41-54
Claude
(Suite et fin) |
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CLAUDE ET MESSALINE.
À l'extrême fin du règne de Tibère
(ou au début de celui de Caligula),
Claude avait épousé, en troisièmes noces, Valeria
Messalina, une jeune et jolie aristocrate issue de la très
noble lignée des Messala.
Pauvre Messaline ! Cette gente dame traîne derrière
elle une telle réputation de fieffée salope qu'aujourd'hui
encore, sur Internet, une simple recherche sur base de son nom vous
mènera immanquablement à une multitude de sites pornographiques
!
Et de fait, si l'on en croit la tradition, c'est bien simple, faute
de tramways dont la capitale de l'empereur Claude était malheureusement
dépourvue, seul le Tibre ne serait pas passé sur Messaline
! Légionnaires vigoureux, gladiateurs costauds, esclaves
bien membrés, bref n'importe quel mâle, pourvu qu'il
fût doué d'une nature avantageuse, était requis
d'assouvir l'inextinguible soif de luxure de cette dévoreuse
d'hommes ! Toute l'eau de tous les aqueducs de Rome ne suffisait
pas à éteindre le brasier de ses fesses ! À
côté de ses frasques, toutes les orgies les plus extravagantes
de Tibère, Caligula et Néron n'étaient que
de fades amusements de premier communiant...
Et tout cela, dit-on, sans que Claude, son pauvre couillon d'impérial
mari, ne bronche !
Pourtant, jadis, ce même Claude n'avait pas hésité
à divorcer d'avec Urgulanilla,
sa première épouse, parce qu'elle l'avait trompée
avec un de ses affranchis. À cette époque, Claude,
sur un simple soupçon de bâtardise, avait même
refusé de reconnaître une petite Claudia, pourtant
née avant le divorce.
Rien de tel avec les enfants de cette dévergondée
de Messaline ! Jamais Claude ne douta de la légitimité
d'Octavie, née en 39 ap. J.-C, et de Britannicus, né
deux ans plus tard. Jamais il ne fut question de les abandonner,
de les exposer nus sur un tas de fumier, à l'instar de la
pauvre petite Claudia Urgulanilla.
Dès lors, de trois choses l'une :
- ou bien Messaline ne tomba dans le stupre et la débauche
qu'à la fin de sa courte vie, justement à l'époque
où, impératrice, elle était le plus exposée
à toutes les dénonciations ;
- ou bien c'est Claude qui, sur ses vieux jours, devint plus "coulant"
;
- ou enfin - et c'est ce qui me semble le plus probable - la réputation
de "putain cramante" de Messaline est largement surfaite !
Quoi qu'il en soit, en août (ou en septembre) 48 ap. J.-C.,
Messaline, dit-on, passa les bornes.
"Blasée de l'adultère, dont la facilité
la dégoûtait" (Tacite), elle s'enticha follement
d'un certain Caius Silius. Tout aussi follement, les deux amants
projetèrent de ne pas attendre la mort de Claude pour convoler
en justes noces. Profitant de l'absence de son empereur de mari,
en vacances à Ostie, Messaline épousa donc son beau
Silius... Non pas en catimini, à la sauvette, en se cachant,
mais lors d'une grande cérémonie publique, avec acte
légal, constitution de dot devant témoins, prise de
présages par des augures, sacrifice aux dieux et plantureux
banquet de noces ! (Voir Tacite, Annales, XI, 27)
| L'Affaire Messaline serait
sans doute resté une banale histoire d'adultère
mâtiné de bigamie et de lèse-majesté
s'il n'était apparu que la belle s'était entendue
avec son nouveau mari pour liquider Claude et se partager
l'Empire,
Cette pénible histoire de cul pouvait déboucher
sur une crise politique majeure !
À grand peine, les affranchis de l'empereur se relayèrent
auprès de lui pour tenter de lui expliquer toute la
gravité de la situation.
Tâche ardue ! Comment faire comprendre à ce gâteux
que son trône était menacé par un être
qu'il idolâtrait ? Comment lui expliquer qu'il fallait
prendre des mesures immédiates, cruelles et décisives
contre la femme de sa vie, contre la mère de ses enfants
?
Enfin, l'opiniâtreté des affranchis eut raison
de l'apathie impériale. Cédant à toutes
ces objurgations conjuguées, Claude, de guerre lasse,
ordonna l'exécution des deux amants diaboliques et
de tous leurs complices.
Silius eut la tête tranchée tandis qu'un centurion
aidait Messaline à se suicider en la transperçant
d'un glaive bien plus tranchant et bien moins contondant que
ceux dont elle usait d'ordinaire.
Voilà la version officielle de la mort de Messaline.
Prétendre qu'elle est peu vraisemblable est encore
un euphémisme. En fait, ce serait presque une insulte
à votre intelligence que de transformer ce récit
fabuleux en parole d'Évangile !
Très certainement, la fin de Messaline ne s'est pas
déroulée comme cela.
En effet : |

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- Comment les deux amants auraient-ils pu organiser secrètement,
sans que tout le palais, voire toute la Ville ne le sache, ce
mariage en grande pompe décrit par les historiens antiques
? Dans un palais infesté d'espions à la solde des
ministres de l'empereur et dans cette Rome où "tout se
savait", leur projet insensé aurait été découvert
et dénoncé à "qui de droit" dès l'instant
où ils en auraient ébauché le début
d'un commencement d'exécution !
- Pourquoi Messaline aurait-elle tout risqué, son trône,
son pouvoir et même sa vie dans une affaire aussi foireuse
? Impératrice, elle était déjà, et
très influente ! Bien assurée de son avenir également
: même si Claude venait à mourir, le trône
reviendrait à son fils Britannicus, avec pour elle, qui
sait, une longue régence à la clé. Qu'aurait-elle
donc bien pu espérer de plus ? Et même si elle était
volage, même si elle avait la cuisse aussi légère
que le veut la tradition (ce qui est loin d'être assuré),
son mari semblait porter ses cornes avec une grâce aussi
singulière que complaisante.
