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Janvier - Février 2007 (page 2/4)

Sommaire de Janvier- Février : Clic !

 
17 Janvier 2007
Gérard a écrit :
 

Une petite question concernant Jules César ou, du moins, un Gaulois qui lui en fit voir de toutes les couleurs ! Bien qu'ayant de nombreuses notices sur Comm (Commios) l'Atrébate, (et qu'il ne se fit pas tuer par les Romains), il me manque certaines précisions à son encontre !
Pourriez-vous m'apporter un maximum d'information à son sujet ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

À vrai dire, non, je ne crois pas disposer de scoop sur Comm (ou Commios, ou Commius), le roi Atrébate - donc un de mes compatriotes anciens Belges - qui, effectivement, mena la vie dure aux légions de Césars, même après la débâcle d'Alésia. Vous connaissez en effet l'essentiel de ce que l'on sait de lui si, comme moi, vous avez parcouru les passages suivants de la Guerre des Gaules du grand Jules :

En résumé, bien que César lui eût accordé le titre de roi des Atrébates et qu'il fût resté fidèle à Rome pendant plusieurs années, Commios s'associa en 52 av. J.-C. à la révolte de Vercingétorix et commanda même la cavalerie de l'armée de secours lors de la bataille d'Alésia. Après la défaite, il "prit le maquis" dans le Nord de la Gaule, en échappant à plusieurs pièges romains (en particulier à une tentative d'assassinat, quelque peu vicelarde, ourdie par Labienus). Ensuite, selon Frontin (Stratagema, II,3), il se serait embarqué pour la (Grande-)Bretagne, où il aurait fondé une lignée royale (on y a retrouvé des monnaies à l'effigie de l'un de ses fils). [Sur Commios, voyez aussi l'encyclopédie libre Wikipédia : Clic !)

Quand même une petite chose "amusante" à propos de ce Commios : mon compatriote et ami Michel ELOY (du site PEPLUM - Images de l'Antiquité) me signale à l'instant qu'il serait peut-être à l'origine du ralliement de Labienus à Pompée. En effet, beaucoup s'interrogent sur les raisons qui poussèrent ce Labienus, le plus fidèle lieutenant de César en Gaule, à rallier le parti de son rival lors de la guerre civile (voir à ce sujet : Clic !). Or, la (très très érudite) romancière néo-zélandaise Colleen McCullough a émis à ce sujet une hypothèse pour le moins originale. Elle suppose que ce n'est pas Labienus qui rompit avec César, mais bien l'inverse : le grand Jules n'aurait pas du tout apprécié la déloyauté du procédé mis en œuvre pour se débarrasser de Commios (voir ici : Clic !). Il est vrai qu'ordonner à son ambassadeur de tuer l'interlocuteur avec qui il devait négocier la paix, ce n'était pas fin, fin. Le grand Jules aurait donc "mis à pied" ce subordonné si peu soucieux de la dignité de Rome, ce qui, évidemment, aurait précipité ledit Labienus dans les bras de Pompée (qui était d'ailleurs son pays et patron naturel).

Naturellement, on peut douter que César ait été si regardant quant aux moyens utilisés pour arriver à ses fins, mais reste néanmoins une hypothèse intéressante.

cesar imperator
 
 
 
22 Janvier 2007
Aurore a écrit :
 
J'ai un exposé à faire sur la famille et la carrière de Septime Sévère d'après l'Histoire Auguste. Pourriez-vous me faire part d'informations (connaissances ou bibliographie) sur les dynasties romaines et plus particulièrement sur celle des Sévères, ainsi que sur les fonctions exercées par Septime Sévère avant de devenir empereur ?
D'avance merci
 
 
 
RÉPONSE :
 

Je présume que, puisque vous devez l'étudier, vous disposez du texte de la Vie de Septime Sévère de l'Histoire Auguste, ce fameux recueil de biographies impériales "à la manière de" Suétone, rédigées par un païen anonyme de la fin du IVe siècle (ou du début du Ve siècle). Si c'est bien le cas, le premier chapitre de cette biographie vous fournira des renseignements, considérés généralement comme assez fiables, sur la famille de cet empereur, tandis que les trois suivants évoquent sa carrière, ses mariages et sa descendance.
Dans la courte biographie que j'ai consacrée à Septime Sévère, j'ai moi-même emprunté à l'Histoire Auguste (ainsi qu'à Hérodien) quelques éléments relatifs à l'origine de sa famille et à son cursus honorum. (Voyez ici : Clic ! - sans oublier les liens vers d'autres pages de mon site : Clic ! - ainsi que ce tableau généalogique de la dynastie des Sévère : Clic !).

