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Avril 2003 (page 2/2)

Sommaire du mois d'Avril : Clic !

 

24 Avril 2003

Ced (site : www.orochi.be.tf ) a écrit : 

Je voudrais connaître tes impressions sur le contenu de l'Apocalypse de saint Jean ainsi que sur les apocalypses apocryphes. Quand ont-ils été écrit ? Par qui ? Leurs contenus sont-il dénués de sens ou ne concernent-ils que les premiers siècles de la chrétienté ?

RÉPONSE :

Comme je ne sais pas grand-chose des apocalypses "apocryphes", sinon que les plus connues sont celles de Paul et d'Esdras, je me bornerai à parler de l'Apocalypse canonique, la fameuse Révélation dite "de saint Jean".

Il s'en est d'ailleurs fallu de peu qu'elle ne partageât le sort des textes visionnaires attribués à saint Paul ou à Esdras et, cette fameuse Apocalypse de Jean : la plupart des Pères de l'Église d'Orient (Denys d'Alexandrie, saint Basile, saint Cyrille de Jérusalem, saint Jean Chrysostome, etc.) furent plutôt d'avis de la rayer du canon néo-testamentaire et de la rejeter dans l'enfer des apocryphes. Ils estimaient en effet que l'auteur de ce texte ne pouvait en aucun cas être le "Jean" du quatrième évangile, que ces divagations messianiques ou millénaristes n'étaient plus d'actualité, que la hargne anti-romaine de ce pamphlet était presque indécente dans un Empire devenu chrétien, bref que cette Apocalypse n'était pas "catholique" !…

Mais finalement, les communautés chrétiennes d'Occident imposèrent leur point de vue : le livre de l'Apocalypse devait être inclus parmi les écrits néo-testamentaires parce que son millénarisme était seulement d'ordre mystique. Il ne fallait pas prendre ce texte au pied de la lettre ; tout cela, tout ce déluge de sang, de flammes, d'insectes et de pestilences, ce n'était qu'allégories précieuses, symbolisme savant, pures vues de l'esprit, manière de dire, façon de parler et tutti quanti. Il n'y avait jamais, au grand jamais, été question là-dedans de lutte de l'Église naissante, encore fortement teintée de judaïsme, contre la Rome des Césars - qu'iriez-vous donc penser là, mauvais esprit mécréant que vous êtes ? Saint Jean (car c'était lui, et nul autre, le seul auteur de ce divin texte) y relatait seulement, mais en termes délicatement imagés, l'affrontement décisif du Bien contre le Mal, et le triomphe définitif du Bien grâce à l'incarnation du Christ…

Tu vois, le problème que tu évoques dans ton mail (le message de l'Apocalypse est-il éternel ou se rapporte-t-il seulement à l'époque où ce texte fut écrit ?) faisait déjà difficulté dès les premiers siècles de l'Église. Les théologiens hellénophones estimaient que ce texte d'origine douteuse, trop judéo-chrétien, trop anti-romain, portait trop profondément les stigmates des temps troublés où il avait été écrit pour être accepté par l'Église universelle. Par contre, leurs confères de langue latine, croyant y déceler tout le génie prophétique de l'apôtre Jean, "l'Aigle de Pathmos", tenaient mordicus à léguer aux générations chrétiennes futures ce précieux et éternel témoignage de la science eschatologique du "disciple que Jésus aimait".

Évidemment, ce sont les Pères de l'Église orientaux qui auraient dû être suivis, et ce pour une bonne et simple raison : eux au moins, ils parlaient en connaissance de cause ! Leur langue maternelle étant le grec, ils pouvaient lire l'Apocalypse "dans le texte", ce dont leurs confrères occidentaux étaient incapables depuis belle lurette (par exemple, saint Augustin - début du Ve siècle -, fervent promoteur de lecture "symbolique" de l'Apocalypse ne pouvait la lire qu'en traduction latine puisque, pour lui, le grec… c'était de l'hébreu !).

Comme je viens de l'écrire, on a longtemps attribué ce texte à saint Jean, apôtre et évangéliste. Mais aujourd'hui, je crois bien qu'il n'y a plus personne de sensé qui soutienne cette thèse. La plupart des savants exégètes modernes pensent que tous textes placés et sous le vocable de Jean (Évangile, Épîtres, Apocalypse) proviennent de plusieurs auteurs, dont nous ne connaissons pas précisément l'identité, mais qui vivaient tous au sein des communautés chrétiennes dites "johanniques", étables aux environs d'Éphèse (Ouest de la Turquie actuelle).

