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Décembre 2007 (page 2/3)

Sommaire de Décembre : Clic !

Durant les mois de décembre 2007 et de janvier 2008, des problèmes de connexion internet ont perturbé la réception de mon courrier et m'ont empêché gérer celui-ci avec la célérité que la politesse requiert.

Je présente mes excuses, les plus plates et les plus sincères, à tous les correspondants qui auraient reçu tardivement la réponse qu'ils attendaient, ou - ce qui est encore pire - qui l'attendent toujours, leur courriel s'étant égaré dans les nébuleux méandres de la Toile.

Le webmaster, Lucien J. Heldé - 6 février 2008.

 
 
9 Décembre 2007
Gricca a écrit :

VILLAS IMPERIALES : CELLE DE LUCIUS VERUS

Je me suis beaucoup intéressé aux somptueuses villas impériales d’Italie et à leurs hôtes depuis Auguste jusqu’à Maxence, mais je n’ai jamais trouvé d’ouvrages ou d’études traitant de l’ensemble du sujet. La vie des empereurs romains et leurs résidences en dehors de Rome n’ont pas l’air d’avoir suscité beaucoup de recherches, et pourtant c’est là, à la mer, à la montagne ou à la campagne, que passèrent une grande partie de leur temps les empereurs et leurs proches, comme le faisaient les grandes familles sénatoriales lorsqu’elles n’étaient pas en Ville pour leurs obligations citoyennes. Combien de naissances, de décès, d’incidents et d’évènements qui rythmèrent la vie de l’empire, se sont produits dans ces vastes villas-palais, ces pavillons de chasse, ces résidences liées au thermalisme, où se pratiquait, dans un cadre rendu agréable, l’otium, une oisiveté qui n’a rien à voir avec le « farniente ». Mais on pense aussi aux architectes, artisans, ouvriers et esclaves qui effectuèrent des terrassements, érigèrent des constructions, aménagèrent des jardins, des thermes, des conduites d’eau, posèrent des mosaïques, des marbres, des stucs, des peintures, des statues, sans oublier la peine des travailleurs, l’activité du personnel et le prix important des dépenses englouties parfois pour des villas qui furent utilisées que quelques années, souvent parce que chaque empereur, voulant ou ayant les siennes, désertait les précédentes, à défaut de les détruire comme l’immense Villa Aurea de Néron à Rome.

Un extrait tiré du Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio, nous donne une liste de ces villas ou praetoria d’Italie, avec leurs dépendances : On connaît : la villa d'Auguste à Nola, la villa ad Gallinas de Livie, près de Prima Porta (au Nord de Rome) ; le Pausilippe (Posillipo, colline à l'Ouest de Naples qui offre une vue magnifique sur le Vésuve et la baie de Naples) donné à Auguste par P. Vedius Pollio [Vedius meurt en -15. Parmi ses nombreux héritiers, Auguste reçut une grande part des biens de Vedius, incluant sa villa sur le Golfe de Naples, avec instructions d’ériger un monument convenable sur le site. L’empereur démolit la maison et construisit à sa place une colonnade en l’honneur de sa femme Livie, qu’il dédia en -7] ; l’île de Caprée (Capri), obtenue de Naples par Auguste en échange d'Aenaria (Ischia) ; la villa de Lucullus à Bauli (Bácoli) ; la villa d'Antium (Anzio), dès Auguste ; l'ensemble des villas de Tusculum (Frascati), au moins 4, de différentes origines, avec une villa des Quintilii ; la villa de Baiae (Báia), avec ses immenses dépendances, le domaine de Pison, le Puteolanum (Pozzuoli) de Cicéron et la villa d'Agrippine à Bauli (Bácoli) ; la villa de Surrentum (Sorrento) ; l'ensemble des domaines qui relèvent du procurator Formis Fundis Gaietae : la villa Spelunca (Sperlonga), les villas de Caieta (Gaeta) et de Formiae (Fórmia), la villa de Mamurra (sur le promontoire de Gianola à l’est de Fórmia), une possessio Statiliana (Cori ?) ; la villa de Sublaqueum (Subiaco) dès Néron ; le praetorium Pallantianum (Paranzano, hameau de la commune de Casperia, en province de Rieti) dans la Sabine, les biens d'Acté, l'affranchie de Néron, à Vellitrae (Velletri) et Puteoli (Pozzuoli) ; l'ensemble des palais et des villas d'Albanum (Albano Laziale), avec le camp de la légion II Parthica ; les villas de Circeii (San Felice Circeo), d'Ostie et de Portus ; une villa auprès du lac de Nemi ; les villas de Centumcellae (Civitavecchia), d'Alsium (Ladispoli-Palo), de Lorium (Castel di Guido), de Lanuvium (Lanúvio), de Praeneste (Palestrina), probablement de Laurentum (entre Ostie et Lavinium) ; la villa des Quintilii sur la voie Appienne, celle des Gordiens sur la voie Praenestine ; la villa d'Hadrien à Tibur (Tivoli).
[ Voir le site : http://dagr.univ-tlse2.fr ]. (J’ai rajouté entre parenthèses le nom actuel des lieux)

