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Sommaire Octobre 2004 :
  • 1er Octobre :
    • Réflexions sur une sombre période : l'Anarchie militaire du IIIe siècle : Clic ! 
  • 1er Octobre :
    • Christianisation de l'Empire : l'étrange apathie de l'armée… : Clic !
  • 1er Octobre :
    • Qui sont les descendants des Romains ? : Clic !
  • 1er Octobre :
    • Des combats de gladiateurs partout… même en Judée ? : Clic !
      • Les jeux sanglants du cirque : l'assourdissant silence de Jésus et de saint Paul : Clic !


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  • 1er Octobre :
    • Où trouver une traduction française de la Lettre sur les Martyrs de Lyon ? : Clic !
  • 5 Octobre :
    • Qui était Tite Live ? : Clic ! 
  • 5 Octobre :
    • Où l'on s'interroge sur l'identité d'empereurs évoqués par saint Jean Bouche d'Or  : Clic ! 
  • 10 Octobre :
    • Les sources pour le règne d'Hadrien : complément d'info : Clic !
    • Quelques précisions sur les œuvres littéraires (plus particulièrement, les œuvres poétiques) de (ou attribuées) à l'empereur Hadrien  : Clic !
    • Pourquoi dit-on qu'Hadrien a "nourri l'opposition politique" ? : Clic !
    • La barbe d'Hadrien : Clic ! 

 3e PAGE
  • 11 Octobre :
    • Quelques liens sur les thermes et les bains romains : Clic !
      • … Et quelques autres sur la médecine dans l'Antiquité romaine : Clic ! 
  • 11 Octobre :
    • À la recherche de l'Évangile de Philippe : Clic ! 
  • 12 Octobre :
    • Le brigandage sous Septime Sévère : Clic !
  • 15 Octobre :
    • L'archiépiscopat d'Abbir Majus… kekseksa ? : Clic !
  • 15 Octobre :
    • Où trouver des infos sur les transports dans le monde romain ? : Clic ! 

4e PAGE :

  • 16 Octobre :
    • Quelques liens pour la bataille d'Actium : Clic !
  • 20 Octobre :
    • À la recherche d'un "Privat" à Rome…  : Clic !
  • 20 Octobre :
    • Les païens considéraient-ils les premiers chrétiens comme des étrangers ? : Clic !
  • 21 Octobre :
  • 21 Octobre :
    • Quelques renseignements d'ordre général sur Suétone : Clic ! 
  • 25 Octobre :
    • À propos de La dernière légion de Valerio Manfredi : Clic ! 
  • 27 Octobre :
    • Quelques liens pour savoir comment s'habillaient les Romains (et les Romaines !) : Clic !
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1er Octobre 2003

Gricca a écrit : 

Réflexion sur l'anarchie militaire du IIIe siècle

On pense généralement que l'armée romaine est un exemple d'efficacité et de discipline, il n'en fut rien. Pour l'efficacité, on connaît les défaites retentissantes de légions, quant à l'indiscipline, l'anarchie militaire qui sévit surtout entre 235 et 285 en montre le mauvais côté, on y voit le triomphe de l'inconstance, de l'indiscipline et de l'infidélité des légions. Le même caprice d'une armée ivre de sa force et de ses victoires, nomme les empereurs, le même caprice les brise. L'armée qui vient de proclamer un empereur le tue, s'il est vaincu ou en état d'infériorité et se fond dans celle du vainqueur. Les soldats de Philippe passent à Decius après la bataille. Les soldats de Gallus se donnent à Emilien, ceux d'Emilien à Valérien, avant d'avoir combattu, et l'on pourrait continuer les exemples. Toute raison est bonne pour créer des empereurs comme pour s'en défaire, on les tue parce qu'ils sont vaincus, parce qu'ils s'efforcent de rétablir la discipline, parce qu'ils n'ont pas permis le pillage d'une ville amie. On ne massacre plus les empereurs, on les exécute froidement sans que personne ne mette en doute le droit de ces juges armés. Tous les pouvoirs qui étaient autrefois l'apanage du Sénat, l'armée s'en est emparée, même la mémoire des empereurs morts (déification ou "damnatio memoriae"). Mais ce qu'il y a de plus étonnant c'est qu'à peine parvenu au pouvoir, loin de se décourager par l'exemple de ceux qui l'ont précédé, chaque empereur s'efforce de transmettre à ses descendants une dignité que lui-même ne gardera pas plus que ses devanciers. Tous ont la prétention de faire souche de dynastie. Chacun espère fortifier par l'association l'autorité précaire que lui ont confiée les soldats. A travers la monotonie des scènes de carnage et de foi trahie, dans la mêlée confuse où se heurtent les nationalités armées et les impatiences ambitieuses, on constate que le monde est aux soldats, il ne s'agit plus de savoir si l'Empire appartiendra au Sénat ou aux légions, mais quelle armée en disposera en souveraine, de celle d'Orient, du Danube, d'Italie ou du Rhin.