Quant à la date de rédaction de l'Apocalypse, on estime généralement qu'elle se situe autour de 95 ap. J.-C….

Bon, bien sûr, ce n'est pas moi, modeste amateur, qui vais me permettre de contredire de savants exégètes… Cependant, une petite chose m'étonne un peu : comment, en 95 pp. J.-C., l'auteur (quel qu'il soit) de l'Apocalypse aurait-il pu avoir le culot de présenter comme "prophétique" le récit de l'incendie de Rome, qui avait eu trente ans plus tôt (en 64 ap J.-C.) ?

Attention ! je ne suis accro du paranormal au point de croire une seconde qu'un hurluberlu quelconque aurait pu bénéficier, bien avant son déclenchement,, de la révélation divine de cette catastrophe, que celle-ci fût accidentelle ou non (voir ici : Clic !).

Mais il ne faut pas perdre de vue que ce que les anciens appelaient "prophétie" n'était, le plus souvent qu'un "mode d'emploi", une façon de procéder afin d'influer sur le cours des événements. Par exemple, quand Jésus fait son entrée à Jérusalem monté sur un ânon (voir Matthieu 21 : 1-5 et Luc, 19 : 29-36), c'est pour activer un processus historique, décrit par une "prophétie" de Zacharie (Zach., 9 : 9), qui aboutira inexorablement à la reconnaissance du Messie, roi d'Israël, par le peuple juif, et non pour "tricher" avec cette prophétie en exécutant volontairement des actes qui auraient dû être fortuits.

Il y a certainement beaucoup d'autres choses à dire sur l'Apocalypse, mais cela risquerait de nous entraîner bien au-delà de mes maigres compétences exégétiques (et aussi de nous éloigner fort des empereurs romains !). Cependant, je m'en voudrais de ne pas te signaler que, dans son livre intitulé Jésus ou le mortel des Templiers (Éditions Robert Laffont, 1970), Robert Ambelain attribue, non sans quelques arguments judicieux, l'Apocalypse dite "Jean" à… Jésus-Christ himself !

Ce texte est un peu long pour être cité in extenso ici. Néanmoins, en voici quelques extraits significatifs, juste histoire de te faire une idée de l'argumentaire de M. Ambelain :

La tradition officielle veut que l'Apocalypse soit le récit d'une vision, dont aurait bénéficié l'apôtre Jean dans son exil de l'île de Patmos. L'envoi à Patmos est de 94, an 1er du règne de Nerva, notons ce détail, il a son importance.

On pourrait s'étonner qu'une vision d'une telle longueur puisse être retenue, avec ce luxe de détails, par un « médium » revenu à son état normal. On pourrait tout autant s'étonner de voir présenter comme prophétique, en l'an 94, un texte qui relate de façon fort précise, l'incendie de Rome, qui eut lieu en 64, soit trente années auparavant, et la ruine de Jérusalem, qui eut lieu en 70, soit vingt-quatre ans plus tôt. Or, l'un est relaté au chapitre XVIII et l'autre au chapitre XI.

Par ailleurs, on nous dit que l'apôtre Jean la rédigea en grec, mais, ainsi que le remarque saint Denys d'Alexandrie : « … je vois que son dialecte et sa langue ne sont pas exactement grecs, mais qu'il emploie des idiotismes barbares et que parfois il fait même des solécismes ! … » (Cf. Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, VII, 25 : 26).

En fait, il s'agit très certainement d'un original rédigé en araméen, traduit une première fois en hébreu, puis en grec. Les deux premiers récits ayant déjà disparu à l'époque de l'apparition de la version grecque, fin du premier siècle.

D'autre part, ce que nous sommes convenus de nommer l' « Apocalypse » est un assemblage de plusieurs textes, différents même quant aux auteurs, selon certains exégètes. Les uns parlent de trois ouvrages différents, les autres de deux, le plus souvent d'origine juive, mal compilés par un rédacteur chrétien vers une époque assez tardive. (…)

Mais alors, si ce texte était simplement un manifeste, rédigé en la langue populaire du temps, pour galvaniser la résistance juive contre l'occupant romain, qui en fut l'auteur ? À quelle époque la base primitive (sans ses adjonctions) fut-elle composée ?

Sur cette dernière question, nous répondrons que l'Apocalypse fut rédigée avant 64, puisque c'est l'année de l'incendie de Rome, et qu'on ne peut présenter sa description ultérieurement comme une prophétie.