Toutes les villas impériales ne sont pas mentionnées et c’est Jules Capitolin, l’un des pseudo-historiens de l’Histoire Auguste, qui nous raconte [ Vita Veri, VIII : fr.wikisource.org ] que Lucius Verus, co-empereur (161-169) et frère adoptif de Marc Aurèle (161-180), « fit bâtir sur la via Clodia une villa tristement célèbre dans laquelle il se livrait, des journées entières, aux débordements les plus effrénés en compagnie de ses affranchis et d’amis de son genre, dont la présence le dispensait de toute retenue ». Pour accéder à cette villa, il fallait franchir le pont Milvius et emprunter le tronçon initial commun de la Via Cassia-Clodia qui remontait au nord vers l’Etrurie intérieure [ La via Clodia se détachait sur la gauche de la Cassia à Sextum (actuelle La Storta) au 7e mille. Voir la carte montrant les 3 grandes voies déservant l’Etrurie sur : upload.wikimedia.org ] et suivait sur la rive gauche le fossé de l’Acqua Traversa (probablement l’antique Cremera, citée par Tite Live). C’est au 5e mille [le mille romain vaut en arrondi 1480 m], sur les hauteurs d’une colline près d’une déviation de la via Clodia, que se situait la somptueuse villa, longée par la via Cassia et la via Cassia Antica. Le magnifique complexe devait s’ordonner de façon scénique sur des terrasses dominant la vallée de l'Acqua Traversa. Son emplacement actuel est occupé par la villa Manzoni entourée d’un parc d’environ 9 ha. De la villa ont été mis en évidence un mur de soubassement, une citerne à 2 nefs, des galeries et un bassin. En 1879 ont été trouvés des fragments de pavement incrustés d’émail vitré et d’os, et des pièces avec des pavements décorés de mosaïques.
[ Photos de la villa Manzoni sur ce site (en italien) : http://www.lettera22.it ]

Ces quelques ruines mises au jour sont les restes de la villa où Jules Capitolin situe la vie « néronienne », la cruauté en moins (1), de Lucius Verus qu’il nous dépeint mou de caractère, avec un comportement de laisser-aller excessif et d’un tempérament ingénu, ce que complète le rhéteur M. Cornelius Fronto, qui fut son professeur de rhétorique latine (il le fut aussi de Marc Aurèle), en nous le présentant comme un « sympathique irresponsable ». Jules Capitolin rajoute que Verus aurait : « ramené de Syrie, un acteur nommé Agrippus, des joueuses de lyre, des flûtistes, des acteurs, des comiques de mimes, des prestidigitateurs et toutes sortes d’esclaves qui alimentent les plaisirs de la Syrie et d’Alexandrie ». Que Capitolin ait accentué le trait négativement dans l’intention morale de faire ressortir l’honnête figure de son collègue Marc Aurèle, c’est ce que peut laisser supposer la suite du passage de la Vita Veri, VIII, 9, qui indique que : « Il (Verus) invita Marc Aurèle dans sa villa qui y resta 5 jours à examiner des dossiers judiciaires, pendant que son frère ne pensait qu’à la fête ». Il n’empêche que Verus dut passer du « bon temps » dans sa villa, avec sa maîtresse, Panthée, et, sans doute, avec sa jeune épouse légitime, Lucilla, fille de Marc Aurèle. Lucien de Samosate, le plus brillant représentant de la Seconde Sophistique [ Sur Lucien : bcs.fltr.ucl.ac.be ], grand connaisseur de l'art grec classique et sculpteur manqué, se lia à Lucius Verus et, comme tout bon courtisan qui se respecte, il exalta dans ses Portraits la grandeur d'âme et la culture de la favorite de Verus [certains en avaient fait la femme d’Avidius Cassius], la belle Pantheia de Smyrne en Asie Mineure. Si Lucien donne à Panthée la sagesse d’Aspasie (la maîtresse et compagne de Périclès), il s’étend aussi sur sa beauté physique et prend de la statue d’Aphrodite Sôsandra (attribuée au sculpteur grec Calamis), son attitude modeste, son demi-sourire grave, et la simplicité de sa tenue vestimentaire, pour conseiller à Panthée de se draper à la manière de la Sosandra à l’exception du voile sur la tête qui doit rester découverte. [ Pour visualiser une copie de la statue de l’Aphrodite Sôsandra voir ce site : http://www.culturacampania.rai.it ] lucius verus