Mais je conçois volontiers que tout cela puisse vous sembler un peu confus ou sujet à caution… Histoire d'éclaircir un tantinet la question, je me propose donc de reproduire ci-dessous le passage de l'excellent "petit" livre sur les Empereurs romains de ZOSSO et ZINGG où sont évoqués, en synthétisant les infos fournies par les auteurs antiques (Hérodien, Dion Cassius, Histoire auguste), les racines et les premières années de Septime Sévère :

septime severe
   

Nom. Lucius Septimius Severus. Au moment de son accession au pouvoir, il prend encore le nom de Pertinax.
Naissance. Le 11 avril 146, à Leptis [ou Lepcis] Magna, ville fondée par les Phéniciens, en Tripolitaine (Afrique).

Famille. Il est issu d'une famille de chevaliers et de sénateurs, dont plusieurs membres, son grand-père, son père et ses oncles, ont fait de brillantes carrières. Provinciale, sa famille, à la différence de celles de Trajan ou d'Hadrien, qui étaient des colonisateurs, est une famille de colonisés. Cette origine explique, en partie, son mépris pour les Romains de Rome et l'aristocratie sénatoriale.

Père. P. Septimius Geta.

Mère. Fulvia Pia.

Portrait. Jeune, Septime Sévère montre un goût prononcé pour les études, la rhétorique et les arts libéraux, le droit et les sciences religieuses plus précisément. Mais ce n'est pas un rat de bibliothèque. Bien au contraire, il mène une vie estudiantine plutôt agitée. N'est-il pas accusé d'adultère ? Mais son futur rival, Dide Julien [Didius Julianus], alors préteur, l'acquitte. Vif, petit, maigre, basané, frisé, il est tout tendu vers l'action. N'ayant jamais dû intervenir personnellement dans une bataille, il se construit plutôt une réputation de bon administrateur que de général. Il est aussi célèbre à cause de son accent punique qu'il traîne avec lui et qui fait l'objet de toutes les plaisanteries à Rome.
[…]

Cursus. C'est grâce à un oncle que Septime Sévère obtient l'honneur d'entrer au Sénat. Questeur, en Sardaigne, en 171, légat du proconsul en Afrique, probablement en 173 ou 174, tribun de la plèbe en 174 ou 175, préteur en 178, légat en Espagne en 179, il est promu, en 180, à la tête de la IVe légion, la Scythica, stationnée en Syrie. Au début du règne de Commode, il est écarté de la vie publique. Il se retire donc à Athènes, puis à Marseille.
Il opère son retour à la vie publique en 187-188. Il administre la [Gaule] Lyonnaise qu'il purge, avec l'aide de son futur adversaire Pescennius Niger, de Maternus et de ses brigands. En 189, il est envoyé en Sicile en qualité de proconsul, puis, en 190, en Pannonie supérieure, avec le rang de consul. C'est là, à Carnutum, que le 9 avril 193, ses soldats, apprenant que les prétoriens de Rome ont assassiné Pertinax et mis l'empire aux enchères, le proclament empereur.”

(François ZOSSO et Christian ZINGG, Les Empereurs romains, Éditions Errance, 2002)

empereurs romains
 
 
 
31 Janvier 2007
Marie a écrit :
 

Feuilletant de temps à autre votre site, j'ai lu, et avec intérêt, vos commentaires concernant la possibilité d'un suicide de la part du grand Jules que vous trouvez farfelue.
Certes, les idées à réaliser de lui manquaient pas mes fallait-il encore qu'il puisse les réaliser. Or, je suis très étonnée, mais vraiment très très, que malgré la qualité de votre entreprise, vous n'évoquiez à aucun moment le terrible mal dont Jules souffrait et qui l'amenait irrémédiablement à sa déchéance, ce dont il avait parfaitement conscience.