Également, avant que Jean le Baptiste ne prenne position de prédicant, au gué de Béthabara, sur le Jourdain, l'an 15 du règne de Tibère, soit en 28 de notre ère. En voici la preuve, avec la signature de l'auteur : « Révélation de Jésus, l'Oint. Dieu la lui donna pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt. Il envoie son messager pour la faire connaître à Jean, son serviteur, lequel publie la parole de Dieu et le témoignage de Jésus, l'Oint, toutes ses visions. Heureux le lecteur et les auditeurs de ces paroles prophétiques s'ils en retiennent le contenu, car le temps est proche » (Apocalypse, Prologue, 1, 1-3).
« Moi, Jésus, j'ai envoyé mon messager publier chez vous ces révélations concernant les Assemblées. Je suis le rejeton de la race de David, l'Étoile brillante du matin… Que l'homme assoiffé s'approche, que l'homme de désir reçoive l'eau de vie gratuitement. Le garant de ces révélations l'affirme : Oui, mon retour est proche… » (Apocalypse : Épilogue, XXII, 16-20).

Si nous admettons une Apocalypse rédigée par l'apôtre Jean à Patmos en 94, nous devons admettre la fausseté de sa vision, car le retour de Jésus n'eut jamais lieu ! Quant à l'annonce de l'incendie de Rome (visée sous le nom symbolique de Babylone) et la ruine de Jérusalem, c'est déjà fait.

Dès lors, nous pouvons conclure. Le Jean qui reçoit le message de Jésus, comme suite à une vision de ce dernier, cette apocalypse effrayante, c'est Jean le Baptiste, Ce message lui vient d'Égypte, où Jésus se trouve encore, après l'échec de la révolte du Recensement, les représailles romaines, et la dispersion des troupes zélotes.

livre ambelain

Et effectivement, le retour de Jésus est proche, mais au sens absolument matériel du terme. Car il va bientôt apparaître au gué jordanien, en 28, et se substituer au Baptiste, qui a terminé son rôle. (…)

Ainsi donc, l'Apocalypse primitive (sans ses adjonctions ultérieures) a pour auteur Jésus lui-même, comme il le dit d'ailleurs dans le Prologue et dans l'Épilogue. Il l'a rédigée vers 26-27, et le destinataire n'est autre que Jean, le Baptiste. Il a pour but de stimuler une fois de plus, par de fallacieuses espérances, le légitime désir d'indépendance de la nation juive, courbée sous le joug romain…

(Robert AMBELAIN, Jésus ou le Mortel secret des Templiers, Éditions Robert Laffont, 1970).

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26 Avril 2003

F… a écrit : 

Je souhaiterais avoir des informations : quels sont les principaux acteurs des théâtres romains. Merci de me répondre personnellement

RÉPONSE :

Je dois bien avouer que je ne comprends pas très bien votre question…

  • Si vous voulez parler des "acteurs", au sens strict de ce mot, c'est-à-dire des personnes qui jouaient les pièces du répertoire théâtral romain, voici quelques renseignements que j'ai pu recueillir à leur sujet :
    • C'est, dit-on, dans un but religieux que des acteurs furent accueillis à Rome pour la première fois (en 364 av. J.-C.) : il s'agissait d'accueillir un rite étranger qui mettrait fin à une terrible épidémie de peste. Ces "histrions" venaient de l'Étrurie toute proche et se contentaient de danser. Le théâtre dialogué, d'inspiration grecque, ne fit son apparition qu'un siècle plus tard avec la première pièce de Livius Andronicus (240 av. J.-C).

      Les acteurs étaient des esclaves ou des affranchis qui avaient suivi une formation. Ils étaient organisés en compagnies (grex, caterva) dirigées par un dominus gregis qui était payé par le magistrat chargé des jeux durant lesquels les pièces étaient représentées. Le salaire des acteurs augmenta régulièrement, et les acteurs (comme les musiciens), bien que méprisés à l'origine, commencèrent bientôt à s'enrichir et à être acceptés socialement. Certains grands acteurs entrèrent dans l'intimité des grands et même de l'empereur.

      Les rôles de femmes (sauf dans les mimes - voir ici : Clic ! - et dans les comédies tardives où des rôles fort déshabillés leur valaient un grand succès) étaient tenus par des hommes. On identifiait à l'origine le type de personnage représenté par des perruques (blanches pour les vieillards, rouges pour les esclaves, etc.) et plus tard peut-être par des masques (l'utilisation des masques dans le théâtre romain reste controversée).