Bien sûr on ne sait pas si Panthée suivit ce conseil vestimentaire, ni si elle fut flattée d’être comparée à une statue célèbre située sur l’Acropole d’Athènes, mais en tout cas sa compagnie était appréciée, et elle assista aux funérailles de Verus, mort foudroyé par une hémorragie cérébrale, en Vénétie, au début de l’année 169, alors qu’il regagnait Rome. Il n’avait que 38 ans. On ne sait pas quand Verus fit commencer sa villa sur des structures remontant avant l’empereur Auguste, probablement il en avait donné l’ordre avant son départ pour l’Orient en 162, d’où il ne revient qu’à la fin de l’été 166, pour repartir, avec Marc Aurèle, sur le front du Danube au printemps 168. Capitolin, qui prend plaisir, comme Suétone, à nous raconter la vie dissipée de Verus, homme de plaisir et de parade, ne le place finalement ni parmi les bons ni parmi les mauvais princes.

GRICCA


NOTE (de Gricca)

1. … "la cruauté en moins", écrivis-je en songeant, en particulier, aux lugubres illuminations nocturnes voulues par Néron lors des fêtes données dans les jardins du Vatican après l’incendie de Rome. J'ajouterais aussi "le ridicule en moins", en pensant aux exhibitions de chanteur ou de citharède de Néron, obligeant les spectateurs à rester l'écouter jusqu'au bout et à ne pas s'endormir. Lucius Verus, n’avait pas les mêmes lubies que son prédécesseur, né le même jour que lui, un 15 décembre. Jovial et doux, Verus était de bonne compagnie pour ses amis et préférait dépenser sa fortune en festins, à la fin desquels il lui arrivait de s'endormir, ou pour ses écuries de chevaux. - Retour texte

 

 
 
 
10 Décembre 2007
Jean-Philippe a écrit :
À propos de ce que Claude a écrit le 18 Novembre concernant l’exhortation des évangiles à « tendre l’autre joue » à celui qui vous gifle une fois : Franchement je me bidonne ! On se croirait presque dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière, vous savez, cette scène où le truchement, traduisant en un fort long discours les trois mots en langue « turque » (de cuisine) que le « mamamouchi » vient de prononcer pour remercier Monsieur Jourdain, tout prêt à jouer la dupe ? Dans une très légère lueur de lucidité, celui-ci s’étonne de l’extraordinaire concision de cette langue. Devons-nous, nous aussi, être dupes ? Car c’est exactement ce qui se passe ici avec la tentative désespérée de cette brave dame que cite Claude pour, à coup d’exégèse (pseudo…?) savante, sauver ce qui pourrait l’être de la morale de ce Jésus, prêchant avec cynisme lâcheté, mépris de soi, veulerie et… masochisme ! Cette philosophie est à mon goût assez odieuse et je ne pense pas qu’il faille mobiliser la philologie araméenne pour en justifier l’injustifiable caractère. Parce qu’à ce compte-là, les bourreaux et les oppresseurs auront toujours gain de cause et les victimes, les torturés, les massacrés, les innocents, eux, auront toujours tort : avec une telle morale, aussi répugnante qu’inhumaine, les tortionnaires de tout poil ont encore de beaux jours devant eux et ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles puisque leurs victimes seront toujours de braves agneaux tendant avec bonheur la gorge au couteau…
 
 
 
RÉPONSE :

En effet, si ce commandement d'"autre joue tendue" avait été pris au pied de la lettre, il aurait grandement facilité le travail des génocidaires, tortionnaires, bourreaux ou autres assassins de masse. Cependant, et ainsi que je l'ai écrit dans la réponse à mon correspondant, je ne crois pas que Jésus lui-même pensait sérieusement qu'une application stricte de son précepte fût possible. On le voit quand on relit le chapitre des Évangiles duquel la phrase est extraite : il est truffé de recommandations soit à la limite du loufoque ("si quelqu'un t'assigne en justice pour avoir ta tunique, abandonne-lui aussi ton manteau" - "si quelqu'un veut t'obliger à l'accompagner pendant un kilomètre [je transpose], fais-en deux avec lui"), soit carrément inapplicables ("si ton œil droit est cause de péché, arrache-le et jette-le loin de toi et si c'est avec ta main que tu as péché, tranche-la"). Clairement, nous sommes-là dans l'excès, dans le paradoxe ! Jésus démontre, par l'absurde, l'insuffisance morale des commandements de l'Ancien Testament, et combien il est difficile, sinon impossible, même à un homme de bien, de satisfaire aux exigences morales radicales qui feraient de lui un authentique "juste".