Sans rentrer dans les détails qui sont fort intéressants mais trop longs pour vous les adresser de suite, voici une proposition qui laisse à réfléchir.

Depuis très longtemps, Jules César était atteint d’une maladie identifiée comme une épilepsie du lobe temporal. Il était bien trop intelligent et lucide pour ne pas réaliser que cette maladie affectait chaque jour davantage son comportement porté de plus en plus vers la démesure. D’ailleurs n’a-t-il pas perdu le contrôle de lui-même face aux sénateurs venus lui faire une proposition caressant son ego quelque temps plus tôt ? Et s’il ne s’était pas levé pour recevoir leur hommage, c’est qu’il ne le pouvait pas.
D'ailleurs les sénateurs étaient repartis un brin vexés.

Pour un homme tel que lui, nonobstant la souffrance, cette perte de contrôle en public était insupportable. Entre les oracles, les rêves prémonitoires et les nuits agitées, César avait été averti plusieurs fois du danger qu’il courait en se rendant au Sénat ce jour-là. Toujours informé de tout, comment peut-on même imaginer qu’il ait ignoré ce qui se tramait ? Mais Jules ne tint compte de rien. Mieux encore, il congédia sa garde personnelle. Il ignora aussi le dernier avertissement écrit qui lui fut glissé dans sa litière alors qu’il s’acheminait sans aucune protection vers sa mort annoncée.

Vous avez raison en disant qu'il est parti "à l'abattoir".

 
 
 
RÉPONSE :
 

Vous me reprochez un peu de ne pas évoquer l'épilepsie de César… En réalité, il serait plus exact de dire que je ne m'y attarde pas puisque dans la brève notice que j'ai consacrée au Grand Dictateur, j'écris bien qu'à la bataille de Munda, César "n'était pas au mieux de sa forme : il se remettait à peine d'une de ces crises d'épilepsie auxquelles il était sujet."
Je serais cependant absolument incapable de me prononcer sur la nature réelle des troubles dits "épileptiques" dont souffrait César, et encore moins d'estimer la gravité de cette pathologie ou son pronostic évolutif. D'ailleurs - et par parenthèse -, même s'il est généralement admis que le Grand Jules était épileptique, certains historiens refusent ce diagnostic traditionnel - Jérôme CARCOPINO, par exemple, qui parle de "prétendue épilepsie", et met ses défaillances sur le compte de la fatigue et du vieillissement d'un organisme trop sollicité.

Mais enfin bon, admettons que Jules César souffrait bien d'épilepsie…

Très intéressante et judicieuse, votre hypothèse considérant les ides de Mars un peu comme un genre d'euthanasie par Cassius et Brutus interposés…
Néanmoins, j'ai toujours autant de difficultés à imaginer un César "jetant l'éponge" après sa victoire définitive sur les Pompéiens., Après avoir bataillé toute sa vie pour devenir le maître de Rome, il venait précisément d'atteindre son but. Il allait enfin user du pouvoir, chèrement acquis, pour réaliser son programme de réformes, laisser dans l'histoire de Rome et de ses institutions la marque indélébile de son génie … Et c'est à ce moment précis qu'il aurait baissé subitement les bras, s'offrant aux stylets des conjurés ?… Et pourquoi ce renoncement subit ? À cause d'une affection, certes grave, mais qu'il avait apprivoisée depuis toujours. Son épilepsie - si tant est qu'il était bien atteint du "haut-mal" -, il avait appris à si bien la gérer qu'elle était restée quasi secrète !

julius caesar

Il est assurément possible que son mal se soit soudainement aggravé dans les derniers mois de sa vie. Comment César pouvait-il réagir à cette situation nouvelle ?
Vous, vous supposez qu'ayant parfaitement conscience de la déchéance psychologique et physique qu'il allait connaître, il aurait préféré s'offrir aux couteaux de conjurés dont il n'ignorait rien des menées. Quant à moi, j'ai plutôt l'impression que César se serait contenté de hausser les épaules. S'il était moins en forme depuis quelque temps, c'était seulement parce qu'il ne rajeunissait pas, parce que la récente campagne d'Espagne avait été la plus épuisante qu'il eut jamais menée (ô combien !). Bref, sans doute pour la première fois de sa vie, il avait touché du doigt les limites de sa résistance physique, mais supposait aussi que ce passage à vide ne serait que provisoire, qu'après un peu de repos, il recouvrerait toutes ses facultés physiques et mentales.

