, ait réussi à s'emparer de tous les trésors amassés par les Rois des Rois sassanides, et par-dessus le marché, soit parvenu à contrôler les diverses routes de la soie. Revenant en Occident après un tel triomphe, son aura aurait été telle, et la protection de ses divinités si manifeste que les jours de l'Église chrétienne auraient sans doute été comptés ! Même sans persécution, le probable ralliement en masse des chrétiens à la cause d'un "César" si manifestement béni de Dieu auraient littéralement vidé les églises de leur public… et, aujourd'hui, on n'entendrait sans doute plus parler du christianisme !
Mais tout cela n'est que fiction.

Encore merci pour vos interventions sur mon site ainsi que pour vos conseils de lecture.

 
 

RUBRIQUE OUVRAGES SUR L’EMPIRE ROMAIN

  • Un bon roman historique d’Emma LOCATELLI : Le scandaleux Héliogabale, empereur prêtre et pornocrate - Nouveau monde éditions ISBN 2 84736 187 2,
    avec le résumé au dos du livre :
    « An 217 de l’ère chrétienne. L’empereur Caracalla vient d’être assassiné en Mésopotamie. Profitant de l’événement, trois princesses syriennes, avides de pouvoir, intriguent pour placer sur le trône de Rome l’héritier mâle de leur dynastie, le jeune Varius.
    A force de complots, elles parviennent, contre toute attente, à faire proclamer l’adolescent imperator par les légions d’Orient. Le règne le plus décadent de l’histoire romaine commence : durant trois ans et neuf mois, Rome va vivre au rythme des caprices, des extravagances et des provocations de ce jeune homme de quatorze ans, immature et fantasque, que rien ni personne n’a préparé à assumer une telle dignité.
    Adorateur mystique d’une étrange divinité orientale incarnée dans une pierre noire, l’Elagabal solaire, dont il est le grand prêtre, enfant prodigue et imaginatif, homosexuel et travesti, celui que l’Histoire ne connaîtra que sous le sobriquet d’Héliogabale va offrir le spectacle de tous les excès et de toute la démesure que lui inspirent la quête obsessionnelle du plaisir, l’ivresse du pouvoir suprême et la haine de l’ordre établi.
    Surpassant Tibère dans les molles voluptés, Caligula dans la cruauté, Néron dans la folie esthétique et théâtrale, l’enfant-empereur n’aura de cesse de choquer et de scandaliser le vieux monde latin pourtant accoutumé aux excentricités et aux débauches de ses prédécesseurs.
    Mais derrière lui, s’agitent les ombres inquiétantes de sa grand-mère, de sa mère et de sa tante, qui s’inquiètent de voir la pourpre leur échapper …
    Détesté par le Sénat romain, exécré par l’armée, rejeté par sa famille, l’empereur honni saura-t-il trouver d’autres soutiens que ceux de ses mages et de ses amants ? »
  • J’ajoute un autre roman historique intéressant : La trahison du pouvoir d’Eve LERNE - Les Asclépiades 2005 ISBN 2 915238 13 8,
    avec le résumé au dos du livre :
    « La quête du pouvoir, toujours et partout, traverse avec grande constance les siècles. La correspondance entre Galien, médecin déjà célébrissime de son vivant, et son impérial patient, Marc Aurèle, présente d’un jour nouveau les illustres serviteurs de l’Empire romain. En l’an 175, une trahison entre amis de longue date éclate … Et Marc Aurèle, l’empereur philosophe, le stoïcien si connu et reconnu parmi les sages, règle ses comptes … somme toute peu stoïquement. Eve Lerne, docteur en médecine et spécialiste en histoire romaine, aborde une des périodes les plus riches en rebondissements (et les moins connues) de l’Empire. »

GRICCA