Il faut aussi reconnaître aussi que l'Église chrétienne a rapidement pris ses distances vis-à-vis des fidèles qui interprétaient trop littéralement le précepte évangélique et s'en allaient réclamer à cor et à cris les palmes du martyre à des autorités romaines parfois dépassées par le phénomène (voyez ici : Clic !). Cette façon de tendre l'autre joue aux bourreaux romains fut bien vite assimilée à une forme de suicide, et les énergumènes qui la pratiquaient furent menacés de voir la cuisson entamée sur les bûchers impériaux se terminer dans les flammes de l'Enfer. Au lieu de recevoir les palmes du martyre au son apaisant des chœurs angéliques et de baigner leurs plaies dans les rafraîchissantes eaux de la Jérusalem céleste, leurs vilaines âmes de suicidés présomptifs seraient confiées aux acolytes de Satan qui sauraient bien leur faire comprendre, par d'abominables et infinies tortures, qu'il ne fallait pas confondre non-violence et dédain de la vie, martyre et masochisme, Evangile et Histoire d'O !

Pour le reste, et plus fondamentalement, il n'est peut-être pas si ridicule que cela de ne pas répondre à la violence par la violence. L'exemple de Gandhi montre que cette tactique peut même aboutir à certains résultats. Mais le Mahatma disait aussi que sa doctrine de la non-violence n'avait de sens que face à des adversaires dotés d'une certaine conscience morale - dont étaient évidemment dépourvus les séides de Hitler. Il eût été non seulement absurde, mais indécent, de recommander aux victimes de la Shoah de tendre l'autre joue aux Nazis !

RÉACTION À CE COURRIER
9 Janvier 2008
Jean-Charles a écrit :

Quelques éléments (…) pour préciser l’offrande alternative des joues (alternative car contrairement aux fesses on ne peut les offrir ensemble mais ce sont là d’autres histoires de "claques") qui n’est pas simple morale des esclaves (Jean-Philippe a des accents nietzschéens dans sa critique de cette morale « à (s)on goût assez odieuse » « répugnante » ou « inhumaine », faut pas lui faire lire le Coran, il va devenir fou ! - encore que là il aurait bien raison soit dit en passant).

Je me place humblement sous un sage exergue :
"Nul homme n'a su, nul homme ne saura jamais rien de certain sur les dieux ni sur tous les sujets dont je parle ; et s'il se rencontrait quelqu'un qui s'exprimerait là-dessus de la façon la plus accomplie, il ne s'en rendrait pas compte lui-même ; c'est l'opinion qui est le lot de tous les hommes." (Xénophane de Colophon).

Quelques extraits de textes des premiers temps du christianisme peuvent compléter l’idée que pouvaient se faire les premiers chrétiens du pugilat christique :

Epitre aux Galates ch.3 :
24 - Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu'au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification.
25 - Mais la foi venue, nous ne sommes plus sous un pédagogue.
ch. 5
22 - Mais le fruit de l'Esprit est charité (agapè, caritas = amour), joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres,
23 - douceur, maîtrise de soi : contre de telles choses il n'y a pas de loi.
ch 6
7 - Ne vous y trompez pas ; on ne se moque pas de Dieu. Car ce que l'on sème, on le récolte

Votre explication me paraît la bonne, j’ajouterais que Jésus ne prêche pas une règle, il évoque la tempérance (sophrosunè) et le contrôle. La violence engendrant la violence (et l’épéiste épérira bien sûr), on n’y met fin qu’en sachant surmonter la réaction de colère. Tendre l’autre joue c’est la politique du « même pas mal » qui n’aboutit pas à la riposte ou la rancune. Le vrai mépris ne se montre pas (il n’est pas dédain et encore moins rancune ou vindicte), amnistie a pour racine l’oubli (je suis un très - mais alors très - modeste helléniste). Donc, ne pas ressentir l’offense est le premier gage de la non-violence. Jésus (tout comme je dirais Socrate en parlant d’un dialogue de Platon, le Jésus présenté par l’auteur) pousse la logique à l’absurde car il n’y a pas de règle fixe, de loi, un peu comme les vertus aristotéliciennes qui dépendent des circonstances (le courage n’est pas la même chose en tant de guerre ou de paix, etc.).