- Pourquoi les affranchis de Claude, Narcisse et Pallas en tête,
s'opposèrent-ils si violemment à ce que Messaline
vienne s'expliquer devant son époux outragé ? Son
crime était si monstrueux, sa trahison si patente que,
même en tenant compte de caractère hésitant
de l'empereur (qui, lui aussi d'ailleurs, est loin d'être
certain), son compte était bon
Même (et surtout)
si Claude l'aimait encore !
- Et enfin, pourquoi Suétone prétend-il (c'est vraiment
le comble !) que l'empereur était parfaitement au courant
du mariage de son épouse, qu'il en était le complice,
voire l'instigateur : "Ce qui passe tout entendement, écrit
le biographe latin, c'est que Claude signa de sa
main le titre de la dot des noces de Messaline avec
l'adultère Silius. On lui avait fait croire que ce n'était
qu'un jeu pour éloigner et détourner sur un autre
un danger dont quelques prodiges le menaçaient." (Vie
de Claude, XXIX).
Cette version ébouriffante de la mort de Messaline, celle
que la tradition rapporte, s'explique surtout par le fait que les
historiens antiques, Tacite et consorts, qui écrivaient cinquante
ans après ces événements, se trouvaient confrontés
à des rapports partiaux et contradictoires.
Il y eut d'abord la version du "parti impérial" : issues
des actes officiels du règne, on y justifiait Claude en évitant
de le ridiculiser.
Ensuite vint la version d'Agrippine.
Dernière épouse de Claude, ce fut elle la principale
bénéficiaire de l'élimination de cette Messaline
à qui elle succéda. Or, le récit d'Agrippine
et de ses partisans ne négligeait évidemment rien
pour charger Messaline et, l'on s'en doute, ne ménageait
guère un empereur qui n'était rien de plus qu'un tremplin
vers le pouvoir avant de devenir un obstacle sur le chemin du trône.
Et enfin, vint la propagande néronienne qui mit son grain
de sel dans cette histoire. Afin de justifier a posteriori les méthodes,
très contestables, qui permirent à Néron d'accéder
au pouvoir en passant sur le corps de tous les membres de la famille
claudienne, on ajouta encore une couche de noir d'encre à
la réputation de Messaline, mère de Britannicus, rival
de Néron, et d'Octavie, son encombrante épouse. Et
bien sûr, on ne fit rien pour atténuer le ridicule
de Claude, présenté comme l'antithèse de Néron,
comme une vieille brute avinée et sanguinaire, minable pantin
aux mains de ses affranchis.
Tous ces textes, aujourd'hui perdus, étaient nécessairement
contradictoires puisqu'ils poursuivaient des objectifs radicalement
opposés.
De leur côté, Tacite et ses collègues historiens
étaient obnubilés par leur désir de glorifier
le Sénat romain en ternissant, coûte que coûte,
la réputation de tous les empereurs julio-claudiens.
Dans cette documentation complexe et partiale, ces écrivains
eux-mêmes partiaux choisirent donc ce qui était le
plus favorable à leur cause, sans trop se soucier de la vraisemblance
de l'ensemble... Ajoutez à ce cocktail une bonne dose de
misogynie, agitez, et vous obtiendrez le récit de l'exécution
de Messaline après son mariage bigame ! Une trame surréaliste
et des personnages bien noirs, cumulant absolument tous les défauts,
même s'ils sont contradictoires : une Messaline du genre Marie-couche-toi-là,
salope, idiote, mais aussi ambitieuse et rouée ; un empereur
Claude cruel, influençable, gâteux et superstitieux
mais s'obstinant à vouloir sauver son épouse infidèle
; et enfin des affranchis pervers, jaloux de leur pouvoir au point
de tout mettre en uvre pour perdre cette pauvre Messaline
en l'empêchant de se justifier.
Bref, un "casting" fort pittoresque, mais un scénario bourré
d'invraisemblances !
Quant à connaître les vraies raisons de l'exécution
de Messaline, c'est une autre paire de manches ! Je crains bien
qu'il ne soit impossible de détricoter ce nud de mensonges
successifs et contradictoires
Ce qui me semble peu douteux, c'est que, quels que fussent ses
défauts, Messaline fut victime d'une alliance contre-nature,
mais momentanée, entre Agrippine
et les affranchis de Claude. Ceux-ci voulaient sans doute se débarrasser
d'une femme soit trop légère, soit trop influente.
Agrippine, elle, voulait à tout prix exercer elle-même
le pouvoir, en attendant de propulser son fils sur le trône.
Alors, un piège quelconque (peut-être ce mariage "de
carnaval" ?) fut tendu à Messaline. Elle tomba dans le panneau,
et, le traquenard ayant été organisé pour prendre
une tournure politique très dangereuse, il fut impossible
à Claude d'épargner son épouse sans compromettre
sa réputation et/ou son trône et/ou sa vie.
Ce qui est certain, c'est que si Agrippine ne tarda pas remplacer
Messaline dans le lit de son oncle Claude, les affranchis, eux,
ne gagnèrent sûrement pas au change : avec une telle
mégère comme Augusta (= impératrice),
il pouvaient faire une croix sur leur omnipotence ! |
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AGRIPPINE - LES DERNIÈRES ANNÉES
DE CLAUDE
Il était décidément impossible à Claude
de vivre sans une présence féminine à ses côtés...
Les cendres de Messaline étaient
à peine tièdes qu'il demandait déjà
à ses ministres de lui dégoter une nouvelle épouse.
