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Avril -> Juillet 2009 (page 2/2)

Sommaire : Clic !

 
 
23 Juin 2009
Isabelle a écrit :
Je suis une jeune Québécoise de 90 ans, et je reviens d'Arles ou j ai eu la chance de voir cette fabuleuse exposition DE L ESCLAVE A L EMPEREUR, et en feuilletant ce super album, je m amuse à pitonner sur internet. (…).
Ma question = quand Auguste est-il venu en Arles ?
 
 
 
RÉPONSE :

"Quand Auguste est-il venu en Arles ?"… Cela semble être davantage du ressort d'historiens locaux que de mes modestes lumières ! Je ne suis pas Provençal mais Belge, et, d'autre part, mon site Web étant par nature "généraliste", ma documentation n'aborde pas des sujets aussi "pointus".

Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il est possible qu'Auguste passa par Arles en 26 av. J.-C., lorsqu'il traversa le sud de la Gaule pour se rendre en Espagne y mettre au pas les tribus cantabriques et asturiennes. À cette époque (entre 27 et 13 av. J.-C.), la ville d'Arles connut d'ailleurs une première phase d'aménagement urbanistique, se traduisant par l'achèvement des premières constructions publiques (amphithéâtre, théâtre, forum, arc de triomphe) qui devaient transformer la vieille cité d'Arelate en authentique "colonie" romaine. Il est donc hautement vraisemblable qu'Auguste, de passage dans la région, se fit un devoir d'inspecter les travaux en cours afin de vérifier si tout était bien dans "la ligne du parti" (c'est-à-dire conforme à la propagande officielle du régime hypocritement monarchique qu'il tentait d'imposer).

(Sources : Patrick LE ROUX, Le Haut-Empire en Occident d'Auguste aux Sévères, Éditions du Seuil, Coll. Points Histoire, 1998 - et site Tiberius 13)

Désolé de ne pouvoir vous répondre avec plus de précision.

 

auguste imperator
 
 
 
2 Juillet 2009
Thierry a écrit :

(…) À propos de Pompéi, justement, j’ai regardé un documentaire (Le dernier jour de Pompéi édité par la BBC), ils disent dans le film que les Romains ne connaissaient pas les volcans… Mais l’Etna ?…

Je suis toujours émerveillé par les connaissances avancées des Romains et que c’est seulement récent que l’on (re)découvre ce qu’ils avaient avant la chute.
Pourtant, on dirait que vers le Bas-Empire, on aurait dit qu’ils avaient « oublié » leurs connaissances avancées (je me trompe peut-être ou alors, c’est le coût énorme ?)
L’armée romaine me passionne autant, mais j’ai du mal à m’imaginer qu’ils aient perdu (sur une longue période, certes) leurs avancées, qu’ils n’ont pas essayé de développer des nouvelles technologies pour combattre leurs ennemis ?
Les fameux chars romains ont-il été utilisés jusqu’à la fin ou à un moment donné, ils ont arrêté ?

 
 
 
RÉPONSE :

À ce qu'il me semble, les Romains n'y connaissaient pas grand-chose en volcanologie : Haroun Tazieff était encore dans les culottes de Jupiter ! Toutefois, ils n'ignoraient certainement pas le phénomène puisque, comme vous le faites judicieusement remarquer, ils avaient certainement eu l'occasion de contempler des volcans en éruption, comme l'Etna ou le Stromboli. Le hic, à mon avis, c'est qu'ils ne savaient pas que le Vésuve en était un, de volcan ! Avant la catastrophe de 79, de mémoire homme, cette montagne n'avait jamais posé le moindre problème. Au contraire, ses pentes fertiles représentaient une véritable bénédiction pour les agriculteurs et les vignerons des alentours. Bref, pour les habitants de Pompéi, le Vésuve était aussi peu menaçant que le sont, à nos yeux, les monts d'Auvergne - dont nous ignorerions la nature volcanique si des "spécialistes" ne nous l'avaient pas révélée. Bien sûr, les tremblements de terre fréquents, les sources d'eau brûlante et sulfureuse auraient pu leur mettre la puce à l'oreille… mais ces phénomènes se produisaient en maints autres endroits dépourvus de volcans !
Finalement ce n'est qu'en 79 que le Vésuve dévoila sa véritable nature à ses riverains. Trop tard pour beaucoup d'entre eux !