      Les costumes étaient très divers : tunique pour les pièces de sujet grec ou pour la comédie, longue robe flottante pour la tragédie grecque, toge pour les thèmes nationaux. Comme chaussures, les acteurs tragiques portaient de hauts cothurnes (cothurni) tandis que les acteurs comiques étaient chaussés de socques à talon plat.

      (Sources : Université d'Oxford, Dictionnaire de l'Antiquité, Éditions Robert Laffont, coll. Bouquins - Dictionnaire de l'Antiquité grecque et romaine, sous la direction de Jean-Paul THUILLIER, Éditions Hachette).

  • Mais si par "acteurs principaux du théâtre romain", vous entendez toutes les personnes qui rendaient les représentations théâtrales possibles, je vous invite à consulter cette page de mon site (Clic !) où sont repris plusieurs liens très intéressants sur le théâtre romain (et grec).

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26 Avril 2003

Véronique a écrit : 

Ayant la (très plaisante) mission d'intéresser à ses études un neveu adolescent qui s'est passionné pour le film Gladiator, et ayant moi-même trouvé le film très bien ficelé, je me permets une remarque, même si elle peut paraître aujourd'hui un peu décalée :

Dans aucun commentaire relatif à la genèse du film, je n'ai trouvé d'allusion au personnage de Germanicus (le père de Caligula et grand-père de Néron), qui appartenait à la famille impériale, mais n'avait pas eu l'heur de plaire à Tibère (et, si ma mémoire est bonne, mis au placard quelque part en Syrie). Il était pourtant (au moins dans l'imaginaire latin) l'archétype de la "vertu" à la romaine, du juste odieusement calomnié, du solitaire poignant faisant face aux vents contraires etc. Qui aurait pourtant pu prétendre au Trône (??). Qu'en pensez-vous ?

Il serait surprenant qu'il n'ait pas servi de référence aux scénaristes d'un film dont l'un des grands intérêts est de reconstituer, de manière attachante, une mentalité, un profil psychologique, un système de valeur.

Par ailleurs, ayant une connaissance très superficielle de l'histoire et de la littérature latine, je suis tout de même frappée par le fait que, quels qu'aient été les "dérapages" politiques de cette civilisation, il s'est toujours trouvé à toutes les époques, un personnage (écrivain, avocat, politique etc.) qui a exprimé une opinion critique sur les débordements de son temps (souvent au péril de leur confort ou de leur vie) … et d'autres pour le rapporter !

Ce qui me semble être original dans l'histoire de l'Antiquité.

RÉPONSE :

Vous avez sans doute raison quand vous écrivez que, pour les Romains, le brave mais malchanceux Germanicus était devenu un genre "d'archétype de la vertu"… Mais je me demande quand même si vous ne surestimez pas un tantinet la culture historique des scénaristes du film Gladiator en leur supposant un intérêt quelconque pour ce personnage historique qui vécut au début du Ier siècle de notre ère, soit plus de 160 ans avant le règne de Commode, ce tyran qui moult persécuta leur héros de fiction, le brave général Maximus. Si vous voulez mon avis, leurs sources doivent être recherchées du côté du vieux film la Chute de l'Empire romain d'Anthony Mann (1964) plutôt que dans les pages austères de ce bon vieux Tacite.

Cela dit, si vous êtes intéressée par Germanicus, sa vie, sa carrière et sa cruelle destinée sont évoquées dans les pages de mon site. Comme je ne sais pas si vous avez déjà pu repérer ces passages, en voici les adresses exactes :

  • Tibère et Germanicus : Clic !
  • Caligula et Germanicus : Clic !
  • La Mort de Germanicus : Clic !

 À noter aussi que vous trouverez également ici (Clic !) quelques intéressants commentaires sur les relations entre Tibère et son fils adoptif Germanicus, ainsi que quelques réflexions sur la méthodologie historique - très contestable - de Tacite pour aborder le règne de ce pauvre bougre d'empereur Tibère.

gladiator

… Mais je crains bien que la lecture de ce courrier n'émousse quelque peu votre sympathie envers ces écrivains de l'Antiquité, selon vous toujours prêts à risquer leur peau pour dénoncer les débordements des puissants de leur monde perverti !…