Parmi tout ce défilé d'empereurs ou d'usurpateurs (des empereurs légitimes aux tyrans, il n'y a qu'une différence : l'empereur est un tyran parvenu, le tyran un empereur qui s'est arrêté en chemin), durant cette période où sévit anarchie, catastrophes militaires, invasions barbares, crise économique et monétaire, sans parler d'épidémies, il est surprenant d'en voir un, même pas issu du milieu militaire et mal apprécié de son milieu sénatorial, arriver à régner, avec mollesse selon ses détracteurs, pendant quinze ans (253-268), je veux parler de Gallien, un grand empereur sans doute pour avoir déjà réussi cet exploit, il régna un peu plus longtemps que le célèbre Néron (54-68) deux siècles auparavant. Figure méconnue et attachante, Gallien est le dernier empereur sénatorial italien, païen et philhellène, à régner, son assassinat en 268 lors d'un complot de son état-major, suivi en 270 par la mort de son ami, le grand philosophe néoplatonicien Plotin, marque la fin d'une époque, celle du monde antique. Les successeurs de Gallien choisis parmi ses officiers et les Tétrarques, des militaires originaires des Balkans ayant passé leur adolescence sous Gallien, achèveront le rétablissement de l'empire pour la génération suivante qui donnera Constantin et se christianisera suivant en cela l'exemple de ses dirigeants.

En schématisant et en simplifiant à l'extrême on peut dire que le gouvernement de l'empereur et de son conseil passa par trois phases, d'abord il se fit avec l'avis du Sénat (Ier -IIe siècles), puis des états-majors militaires (IIIe siècle) et enfin des conciles d'évêques (IVe-Ve siècles).

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1er Octobre 2003

Jdecl a écrit : 

Pourquoi l'armée romaine n'a-t-elle pas bronché lors de la christianisation progressive de l'Empire ?

D'après vos notices, l'armée romaine, à partir du IIIe siècle, était dans sa grande majorité mithraiste, et constituait la grande force politique de l'Empire.
Or, à cette époque, déplaire à l'armée pour un empereur revenait à creuser sa tombe, beaucoup en firent l'expérience.
Les soldats romains ne semblent cependant pas avoir bronché au cours des règnes de Constantin et de ses fils quant à leurs politiques religieuses. Pourquoi ? Le christianisme revendiquant le statut de monothéisme, il ne pouvait à terme n'être qu'une menace pour le culte de Mithra…

  • Faut-il penser que les soldats étaient plein de compréhension pour les originalités (ou perçues comme telles) de leurs empereurs, du moins lorsque ces derniers se montraient efficaces sur le plan militaire ? (cf. l'anecdote sur le génocide canin d'Aurélien. Certes, Elle est rapportée par l'Histoire Auguste, mais…). Ils auraient alors fermé les yeux sur la nouvelle religion de Constantin.
  • Les soldats romains, peu portés sur les réflexions théologiques, n'auraient-ils eu cure de ce problème, avant d'être mis devant le fait accompli par Théodose et ses fistons ? Il me semble que c'est soit Honorius soit Arcadius qui décréta que tous ses soldats devaient être chrétiens. C'est possible d'autant qu'il n'y a que peu de persécutions anti-païennes avant Théodose.
    Une telle évolution aurait été d'autant plus aisée qu'à partir de Théodose, il n'y avait plus que des fédérés dans l'armée orientale après Andrinople, et après les guerres civiles contre Maxime, Arbogast et Eugène dans l'armée occidentale. Ces fédérés auraient été sans doute d'autant moins sensibles à ces considérations qu'ils étaient payés… et qu'ils étaient chrétiens (les Wisigoths s'étaient convertis à l'Arianisme sous Constance II ou sous Valens et constituèrent pour une large part les troupes de fédérés après 378).
  • Les soldats romains, pragmatiques, suivirent-ils la mode en se convertissant (ou en apostasiant selon le point de vue) massivement au christianisme à partir du règne de Constantin ?

J'ai bien une autre piste mais n'étant pas expert, loin s'en faut, en théologie, je redoute d'énoncer des bêtises que vous saurez sans doute corriger…

  • Faut-il voir dans l'adaptation de certains dogmes chrétiens un "lot de consolation" pour les soldats mithraistes, une sorte de gage de bonne volonté de l'empereur chrétien, ou un flou volontairement entretenu entre ces deux religions ?
    Je fais référence à la date du 25 décembre, censée célébrer la naissance du Christ… et qui était également la date de naissance de Mithra (ainsi d'ailleurs que d'une bonne part de Divinités Antiques). Originellement cependant, il me semble que c'était le 6 janvier qui avait été retenu par les Chrétiens. Les Orthodoxes fêtent d'ailleurs toujours Noël le 6 janvier.