J'ai surligné la "confiance dans les autres" car dans le cas de la joue tendue, cela rejoint la prise en compte du singulier de chaque situation et votre phrase à propos de Gandhi "la non-violence n'avait de sens que face à des adversaires dotés d'une certaine conscience morale". Je rappelle qu'une légende dit que lors de la prise de Syracuse, alors qu'Archimède écrivait sur le sable, il aurait dit au soldat romain la même chose que Diogène répondit à la question "que puis-je faire pour toi ?" que lui posait Alexandre le Grand : "Ote-toi de mon soleil". L'un subit magnanimement (forcément…) l'insolence, l'autre mit un coup de glaive dans la g… du savant. Moralité, il faut prendre compte de l'interlocuteur, l'intelligence est un bien précieux à ne pas galvauder, les anciens connaissaient la leçon, c'est leur faire injure que d'interpréter de manière simpliste leurs pensées dans ce cas de figure, ou plutôt de joues.

Epitre de Jacques ch 1
19 - Sachez-le, mes frères bien-aimés : que chacun soit prompt à écouter, lent à parler, lent à la colère ;
20 - car la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu.

La sainte colère augustinienne exposée dans la Cité de Dieu, née de l’indignation - d’autant plus grande qu’elle touche aux valeurs sacrées (fanum d’où vient fanatisme) - marque une limite à ce précepte qui n'est pas masochisme ou folie suicidaire.
Par exemple je ne reprocherai pas (ironique prétérition) à notre bouffeur de curé d'avoir été éduqué chez les "mécréants de la communale" adorateurs de Trotsky ou Mao (bon, je suis né en 73 mais il en reste encore…), moi qui cumule le fait d'avoir été éduqué chez les frères des Ecoles dans le plus ancien collège Jésuite de France (il faut dire que n’ayant rien d’une grenouille de bénitier je ne prends guère ad personam certaines diatribes, mais indifférence n’est pas tolérance disait d’Alembert, je n’ai aucun mérite à me montrer clément). Tout comme lui, je préfère les conversations « en vidant une bonne bouteille », (dans un boudoir ?) in vino veritas et « qui in verbo non offendit, hic perfectus est » (celui qui ne commet pas d'écart de paroles, celui-là est parfait Galates 3.1).

 
 
Jean-Philippe répond :
Je crois pouvoir soupçonner, ou plutôt reconnaître, derrière le passionnant et passionné amoureux de la civilisation qui fut peu ou prou le berceau de la nôtre, l’un de ces garçons, sans doute de ma génération, que d’excellents parents, habités par la foi, livrèrent autrefois pieds et poings liés aux « bons pères », entendez aux jésuites…
Si personnellement j’ai échappé aux escouades des Compagnies de Jésus, c’est tout simplement qu’il n’y en avait pas à portée de vue de mon très cher père ; mais en revanche je n’ai pas échappé aux soins très - trop ! - attentionnés des prêtres séculiers qui tenaient pension à Alençon, à 250 Km de chez nous. Et ce dès l’âge de 8 ans. J’y ai tout de même duré jusqu’à l’âge de 16 puisque ce sont eux, ceux que nous appelions corbeaux, qui ont fini par mettre les pouces : ils m’ont simplement renvoyé, comme un malpropre ! Moi, si fidèle client ! Les ingrats, avouez ! Et quand je dis fidèle, il ne s’agissait nullement d’une question de religion, croyez-moi, mais uniquement de discipline… Car il me faudra encore dix ans avant que je ne coupe définitivement le cordon ombilical avec leur manière de voir, d’expliquer et d’enseigner la vie et le monde, bref avec leur idéologie. Ce qui ne fut point le cas de mon cher grand frère, par exemple, qui, ayant sucé le même lait, s’en trouve encore fort bien aujourd’hui au point que je crains qu’il ne finisse par s’étrangler avec ce fameux cordon… Ce qui ne l’empêche pas d’être le meilleur des hommes ! Mais aussi le plus éloigné qui soit de ma propre manière d’ « interpréter le monde »…
Je vous raconte tout ça pour vous dire que je suis assez entraîné pour reconnaître chez un interlocuteur - sauf erreur bien entendu ! - à quelle source il fut nourri et quel sein il téta. Et vous, je vous vois donc comme enfant des jèz… Ou des maristes ! Est-ce que je me trompe beaucoup ? Mais bien sûr, peu importe et vous n’avez, bien sûr, pas à répondre et encore moins à vous justifier. Mais je vous dis tout cela en souriant parce que je trouve votre réponse fort jésuitique. Et ce n’est pas la première fois : j’eus le même sentiment à propos du suaire de Turin. Je me contenterai donc de cette très habile réponse qui, bien éloignée d’attaquer réellement, épargne et ménage un peu tout le monde. Car de toute manière, il n’y a pas lieu d’entrer dans un débat plus approfondi : ce n’est pas le but de votre site ni même de nos bien sympathiques échanges. Mais peut-être est-ce le genre de discussion qu’on aimerait pousser un peu plus loin avec un ami ou un bon copain, un soir, en vidant une bonne bouteille et en faisant un sort définitif à un délicieux saucisson d’Auvergne…
 