Lors de notre dernier échange de courrier, nous avons déjà eu l'occasion de débattre des causes du déclin de l'armée romaine. Comme je vous l'écrivais alors, je suis assez peu à l'aise dans les questions d'ordre militaire… Cependant, je n'ai pas l'impression que les Romains utilisaient des chars de guerre, cette technique de combat leur semblant vraiment archaïque et tout juste digne de barbares arriérés. D'ailleurs, Jules César, lorsqu'il débarqua en (Grande-)Bretagne, fut surpris de voir les guerriers de Cassivellaunos combattre ses légions bizarrement juchés sur des chars qui, chez eux, les Romains civilisés, étaient réservés aux courses du cirque.

 

 
 
 
6 Juillet 2009
Les Editions Errance nous écrivent :

Je voulais vous signaler la parution de la nouvelle édition des Empereurs romains de François ZOSSO et Christian ZINGG, revue, corrigée et entièrement remaniée. (Voyez aussi : Clic !)

empereurs romains - zosso et zingg
 
 
 
 
7 Juillet 2009
Gricca a écrit :

Les tombes de l'empereur Hostilien

C'est en 1621 près de la Porte Tiburtine à Rome que fut trouvé le sarcophage dit Le Grand Ludovisi, exposé de nos jours au Musée National/palais Altemps de Rome. Ce chef d'oeuvre de la sculpture romaine, en marbre de Proconnèse (actuelle île de Marmara en Turquie, dans la mer du même nom), d'une hauteur de 1,53 m et d'une longueur de 1,73 m, représente une scène de bataille entre romains et barbares. On y distingue 3 niveaux disposés horizontalement : en haut les vainqueurs romains, avec au milieu un général victorieux, manteau flottant au vent, au centre les Romains triomphant des Barbares, qui sont représentés dans la partie inférieure. Il est daté du milieu du IIIe siècle de notre ère et fut attribué au plus jeune fils de l'empereur Trajan Dèce, Hostilien, qui a co-régné peu de temps avec le successeur de son père, Trébonien Galle, à l'été 251. Pourtant Hostilien semble n'avoir jamais conduit personnellement une armée à la victoire, même si une de ses monnaies célèbre une Victoria Germanica due plutôt à son père et à son frère aîné Etruscus.

sarcophage ludovisi

Le sarcophage Ludovisi

On ignore l'âge exact d'Hostilien, peut-être environ 15 ans, en tout cas son père jugea plus opportun de le laisser à Rome avec sa mère Herennia Cupressenia Etruscilla, élevée au rang d'Augusta, tandis qu'avec l'aîné il partait, en 251, mener contre les Goths une dure campagne, en Mésie Inférieure (partie Nord de l'actuelle Bulgarie), qui s'acheva tragiquement pour le fils et le père dans des marais près du fort d'Abritus (1 km au Sud-Est de l'actuelle Razgrad, sur la rivière Beli Lom, affluent du Danube), vers la mi-juin 251. Les corps ne furent pas retrouvés, bien que certains auteurs rapportent qu'Etruscus fut tué par une flèche lors d'un engagement précédent celui d'Abritus. L'armée donna comme successeur à Dèce leur général Trébonien Galle qui laissa Rome diviniser les deux victimes le 24 juin 251. Lui-même après avoir bâclé la paix avec les Goths, partit aussitôt vers Rome où il adopta, selon Zosime, Hostilien élevé au rang de co-Auguste, et, si ce n'avait été fait auparavant, maria la soeur de ce dernier à son propre fils Volusien, élevé au rang de César. Vers la mi-juillet 251 (ou plus tard ?), Hostilien était emporté par une épidémie de peste, bien que l'historien Zosime prétend qu'il fut victime de Gallus.