    J'ai vu un site internet qui recense de nombreux emprunts que la religion chrétienne aurait fait auprès du culte de Mithra.

    Concernant Mithra, donc, selon ce site :

    • Il est né d'une vierge le 25 décembre.
    • Il était considéré comme un grand professeur et un maître itinérant.
    • Il était appelé le Bon Berger.
    • Il était considéré comme le "Rédempteur", le "Sauveur", le "Messie".
    • Il était identifié à la fois au Lion et à l'Agneau.
    • Son jour sacré était le dimanche, le "jour du Seigneur".
    • Il avait sa fête principale à la date qui allait ensuite devenir Pâques, correspondant à sa résurrection.
    • Il avait 12 compagnons ou disciples.
    • Il effectuait des miracles.
    • Il a été enterré dans un tombeau. Après trois jours, il s'est relevé.
    • Sa résurrection était célébrée chaque année.
    • Sa religion comportait une eucharistie ou "dîner du Seigneur".

      Source : S. Acharya, Les mystères de Mithra, Cumont Franz.

    Je n'ai pas ce livre et n'ai pas vérifié ces "emprunts". Mais si ces derniers se révélaient exacts, faudrait-il y voir un pragmatisme chrétien visant à ne pas s'aliéner les élites politiques, administratives, et surtout l'armée mithraiste, en cherchant à identifier la religion chrétienne au culte de Mithra ?

    Constantin (et sa suite d'évêques, certainement pas aux abonnés absents quant aux réalités politiques du monde romain) auraient-ils donc par là cherché à éviter la désapprobation de l'armée, voir des révoltes militaires, en entretenant un flou entre les chrétiens et les Mithraistes ?

 

RÉPONSE :

Vraiment très intéressants, vos commentaires sur l'étonnante apathie des soldats romains, pourtant très majoritairement païens, lors du "basculement" de l'Empire vers le christianisme. J'avoue que ce problème ne m'avait pas effleuré.

Comme je le signale dans mes notices, le culte de Mithra était sans doute la religion la plus répandue dans l'armée romaine à la fin du IIIe siècle. Mais cela ne signifie pas nécessairement que les légions étaient majoritairement composées de mithriastes "pratiquants".
Au contraire du christianisme qui se transforma rapidement (certainement dès la fin du IIe siècle) en une religion "de masse", le mithraïsme semble être toujours resté un culte assez élitiste et, de surcroît, peu enclin au prosélytisme. À cet égard, le fait qu'il ne s'adressait pas aux femmes le handicapait fortement par rapport au christianisme : en effet l'épouse chrétienne d'un païen constituait souvent un "cheval de Troie" au sein de sa famille, tandis que l'adepte de Mithra se montrait très jaloux de ses secrets d'initiés.

Pour en revenir à l'armée romaine, je pense donc que si le mithraïsme était très présent dans les légions, c'était plutôt à la façon d'une fraternité de type "maçonnique" que comme une religion quasi officielle.
Autrement dit, il pouvait arriver que, de temps en temps, le simple soldat fasse sa petite prière à Mithra, une divinité qu'il vénérait parmi bien d'autres, tandis que certains de ses sous-offs et de ses officiers avaient bénéficié, à divers degrés, de l'initiation mithriaque.

Dès lors, si l'on admet que l'adhésion de l'armée romaine au culte de Mithra resta finalement assez superficielle, une question plus fondamentale se pose : qu'est que ce qui faisait marcher les soldats romains de la fin du IIIe siècle ? Quelle était leur motivation ?

La religion ?
J'en doute fort… Je n'ai pas l'impression qu'un général romain, mithriaste fanatique, aurait pu convaincre ses soldats de marcher contre leur empereur chrétien ; surtout si celui-ci leur procurait ce qui leur importait vraiment, c'est-à-dire de la nourriture, de l'argent, des victoires et la gloire. Or Constantin, malgré tous ses défauts -publics et privés -, fut un empereur "toujours heureux et toujours invaincu".
Les révoltes militaires ne réapparaîtront qu'avec l'arrivée au pouvoir des fils de Constantin. Mais si les soldats recommencèrent à acclamer des candidats à l'Empire, ce n'était pas parce que l'empereur légitime affichait plus ouvertement ses convictions chrétiennes que le grand Constantin ! C'était parce qu'il était moins heureux en bataille, moins présent à la tête de leurs troupes, moins soucieux du confort de ses soldats, etc…

Voyez, par exemple, le pronunciamiento qui porta Julien au pouvoir (voir ici : Clic !).
Pourquoi les soldats gaulois acclament-ils le cousin de l'empereur légitime ?
Parce qu'il est crypto-païen alors que Constance II est un chrétien porté au fanatisme ? Pas du tout ! Les militaires gaulois offrent l'empire à Julien parce qu'ils sont en pétard contre un empereur, réputé stratège médiocre, qui veut les envoyer au diable Vauvert combattre les Perses alors que leur pays vient à peine d'être pacifié.