Qui choisir ? Les affranchis impériaux s'étaient
sans doute déjà mis d'accord sur la personne d'Agrippine
(la Jeune), mais mieux valait démontrer par l'absurde au
Prince qu'il n'existait pas de meilleur parti pour lui. L'un proposa
donc une certaine Lollia Paullina, une fille d'ascendance assez
obscure, mais qui, jadis, avait été l'éphémère
épouse de Caligula
"Tu sembles expert dans l'art d'accommoder les restes !" grommela
Claude.
Un autre conseiller opina en faveur d'Ælia Pætina, l'ancienne
deuxième épouse de Claude, celle dont il avait divorcé
"pour de légers différents" et qui lui avait
donné une fille, Antonia. Un vieux meuble ? Que non ! plutôt
une intime de la Maison impériale, qui ne serait pas une
"marâtre" pour les enfants de Messaline, Octavie et Britannicus.
"D'accord, convint Claude, Ælia est plutôt une bonne
fille
mais dieux qu'elle est altière ! De se voir ainsi
rappeler en urgence, son cou va devenir aussi gros que la conduite
de mon aqueduc claudien ! De se croire à nouveau l'indispensable
ornement d'une maison d'où je l'ai chassée naguère
à grand fracas, son orgueil va devenir proprement insufférable
! Voilà vraiment ce qu'on appelle une fausse bonne idée
!".
Claude continuait d'hésiter. Les affranchis, eux, ne faisaient
que semblant d'être perplexes.
C'est le moment que choisit Pallas pour sortir de son chapeau cette
fameuse Agrippine : "Considère la question ô César,
dit-il, et tu arriveras par toi-même à la conclusion
que, finalement, à y bien réfléchir, ce parti
ne présente que des avantages. D'abord, Agrippine est une
des plus jolies femmes de Rome. Et puis, elle est libre : son deuxième
mari, un certain Crispus Passianus, vient tout juste de casser sa
pipe. Et puis surtout, notre Agrippine, c'est l'arrière petite-fille
d'Auguste... rien que cela
! Sans vouloir t'offenser, ô César, son sang est encore
plus bleu que le tien, puisque toi tu n'es, si j'ose dire, que le
divin petit-fils de la divine Livie,
la divine épouse du divin Auguste. Tout ça pour te
dire que, s'il se fait, ce mariage signifierait l'union définitive
et indissoluble des glorieuses gens Claudia et gens Julia
(= familles claudienne et julienne). En outre, last but least,
Agrippine a déjà un fils, un petit Lucius (= le futur
Néron), né de son premier mariage avec Gnæus
Domitius Ahenobarbus... Alors, imagine un peu, ô César,
quelle hypothèque pèserait sur ton trône si
ce garçon, descendant direct d'Auguste et d'Antoine,
grandissait en dehors de ta divine et impériale maison. Il
suffirait que les Sénateurs l'enjôlent, ou que Prétoriens
s'entichent de lui, pour que tu subisses le sort de ton pauvre neveu
Caius Caligula, les dieux aient son
âme ! Ne cours pas ce risque et, plutôt que de liquider
ce dangereux Lucius, prends-le sous ton aile protectrice en épousant
sa mère ! En résumé, avec cette Agrippine à
tes côtés, tu fais coup triple : tu mets dans ton lit
une des plus belles femmes de Rome, tu affermis ta dynastie et enfin,
tu neutralises un prétendant potentiel sans faire couler
une goutte de sang innocent. Rien que des avantages, te dis-je !
Rien que du bonheur !
"
Pallas parlait d'or, mais il y avait cependant un hic ! Ladite
Agrippine était la fille de Germanicus,
lui-même frère de Claude. (Voir tableau
généalogique). L'empereur envisageait donc épouser
sa nièce, ce qui était, aux yeux de la loi, un inceste
caractérisé.
Mais qu'importe ! Après un beau discours de Lucius Vitellius
(père de l'empereur Aulus
Vitellius), le Sénat, toujours complaisant (et prudent),
s'empressa de voter un décret qui autorisait de telles épousailles...
Et c'est le plus légalement du monde que Claude convola avec
la fille de son frère. (Janvier 49 ap. J.-C.).
"Hélas, si j'avais pu deviner que vos avantages
Cachaient sournoisement, Madame, une foison d'oursins,
J'eusse borné mon zèle à d'innocents marivaudages
!
Se peut-il qu'on soit si méchante avec de jolis seins".
À l'instar de cette belle dont Brassens vante les appâts
trompeurs, la nouvelle Madame Claude recelait un vice caché
: sous ses flatteuses apparences, sous son physique avenant, la
dame nourrissait une âme d'un noir d'encre.
Tranchons le mot, la belle Agrippine était un véritable
démon incarné !
À la lecture de ces notices, vous aurez sans doute compris
que je n'accorde pas nécessairement foi à tous les
jugements moraux des historiens antiques, si souvent entachés
de virulents partis pris. Je ne pense pas, par exemple, que Tibère
fut aussi cruel, Caligula
aussi fou ou Messaline aussi débauchée
que le rapportent leurs biographes romains !
Cependant, en ce qui concerne Agrippine, je crains bien que le portrait
de Suétone et Tacite, bien qu'extrêmement défavorable,
ne soit encore trop indulgent.
En effet, la vie de la dernière épouse de Claude,
véritable roman, pouvait offrir tous les ingrédients
d'une version antique des "Infortunes de la Vertu", avec Agrippine
dans le rôle d'une Justine romaine, éternellement vertueuse
et éternellement malheureuse
Il n'était même
pas nécessaire d'inventer des craques ! Il suffisait de donner
une interprétation partisane aux faits réels pour
obtenir la satire impitoyable des murs corrompues de ces tyrans
fous et sanguinaires qu'étaient les premiers Césars.