A la chronologie défaillante de toute l'époque s'ajoute l'incertitude sur Hostilien, que certains ont pensé n'être que le fils adoptif de Dèce, car les historiens anciens ne sont pas explicites à son sujet. Zosime le dit fils de Dèce sans le nommer. Eutrope semble faire de Gallus et Hostilien une seule personne. Aurelius Victor et l'Epitomé de Caesaribus (l'Abrégé des Césars) le nomment bien mais n'indiquent pas qu'il est fils de Dèce et, si Victor en fait un collègue de Gallus, l'Epitomé en fait un usurpateur proclamé par le Sénat et non par Gallus, et lui donne le surnom de Perpenna.
Avec les historiens byzantins tardifs c'est la confusion totale, en particulier chez Zonaras, qui raconte qu'aussitôt que le Sénat eût reçu la nouvelle de la mort de Gordien III, âgé de 28 ans (sic !) - donc en 244 - il désigna successivement comme empereur un certain Marc le Philosophe, qui mourut subitement dans son palais, [âgé de 43 ans] et un Hostilien (Oustilianus, Hostlianus) Sévère qui tomba aussitôt malade et expira après s'être fait saigner, [âgé de 46 ans]. C'est alors qu'arriva à Rome Philippe. Sur des sources hétéroclites que Zonaras aurait mal agencé, on peut supposer que le Marc le Philosophe serait un doublon de Marcus Julius Philippus et Hostilien Sévère probablement notre Hostilien, dont les monnaies donnent le nom complet Caius Valens Hostilianus Messius Quintus, avec les titres de Prince de la Jeunesse et de César, sous son père Dèce (septembre 250 ?) et d'Auguste, sous celui de Trébonien Galle. Ses portraits monétaires le font apparaître plus infantile mais plus robuste que son frère aîné Quintus Herennius Etruscus Messius Decius, associé à son père comme César (début juin 250 ?) puis Auguste au printemps 251.
hostilien

En tout cas il est surprenant que l'on ait pensé au jeune et obscur Hostilien comme étant le général victorieux du sarcophage Ludovisi. C'est pourquoi d'autres ont voulu y voir la représentation d'un général du temps de Gallien. Ce qui a permis à Hostilien de se voir attribuer une autre tombe découverte dans une importante nécropole à l'extérieur des murs de Viminacium, au confluent de la Mlava et du Danube, (actuel Kostolac, 13 km au nord de Pozarevac en Serbie), centre de gouvernement de la province de la Mésie Supérieure. A l'intérieur du complexe funéraire, un mur de grandes pierres bien coupées et bien taillées entoure plus d'une douzaine de tombes, tous regroupés autour d'un mausolée central avec une ouverture formée par un triangle tronqué. Ce tombeau central appartient certainement à un personnage prestigieux, et semble daté du milieu du IIIe siècle, d'où la théorie, comme pour le sarcophage dit Le Grand Ludovisi à Rome, selon laquelle il s'agirait de la tombe d'Hostilien. Il aurait donc été incinéré à l'extérieur des murs de la ville et ses cendres enterrées dans ce mausolée. Encore une fois on peut s'étonner d'une telle attribution car les historiens anciens situent la mort d'Hostilien à Rome et l'on peut se demander si l'ancienne famille impériale avait encore assez de prestige pour attirer d'autres membres à enterrer leurs morts prés du mausolée d'Hostilien, car après qu'il eut été emporté par la peste, Trébonien Galle s'empressa de faire condamner la mémoire de Dèce et d'Etruscus et marteler leurs noms avec celui d'Hostilien.
Notons que Dèce était natif de Budalia (Martinci en Serbie actuelle) près de Sirmium sur la route de Cibalae, dans la province voisine de Pannonie Inférieure, où il aurait été, à la rigueur, plus normal d'être inhumé, même si Viminacium eut de l'importance à cette époque.
Le sort d'Etruscilla, après la mort de son époux et de ses deux fils, reste inconnu, soit elle fut aussi emportée par la peste, soit elle fut renvoyée à l'obscurité de la vie privée, mais, comme l'épouse de Trébonien Galle, Afinia Gemina Baebiana, ne reçut pas le titre d'Augusta, on peut penser qu'elle ne sollicita pas ce titre, par modestie, ou peut être par amitié pour Etruscilla qui aurait pu, dans ce cas, rester Augusta honoraire. Toutefois, la damnatio memoriae de la famille de Dèce ne semble pas plaider en ce sens. En tout cas, l'éphémère successeur de Trébonien Galle, Emilien, n'eut pas de scrupule à faire de son épouse Cornelia Supera, connue uniquement par ses monnaies, une Augusta.