"Et il ignorait donc tout du complot ?" m'objecterez-vous.
Peut-être… mais pas nécessairement. Il est fort possible qu'il ait été informé du complot mais qu'il ne l'ait pas pris au sérieux. Sans doute méprisait-il Cassius et ses acolytes. Quant à Brutus, malgré ses idées politiques réactionnaires, César pensait probablement n'avoir rien à craindre de lui : c'était comme son fils. Jamais il n'oserait lever la main sur lui !

Bien sûr, c'est de l'aveuglement ! C'est d'ailleurs sans doute là, dans cet aveuglement qui le poussa à négliger un complot qui n'était qu'un secret de polichinelle, qu'il faut situer la "démesure" fatale à César - cette hybris si virulemment réprouvée par les auteurs antiques, cette démesure qui pousse l'homme à se croire l'égal des dieux et qui le conduit à sa destruction (voir wikipedia.org).
Le divin Jules pensait tout contrôler, être au-dessus des agissements de misérables vers de terre, n'avoir rien à craindre de ce ramassis de nostalgiques de l'ancienne République. Loin de se considérer comme "fini", rongé par la maladie, il se croyait au contraire invincible, sinon immortel. Souvenez-vous de cette splendide réplique du Jules César de la série TV Rome (HBO) : à Marc Antoine qui, assistant aux préparatifs de son triomphe, se moque légèrement de lui : « Amusant ! Tu joues à ressembler à un dieu ? », César répond, cinglant : « Jouer ? Mais je ne joue pas. Ce n'est pas un jeu. »
Désormais, ce grand pragmatique s'y croyait !… Mais, d'une certaine façon, inscrire dans un cadre divin le pouvoir absolu qu'il avait si durement conquis, c'était encore faire de la politique pragmatique, si tant est qu'il envisageait bien de se tailler un empire en Orient, là où la royauté était, par nature, divine.

Mais on sait aussi que les dieux, jaloux, punissent les présomptueux, ces "pompeux cornichons" si chers au Gloupier, l'entarteur Noël Godin, et Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre. Voyez Philippe II de Macédoine victime d'une conjuration dont toute la Grèce parlait, ou, plus récemment, le bon roi Henri IV tombant sous les coups d'un assassin (Ravaillac) qui eût pu, qui eût dû être arrêté cent fois avant de passer à l'acte, ou John Kennedy optant pour une voiture décapotable, etc…

 
 
 
1er Février
Henri a écrit :
 

1. (…) J’ai lu avec beaucoup d’intérêt les articles consacrés aux empereurs du « Bas-Empire » car l’Antiquité tardive est une période que je trouve passionnante. Sur de nombreux points, on pourrait établir des corrélations avec notre temps : angoisse des lendemains qui risquent de déchanter ; crispation des puissants sur leurs privilèges ; intrusion des soi-disant barbares dans la Cité (comme les immigrés de nos jours), apportant avec armes et bagages des idées et des coutumes nouvelles ; violence généralisée de la société, à commencer par celle de l’état romain, qui devient de plus en plus autoritaire et sécuritaire à mesure que ses forces s’affaiblissent face aux anciens et nouveaux riches ; révolution culturelle, morale et religieuse.

Comment ne pas comprendre face à de tels bouleversements, la montée de l’irrationnel, du magique, de la superstition ?

Les « Romains » cherchent des réponses nouvelles aux malheurs qui les accablent. La devise traditionnelle de toutes les cités antiques méditerranéennes était : « les dieux sont avec nous ». Face aux invasions et aux guerres civiles qui ruinent bon nombre de cités, beaucoup pensent que, peut-être, les dieux ne sont plus là pour les protéger. Peut-être ont-ils déserté le temple de la Cité pour remonter au ciel, fatigués qu’ils sont de la violence absurde des hommes ? Et il faut bien le constater, sur le chapitre de la violence absurde, Rome, ne donne pas l’exemple.