Voici ce qu'aurait pu donner ce mélo "basé sur une
histoire vraie", mais adapté aux fins d'une propagande anti-impériale :
C'était une pauvre gosse qui s'appelait Agrippine, c'est
dire si elle n'avait pas de chance ! Son père, le grand général
Germanicus mourut
alors qu'elle n'avait que quatre ans, empoisonné par Livie,
une virago qui avait épousé son arrière grand-père,
l'empereur Auguste. Ensuite,
sa mère et
ses frères furent exterminés comme de la vermine sur
l'ordre de son grand-oncle, l'empereur Tibère,
un vicelard jaloux et sournois. Parmi ces êtres qu'elle aimait,
les uns moururent en exil sur des îles désertes, les
autres dans de sombres cachots humides grouillant de rats et de
moisissures grosses comme des chats. Quand le cruel Tibère
mourut enfin, étouffé sous les coussins de son lit
d'agonie par son successeur Caius-Caligula,
seul frère survivant d'Agrippine, la jeune orpheline espéra
que l'accession au trône de ce frère chéri signifierait
la fin de ses souffrances. Hélas, le frérot Caligula
était un monstre pervers ! Il déflora sauvagement
ses deux plus jeunes surs Drusilla
et Livilla tandis qu'Agrippine se voyait forcée, quasiment
le couteau sur la gorge, d'épouser Domitius Ahenobarbus,
un véritable taré, un sadique congénital. La
courageuse Agrippine tenta alors de détrôner son frère,
mais cet empereur dégénéré éventa
le complot et, après avoir violé Agrippine, sa propre
sur, il l'exila dans des contrées sauvages. Caligula
enfin liquidé, Agrippine ne revint d'exil que pour subir
un nouvel inceste : d'anciens esclaves que la faveur injustifiée
d'un prince gâteux avait rendus tout-puissants, la vendirent
à son vieil oncle, l'empereur Claude. Pendant cinq longues
années, elle fut contrainte de subir avec résignation
toutes les cochoncetés dégradantes de ce vieux porc
lubrique
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La
fin de l'histoire d'Agrippine - tragique, ça va
de soi - fera l'objet d'un autre épisode : notre malheureuse
héroïne offrira le trône à son fils
Néron, mais, après maintes péripéties,
cet ingrat monstrueux la fera ignominieusement éventrer
par un soudard. "Frappe au ventre !", telles seront
ses dernières paroles.
Vous voyez, simplement au prix d'une "mise en perspective
partiale" de sa vie, la fille de Germanicus devenait la figure
emblématique de la résistance courageuse à
l'arbitraire impérial, à la fois symbole de
l'innocence bafouée par ces injustes tyrans qu'étaient
les Julio-Claudiens et celui de la vertu outragée par
ces Sardanapales libidineux que furent les successeurs d'Auguste.
Mais si les historiens romains n'ont pas exploité toutes
les ressources de cette biographie pour leur propagande, c'est
qu'ils ne pouvaient vraiment pas faire autrement : les méfaits
d'Agrippine, son caractère démoniaque, son ambition
forcenée étaient tellement notoires qu'il leur
était impossible d'améliorer son image sous
peine d'être accusés de révisionnisme
grossier
Voilà sans doute pourquoi Agrippine ne fut donc pas
le monstre d'ambition, l'épouse criminelle, la mère
incestueuse que décrivent Suétone et Tacite
Elle fut probablement pire ! Un démon femelle, un succube
incarné !
Avec un tel personnage dans ses parages, l'empereur Claude
n'avait d'autre espérance de vie que le laps de temps
qu'il faudrait à sa terrible épouse pour arriver
à ses fins. Or, l'objectif déclaré d'Agrippine,
c'était le pouvoir. Elle voulait monter sur trône,
diriger elle-même le char de l'État ! |
Naturellement, en ce Man's man's man's world
qu'était Rome la Macho, il était hors de question
qu'une femme gouvernât l'Empire. Si Agrippine voulait régner,
elle ne pouvait le faire que par l'intermédiaire de son mari
d'abord, puis de son fils.
La marche d'Agrippine (et de son fils, le futur Néron)
vers le trône fut irrésistible. Sa stratégie,
implacable !
Dès la fin de l'année 49, elle reçut le titre
d'Augusta. Jusqu'alors, seule Livie, l'épouse très
chérie d'Auguste, avait été autorisée
à porter ce nom sacré
et seulement après
la mort de son divin époux !
Le 25 février 50, Claude adopta le fils d'Agrippine. C'est
à partir de ce moment que ce Lucius Domitius Ahenobarbus
devint Tiberius Claudius Nero, notre Néron. L'année
précédente, le garçon avait été
officiellement fiancé à Octavie, la fille de Claude.
Deux ans plus tard, (53 ap. J.-C.), Néron épousa cette
fiancée qui était devenue sa sur légale.
On n'en était plus à un inceste près !
À ce moment, Néron
(puisqu'il faut bien désormais l'appeler par son nom) avait
seize ans. Seule l'agaçante survie de l'indéboulonnable
Claude entravait encore l'accession au trône de descendant
direct d'Auguste et d'Antoine, maintenant majeur et marié.
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De son côté, Agrippine
avait progressivement pris le contrôle des rouages essentiels
de l'État. Elle avait réduit l'influence des
affranchis restés fidèles à l'empereur
et acheté la loyauté des autres. Surtout, elle
avait judicieusement fait nommer son ami Burrus à la
préfecture du Prétoire, ce qui lui garantissait,
à elle et à son fils, la fidélité
des seules troupes combatives de la Ville.
Et Claude là-dedans ? Ne se doutait-il pas de ce qui
se tramait contre lui ? Était-il réellement
ce pantin docile, soumis aux quatre volonté de sa mégère
d'épouse que décrivent les historiens romains
?