Notez aussi que, deux ans plus tard, les mêmes soldats gaulois accorderont à Julien ce qu'ils avaient refusé à son prédécesseur et participeront - vaillamment sinon de bon cœur - à sa campagne mésopotamienne.
Pourquoi ? Un peu par loyauté, beaucoup pour la gloire, l'honneur… et le butin !

Naturellement, ainsi que vous le soulignez d'ailleurs dans votre mail, ce manque d'intérêt des soldats pour les problèmes théologiques ira en s'accroissant avec la barbarisation de l'armée "romaine".

À la bataille du Frigidus, quand l'armée de Théodose écrasa celle de l'usurpateur Eugène, les contingents des deux prétendants à l'Empire se composaient presque exclusivement de barbares - orientaux du côté de l'empereur chrétien, germaniques chez son adversaire, champion de la réaction païenne. Peut-on sincèrement croire que ces mercenaires exotiques, de religion incertaine, combattirent, dans un camp, pour la plus grande gloire du Christ, et dans l'autre pour le triomphe des valeurs antiques de la Rome éternelle ?
Bien sûr que non !
Les soldats de Théodose comme ceux d'Eugène se battirent pour celui qui payait leur solde (et occasionnellement, leur procurait de belles villes à piller et de jolies filles à violer). Un point, c'est tout !

Votre hypothèse d'un "compromis historique" entre l'empereur chrétien et ses soldats mithriaste est très séduisante.
Ah, si cela avait pu se passer comme cela ! Dûment convoqués par l'empereur, les évêques auraient adapté le dogme chrétien aux convictions religieuses des soldats païens, et ceux-ci (ainsi que tous les autres païens) se seraient alors ralliés en masse à ce Christ "solaire"…

Hélas, comment Constantin aurait-il pu imposer un "aggiornamento mithriaste" du dogme chrétien quand il avait déjà toutes les peines du monde à concilier entre elles les diverses tendances du christianisme. En effet, en matière de politique religieuse, les principales difficultés que "le premier empereur chrétien" rencontra ne provinrent pas d'un antagonisme entre païens et chrétiens, mais des dissensions dogmatiques des diverses sectes chrétiennes : Constantin fut d'abord contraint de lutter contre l'hérésie donatiste (avant de s'en accommoder), ensuite, il convoqua le concile de Nicée afin de résoudre la crise arienne.

Inextricablement empêtré comme il l'était dans les disputes sanglantes de fanatiques chrétiens fort peu reconnaissants de cette liberté récemment acquise, pourquoi Constantin se serait-il, de surcroît, préoccupé des croyances de ces soldats païens dont la loyauté n'avait jamais été prise en défaut ?

Quant aux influences du culte de Mithra sur la religion chrétienne, elles sont manifestes, évidemment. Cependant, il est assez difficile de déterminer à quelle époque, dans quelles circonstances, et pour celles raisons, ces "emprunts" se firent.

En tout cas, il me semble certain que ces "ressemblances" ne s'élaborèrent que progressivement, au coup par coup, pour des raisons et selon des modalités bien particulières.

Sans entrer dans les dans les détails, voyez, par exemple, les différences qui existent entre :

  • Le choix du 25 décembre pour la date de Noël qui est, probablement, le résultat d'une récupération chrétienne de la fête païenne du Sol Invictus (évidemment, le solstice d'hiver, c'est normal !). Mais cette "récupération" est assez tardive (certainement après le IVe siècle) et ne s'est pas imposée dans toutes les communautés chrétiennes.
  • Et le dogme de la naissance virginale de Jésus qui est le résultat d'une mauvaise interprétation très précoce (dès le Ier siècle de notre ère), d'un texte de l'Ancien Testament (celui-ci évoque seulement l'enfantement d'une toute jeune fille). La ressemblance de ce thème chrétien avec le mithraïsme n'est donc peut-être que fortuite.