 
 
RÉPONSE :

Vous allez encore dire que je "jésuitise", mais sans vous tromper totalement, vous être pourtant un peu à côté de la plaque. Non, je ne suis pas un fils spirituel - même renégat - d'Ignace de Loyola et de ses bons pères. Toutes mes études, primaires et secondaires, je les effectuai dans l'enseignement public belge, en fait à l'Athénée royal de ma petite ville natale de Rochefort, là où d'excellents pères Trappistes - pas rabiques pour un sou - brassent une des meilleures bières du monde (cela dit sans chauvinisme aucun)). Néanmoins, dans la Belgique rurale des années 60-70, l'empreinte - ou l'emprise - de la religion catholique sur la société était encore très forte. La plupart de mes profs se trouvaient être de fervents catholiques, pratiquants, et, malgré la neutralité confessionnelle revendique de l'enseignement et de l'État belges, ils ne se gênaient guère pour le laisser transparaître pendant leurs cours. Chose qui ne scandalisait d'ailleurs pas grand monde, vu le consensus idéologique ambiant : l'immense majorité des familles des élèves - surtout les mères - partageaient ces opinions, et, de toute façon, les rares mécréants acceptaient sans rechigner la plupart des préceptes moraux de la Religion.

Notez que, dans ma ville natale, existait aussi une école libre (entendez "catholique"), tenue par les Frères des Écoles chrétiennes. Il aurait pu sembler étonnant que mon frère et moi n'y ayons pas été inscrits puisque ma très sainte mère, grande chrétienne parfois limite intégriste ("sans le latin, la messe l'emmerdait", pour paraphraser Brassens), était elle-même institutrice formée par les bonnes sœurs et ayant enseigné chez elles. Mais voilà, sans doute par concession à mon père, qui était assez indifférent en matière de religion (à ces notions abstraites, il préférait les chiffres !) nous fûmes envoyés dans cette "école impie" qui, dans la réalité des faits, l'était si peu. Cela changea donc finalement pas grand-chose : mon parcours scolaire, bien qu'effectué dans l'enseignement public fut presque aussi teinté de religion que si j'avais fréquenté une école chrétienne.

Heureusement pour mon esprit critique, j'étais (et je suis resté) un grand lecteur ! J'ai donc eu la chance, vers 16 ans révolus, donc à peu près à l'âge où les "bons pères" rompaient l'affectueux lien qui vous reliait à eux, de rencontrer de bons auteurs comme Rabelais, Diderot, surtout Voltaire (et aussi Robert Ambelain), qui me permirent de virer ma cuti religieuse. Je me "polluai l'esprit" (comme disait ma sainte mère) avec allégresse, à la lecture de leurs jouissives diatribes. Ah, Candide et le Dictionnaire philosophique du patriarche de Ferney ! Quel régal, quel feu d'artifice d'intelligence et d'ironie !
Enfin bref, lorsque je terminai mes études secondaires, ma belle foi chrétienne était déjà passablement délabrée… Et c'est alors - vous allez voir en quoi vous ne vous êtes pas totalement trompé - que j'entrai, pour y poursuivre des études de philologie romane, aux Facultés universitaires de Namur tenues et dirigées (du moins à l'époque)… par les Pères jésuites. Qu'allai-je faire dans cette galère ? Non seulement je sortais d'une école publique, ce qui était mal vu, mais de plus, j'étais devenu plus voltairien que chrétien. Autant dire que je m'y suis senti comme un oiseau dans l'eau ! Je n'y fis pas long feu, et mon cursus universitaire se limita à deux années, d'ailleurs les mêmes. Mais, conséquence de cet échec : les Jésuites ont eu autant d'influence sur mon esprit que mon éphémère passage n'a laissé de traces chez eux. C'est-à-dire rien, ou presque.