  • Sur le sarcophage Ludovisi attribué à Hostilien : Clic ! ou Clic ! (doc pdf à télécharger)
  • Sur le soi-disant mausolée d'Hostilien à Viminiacum : Clic ! ou Clic !
  • Sur Sévère Hostilien voir les pages 49 à 57 : Charles Prickartz, Histoire romaine et tradition byzantine, le cas du règne de Philippe l'Arabe (244-249) : Clic !

Gricca

 

 
 
 
12 Juillet 2009
Pascal a écrit :

Objet : Martinien, empereur méconnu

Intrigué par ce prénom original, j'ai trouvé dans mon Larousse…1922, qu'il existait un empereur romain associé à l'empire par Licinius, et tous deux vaincus à Chalcédoine par Constantin, exécutés ensuite en 323…Si cela peut vous aider dans votre splendide recherche, tant mieux ! Bon courage, et encore félicitation !

 
 
 
RÉPONSE :

Comme quoi il n'est jamais inutile de se replonger dans son bon vieux dico Larousse !

Effectivement, en 324, LIcinius, déjà battu en Thrace par Constantin et menacé d'être assiégé dans Byzance, nomma Augustus (c'est-à-dire co-empereur), son Maître des Offices (Magister officiorum) Marcus Martinianus, que nous appelons Martinien.
Quoi qu'on dise, cette promotion n'était pas vraiment un cadeau car, pour le parti de LIcinius, la situation commençait déjà à sentir le roussi. Le dernier rival de Constantin était en effet contraint de quitter l'Europe, l'épée de Constantin dans les reins, et de s'embarquer pour l'Asie où il espérait rassembler ses dernières forces afin de continuer la lutte. Martinien, lui, était chargé de retarder autant que possible l'avancée de Constantin et d'essayer de le contenir en Europe en l'empêchant de traverser les Dardanelles.

Martinien fit ce qu'il pouvait… autant dire peu de chose ! Byzance tombée entre les pieuses mains de Constantin, il pensa que celui-ci tenterait le forcer le passage des détroits par la voie la plus aisée et la plus rapide, et concentra ses forces sur cette route stratégique. Mais hélas, l'empereur très chrétien, sans doute une fois de plus inspiré par la Divine Providence, choisit un autre chemin, moins aisé, moins rapide… et des plages de débarquement non défendues par le pauvre Martinien.

Constantin passé sur la rive asiatique des Détroits, Martinien joignit ses forces à celles de se collègue Licinius pour la bataille décisive, qui eut lieu sous les murs de Chrysopolis, le 18 septembre 324. Vaincus, Licinius et Martinien furent faits prisonniers. Martinien fut d'abord assigné à résidence en Cappadoce, puis, vers 325 (au plus tard), il fut exécuté en même temps que LIcinius.

(Sources : F. ZOSSO et Ch. ZINGG, Les Empereurs romains, Éditions Errance, 2002 - Site www.roman-emperors.org)

martinien

Martinien

Un grand merci pour ce message très sympa ainsi que pour vos encouragements… et merci aussi d'avoir pris la peine de me signaler l'existence de ce personnage, de cet "empereur méconnu".

 

 
 
 
12 Juillet 2009
Gricca a écrit :

L'énigmatique César Carausius II

Un peu de numismatique :

A l’occasion du 1.100e anniversaire de Rome, le 21 avril 348, les empereurs Constance II et Constant, pour remplacer le "follis" (pièce de cuivre argentée, un des multiples du "nummus" introduit par Dioclétien vers 294), créèrent la "maiorina" (ou "centenionalis") une pièce de bronze argenté qui exalte par sa légende de revers le "retour des Temps heureux" [Fel(icitas) Temp(orum) Reparatio], qui devint le type principal, après 351, et connut au moins sept motifs iconographiques représentant des symboles de renouveau ou de victoire, comme l’empereur sur une galère conduite par la Victoire, mais surtout un soldat romain perçant de sa lance un cavalier ennemi tombé, cette représentation devenant celle légale en Occident à partir de 354. La "maiorina" connaîtra plusieurs dévaluations pondérales jusqu’à la création vers la fin 358/début 359, de la "silique", pièce en argent.