 La présence d'éléments mithriaques dans le christianisme peut certes s'expliquer par la volonté constante des Chrétiens de "récupérer" certaines coutumes, manifestations; cultes païens. Mais si cette volonté fut constante, elle ne fut en aucun cas imposée par le pouvoir impérial, et ces "emprunts" ne furent certainement pas le fruit d'un compromis destiné à faciliter les conversions.
Outre le fait que les Pères de l'Église étaient plutôt hommes à mettre de l'huile sur le feu que de l'eau dans leur vin, n'oublions pas que, pour eux, le mithraïsme n'était rien d'autre que le culte de Satan qui, par malice, s'était amusé à parodier le Christ avant son Incarnation afin de discréditer Son Saint Message.

 

Conclusion de Jdecl : 

Ah, évidemment, si on part du postulat selon lequel l'armée était mithraïste sans vraiment l'être…

Je pense finalement que si l'armée n'a pas bronché, c'est essentiellement parce que la politique anti-païenne ne s'amorce que sous Théodose. Je suis parfaitement conscient que les problèmes religieux devaient laisser de marbre les soldats romains, pourvu que leurs panses se gonflaient avec la même régularité que leurs bourses, cela dit on observe dans la société "occidentale" de fortes résistances, comme le rapporte Zosime :

"Quand il (Valentinien Ier en 364) eut décidé de proposer des lois, il commença pour ainsi dire par l'autel : il empêcha l'accomplissement des sacrifices nocturnes. Par une telle loi, il désirait s'opposer à la célébration des mystères. Cependant, Prétextat, alors proconsul de la Grèce, homme qui se distinguait par toutes les vertus, affirma que cette loi, en interdisant d'accomplir rituellement les très saints mystères qui sauvegardaient le genre humain, rendrait la vie impossible aux Grecs. Alors, Valentinien abolit la loi et permit la pratique de toutes les cérémonies selon les traditions ancestrales et originelles." (Zosime, Codex Vaticanus Graecus 156, IV, 3, 2-3).

De même, un livre qui semble des plus intéressants; mais que je n'ai pas encore lu, parle de la vivacité, à contre-courant d'une idée reçue, des religions antiques romaines jusqu'à la fin du IVe siècle, lorsque Théodose coupe le financement public des temples (du moins il me semble que c'est lui, lors de son passage à Rome en 391, arguant que l'armée avait besoin de davantage de ressources financières) :

"Le professeur MacMullen nous donne un bulletin de santé du paganisme avant la victoire officielle du christianisme, un paganisme sans souci de résurrection ni d'immortalité. De l'efficacité de leurs dieux classiques (et non des nouveaux dieux orientaux), des plaisirs offerts par les riches dans les temples : spectacle des rituels et grands festins, les populations de l'Empire étaient satisfaits, à part une poignée d'intellectuels. Les religions de l'Empire se portaient bien : privées de leurs moyens financiers, elles ont été assassinées." (Le paganisme dans l'Empire romain de Ramsay Macmullen)

Dans la deuxième moitié du IVe siècle, la résistance à la christianisation est incontestablement le fait de l'Occident imprégné de paganisme et de ses campagnes.
Cela dit, les empereurs chrétiens avaient sans doute conscience que le temps jouait pour eux, et que brusquer les choses revenait à risquer des troubles. Or les troubles civils pouvaient toujours déboucher sur des rebellions (plus ou moins opportunistes, j'en conviens).

Voilà (à mon avis) pourquoi on ne trouve pas de loi vraiment discriminatoire et foncièrement anti-païennes dans le Codex Theodosianus avant 381. Il s'agissait surtout d'incitation "à changer de camp"… Et quand un empereur décidait d'avoir la main plus lourde, ses ordres n'étaient le plus souvent pas suivis (cf. Gratien et son "édit punissant de mort toute personne qui violait, négligeait ou ignorait la doctrine chrétienne"), de même que les décisions des empereurs païens visant à persécuter les chrétiens n'étaient appliquées que mollement. La paix civile avant tout, en somme.
Si des lois ordonnaient "que la superstition prenne fin, que soit abolie la folie des sacrifices" (en 341), "que les temples soient fermés" (en 356), elles n'étaient pas appliquées et restaient lettre morte.

La situation semble - relativement - paisible après les tensions générées par le règne de Julien et une - relative - paix religieuse dure jusqu'en 381. Car tout cela n'était que partie remise… Ce qu'il fallait à un empereur chrétien plus fanatique que la moyenne, c'était des circonstances favorables. Un double choc, en 378 et en 381, change les données du problème : Andrinople puis l'affaire de l'Autel de la Victoire.