Tout cela pour vous dire que je conteste ce jésuitisme que vous me conférez. À mon avis, dans les deux réponses que vous évoquez, je fus plutôt nuancé, modéré que jésuitique. Pourquoi ? Parce qu'en ce qui concerne le Suaire de Turin, je n'ai pas d'avis tranché : ma raison et mon "voltairianisme" m'inciteraient à faire confiance aux analyses du carbone 14, mais mon esprit critique se révolte devant la montagne d'indices que cette soi-disant "preuve" contredit. Dès lors, force m'est d'exprimer plus de doutes que de certitudes, et tant pis si mon discours va à l'encontre de cette parole évangélique que vos chers "bons Pères" vous ont sans doute rabâchée (au point qu'il vous en reste un petit quelque chose, non ?) : "Que votre langage soit : oui si c'est oui, et non si c'est non ; tout ce que l'on y ajoute vient du Malin". (Matt, 5 : 17).
Et pour cette autre sentence de Jésus sur l'autre joue qu'il faudrait tendre à ses agresseurs, si je suis également modéré, c'est parce que je ne vois pas pourquoi je critiquerais l'Église à ce sujet alors que ce dont elle serait précisément coupable, c'est d'avoir trop vite renoncé à la non-violence prônée par son Fondateur. Les fanatiques qui se précipitaient dans les prétoires romains pour réclamer le martyre à des magistrats impériaux interloqués ne faisaient du mal qu'à eux-mêmes. Ils nous amusent presque. En revanche, nous fait moins rigoler le bouillant Tertullien, cet éminent polémiste (ô combien !) chrétien du IIIe siècle, quand, dans son Apologie, il menace les païens soi-disant persécuteurs de représailles bien brûlantes. "Bien qu'encore peu nombreux, écrivait-il en substance, nous sommes pourtant présents à tous les niveaux de votre société impie, et, ainsi que vous le savez, quelques hommes déterminés, armés de torches, peuvent faire beaucoup de dégâts."
À mon avis, c'est cette parole d'un quasi Père de l'Église qu'il conviendrait de condamner, de vilipender, de récuser, et non la sentence de Jésus, utopique car absolument impraticable, mais qui incitait uniquement tout homme raisonnable à toujours tenter d'enrayer l'escalade de la violence. Une théorie qui, personnellement, me paraît assez louable. Ah, que le monde se porterait mieux si se tendaient la joue Israéliens et Palestiniens, Indiens et Pakistanais, Hutus et Tutsi, Serbes et Albanais, Turcs et Grecs… Et Wallons et Flamands !… Mais là, c'est peut-être beaucoup trop demander. Faut rester un peu réaliste, quand même !

 

 
 
Jean-Philippe répond :

Merci de m’avoir confié, en toute simplicité, quelques épisodes de votre vie d’écolier en Belgique. Ne vous en veuillez pas d’être un peu prolixe, non plus de parler de votre sujet préféré - vous-même : tiens, bizarre, comme moi ! - vous le faite avec suffisamment de modestie et d’humour pour qu’on ne vous pardonne pas très volontiers ! Évidemment, les conditions et le contexte socioreligieux dans votre royaume de Belgique ne peuvent en aucun cas être comparés à ce qui prévaut dans notre chère vieille république avec sa célèbre loi de 1905, dite de séparation des églises et de l’état, unique de par le monde, Bien sûr, je ne suis pas vraiment surpris par ce que vous me racontez : cette règle tacite d’une laïcité de façade des institutions belges, dans la lettre donc, mais d’un cléricalisme débridé et à voie unique, nécessairement catho, cela va sans dire et encore mieux en le disant, dans l’esprit et dans la vie réelle… On en sourirait presque ici et beaucoup penseraient que c’est forcément une histoire belge !
Mais fort heureusement pour vous - et peut-être aussi pour nous - vous avez croisé juste au bon moment quelques-uns des plus illustres mal-pensants français qui ont instillé subrepticement en votre âme les germes du doute et le désir du libre examen : ah, mon fils, comme elle est savonneuse, la pente qui éloigne de Dieu ! Mais qu’elle est agréable, la glissade sur le toboggan de la libération de l’esprit ! Merci aux mânes de Voltaire, merci à celles de Diderot, et grâce éternelle à ce paillard païen de Rabelais, pour qui la messe, sans doute, n’avait d’autre intérêt que celui du petit anjou local qu’on y servait en guise de culotte au petit jésus descendant sur l’autel… Vous eûtes donc de bons maîtres pour vous accompagner sur le chemin et pour vous aider à vous extraire de la gangue de la superstition et de la crédulité, bravo ! Ce que vous me racontez me rappelle opportunément que moi, en tout cas, je fus dans ma prime enfance réellement abandonné aux griffes des fiers à quatre bras : deux pour, en les manœuvrant comme des marabouts leurs ailes noires, effrayer leurs victimes sans défense et deux pour les fustiger à coups de règles de bois ou d’aluminium. Ces prétendus frangins, ces maltraiteurs de petits garçons, n’iraient-ils pas aujourd’hui tout droit en prison ? Apparemment, à moi l’esprit critique n’est venu que beaucoup, beaucoup plus tard, et ceci en une réflexion d’autant plus profonde qu’elle fut obstinée et lente et que les convictions que je me suis forgées ont eu besoin de nombreuses années pour arriver à maturité. Et en réalité, rejeter toute croyance religieuse m’a pris beaucoup plus de temps que de renoncer au tabac ; pourtant, l’intoxication et la dépendance n’était pas moindre à l’un qu’à l’autre ! Trente ans de shoot, on pourrait penser que ça laisse des traces ! Eh bien non : mes poumons et mon âmes, bien éloignés d’être encore noircis, sont devenus l’un et l’autre aussi roses que ceux d’un nouveau-né.