Hélas, Tacite fit, sans piper mot critique ou écrire ligne compromettante, une fort belle carrière au service d'un Domitien pourtant réputé l'un des pires monstres que Rome ait jamais connu. Il ne prit la plume que sous les règnes des empereurs de la dynastie dite des Antonins, réputés "libéraux" ; et pas pour critiquer le pouvoir en place - il n'était pas fou, le bon Tacite -, mais seulement pour déverser des tonnes de médisances sur les souverains du siècle précédent, Tibère, Caligula, Claude, et autre Néron, qui, morts et enterrés depuis belle lurette, ne pouvaient bien évidemment ni défendre leur mémoire à jamais souillée, ni surtout (et c'était heureux pour le bon Tacite) punir ce flot injurieux !…

Toutefois, il est vraisemblable qu'à toutes les époques de l'Antiquité romaine, il y eut, ainsi que vous le dites, de courageux citoyens, des hommes "libres dans leur tête" (c'est déjà ça !), qui prirent leur plume - et leur courage à deux mains - pour dénoncer les abus, les injustices, la corruption, etc… Mais, en ces temps-là, la liberté d'expression n'était qu'une vue de l'esprit : la censure impériale veillait ; la moindre critique contre l'État était assimilée à un crime de lèse-majesté, voire de lèse-divinité, contre l'empereur déifié. Les œuvres "subversives" furent donc détruites, parfois avec leurs auteurs. Et c'est ainsi que sont surtout parvenus jusqu'à nous ces textes d'historiens qui, tels Tacite ou Suétone (voir ici : Clic !) qui trouvèrent plus prudent d'exercer leur esprit caustique ou leur verve satirique, et de prononcer leurs jugements moraux ou politiques exclusivement sur des personnages du passé plutôt que de se risquer à titiller la susceptibilité de leurs redoutables contemporains.

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27 Avril 2003

Carl-André a écrit : 

Si tu devais comparer Bush junior avec un empereur romain à qui le comparerais-tu et pourquoi ?

RÉPONSE :

Grand buveur ; aimant l'armée et les conquêtes ; adorant les spectacles violents ; très conservateur en matière sociale ; autoritaire malgré son "libéralisme" affiché ; excessivement dépensier ; doté d'une fâcheuse propension à lancer son pays dans des aventures militaires hasardeuses… Aucun doute là-dessus : Trajan ressemble comme deux gouttes d'eau à notre ami George Junior. De plus, cet empereur (je parle de Trajan, bien sûr) tenta d'annexer la Mésopotamie (Irak actuel) à l'Empire romain, sous le prétexte de promouvoir la civilisation hellénistique, mais en réalité pour renflouer ses finances et pour occuper une intéressante position géostratégique en contrôlant les routes commerciales dites "de la soie".

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Notez aussi que le successeur de Trajan, l'empereur Hadrien, renonça à cette conquête dès son accession au trône… Il faut dire qu'Hadrien, qui fut peut-être le plus intelligent des empereurs romains, avait parfaitement compris que le maintien définitif d'une province si éloignée (tant du point de vue géographique que culturel) dans le giron de Rome demanderait trop d'efforts (économiques et militaires) pour un résultat des plus aléatoires. Voici d'ailleurs comment l'empereur Hadrien lui-même, s'exprimant par la plume (et non par la "bush" - excusez le jeu de mot facile) de la romancière Marguerite Yourcenar, justifie ce retrait : "Passé l'Euphrate, commençait pour nous le pays des risques et des mirages, les sables où l'on s'enlise, les routes qui finissent sans aboutir. Le moindre revers aurait pour résultat un ébranlement de prestige que toutes les catastrophes pourraient suivre ; il ne s'agissait pas seulement de vaincre, mais de vaincre toujours, et nos forces s'épuiseraient à cette entreprise." (Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, Gallimard, 1974).

Mais malheureusement, j'ai comme la vague impression que George W. Bush Jr lit davantage la Bible que les Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar !…

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27 Avril 2003

J Audibert a écrit : 

1. Je tenais à vous informer d'une nouvelle mise à jour de mon site :

Civitas-fr.com : Le site de la Civilisation Romaine !

RÉPONSE :

Merci pour cette info sur votre (excellent) site.

site civitas

2. Sur un tout autre sujet, j'aimerais avoir des explications sur une peuplade d'Afrique dont je vois le nom cité dans un livre que je lis à l'heure actuelle : "La guerre dans l'Antiquité" d'Yvon Garlan : les "Circoncellions", groupe ethnique que je ne connais absolument pas.

Pouvez-vous m'apporter quelques précisions ?