378. Défaite à Andrinople, l'Orient n'a plus d'armée digne de ce nom. Dans la foulée, Théodose recrute massivement les Goths à titre de fédérés pour recomposer l'armée en Orient, peut-être jusque 40.000 cavaliers ! Des problèmes de sécurité se posent en raison du poids politique et stratégique des Goths (vainqueurs des Romains ce qui est sans précédent). Cependant, l'armée en Orient est devenue par la force des choses chrétienne. Dans un Orient déjà en bonne partie christianisé, il n'y a plus de facteur de résistance pro-païen.

381 L'affaire de l'autel de la victoire. Le paganisme y perd son caractère public - voire légal. On pourrait y lire une exploitation religieuse de la défaite d'Andrinople, cette décision pouvant passer comme une réaction patriotique chrétienne visant à resserrer les rangs dans un empire qui prenait l'eau pour se retrouver derrière un monothéisme d'État, source de concorde (en théorie du moins).
La même année, Gratien, Valentinien II et Théodose décident de prohiber les sacrifices divinatoires, première mesure discriminatoire contre les païens.
L'empereur d'Occident, soutenu (poussé ?) par Théodose, aurait-il profité de la pression barbare, du choc d'Andrinople pour lancer une politique anti-païenne opportuniste, dans le même style d'un Octave profitant de la lassitude des guerres civiles pour fonder un pouvoir personnel ? (lecture oh combien contemporaine si l'on regarde le "Patriot Act" américain rognant les libertés civiles américaines suite au 11.09.2001 avec, espérons-le, moins d'arrières pensées politiques !)

Quoi qu'il en soit, Théodose n'a plus qu'à porter l'estocade et interdire les cultes antiques au prix d'une guerre civile.

Et donc, au final, ne faut-il voir qu'une simple opportunité politique dans la révolte d'Eugène et d'Arbogast, ou au moins pour une part, une révolte païenne antichrétienne ? Vous dîtes dans votre mail que les considérations théologiques importaient bien peu tant aux partisans de Théodose qu'à ceux d'Eugène et d'Arbogast.
Soit.
Cependant, le sénat païen humilié par Théodose appuya la révolte, les deux compères cherchèrent le soutien des païens et (je vous cite) "en 392, la restauration du culte des anciens dieux fut proclamée à Rome."
Ainsi donc, les leviers et les soutiens à une révolte contre un empereur chrétien furent trouvés dans le milieu païen.
On peut donc penser qu'une réaction païenne se serait a fortiori produite si Constantin ou Constance II avaient très prématurément interdits les cultes antiques, avec des armées et une société acquise aux anciens dieux.

La victoire d'une croix proto-persécutrice due à une tolérance toute relative et calculée, le tout dans une civilisation historiquement tolérante… Comble de l'ironie ? En tout cas belle formule.

Dernier point, l'armée en Occident se barbarisait à grande vitesse, surtout depuis Gratien, mais il semble que ce caractère fut exagéré. D'ailleurs, si Théodose le Grand guerroya pour la plus grande gloire du Dieu des chrétiens contre Eugène et Arbogast, il en profita aussi pour diluer les Goths dans son armée avec un apport autochtone occidental :
À la bataille de la rivière froide contre l'usurpateur Eugène (5-6 septembre 394), les Goths sont envoyés en première ligne avec des pertes évaluées à 10.000 hommes (sur 20.000 Goths). "Théodose profite de sa victoire […] pour incorporer les troupes occidentales vaincues à son armée. Théodose limite ainsi la part des fédérés". (La fin de l'armée romaine - 284-476 - de Philippe Richardot).

L'armée occidentale restait donc composée en bonne part de troupes autochtones (d'origine gauloise, les Gaulois étant le seul peuple continuant à faire carrière dans l'armée) contrairement à l'armée d'Orient presque exclusivement gothique.

Politiquement, l'Orient se sécurise avec cette dilution, comme l'expulsion de Gaïnas le montrera en 400. Théodose exploite la situation pour régler l'instabilité due aux fédérés Goths.

Par contrecoup, l'armée ne se compose plus que de fédérés en Occident qui se retrouve dans la même situation que l'Orient à la mort de Valens, mais sans empereur énergique pour reprendre les choses en main.

Dès lors il n'y a plus de résistance politique païenne en occident et dans tout l'empire…

 

25 Octobre 2003

Réaction de Gricca : 

À propos de la réaction de l'armée à la christianisation.

Il est normal que le problème de l'apathie des soldats romains lors du passage vers le christianisme ne vous ait pas effleuré, puisque cela n'a pas été un problème, le passage s'étant fait sans vague. Le premier militaire chrétien aurait été Cornelius, un centurion de la cohorte Italica, converti par saint Pierre, et il y eut par la suite des soldats chrétiens dans l'armée romaine où il n'y avait pas d'obligation de sacrifier personnellement aux Dieux, en tout cas il ne semble pas y avoir eu de problème, les chrétiens combattaient aussi bien que les païens.