Sous Julien César (355-360) on constate une absence de monnayage impérial officiel en Grande-Bretagne (où l'atelier de Londres avait fermé depuis 326) et en Gaule du Nord. Elle est due à la démonétisation des frappes de Magnence (350-353), ainsi que des pièces constantiniennes en bon argent d’avant 353, aggravée par le fait que Constance II s’est bien gardé de fournir à Julien tous les moyens qui lui auraient permis de battre monnaies régulières. Pour remédier à cette carence, des ateliers se mirent à frapper en grand nombre des imitations de la monnaie officielle post 353, sur des pièces constantiniennes démonétisées. C’est parmi ces imitations de « maiorina », copies du type "Retour des Temps heureux" au nom de Constance II, que l’on a trouvé, en Grande-Bretagne, au fur et à mesure de découvertes depuis la fin du XIXe siècle, au moins 20 spécimens portant aussi la mention "Dom(i)no Carausius C(a)es(ar)" et même Censeris, Genseris ou Censaurio. Cela a permis de dater ces monnaies entre 354 et 358, alors qu'elles furent longtemps attribuées à l'époque de Constantin III (407-411), confondu avec Constance II (337-361), faute d'exemplaires suffisants pour des études poussées avant la seconde guerre mondiale.

Que disent les textes ? :

Les sources écrites sont totalement muettes sur ce César qui se serait considéré, d'après les monnaies, comme collègue junior de Constance II entre 354 et 358. Selon Ammien Marcellin (Livre XIV-5) [ agoraclass.fltr.ucl.ac.be ], à la suite de la rébellion de l'usurpateur Magnence (350-353), une chasse aux sorcières fut menée contre ses anciens partisans, notamment en Grande-Bretagne (Britannia), où le redoutable notaire impérial Paul, surnommé "catena" [= la chaîne], se montra à la hauteur de sa réputation en ciblant les militaires puis les civils aussi bien coupables qu'innocents. Paul quitta l’île avec ses victimes afin qu’elles subissent leurs châtiments à la cour impériale de Constance II, alors en Arles.

On reste surpris que l’entreprise d’épuration des cadres militaires par un civil, envoyé par la cour, ait pu être menée à son terme sans rencontrer plus d’opposition que celle du malchanceux vicaire de la Britannia, Flavius Martinus. On peut y voir le respect pour la famille de l’empereur Constantin qui avait apporté dans l’île prospérité et paix relative ce à quoi elle aspirait, mais aussi le désenchantement envers Magnence, qui avait entraîné dans la défaite une partie des légions de Grande-Bretagne. Les Bretons espéraient sans doute que la reprise en main par Constance II serait un retour dans le giron de l’empire du temps d’avant l’usurpation. Il n’en fut rien, l’action menée sans discernement par Paul a dû laisser des traces chez les proches des victimes innocentes et entraîner un affaiblissement dans l’encadrement de l’armée. A cela vint s’ajouter la grande menace que les Alamans faisaient peser sur les Gaules, rallumant les craintes des Romano-bretons de prélèvements de troupes pour aller les combattre sur le continent, alors que les Pictes, au nord, les Scots à l’ouest et les Saxons à l’est, étaient toujours prêts à profiter des moindres faiblesses dans la défense de l’île. Et cette crainte est réelle puisque le vicaire de la Britannia un oriental du nom d'Alypius, apporta son soutien à Julien en Gaule vers 358.

Ammien Marcellin ne dit rien sur la situation en Grande-Bretagne après le départ de Paul "la chaîne", mais il nous renseigne sur celle du continent. A la fin de l’année 354, après avoir laissé la défense de la Gaule à Silvanus, un général d’origine franque, Constance II alla s’installer à Milan, d’où il fit plusieurs campagnes sur le Haut-Rhin contre les Alamans. Par la suite, après une visite à Rome en 357, Constance II s’établira à Sirmium, où il combattra les Sarmates, et de là, après avoir passé l’hiver 359-360 à Constantinople, il partira combattre les Perses en Orient. A l’été 355, le général Silvanus, poussé à bout par l’attitude de courtisans à son encontre, se révoltait à Cologne sur le Rhin ; son usurpation dura peu, mais la situation obligea Constance II à nommer à la hâte en novembre 355 son cousin Julien comme César pour l'envoyer en Gaule envahie par les Alamans.