RÉPONSE :

Les "Circoncellions" étaient des hérétiques donatistes africains, réunis en bandes armées afin de résister à l'orthodoxie chrétienne que l'empereur Constantin voulait imposer par la force et la persécution. Cette "guerre de religion" qui ensanglanta l'Afrique du Nord au début du IVe siècle, puis encore au début du siècle suivant, se doubla d'une révolte paysanne, d'un genre de "jacquerie". En effet, ces "maquis" d'hérétiques armés recrutaient surtout parmi les paysans sans terre, ruinés par l'excessive pression fiscale d'un Empire romain au bord de la banqueroute. Les Circoncellions ne constituaient donc pas à proprement parler un groupe ethnique, bien que leurs bandes fussent majoritairement composées de Maures, indigènes d'Afrique du Nord, non romanisés ou demeurés rétifs à toute romanisation.

Vous trouverez des infos sur les débuts de la crise donatiste ainsi que sur la politique de Constantin à l'égard de ces hérétiques (et de leur dangereux bras armé, les Circoncellions), dans cette page du courrier d'avril 2002 : Clic !.

Constantin s'étant résigné à apaiser le conflit donatiste, un modus vivendi précaire s'installa tant bien que mal entre les deux Églises chrétiennes d'Afrique du Nord, l'orthodoxe et l'hérétique. Mais au début du Ve siècle, la crise donatiste, avec en corollaire, les troubles socio-religieux causés par les Circoncellions, fut réactivée du fait du l'intervention de saint Augustin qui entra dans ce débat théologique des plus sensibles avec la délicatesse feutrée d'un éléphant dans un magasin de porcelaines.

En 411, le célèbre évêque d'Hippone réunit à Carthage un concile qui précisa à nouveau que l'efficacité des sacrements ne dépendait pas du prêtre : il suffisait que celui-ci se réclame de l'évêque de Rome pour que les cieux s'ouvrissent à sa prière. Par cette déclaration, les évêques carthaginois reconnaissaient implicitement une certaine primauté du pape, qui dût en être ravi.

L'assemblée de Carthage constata également l'échec des méthodes douces pour vaincre l'hérésie. Et de fait, il semble bien qu'à cette époque, l'église donatiste, qui s'appelait elle-même "l'église des Saints", comptait plus de fidèles que l'orthodoxe. En outre, la médiation du pape était superflue, car le Siège romain avait déjà condamné la doctrine pernicieuse à de multiples reprises, et cela n'avait servi à rien. Il ne restait donc plus à Augustin qu'à recommander l'intervention du bras séculier, c'est-à-dire des autorités impériales romaines. Elles frappèrent avec rudesse : trois cents évêques hérétiques et des milliers de prêtres de rang inférieur furent dépouillés de leurs biens et exilés dans les îles de la Méditerranée. Quant à leurs ouailles, de dures sanctions furent prévues pour punir leur éventuelle obstination : le donatiste qui assistait à sa messe hérétique était condamné à une lourde amende et se voyait automatiquement privé de la citoyenneté romaine ; à la cinquième récidive, c'était la mort sur le bûcher !

Avec sa douceur évangélique coutumière, le grand saint Augustin affirma que pour supprimer entièrement "la barbare et violente hérésie des Donatistes, toute indulgence pourrait paraître plus cruelle que leur cruauté même…" (lettre 185)

st augustin

Ces douces lois eurent l'effet que l'on pouvait craindre. Les hérétiques rebelles se constituèrent à nouveau en bandes armées et ravagèrent le pays. Des légions entières, qui auraient pu être utilisées plus utilement à garder l'Empire des hordes barbares, durent une nouvelle fois affronter ces "Circoncellions". Ce fut une guerre civile atroce qui ne prit fin que vingt ans plus tard quand les Vandales envahirent l'Afrique. Malgré leur sauvagerie, ces Barbares furent accueillis comme des libérateurs par les donatistes persécutés. Face à cette coalition, toute la détermination de l'armée romaine commandée par le comte Boniface s'avéra vaine.

À cause de l'intolérance des Chrétiens et de leur inextinguible passion pour les discussions absconses, la province d'Afrique, l'une des riches et des plus peuplée de l'Empire, était désormais définitivement perdue pour Rome.

 

3. Pouvez-vous me communiquer les sources dans lesquelles vous puisez vos informations religieuses des derniers moments de l'empire romain ? Sont-elles éditées de nos jours ?

RÉPONSE :

Certaines "sources primaires" (écrits des Pères de l'Église par exemple) sont disponibles sur le Net (Clic ! ou Clic !), mais seulement en traduction anglaise. Dès lors, comme mon anglais scolaire est parfois un peu court pour ces textes souvent difficiles pour le simple historien amateur que je suis, je m'appuie sur quelques bons livres, juste histoire de ne pas trop dire de bêtises.