Toutefois, cela n'empêcha pas qu'il y eut des soldats martyrs, avant tout condamnés pour refus caractérisé d'obéissance plus que pour leur religion et il est très probable que la plupart de ces martyrs aient appartenu à des sectes rigoristes. C'est en 312 que Constantin, à la suite d'une vision avant d'affronter Maxence près de Rome, fit peindre le symbole du Christ sur les boucliers de ses hommes. Comme Constantin fut vainqueur et que l'année suivante, lui et son collègue Licinius proclamaient la liberté de culte pour les chrétiens, il n'y avait aucune raison de rejeter ce symbole. Peu à peu la christianisation fit son chemin dans l'armée, les rituels et cérémonies de la nouvelle religion remplacèrent les anciennes. Dans le courant du Ve siècle, chaque unité finit par avoir son chapelain. N'oublions pas aussi que beaucoup de mercenaires barbares étaient ariens.

Quant à Mithra, il ne faut pas en exagérer l'importance dans l'armée, ces sortes de petites "loges" ne concernaient que quelques officiers ou sous-officiers, voire des simples soldats, et leur rapide disparition indique bien le faible impact sur la troupe.

Je profite de cette intervention pour signaler la parution de deux ouvrages sur l'armée romaine, tout d'abord, en anglais chez Thames & Hudson Ltd, London : The Complete Roman Army d'Adrian Goldsworthy, richement illustré, et chez de Bocccard, Paris, édité par Yann Le Bohec, Les discours d'Hadrien à l'armée d'Afrique - Exercitatio.

GRICCA

 

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1er Octobre 2003

Epatkouevi a écrit : 

Prière me dire qui sont, de nos jours, les descendants des Romains.
Est-ce les Italiens d'aujourd'hui ?

 

RÉPONSE :

Si vous consultez cette carte (voir ici : Clic !) montrant l'Empire romain à l'apogée de son expansion territoriale (Ier et IIe siècles ap. J.-C.), vous constaterez que tous les habitants de l'Europe occidentale ainsi que ceux du bassin méditerranéen pourraient, peu ou prou, revendiquer le titre de "descendants des Romains".

… Cependant, certains peuples sont restés - ou estiment qu'ils sont restés - plus "romains" que d'autres.

Les Italiens, bien sûr !… L'Empire romain s'est construit autour de l'Italie, et c'est en Italie, le pays le plus riche en vestiges de la civilisation romaine, que l'on peut le mieux appréhender la grandeur passée de la Rome antique. Il suffit de se promener dans les ruines du Forum romain ou dans celles de Pompéi.
Mais aussi tous les peuples qui parlent une langue "romane" (c'est-à-dire, si vous préférez, utilisent encore pour communiquer entre eux du latin qui a évolué lentement au fil des siècles). Dans ce sens, sont donc des "descendants des Romains" toutes les personnes qui parlent français (en France, en Belgique, au Canada, en Suisse, en Afrique, etc.), ou italien, ou espagnol (en Espagne, en Amérique du Sud, etc.), ou portugais (au Portugal, au Brésil, etc.), ou roumain, ou occitan, ou wallon, ou romanche, ou picard, etc, etc.

Ça fait du monde !…

On pourrait encore évoquer l'héritage politique de Rome, que certaines nations revendiquent toujours aujourd'hui (la Russie, par exemple, avec Moscou considérée comme la "Troisième Rome") ; ou parler de l'influence persistante du "droit romain" sur la législation de très nombreux pays et qui fait d'eux, d'une certaine façon, les "héritiers de Rome"… Mais cela nous emmènerait trop loin !

 

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1er Octobre 2003

Bertrand a écrit : 

Une question qui a peut-être déjà été posée… Les combats de gladiateurs se déroulaient-ils dans tout l'empire à l'époque d'Auguste et de Tibère y compris en Judée ?
Jésus en avait-il connaissance ?
Et saint Paul ? À mon avis, il devait être au courant étant donné ses nombreux voyages dans l'empire.
Pourquoi ni Jésus ni saint Paul n'ont-ils protesté ?

 

RÉPONSE :

À ma connaissance, il n'existait pas à proprement parler d'amphithéâtre en Judée. Toutefois, il n'est pas impossible qu'à l'époque de Jésus, des combats de gladiateurs aient été organisés dans des villes "nouvelles" proches de cette province. À Césarée, par exemple, où l'on peut encore visiter les ruines d'un amphithéâtre, ou à Tibériade, cités fondées par Hérode le Grand et son fils Hérode Antipas afin de manifester leur attachement à la culture gréco-romaine.
Bien que nominalement juifs, ces rois, vassaux de Rome, étaient prêts à toutes les compromissions pour plaire à leur toute-puissante maîtresse : adorer l'empereur, construire des temples aux idoles… et, sans doute, offrir des spectacles sanglants à la populace "civilisée" de leurs belles villes "grecques" toute neuves !