Si vous me permettez de vous accaparer encore quelques instants, et concernant ce que vous dites à propos du voile de Turin, je pense qu’il n’est pas du tout raisonnable de remettre en cause les résultats des analyses très poussées qui ont été faites en son temps dans différents laboratoires. Ces déterminations des teneurs en C14 de composés organiques sont aujourd’hui des travaux de routine, tout comme les protocoles (il y a des gens qui font ça toute la sainte journée !) et les résultats en sont parfaitement fiables. Il n’y a donc aucune raison de les mettre en doute avec toute une série d’arguments spécieux qui font rigoler même le plus débutant des laborantins débutants. Si donc un tissu est déterminé comme procédant d’une plante ayant vécu au XIVe s., c’est qu’il a été tissé au XIVe s. et qu’en ce cas, on voit mal comment un personnage du Ier s. aurait pu y imprimer son auguste et saint visage. A mon avis, tout le reste n’est que littérature. Ne reste donc pour le moment qu’à avouer notre impuissance à expliquer le comment et la nature de la chose. Un mystère de plus, certes ; mais même la science la plus officielle n’en manque pas : comment comprendre par exemple la double nature avérée, mesurée, confirmée et expérimentée du photon, corpusculaire et ondulatoire à la fois, natures pourtant incompatibles et exclusives l’une de l’autre selon la raison. Alors ? Peu de rapports, me direz-vous : bien sûr. Mais fait-on appel à l’hypothèse « Dieu » pour répondre à une réalité qui reste incompréhensible même au plus grand des savants ? Il n’est peut-être pas exclu qu’en ce qui touche ce linge prétendument sacré, on pédale un peu dans le caramel du fait que l’on ne part pas de l’objet lui-même tel qu’il est donné dans sa réalité froide, mais qu’on veuille absolument le conformer à des présupposés, à une croyance.
Peut-être que je m’avance imp(r)udemment : mais la nature même de l’impression sur le tissu échapperait-elle à une analyse spectrométrique de masse ? Ou bien cela pose-t-il des problèmes particuliers ? En tout cas, c’est là que réside selon moi le fin mot de l’histoire (pas belge, celle-ci !)
 
 
 

jesus - suaire de turin

Portrait de Jésus d'après l'image du Suaire - par Aggeman

RÉPONSE :
Or donc, pour vous, "la messe est dite" (si j'ose m'exprimer ainsi) : ce linge est définitivement à ranger dans le même débarras que d'autres reliques bidonnées, gouttes de lait de la Vierge, prépuces de Jésus, nombril d'Adam, vin de Cana et têtes de Jean-Baptiste quand il avait dix ans !… Oui, "le monde est désormais sans mystère", comme pérorait déjà, à la fin du XIXe siècle, un savant positiviste français (Berthelot, je crois), du genre du ceux qui agonirent Pasteur d'injures parce que les théories microbiennes de ce chimiste, qui n'était même pas médecin, balayaient trop d'idées reçues, trop de "travaux de routine aux résultats parfaitement fiables".
Quant à moi, qui suis naïf, avant d'opter pour l'origine médiévale du Suaire de Turin, j'aimerais quand même que l'on me confirme l'absence de fluides corporels sur le tissu, que l'on m'explique clairement comment l'image s'y est formée, pourquoi le faussaire connaissait tous les détails du supplice de la crucifixion, inconnus de tous les autres peintres du temps… et aussi, tant qu'on y est, pourquoi ledit faussaire a déployé tant d'énergie à réaliser un faux si soigné pour l'église campagnarde d'un obscur hobereau champenois, d'ailleurs fort désargenté et absolument incapable de rémunérer à sa juste valeur ce Léonard de Vinci médiéval qui alliait génie de l'arnaque et connaissances encyclopédiques en matière d'archéologie, d'anatomie et de techniques artistiques !