Il y aurait beaucoup à dire sur les causes de la chute de l’empire d’Occident. De mon avis, moins que les causes externes (invasions), les causes internes sont à privilégier. L’énorme potentiel de violence guerrière, accumulé et organisé par l’empire et ses légions de professionnels, s’est retourné contre lui-même en des luttes suicidaires, au fur et à mesure que disparaissait l’esprit civique de ses soldats. L’empire a littéralement implosé. Et ce n’est pas l’immense majorité de la population de l’empire, composée en majorité de paysans, accablés d’impôts pour nourrir justement une administration et une armée détestées, qui allait faire quoi que se soit pour défendre un tel empire ! Un seul mot d’ordre pour toutes les petites gens : fuir, se cacher dès qu’à l’horizon une bande armée apparaissait, que ceux soient des barbares ou une légion romaine ! Plus fort, il semblerait que, dans de nombreuses contrées, les barbares furent considérés par les populations comme des espèces de libérateurs, comme, par exemple, aux yeux de ces troupeaux d’esclaves travaillant dans les latifundia romaines.

 
 
 
RÉPONSE :
 

Je suis plutôt d'accord avec vous. Le poids étatique et fiscal ne fut certainement pas un ingrédient négligeable du cocktail (Molotov) fatal à la civilisation romaine. Être pressuré d'impôts n'est jamais agréable. Mais il y a vraiment de quoi être dégoûté quand, de surcroît, ces taxes, impositions et autres réquisitions diverses et variées finissent inéluctablement dans les vastes poches des ennemis de l'État, dans les fontes de ces Barbares qu'il faut soit soudoyer pour qu'ils vous laissent en paix, soit payer pour qu'ils daignent vous défendre (mollement) contre d'autres de leurs congénères, encore plus sauvages !

L'empereur Julien dit "l'Apostat" avait peut-être vu juste en envisageant une solution militaro-fiscale au déclin de Rome (voir également ici : Clic !). Alors qu'il n'était encore que César (= empereur subalterne) en Gaule, il avait d'abord sécurisé le front occidental, repoussé les Germains au-delà du Rhin, puis avait drastiquement réduit la pression fiscale. Ce qui, paradoxalement (du moins aux yeux de ses ennemis), avait permis d'augmenter les recettes (voir ici : Clic !). Devenu Auguste (= empereur principal), c'est peut-être parce qu'il envisageait d'appliquer la même recette à l'ensemble de l'Empire qu'il se lança dans une périlleuse guerre contre les Perses. Outre le prestige idéologique d'une victoire sur l'ennemi héréditaire le butin de cette campagne permettrait d'éponger les dettes et de financer les réductions fiscales indispensables à ses grands projets de revival antique, à sa politique de restauration de la civilisation gréco-romaine.
On sait hélas ce qu'il en advint… .

Dans votre courriel, vous évoquez aussi ces masses populaires qui auraient considéré les Barbares non comme des envahisseurs, mais comme des libérateurs. Ces propos font écho à une œuvre contemporaine des "Grandes invasions", le De gubernatione Dei, d'un certain Salvien, un prêtre marseillais, un "curé gauchiste avant la lettre", comme le qualifie plaisamment Lucien Jerphagnon. Certes, il ne faut pas nécessairement prendre au pied de la lettre tous les discours de ce "défaitiste révolutionnaire" ! Toutefois, on y retrouve certainement l'écho du profond harassement fiscal des petites gens de l'Empire, pris entre le marteau barbare et l'enclume de l'avide administration impériale.
Mais puisque finalement, je ne pourrais pas mieux dire que l'excellent Lucien JERPHAGNON, je vais me permettre de le citer. D'autant plus, que, vous verrez, lui aussi est sur la même longueur d'ondes que vous :