En voici quelques-uns, ceux que j'ai "sous la main" ici, dans mon appartement :

  • Sous la direction de J.-M. MAYEUR - Ch. PIETRI - A. VAUCHEZ - M. VENARD, Histoire du Christianisme, vol 2 : Naissance d'une chrétienté (250-430),, Éditions Desclée, 1995
  • Sous la direction de Philippe LEVILLAIN, Dictionnaire Historique de la Papauté, Éditions Fayard, 1994.
  • Glen W. BOWERSOCK, Rome et le Martyre, Flammarion, 1995.
  • Pierre-Marie BEAUDE, Premiers chrétiens, premiers martyrs, Découverte Gallimard Religion, 1993.
  • DANIEL-ROPS, L'Église des temps barbares, Éditions Fayard, 1950
  • Jean DANIÉLOU, L'Église des premiers temps, des origines à la fin du IIIe siècle, Poìnts Histoire
  • J. G. DAVIES, La Vie quotidienne des premiers chrétiens, Delachaux et Niestlé, 1956.
  • Edward GIBBON, Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain, Éditions Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1983
  • Fernand HAYWARD, Histoire des Papes, Payot, 1929.
  • L. LE LEU, Le Triomphe de la Croix, Casterman, 1909.
  • H. LIETZMAN, Histoire de l'Église ancienne, vol. 3 : L'Église, de l'Empire jusqu'à la mort de Julien, Payot, 1941
  • Ferdinand LOT, La fin du Monde antique et de début du Moyen Age, Éditions Albin Michel, 1968.
  • Henri-Irénée MARROU, Décadence romaine ou Antiquité tardive, Points Histoire, 1977
  • Henri-Irénée MARROU, Saint Augustin et l'Augustinisme, Éditions du Seuil, 1955
  • Jacques MERCIER, Vingt siècles d'histoire du Vatican, Lavauzelle, 1976.
  • L. B. MOSS, La Naissance du Moyen Age, Payot, 1961.
  • André PIGANIOL, l'Empire chrétien, PUF, 1972
  • Chanoine J. WARICHEZ, Les Principaux faits de l'Histoire de l'Église, Casterman, 1944.
  • Sans oublier, bien sûr, sur le Net, l'indispensable (mais, hélas, uniquement en anglais) "Catholic Encyclopedia" : Clic !

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28 Avril 2003

Christian a écrit : 

Avez-vous des renseignements sur l'évolution de la Bretagne romaine à partir du Ve siècle, notamment sur la date exacte du retrait des légions romaines de l'île (avant ou après 410 ?), l'existence d'un éventuel empereur Constantin (monté sur le trône de Bretagne vers 415 ?) et celle de Vortigern (monté sur le trône vers 425 ou 445, mort vers 485 ?). A-t-on des renseignements précis sur Ambrosius Aurelianus, qui serait l'un des prédécesseurs du roi Arthur?

RÉPONSE :

À vrai dire, l'histoire de la Bretagne romaine au Ve siècle est assez peu connue, et plus on avance dans le siècle, plus les documents se font rares… jusqu'à disparaître complètement - ou peu s'en faut - après 450.

Voici les quelques renseignements que j'ai pu recueillir à ce sujet dans la modeste documentation dont je dispose :

Après l'usurpation de Constantin III (407 - 411), les Bretons autochtones furent contraints d'assurer seuls la défense de leur pays contre les infiltrations de plus en plus fréquentes et de plus dangereuses des Jutes, des Angles et des Saxons. En effet, on estime généralement que les campagnes menées par l'usurpateur sur le continent, tant pour repousser les Barbares que pour affirmer ses prétentions impériales, opérèrent une telle ponction sur les effectifs militaires de (Grande-)Bretagne qu'à partir de 411, le pays se trouva quasiment dépourvu de troupes "romaines".