Sur l'existence du César Carausius :

Arguments en faveur de son existence : Un contexte favorable en Grande-Bretagne - L'usurpation de Silvanus en Gaule fut, peut être, un signal pour réveiller le mécontentement qui couvait en Britannia, d’autant que le nouveau César Julien ne disposa que de peu de moyens militaires et financiers et fut surveillé en particulier par ce Paul "la chaîne" dont l’action dans l'île n’avait pas laissé de bons souvenirs. Julien passera son césarat en Gaule jusqu’en 360, à combattre les barbares. Rien n’empêche que des Romano-bretons, désireux de garder leur situation et estimant que l’empereur ne leur assurait plus une protection suffisante, se soient rendus autonomes et qu’un comte de la côte saxonne (le comes litoris Saxonici de la Notitia Dignitatum), basé dans le fort côtier de Rutupiae (Richborough dans le Kent), qu’avait renforcé Carausius Ier (286-293), ait été revêtu du titre de César par ses troupes, surtout s’il portait le même nom que l’usurpateur Carausius Ier, peut être son grand père, cela lui donnant plus de légitimité. L’importance stratégique du port de Rutupiae est prouvée par le fait que les généraux Lupicinus, en 360, et Théodosius, père de l'empereur Théodose Ier, en 368, y débarquèrent pour combattre dans l’île les raids des Pictes et Scots.
[ Sur Rutupiae voir (en français) : marikavel.com ].

La plupart des monnaies au nom de Carausius II furent découvertes justement à Rutupiae, et quelques-unes à Calleva Atrebatum (Silchester), à Eboracum (York) et dans le nord du Pays de Galles, laissant penser que son pouvoir aurait pu s’étendre sur le sud de l’Angleterre. Il disposait de la flotte bretonne et pouvait contrôler les liaisons avec le continent. Pour autant Carausius II ne dut pas rompre les relations avec l’empire, ni rivaliser avec Constance II, dont le nom restait mentionné sur les monnaies, il dut simplement profiter d’une grande autonomie due aux circonstances difficiles de l’époque, si bien que son aventure ne souleva aucun écho dans le reste de l’empire ce qui expliquerait qu'Ammien Marcellin ne le mentionne pas. Il se peut d’ailleurs que les premières victoires de Julien en Gaule aient rapidement mis fin à cette autonomie. Il s'agit là, bien sûr, d’hypothèses et on peut nier l'existence de ce personnage avec d'autres arguments que le silence des sources.

Arguments en faveur de sa non-existence : Un contexte défavorable en Grande-Bretagne - Après la répression menée par Paul "la chaîne" dans l'île, celle-ci aurait été bien contrôlée par les partisans de Constance II rendant improbable toute tentative d‘autonomie. C'est possible, mais l'éventuel césarat de Carausius II a pu se produire bien après le départ de Paul dans un contexte autre. Pour les monnaies, puisque des médailles commémorant des empereurs décédés ont existé, il peut s’agir ici d’un hommage au « retour des temps heureux » de l’époque d’indépendance sous Carausius Ier (286-293) qui fut au début d’un renouveau de la Grande-Bretagne, laquelle resta en général prospère et tranquille jusqu’à l’usurpation de Magnence (350-353). Cette révolte eut pour effet d’affaiblir l’armée romaine et de dévaster la Gaule. Elle a aussi porté un coup à la montée de l’aristocratie britannique. La Grande-Bretagne fera l’objet de raids "barbares" destructeurs en 360, 364, 367, ce dernier coûtant même la vie au dux Britanniarum Fullofaudes et au comte du littoral saxon Nectaridus, et sera suivi de la tentative de soulèvement de l’armée de l’île par un pannonien exilé pour crime, Valentinus, que captura Théodose père en 368. Cependant un hommage posthume à Carausius Ier, qui fut toujours considéré - malgré une reconnaissance de fait en 289 - comme un usurpateur et ne porta pas le titre de César, apparaît peu crédible. Il reste le cas des fréquentes réformes monétaires du IVe siècle qui ont poussé à la production hâtive et à la baisse du contrôle de la frappe impériale. La qualité est souvent la première chose à être sacrifiée lorsque la rapidité et la quantité sont données comme priorité. Il n'est donc guère surprenant que dans les frappes d’imitation, où beaucoup de graveurs étaient illettrés, de nombreuses fautes ou erreurs de lettres aient été commises. Carausius, Censaurio, Censeris ou Genseris (la lecture, en plus, n'est pas facile sur des pièces de très mauvaise qualité) pourraient être le nom Constantius mal orthographié et les titres de dominus et césar des erreurs de titulature. Cela est possible, mais n’explique pas le pourquoi du maintien du nom de Constance II et les titres de Dominus et César qu‘on ne trouve pas sur les séries régulières du type "Retour des Temps heureux".
[ Voir au sujet des erreurs des monétaires sur les monnaies romaines (en français) : www.fredericweber.com ].