Les sources antiques manquent trop d'objectivité pour
que l'on puisse se prononcer avec certitude à ce sujet.
Évidemment l'ascension fulgurante
de Néron, comblé de faveurs et de titres au
détriment de Britannicus pourrait donner à
penser que le vieil empereur n'avait vraiment rien à
refuser à sa mégère d'épouse.
Ce faible, cet idiot congénital n'avait-il pas quasiment
déshérité son propre fils au profit d'un
étranger dont l'adoption lui avait été
imposée ? N'avait-il pas jeté sa tendre fille
dont le lit d'un (futur) monstre ? Aux jeux du Cirque, ne
laissait-il pas Néron
se pavaner à ses côtés, dans sa "toge
virile" toute neuve, tandis que le pauvre Britannicus, ridicule
dans sa tunique étriquée, devait jouer les utilités
à l'arrière-plan ?
Encore une fois, si les faits sont exacts, l'interprétation
qu'en donnent les historiens antiques est probablement fausse.
Si Britannicus resta dans une pénombre relative alors
que son "frère" Néron était exhibé
à l'envi, c'est sans doute uniquement à cause
de son jeune âge. Né en 41, il n'avait que treize
ans à la mort de son père. Un âge encore
bien tendre pour exercer - même fictivement - des charges
publiques. |
En réalité, il est vraisemblable que Claude songeait
à organiser sa succession de telle sorte qu'après
sa mort, ses deux fils, Néron le légal et Britannicus
le naturel, règnent conjointement. Ce faisant, il aurait
imité le premier "Princeps", Auguste,
qui avait toujours songé qu'une direction "bicéphale"
de l'Empire - un "César" plus jeune pouvant immédiatement
pallier toute défaillance de son collègue plus âgé
- accorderait plus de stabilité à l'institution "impériale".
D'ailleurs, au cours de son "Principat" Auguste avait successivement
pris pour second son neveu Marcellus, puis son ami Agrippa, puis
ses petits-fils Gaius et Lucius, et enfin son beau-fils Tibère.
Et quand celui-ci succéda à Auguste, il respecta la
volonté de l'empereur défunt en gardant comme associé
son jeune neveu Germanicus.
Claude envisageait probablement un système semblable pour
Néron et Britannicus.
Soit ses deux enfants règneraient de conserve, soit ils se
partageraient l'Empire. Mais de toute façon, la continuité
dynastique serait assurée ! Doubler les chances n'était
pas un luxe, d'autant plus que le petit Britannicus avait hérité
de la santé fragile de son père !
D'après l'historien Suétone, les jours de l'empereur
Claude furent parcimonieusement comptés dès le moment
où, vers l'automne 54, il se mit à regretter son mariage
avec Agrippine et songea à rétablir Britannicus dans
toutes ses prérogatives dynastiques : "Vers la fin de
sa vie, il donna des marques non équivoques du repentir qu'il
éprouvait d'avoir épousé Agrippine et adopté
Néron. En effet, ses affranchis lui rappelant avec éloge
une procédure dans laquelle il avait condamné la veille
une femme adultère, il leur répondit que le destin
lui avait aussi donné des femmes impudiques, mais qu'elles
n'étaient pas restées impunies. Un moment après,
rencontrant Britannicus, il le serra dans ses bras, et lui dit :
"Grandis, et je te rendrai compte de toutes mes actions." Il ajouta
en grec : "Celui qui t'a blessé te guérira." Quoique
Britannicus fût dans la première fleur de l'âge,
Claude se proposait de lui faire prendre la toge virile, parce que
sa taille le permettait : "Enfin, disait-il, le peuple romain aura
un vrai César." (Suétone, Vie
de Claude, XLIII)
Claude songea-t-il réellement à se débarrasser
d'Agrippine et de sa clique ?
C'est possible, mais pas certain. De toute façon, regrets
ou pas, le compte de Claude était bon ! Le citron avait été
pressé jusqu'à la dernière goutte, il ne restait
plus qu'à jeter l'écorce. Tout était en place
pour que Néron prenne
la relève, il ne restait à Agrippine qu'à attendre
le moment favorable : la saison des champignons. Claude en raffolait
! Et comme d'ordinaire, il mangeait gloutonnement, il ne se rendrait
pas compte qu'une amanite mortelle s'était glissée
au milieu d'innocents bolets. L'empereur mourrait d'un "accident
gastronomique", voilà tout ! Ni vu ni connu, passez muscade !
Hélas, pour l'empoisonneuse, un grain de sable (ou plutôt
un flot de boue) vint perturber la belle mécanique qu'elle
avait si minutieusement réglée ! L'empereur Claude
se tordait déjà dans d'épouvantables douleurs,
à la plus grande joie de sa terrible épouse, quand
une diarrhée salvatrice le tira miraculeusement d'affaire.
Exit l'amanite phalloïde !
"Et m
!, se dit fort opportunément Agrippine,
il faut que je trouve quelque chose
et vite !". Femme de ressources,
elle trouva : elle fit quérir le médecin Xénophon,
un complice, et lui enjoignit de traiter cette indigestion champignonesque
de manière radicale.
Au fond de la gorge, la douce caresse d'une plume d'oie imbibée
d'un poison foudroyant : telle fut l'ultime sensation du vieil empereur.
(13 octobre 54). |
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CLAUDE ET LES JUIFS :
HÉRODE AGRIPPA, CHRESTOS, L'AFFAIRE D'ALEXANDRIE
Revenons en 41 ap. J.-C.
