222 - 235
Par exemple, Alexandre avait épousé la fille d'un patricien. Mais Mammaea, jalouse de ses prérogatives d'impératrice, ne parvint jamais à "encadrer " sa bru, ne reculant devant aucune vexation pour se débarrasser de cette mijaurée qui lui disputait l'amour de son fils. Le beau-père de l'empereur commit alors une erreur fatale : irrité de toutes les avanies que la mégère infligeait à sa petite fille chérie, il alla se plaindre au camp des prétoriens. Grosse bêtise ! Mammaea l'accusa de haute trahison. Il fut exécuté sans autre forme de procès tandis que sa pauvre fille (pourtant impératrice en titre) était bannie chez les sauvages d'Afrique où les mauvais traitements eurent bien vite raison de sa santé. Quant à Alexandre, terrifié par sa gorgone de mère, il ne leva pas le petit doigt pour sauver son infortunée jeune épouse Autre exemple de la nonchalance de l'empereur : Il avait, nous l'avons signalé, pris comme conseiller, voire comme mentor, le célèbre jurisconsulte Ulpien, un homme de bien, fort savant et estimé de tous. Mais celui-ci voulut (comme tant d'autres avant lui) restaurer la discipline de l'armée. Mal lui en prit ! Ses méthodes autoritaires firent de lui la bête noire des soldats qui, funeste habitude, se mutinèrent. Déchaînés et ivres de carnage, ils pourchassèrent l'homme de loi dans les couloirs du palais impérial, jusque dans les appartements de l'empereur et là, ils l'égorgèrent comme un mouton aux pieds de celui dont il avait été le fidèle serviteur et qui ne fit pas un geste, ne prononça pas une parole pour tenter de le sauver. Tel était ce souverain : un adolescent attardé, marionnette aux mains de sa mère et fantoche pathétique face à l'armée. Et pourtant, ses biographes le décrivent comme un être intelligent, cultivé, pieux, vertueux, consciencieux et travailleur. Parmi tous les historiens antiques, seul Hérodien dresse un portait un peu plus nuancé de Sévère Alexandre. L'historien grec, contemporain des faits qu'il relate, présente ce souverain comme un brave jeune homme, certes, mais timide, hésitant, et d'une couardise innée, encore renforcée du fait que sa mère, dominatrice et soucieuse de gouverner en son nom, lui interdisait formellement de s'exposer quand il était aux armées Ce qui n'était pas fait pour rehausser son prestige auprès des militaires. Le témoignage d'Hérodien reste isolé car pour tous les autres historiens, il n'y a pas l'ombre d'un doute, Sévère Alexandre fut bien le souverain idéal. Ils iront même jusqu'à prétendre que la campagne que Sévère Alexandre mena en Mésopotamie (231) se termina par la victoire éclatante des armes romaines, alors qu'en fait, elle se solda par un échec. Les armées romaines, qui affrontaient pour la première les Perses Sassanides (qui venaient supplanter les cavaliers Parthes dans cette partie du monde) furent défaites. Quant au piteux empereur, qui, prétendument, supportait mal le climat, il planta là ses soldats en déroute et alla se refaire une santé loin du front, dans la riche métropole syrienne d'Antioche. Dans ces conditions, on comprendra que sa deuxième campagne militaire
fut fatale à Sévère Alexandre. Aux dires de l'historien grec Hérodien, Sévère Alexandre mourut aussi pitoyablement qu'il avait vécu. Quand les soldats en armes pénétrèrent dans sa tente, il s'effondra. Pleurnichant, suppliant, il accusa sa mère de tous les maux et implora la grâce de ses exécuteurs. Il va de soi que ce manque de fermeté exacerba encore davantage le ressentiment des légionnaires. Se demandant sans doute comment ils avaient supporté aussi longtemps la présence d'un tel lâche à leur tête, ils le passèrent au fil de l'épée, lui, sa mère et ses amis (mars 235). Envers les Chrétiens, comme pour le reste d'ailleurs, Sévère Alexandre se conforma scrupuleusement à l'attitude et aux prescriptions de sa maman qui, quant à elle, s'entendait fort bien avec eux. Il faut dire que la famille impériale connaissait sans doute le mouvement chrétien de longue date : les Bassianus n'étaient-ils pas originaires d'Émèse, en Syrie comme le pape Anicet qui gouverna l'église romaine de 155 à 166 ? On peut donc supposer qu'il y avait des Chrétiens à Émèse dès le IIe siècle et que la famille de Julia, qui présidait héréditairement aux destinées de la ville, ne pouvait ignorer ni leur présence ni leurs agissements. En outre, dans les années 218, Julia Mammaea, qui se trouvait
à Antioche avec son fils, y fit venir le savant exégète
chrétien Origène afin qu'il prodigue quelques leçons
au jeune Alexandre ; qu'il "l'instruise dans tout ce qui pouvait servir
à glorifier le Seigneur et à confirmer ses enseignements
divins", dira Eusèbe de Césarée (Hist. Ecclés.,
VI, 21-22). Origène, Hippolyte Julia Mammaea connaissait son Who's Who chrétien sur le bout des ongles. L'historien ecclésiastique Eusèbe de Césarée précise d'ailleurs que c'était "une femme très religieuse".(Hist. Eccles. VI, 21-28). Outre le fait que la secte lui était familière, Julia Mammaea
avait d'autres fort bonnes raisons, d'ordre politique celles-là,
de favoriser les Chrétiens. Mégère, mais femme de
tête, elle était parfaitement consciente que ce puissant
mouvement politico-religieux pouvait devenir un soutien fort appréciable
pour la toute récente dynastie des Sévères. À l'égard des Chrétiens, la tolérance resta donc, plus que jamais, à l'ordre du jour. Néanmoins, si le vieux rescrit de Septime Sévère qui restreignait l'activité des Chrétiens ne fut pas frappé d'irrégularité (il fut même soigneusement compilé par le savant jurisconsulte Ulpien) les autorités impériales se gardèrent bien de l'appliquer... La politique de la carotte et du bâton ! Si l'on en croit les assertions du très peu fiable et très
tardif auteur de l'Histoire Auguste (début du Ve siècle)
Sévère Alexandre aurait, à titre privé, pratiqué
un genre de syncrétisme religieux. Dans son oratoire privé,
l'empereur aurait placé les statues d'Abraham, d'Orphée,
d'Apollonios de Tyane et de Jésus-Christ. Retenons simplement que, sous le sceptre bienveillant de Sévère Alexandre (et surtout sous celui de sa mère), les Chrétiens vécurent en paix Comme ce fut d'ailleurs le cas sous presque tous ses prédécesseurs. Terminons-en avec ce faible empereur en relatant une dernière anecdote, toujours tirée de la très controversée Histoire Auguste. Au début de son règne, Sévère Alexandre eut
à arbitrer un conflit qui opposait les Chrétiens de Rome
à la puissante corporation des popinarii (tenanciers de
bistrots-tavernes-bordels). Voilà de quoi il s'agissait : Lors
des troubles qui avaient suivi la mort d'Élagabal,
la foule déchaînée s'était emparée du
pape Calixte et l'avait martyrisé en le jetant, du haut d'une fenêtre,
pile au fond du puits d'une taverne. Or, les Chrétiens auraient
bien voulu exproprier le cabaretier pour édifier un petit oratoire
à cet endroit. Mais la corporation des bistrotiers, elle, défendait
bec et ongle son camarade syndiqué, s'opposait fermement au projet
immobilier chrétien et refusait de céder le terrain. On ne peut que lui donner raison.
Sévère Alexandre sur la Toile :
|