Conclusion et références :

L’existence d’un Carausius II reste possible d'autant que le légendaire gallois se serait emparé de ce Carausius II lorsqu’il rapporte que le dux Gewissorum, Eudaf Hen [Hen = Le Vieux ou l’Ancien], (soit en latin, le praeses de Britannia Prima, Octavius), aurait épousé la fille d’un Carausius. Il s’agirait - car les légendes se plaisent à brouiller l’espace temps et les personnages - soit du premier Carausius si on situe Eudaf vers la fin du IIIe siècle, soit du second, si on place Eudaf, dans la deuxième moitié du IVe siècle, puisque le légendaire rapporte que l’usurpateur Maxime (383-388) aurait épousé Hélène, fille de cet Eudaf. En tout cas le nom de Carausius resta estimé car il fut porté par un chrétien et gravé au VIe siècle sur une pierre commémorative à Penmachno dans le nord du Pays de Galles. Quant à Censeris, Genseris ou Censaurio, dont l’étude à été totalement négligée, il s'agit très probablement du nom de Carausius mal orthographié, mais l'on peut toujours imaginer qu'un Censeris, officier d'ascendance barbare - peut-être de vaincus vandales ou burgondes installés en Grande-Bretagne sous Probus (276-281) - soit devenu un éphémère successeur ou un collègue de Carausius II, à Rutupiae.

Sur internet, Carausius II, possible usurpateur entre 354-358, est mentionné (en anglais) dans : [ wikipedia - Roman governors of Britain ou directement : wikipedia - Carausius II ].

Plusieurs ouvrages ont été consultés, le plus important étant le livre de P.J. Casey : "The British usurpers Carausius & Allectus" (Yale University Press 1995) principalement le chapitre 13 intitulé Carausius II, pages 163-167.

Gricca

 
 
 
 
30 Juillet 2009
Gérard a écrit :
(…) Tout relire votre site demande du temps. Ce que je n'y retrouve pas c'est une petite phrase de Cicéron (Il me semble que c'est bien de lui) encore célèbre aujourd'hui, qui dit : "La valeur n'attend pas le nombre des années !"! Ma question donc, la voici : Quand a--t-il dit cette phrase ? Avant que César ne meure ou après ? Auriez-vous la gentillesse de me donner tout ce que vous avez à ce sujet ?
 
 
 
RÉPONSE :

"Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées,
La valeur n'attend pas le nombre des années."

Avec l'autre morceau de bravoure "Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ! / N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !", ces mâles alexandrins, si bien frappés, constituent, en fait, l'une des plus célèbres répliques du Cid, la tragédie de Pierre Corneille.

Bon, a priori, il n'est pas impossible que Cicéron ait proféré une maxime de cet acabit. Il a tant écrit, cet incorrigible bavard ! Mais je ne maîtrise pas suffisamment son œuvre prolifique pour le savoir… et je ne suis du reste pas assez "fan", tant de ce personnage que de sa production littéraire, pour avoir le courage de m'en assurer.

Je reste toutefois assez sceptique quant à la validité de cette hypothèse. Difficile en effet d'imaginer notre ami Cicéron écrivant une telle sentence. À ce qu'il me semble, pour un vrai Romain traditionnel tel que lui, la valeur attendait presque nécessairement le nombre des années : elle était fruit de l'expérience et de l'endurance ! Et le Romain en herbe, en toge prétexte et la bulle encore attachée au cou, qui aurait osé proférer à son paternel la pompeuse ânerie du Cid en aurait été quitte pour une bonne paire de taloches, voire pour une volée de coups de fouets, histoire de lui faire passer l'envie de péter plus haut que son cul, de lui faire prendre conscience du caractère tout embryonnaire de sa propre "valeur", et à lui apprendre le respect dû aux cheveux blancs des nobles vieillards qui régissaient la Rome Éternelle !
Car pour accéder aux hautes fonctions, militaires ou politiques, il fallait être blanchi sous le harnais, avoir fait ses preuves. Par exemple, on ne pouvait briguer le consulat qu'après quarante ans - à l'époque, un âge proche de la vieillesse - et après avoir parcouru tout le cursus honorum, c'est-à-dire exercé toute la hiérarchie des magistratures subalternes.