L'empereur Caligula vient
d'être assassiné. Les Prétoriens font irruption
dans le palais impérial. Ils s'emparent de Claude, seul héritier
légitime d'un trône vacant, le ramènent dans
leur caserne et là, le proclament empereur. Les Sénateurs,
eux, veulent rétablir la République. La guerre civile
menace. Cependant, avant d'en venir aux mains, les deux parties
décident de demander l'avis d'Hérode
Agrippa, un prince mi-juif, mi-arabe, ancien favori de Caligula
et qui, précisément, se trouve à Rome à
ce moment.
Mais cet Hérode a déjà choisi son camp. Sachant
parfaitement que la victoire de Claude est inéluctable et
que les faibles milices du Sénat ne pourront jamais résister
aux terribles Prétoriens, il s'est précipité
auprès du nouvel empereur pour faire acte d'allégeance.
Néanmoins, malgré cette évidente partialité,
Claude décide de lui confier quand même la direction
de l'ambassade destinée à ramener ses adversaires
républicains à de meilleurs sentiments.
Et notre Hérode Agrippa de se retrouver devant les Pères
conscrits, en train de lire un message de Claude. L'oncle de Caligula
y revendique hautement le trône de son neveu assassiné,
tout en indiquant sa volonté "d'administrer l'Empire en
bon prince, non en tyran".
Puis Hérode revient auprès de Claude avec la réponse
des Sénateurs. Elle est négative. "Ils ne supporteront
pas la servitude volontaire", disent-ils.
Et le prince juif de ré-accourir devant le Sénat avec
l'ultimatum de Claude : "Chacun sa fierté, dit en
substance le prétendant. Si, sous prétexte de fierté
mal placée, vous ne pouvez m'accepter pour maître,
moi, de côté, je ne puis sans déchoir trahir
la confiance de mes partisans. Puisque vous voulez la guerre, vous
l'aurez ! Mais comme il est impie de souiller le sol sacré
de la Patrie du sang de concitoyens, je vous saurais gré
de désigner au préalable un endroit en dehors de la
Ville, un lieu profane où mes Prétoriens pourront
vous massacrer tranquillement, vous et vos faibles troupes !".
En entendant ce message plein de mâle résolution,
les miliciens du Sénat prennent peur. D'un seul homme, ils
décident d'aller au camp des Prétoriens pour se rallier
à Claude.
C'est alors au tour des Sénateurs de trembler : comment faire
triompher leur cause si leur bras armé les abandonne. Ce
n'est pas possible, leurs soldats ne peuvent pas déserter
comme ça ! Les laisser tous nus, exposés à
la vengeance de Claude !
Et les vénérables "Pères de la Patrie" de retrousser
leurs toges et de courir à la poursuite de leurs soudards
pour tenter de le convaincre de revenir d'abord, mais ça
ne sert à rien ! Alors, découragés, ils essayent
de les devancer pour s'en aller remettre, avant eux, leur soumission
au nouvel empereur. "Nous sommes vos chefs, suivez nous ! Courage,
fuyons !"
Mais la foule, dans son immense majorité favorable à
Claude, menace de faire un mauvais parti à ces aristocrates
arrogants. La plèbe se resserre autour des Sénateurs.
Ceux-ci vont être écharpés, lynchés,
massacrés par la "racaille" qu'ils méprisent tant
! De leur côté, les Prétoriens, eux aussi, fourbissent
leurs glaives. Ils vont bientôt se joindre à la populace
pour éliminer les ennemis de leur empereur.
| Heureusement, le providentiel
Hérode Agrippa est encore là ! Ventre à
terre, il court près de Claude et le supplie d'intervenir : "Fais
quelque chose, dit-il, ou tu vas régner sur un désert
!". L'empereur se précipite, calme l'impétuosité
de tous ses fidèles. Puis, Claude retourne benoîtement
au camp des Prétoriens pour y recevoir, fort débonnairement
du reste, la soumission des Sénateurs et les assurer
de son indéfectible amitié. Et enfin, le nouvel
empereur, dûment intronisé, peut se rendre au
temple pour remercier les dieux de son élévation
à l'Empire.
C'est ainsi que l'historien judéo-romain Flavius Josèphe
rend compte des faits qui ont suivi l'assassinat de Caligula
(Guerre des Juifs, 11).
Si j'ai relaté ici cette version, ce n'est pas (uniquement)
parce qu'elle montre un Claude singulièrement plus
résolu que chez les historiens romains, mais parce
qu'elle met l'accent sur la forte implication du prince Hérode
Agrippa, sinon dans le complot contre Caligula,
du moins dans l'accession au trône du quatrième
César
Naturellement, Flavius Josèphe exagère l'importance
d'Hérode Agrippa ! Il est en effet hautement improbable
que ce prince étranger (même s'il jouissait de
la citoyenneté romaine) ait joué le rôle
prestigieux de médiateur que l'historien juif lui attribue
! Certes, l'orgueil national de Josèphe a contribué
à enjoliver les faits, mais là n'est pas la
principale raison de l'exaltation du rôle de son illustre
concitoyen dans l'accession au trône de Claude. Ce que
Flavius Josèphe se devait surtout de faire, c'était
trouver une explication honorable à la faveur inouïe
dont Hérode Agrippa bénéficia de la part
du nouvel empereur. Et mieux valait montrer ce prince occupé
à jouer le rôle positif, mais sans doute fictif,
de "Monsieur Bons-Offices-au-Service-de-la-Paix", plutôt
que dans celui, plus ingrat, mais infiniment plus probable,
d'un conspirateur qui, par pur calcul, avait trahi son ami
Caligula auquel il devait tant ! |
|
Car c'est bien de cela qu'il s'agissait.