Pendant environ 40 ans, la résistance bretonne s'avéra très efficace. Les incursions barbares restèrent limitées et sporadiques. Mais en 449, il semble s'être passé "quelque chose" à cause de Vortigern, "roi" des Bretons. Celui-ci aurait, dit-on, imploré les Saxons d'intervenir en Bretagne afin d'y défendre son autorité menacée par des ennemis intérieurs. En réalité, peut-être Vortigern tenta-t-il seulement de dresser les Barbares les uns contre les autres (Saxons contre Pictes, Scots contre Pictes, Angles contre Scots, etc.), et ce conformément à une tradition stratégique romaine… Mais quoi qu'il en soit, l'affaire tourna au vinaigre : les Saxons appelés par Vortigern se plurent si bien en Bretagne qu'ils appelèrent leurs compatriotes à venir s'installer, de plus en plus nombreux, dans ce beau pays si accueillant. Ensuite, ils s'allièrent aux Angles et aux Jutes au lieu de les combattre, et ce fut le début de la fin de la civilisation bretonne dans ce qui allait devenir l'Angleterre…

Quant à cet Ambrosius Aurelianus dont vous me parlez, il semble en effet avoir été, un prédécesseur Arthur. D'après Edward Gibbon (Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain), "Ambroise Aurélien", issu d'une noble famille romaine, aurait vécu à l'époque de l'empereur romain d'Orient Zénon (474-491). Gibbon affirme aussi que "sa modestie égalait sa valeur", et qu'il remporta de nombreuses victoires contre les barbares germaniques "jusqu'à l'action funeste dans laquelle il perdit la vie" (c'est-à-dire après une défaite subie face aux Saxons, date et lieu indéterminés).

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Avril 2003

Michel a écrit : 

Nouveautés du site Archeobel :

  • Quelques monnaies gauloises de la tribu des Carnutes et un denier, volontairement écrasé, de la tribu des Séquanes. Je vous entends penser : pourquoi "volontairement" ? Et bien, je ne sais pas ! Tout ce que je sais, c'est qu'il en existe d'autres que le mien : Clic !
  • Une lampe à huile très particulière. Après nettoyage, grande fut ma stupéfaction de voir que le miroir de lampe était orné d'une comète et d'un quart de lune. J'ai uniquement retrouvé la même représentation sur les monnaies d'Hadrien (étoile à 8 pointes). Or, vu son style, cette lampe date du début du IIe siècle !… Je n'ai pas encore trouvé la signification exacte de cette symbolique, mais le fait de retrouver les mêmes symboles aussi bien sur une monnaie que sur une lampe semble confirmer la thèse allemande qui prétend que les lampes à huile étaient presque les seuls objets usuels qui portaient, à l'instar des monnaies, des messages de propagande impériale, des scènes religieuses, etc… La "pub" de l'époque était aussi transmise via le même médium. Par exemple, on voit également sur les lampes des scènes de cirque (voir ici : Clic !), des divinités (Clic !), des représentations d'animaux sacrés comme le dauphin (Clic !), on y propage la nouvelle mode "érotique", ou l'on y fait la promotion de nouveaux bâtiments de la ville de Rome. Ceci est très intéressant, car ainsi, cet objet apparemment anodin qu'est la lampe à huile s'élève au niveau d'un objet doté d'une signification : Clic !

site archeobel

  • Une très rare fibule au lion tridimensionnel datant du Ier siècle AD. : Clic !
    • Et une autre fibule de tradition celtique (IIe siècle) : Clic !
  • Une minuscule clochette. Rien de spécial, vous me direz, si ce n'est que l'anse a été réparée dans l'Antiquité ! Et si, au IIIe siècle, on prenait la peine de réparer une clochette de 25 mm de hauteur, c'est bien la preuve qu'économiquement parlant, ça ne devait pas être la joie ! : Clic !
  • Trois sceaux en terre cuite. Ces sceaux étaient apposés sur des documents et représentaient parfois des bustes d'empereurs ou des divinités… L'un d'entre eux représente Néron ou Claude jeune (je présume, vu la physionomie…). Un autre, la déesse "Victoria". Et le troisième montre, selon moi, le buste de Marc Aurèle… : Clic !
  • Une modeste boucle militaire du IIIe siècle : Clic !
  • Un denier et un sesterce d'Antonin le Pieux, avec chaque fois "Salus" au revers : Clic !
  • Un dupondius (demi-sesterce ou double as) au buste radié de Commode avec "Fortuna" au revers. Beaucoup de monnaies de la fin du IIe siècle étaient frappées sur des flans provenant de plaques de bronze, coulées, et ensuite découpées au ciseau ou au burin. Ça donnait des formes bizarroïdes (toutes sauf rondes) à ces monnaies : Clic !
  • Et comme dessert… une petite souris ! Eh oui ! Une souris ayant servi de décor sur une lampe à huile en bronze. La pièce est malheureusement pas tout à fait complète, car il lui manque encore un pain dans les pattes avant. Encore un animal symbolique qu'il faut mettre en rapport avec l'au-delà ou le monde des ténèbres !… : Clic !

 

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