L'historien juif Flavius Josèphe relate d'ailleurs (Guerre des Juifs, VII, 3 - 37 -38) qu'après la prise de Jérusalem (70 ap. J.-C.), le futur empereur Titus - celui-là même que, sans la moindre touche d'ironie, ses sujets surnommeront "les délices du genre humain" - se débarrassa de ses prisonniers de guerre juifs lors de gigantesques jeux de cirque organisés à Césarée pour célébrer dignement l'anniversaire de Domitien, frère de Titus. Près de 2.500 pauvres bougres "périrent en luttant contre les fauves, ou entre eux, ou dans les flammes".
Quelques semaines plus tard, à Bérytos (Beyrouth), le bon Titus remit cela, pour "les ans" de son impérial père Vespasien : d'autres nombreux prisonniers juifs furent exécutés "dans les mêmes conditions", mais "avec une magnificence encore plus grande".
Personnellement, je préfère un gâteau moka avec des bougies à souffler !

Pourquoi Jésus et saint Paul n'ont-ils pas protesté contre les combats de gladiateurs ?

À vrai dire, je n'en sais trop rien… Il est déjà difficile de dire pourquoi Jésus et ses bons apôtres ont dit ou fait telle ou telle chose ; s'il faut, de surcroît, expliquer leurs omissions, alors on n'est pas sorti de l'auberge !

Pour Jésus, peut-être une hypothèse :
Puisqu'il réservait son message exclusivement aux Juifs ("ne jetez pas les perles aux pourceaux !" avait-il coutume de dire - lesdits pourceaux n'étant autres que nous autres, les goyim, les "Gentils", les non-juifs), il n'avait nul besoin de perdre son précieux temps à reprocher à ses concitoyens des vices qu'ils ne pratiquaient pas - comme, par exemple, le goût pour les spectacles sanglants de l'amphithéâtre.

Bien sûr, Jésus proféra un jour une sentence qui semble taillée sur mesure pour ces gladiateurs qui, en général, ne faisaient pas long feu sur le sable de l'arène : "Ceux qui vivent de l'épée périront par l'épée" (Matt, 26 : 52)... Mais j'ai bien peur que cette belle maxime ne soit qu'une interpolation : les Évangiles ne rapportent-ils pas d'autre part que le Christ annonça - ô combien lucidement ! - qu'il n'était pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive (Matt, 10 : 34) ? Ne recommanda-t-il pas à ses disciples dépourvus de glaive de vendre leur manteau afin d'en acheter un (Luc, 22 : 36) ?
Mais naturellement, ce n'est pas parce que Jésus ne fut sans doute pas cet apôtre de la non-violence que la tradition chrétienne a fini par imposer qu'il aimait les combats de gladiateur !…

Quant à Paul, je ne vois vraiment pas pourquoi il n'a pas fustigé les jeux du cirque…
Peut-être parce qu'assumant à fond sa qualité de citoyen romain, il adorait contempler de grosses brutes s'étripatouiller mutuellement sur le sable des arènes ?

Plus sérieusement, s'il n'éleva pas la voix contre ces jeux cruels, c'est peut-être parce que les préceptes moraux qu'il recommandait à ses ouailles étaient moins éloignés du judaïsme que le n'était sa doctrine de la Révélation. En effet, mis à part les interdits alimentaires et la circoncision qu'il traitait par-dessus la jambe, Paul se présentait (même si ce n'était pas tout à fait vrai) comme un authentique rabbi pharisien, respectueux de la Loi juive. Sa condamnation des spectacles - surtout de ceux de l'amphithéâtre - serait donc implicite : pas plus que les Juifs, les judéo-chrétiens de Paul ne pouvaient, sans gravement offenser Dieu, assister ces divertissements impies, absolument incompatibles avec la Loi divine…
Une simple supposition de ma part, naturellement.

Notez aussi que, pendant que Paul se taisait, l'empereur Néron, cet Antéchrist universellement honni, lui, agissait ! Au grand dépit du peuple romain, les rares jeux du cirque qu'il donna furent "blancs", sans victimes ("il ne laissa périr personne, pas même les coupables", déplore Suétone - Vie de Néron, XII)

Réaction à ce courrier :
Les combats de gladiateurs : Jésus et de Paul partageaient-ils le mépris des lettrés païens pour ces jeux ? : Clic !

 

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