Caligula avait tiré Hérode Agrippa du cachot où
Tibère l'avait fait
jeter. Ensuite, il lui avait octroyé toute une flopée
de principautés situées au Nord-Est du Jourdain aux
noms plus exotiques les unes que les autres (Gaulanitide, Batanée,
Trachonitide et Auranitide). Et ce n'est pas tout, deux plus tard,
en 39 ap. J.-C. l'empereur Caius,
son ami, lui donnera encore la Galilée, confisquée
à Hérode Antipas, son beau-frère.
On aurait donc pu croire que l'élimination de son impérial
ami signifierait la fin de la prospérité d'Hérode
Agrippa. En toute logique, Claude aurait dû désavouer
toutes les donations d'un souverain présumé fou à
un de ses plus chauds partisans. Or, il n'en fut rien ! À
peine entré en fonction, non seulement le nouvel empereur
confirma Hérode Agrippa dans tous ses biens et titres, mais
il lui conféra de surcroît la couronne royale avec,
en prime la Province romaine de Judée, la ville sainte de
Jérusalem incluse. Ce n'était rien moins que le grand
royaume d'Hérode le Grand qui était reconstitué
au bénéfice de son petit-fils Hérode Agrippa,
ci-devant ami intime de Caligula,
l'empereur maudit !
Naturellement, payer les services d'un ambassadeur, même
extraordinaire, en lui donnant le titre de roi et le vaste royaume
assorti, c'est quand même un prix exorbitant ! En revanche,
on comprend mieux toutes les faveurs dont Claude combla Hérode
Agrippa s'il s'agissait du prix du ralliement (d'autres diront de
la trahison) d'un des plus fidèles soutiens de l'empereur
à abattre
ou bien si elles achètent le silence
d'un complice.
Il est vrai aussi que dans les derniers mois du règne de
Caligula, les relations
entre l'empereur et son ami juif s'étaient singulièrement
rafraîchies. Surtout quand Hérode Agrippa avait - non
sans courage, il faut le signaler - émis de nettes réserves
quand l'empereur avait prétendu faire ériger une statue
à son effigie dans le Saint des Saints du temple de Jérusalem.
Néanmoins, même avec d'aussi bonnes raisons, une trahison
mâtinée d'ingratitude reste une chose peu avouable.
C'est pourquoi Flavius Josèphe préféra jeter
un voile pudique sur les vraies raisons de l'inouïe promotion
de cet Hérode.
Quelle que fût la justification des
cadeaux faits à Hérode Agrippa, la restauration du
royaume d'Hérode le Grand sous sa seule autorité ne
faisait pas que des heureux. Même parmi les Juifs ! Les partisans
de Jésus, en particulier, trouvaient cette pilule particulièrement
dure à avaler. Bien sûr, ils souhaitaient la renaissance
d'un "Grand Israël", mais pas celui de la dynastie Iduméenne,
cette race d'incirconcis !
Eux, c'était le royaume
de David et de Salomon qu'ils voulaient voir renaître, gouverné
d'une "verge de fer" par un "Messie", un "Chrestos", bref,
par un "Oint de Dieu" issu de la lignée de David !
La décision de Claude en faveur d'Hérode Agrippa
leur paraissait d'autant plus injuste que, quelques années
plus tôt, l'empereur Tibère
avait, semble-t-il, envisagé cette restauration dynastique
(voir ici). Hélas,
l'affaire avait tourné court ! Jésus refusait toute
sujétion à Rome, la nomenklatura juive craignait le
radicalisme de ces "Galiléens", et Ponce Pilate, qui ne comprenait
pas grand-chose aux affaires juives, était bien incapable
de gérer correctement cette crise. Le "Christ" avait été
capturé par les Romains et exécuté
une
crucifixion bidon, une cruci-fiction, Dieu merci ! Ensuite Tibère
était mort et son successeur Caligula
avait fait une croix (ça c'est immanquable !) sur le rêve
messianique. Avec lui, plus question de "royauté sacrée",
ni en Israël, ni ailleurs ! En ses états, il ne devait,
il ne pouvait y avoir qu'un seul Dieu et Roi : lui-même, Caius
Caligula en personne, en chair divinisée et en os sanctifiés
! Et sa statue trônerait dans le Temple de Jérusalem,
comme dans tous les autres temples ! Quant aux Juifs, s'ils faisaient
seulement mine d'oser renâcler, les légions romaines
sauraient bien leur faire entendre la voix de la raison !
C'est dire que, Caligula assassiné, tous les espoirs semblaient
permis aux partisans du Christ
D'autant plus qu'Hérode
Agrippa, le prétendant de la dynastie rivale semblait hors
course : n'avait-il pas été l'ami le plus fidèle,
le soutien le plus constant, le favori le plus comblé de
l'empereur qu'on venait de liquider ?
Et là-dessus, qu'avait fait le nouvel empereur ? Loin d'en
revenir au projet de Tibère
et de restaurer la Maison de David sur le trône de Sion, c'est
au profit de cet Hérode que Claude avait reconstitué
le royaume d'Israël ! Fin des espérances
le sceptre
de David était devenu le prix de la trahison, les trente
deniers de ce Judas d'Hérode Agrippa. Que l'Ange du Seigneur
le frappe et le fasse pourrir tout vivant ! Qu'il meure dévoré
par les vers ! (Voir Actes des Apôtres, 12 : 23)
En attendant ce juste châtiment divin, des émeutes
éclatèrent au sein de la communauté juive de
Rome. Les partisans du Chrestos Jésus et ceux d'Hérode
Agrippa se dressèrent les uns contre les autres ! Bagarres,
lynchages, violence, pillage, et, sans doute, intervention des milices
urbaines pour séparer ces trublions.
Finalement, pour calmer les esprits, Claude fut contraint de prendre
une mesure radicale : il ordonna l'expulsion des Juifs de Rome.