RÉACTION À CE COURRIER
21 Février 2010
Éric a écrit :

Objet : la valeur n'attend pas le nombre des années

A propos de votre réponse à la question sur la citation "la valeur n'attend pas le nombre des années", je viens de trouver (à ma surprise) que cette citation est bien de Cicéron, en défense a sa proposition de faire nommer par le sénat Octavien à la position de propréteur.

Je cite l'article de wikipedia sur l'empereur Octave Auguste : "Allant contre toute légalité, Cicéron fait voter au sénat les pouvoirs de propréteur pour Octave alors qu'il n'a pas exercé les charges de questeur ni de préteur et qu'il est très en dessous de l'âge minimal requis. Cicéron lance cette phrase célèbre dans sa cinquième Philippique : « la valeur n'attend pas le nombre des années ». "

Bon, ça n'est que wikipedia, mais en cherchant la phrase avec le nom de Cicéron sur Google, par exemple, on trouve d'autres références (c'est d'ailleurs en suivant l'un des résultats de cette recherche que j'ai trouvé votre page, je ne suis pas l'auteur de la question initiale).

Corneille y faisait probablement référence, à moins d'une coïncidence qui me paraît moins probable.

P.S. /
J'ai cherché le texte (en français) de la cinquième Philippique et n'ai rien trouvé qui y ressemble. Par contre, dans la quatorzième : "Son âge, assurément, ne saurait être pour personne un obstacle à l'adoption de cette proposition, puisque chez lui le courage a devancé le nombre des années." (remacle.org)
Je suppose que le terme traduit ici par courage peut se traduire aussi par valeur. Ça semble donc bien être la base de cette citation.

 
 
 
RÉPONSE :

Bien vu ! Un grand merci, Éric, pour vos recherches et pour ces intéressantes précisions.

Du reste, le texte du pourtant bavard Cicéron se distingue par sa concision toute romaine : "Aetas eius certe ab hac sententia neminem deterrebit, quandoquidem uirtute superauit aetatem." - "Son âge, assurément, ne saurait être pour personne un obstacle à l'adoption de cette proposition, puisque chez lui le courage a devancé le nombre des années." (CiCÉRON, Philippiques, XIV, 10 - agoraclass.fltr.ucl.ac.be). Et effectivement, les trois mots "uirtute superauit aetatem" peuvent être rendus en français par l'alexandrin cornélien : "La valeur n'attend pas le nombre de années".

Reste à savoir si le grand Corneille s'est inspiré du discours de Cicéron… Évidemment le tragédien du XVIIe devait connaître par cœur tous les discours de l'orateur de l'Antiquité. Et ce d'autant mieux que lui aussi était avocat ! Mais de là à voir dans le sec et factuel constat cicéronien ("le courage d'Octave a surpassé son âge"ou, plus banalement, "il a fait preuve d'une maturité au-dessus de son âge" - le mot virtus désignant l'ensemble des qualités intrinsèques du vir, c'est-à-dire de l'homme adulte), l'inspirateur de la claironnante sentence de Don Rodrigue, ("Aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années"), il y a un pas que j'hésite à faire ! Du côté de Corneille, peut-être n'y eut-il rien d'autre qu'une vague réminiscence, ainsi qu'une coïncidence sémantique déterminée par le contexte de sa tragédie. Que pouvait en effet bien dire un jeune héros valeureux, devant accomplir une tâche qui paraîtrait déjà insurmontable à maints adultes, sinon quelque chose du genre "la valeur n'attend pas le nombre des années" ?

Bref, lorsqu'il aborde ce passage des Philippiques, tout traducteur moderne de Cicéron un tant soit peu cultivé se rappelle nécessairement les vers archiconnus de Corneille, alors que Corneille, lui, n'a peut-être que très vaguement songé, voire pas du tout, à ce passage finalement anodin d'un discours (pas de meilleur ni le plus célèbre) de l'orateur romain.