C'est de cette expulsion provisoire dont Suétone parle quand
il écrit : "Il (= Claude) chassa de la ville les
Juifs qui se soulevaient sans cesse à l'instigation d'un
certain Chrestos" (Vie
de Claude, XXV).
Qu'à cette époque, ce "Chrestos" fut vivant ou non,
c'est un autre problème, au demeurant fort controversé
(encore que les propos de Suétone ne laissent guère
planer de doutes à ce sujet - Voir : Suétone
et Chrestos). En revanche, il me semble assez difficile de croire,
à l'instar de bien des historiens de l'Église, que
ces "soulèvements continuels des Juifs à l'instigation
de Chrestos" n'étaient, en fait, que le résultat de
simples disputes théologiques qui auraient dégénéré.
En fait, présument-ils, les premiers Chrétiens et
les Juifs de Rome se seraient étripés parce que les
premiers croyaient en la divinité du Christ et pas les seconds,
voilà tout...
Moi je veux bien
Cependant, ces événements - émeutes, expulsion
- se situent au tout début du règne de Claude, dans
les années 41-42.
À cette époque, très peu de temps après
la crucifixion bâclée de Jésus, et bien avant
ce prétendu "Concile de Jérusalem" (49 ap. J.-C.)
où une rupture entre christianisme et judaïsme se serait
amorcée, le "Christianisme" ne se distinguait encore guère
du judaïsme, et les différences théologiques
n'étaient pas suffisantes - ni les "premiers Chrétiens"
assez nombreux - pour mettre à feu et à sang
le quartier juif de Rome.
N'est-il donc pas plus simple, plus "économique pour l'esprit",
de penser que ce fut pour des motifs politiques que les Juifs de
Rome en vinrent aux mains au début du règne de Claude.
Les uns se réjouissaient la restauration du royaume d'Hérode
sous le sceptre de son petit-fils. Les autres ne pouvaient l'admettre
: ils avaient espéré autre chose !
Ils se soulevèrent donc à l'instigation de leur chef,
ce "Chrestos", qu'ils auraient aimé voir régner à
la place de cet "incirconcis" d'Hérode !
Trois petites choses pour terminer cette notice déjà
fort copieuse :
- De très anciennes traditions chrétiennes
affirment que, sous le règne de Claude, le grand saint
Pierre effectua un séjour à Rome. Il est vrai
que, selon Flavius Josèphe, Simon, frère de Jésus,
fut exécuté avec son autre frère Jacques
à Jérusalem en 47 ap. J.-C. sur l'ordre du gouverneur
Tiberius Alexander.
Dès lors, si le rapport de l'historien romano-judaïque
est exact, on peut présumer que notre grand saint Pierre
à la barbe blanche aurait eu quelques difficultés
à se rendre dans la capitale impériale après
le grand incendie de l'an 64, pour s'y faire crucifier la tête
en bas et s'y faire enterrer dans la crypte du Vatican !
En revanche, il n'est pas impossible d'imaginer ce Simon Képhas
(= "Simon le Roc", "Simon la Pierre", "Simon Cur de Pierre")
faire le coup de poing aux côtés des émeutiers
qui se "soulevaient à l'instigation de Chrestos" ! Une
façon toute particulière de "bâtir une Église"
- Hérode Agrippa, bien qu'ami
et favori de deux empereurs romains, souhaita néanmoins
doter son nouveau royaume des moyens qui lui permettraient, un
jour, de s'affranchir de la tutelle de Rome. Il ordonna la construction
de nouvelles murailles à Jérusalem ; des défenses
si fortes et si puissantes, prétend Flavius Josèphe
que, si elles avaient été achevées, les légions
de Titus ne seraient jamais parvenu à prendre la ville
en 70.
Et de fait, ces travaux ne furent jamais terminés : en
44, après seulement trois ans de règne, Hérode
Agrippa mourut à Césarée. Dans des circonstances
assez obscures d'ailleurs : comme je l'ai dit, les Actes des Apôtres
parlent châtiment divin et de vers anthropophages, tandis
que Flavius Josèphe donne deux versions différentes
d'une mort fort édifiante. Mais quoi qu'il en soit, Hérode
Agrippa mort et enterré, la Palestine entière redevint
une province romaine. Fecit cui prodest (= Cherchez à
qui le crime profite).
Plus jamais les Romains ne se risqueraient à établir
un royaume, même vassal, dans une région aussi sensible
de l'Empire. Rome avait eu chaud, on ne l'y prendrait plus !
- Il revint à Claude de trancher le conflit
qui opposait les communautés grecque et juive d'Alexandrie
d'Égypte (voir ici).
Les Juifs voulaient obtenir les mêmes droits municipaux
que les Grecs, tandis que les Grecs craignaient que leur ville
ne perde son caractère hellénique. Sous le règne
de Caligula, ces
troubles avaient presque dégénéré
en guerre civile. Les Juifs avaient envoyé une ambassade
à Rome. Les Grecs avaient fait de même. Les deux
partis avaient plaidé leur cause devant Caligula, mais
l'empereur avait été assassiné avant de statuer.
Son successeur Claude arbitra donc la question. Il le fit avec
une modération qui lui fait honneur : "Je conjure les
Alexandrins de se montrer bien disposés et bienveillants
envers les Juifs qui habitent leur ville depuis longtemps.
(
) Et aux Juifs, j'ordonne formellement de ne pas intriguer
pour obtenir plus qu'ils n'avaient auparavant, et, pour l'avenir,
de ne pas envoyer d'ambassade à part, comme s'ils habitaient
dans une autre ville (
).". (Claude, Lettre aux Alexandrins
- Cité in Le Monde où vivait Jésus,
sous la direction d'Hugues Cousin, Éditions du Cerf, Paris,
1998)
Bref, un retour au statu quo ante et les belligérants
renvoyés dos-à-dos !
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| Suite… |
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