"Les invasions ? [dit Salvien] C'est la punition de Dieu pour tant de légèreté et de débauches. Les Barbares ? Ils ne sont pas pires que nous ; ils seraient même plutôt mieux. À preuve : ce qu'ils ont trouvé en arrivant en Afrique du Nord en fait de veulerie et de passe-temps libidineux leur a levé le cœur. L'Éternel a bien fait de se servir d'eux pour nettoyer les écuries d'Augias. Avec cela, Salvien émet des vues qui en intéresseront plus d'un aujourd'hui. Voyez, dit-il, les classes populaires. Ont-elles peur des Barbares ? Pas du tout ! Ces pauvres types sont à ce point exploités par les latifondiaires, pressurés par le fisc, qu'ils voient dans les Barbares des libérateurs. Ils vont même au-devant d'eux, trouvant qu'ils n'arrivent pas assez vite à leur gré ! « C'est d'ailleurs Salvien, note [René] Martin, qui semble avoir le premier distingué et opposé les notions - chères aux marxistes - de "liberté réelle" et de "liberté formelle", en écrivant : "Les pauvres qui se réfugient chez les Barbares préfèrent vivre libres sous une apparence de captivité plutôt que d'être prisonniers sous une apparence de liberté". »

Mais citons Salvien : « Payer des impôts, c'est pénible, sans aucun doute, mais ce serait plus supportable si tous les citoyens étaient également imposés. Ce qui est intolérable, c'est que tous ne supportent pas la charge commune : ce sont les pauvres qui paient pour les riches. Plus encore : ce sont les riches qui, de temps à autre, décident d'augmenter le montant des impôts, mais ce sont les pauvres qui paient pour eux. Ô forfait scandaleux ! Une minorité de puissants fixe ce que doit payer la masse des malheureux ! Dites-moi chez quel peuple on voit un tel scandale : ce n'est pas chez les Francs, en tout cas, ni chez les Huns, et pas davantage chez les Goths ou les Vandales. » Et Salvien conclut : « Une seule chose m'étonne, dans ces conditions, c'est que tous les pauvres et les indigents n'aillent pas rejoindre les Barbares. Mais à coup sûr ils le feraient, s'ils pouvaient emporter avec eux leurs chaumières et leurs familles"… »

Première manifestation, selon R. Martin, de l'idée révolutionnaire selon laquelle les prolétaires n'ont pas de patrie : « Cette formule est le meilleur résumé que l'on pourrait donner des pages que consacre Salvien à cet aspect de la situation. Dans le grand débat sur les causes de la chute de l'Empire romain, on n'a guère mis en lumière ce qui a été sans doute (…) une cause fondamentale : la désaffection des masses populaires à l'égard d'un Empire pour la défense duquel elles n'avaient pas de raison de se battre. Il est probable que les Barbares auraient rencontré une résistance autrement efficace si tous les citoyens de la Romania avaient été "motivés" pour les repousser ; mais il se trouve que le plus grand nombre d'entre eux estimaient n'avoir rien à perdre dans l'anéantissement d'un État qui ne leur apportait que misère et oppression ; et dès lors, les Barbares étaient vainqueurs d'avance. »"
(Lucien JERPHAGNON, Les Divins Césars, Éditions Tallandier)

divins cesars - jerphagnon
 
 

2. Pour passer à un autre sujet, j’aimerais apporter une contribution à l’un de vos articles traitant de l’empereur Commode. Vous vous demandez pourquoi un empereur aussi intelligent que Marc Aurèle a désigné Commode, cet incapable comme son successeur ?

De mon avis, ce n’est pas par faiblesse paternelle qu’il a agi ainsi. Pour comprendre les motivations de Marc Aurèle, je vous renvoie au très bon livre de Paul VEYNE, intitulé L’Empire gréco-romain (édition du seuil, 2005).

Paul Veyne explique, pour résumer très vite sa thèse, que la hantise du peuple Romain était qu’à la mort d’un empereur, on ne trouve pas de successeur légitime, accepté de tous. Car alors, chacun pouvait prétendre au pouvoir suprême, pourvu qu’il soit assez riche et assez influent pour cela, comme par exemple les chefs des légions. Cela dégénérait souvent en guerres civiles atroces jusqu’au jour où le plus fort avait éliminé tous ses concurrents. On l’a vu à maintes reprises dans l’histoire romaine. Déjà sous la République, à la mort de César, puis sous l’Empire à la mort de Néron, puis justement, à la mort de Commode où les prétendants au trône impérial se livrèrent une guerre telle que deux des plus belles cités de l’empire, Lyon et Byzance furent saccagées par les légions.

Si Marc Aurèle avait désigné un de ses généraux qui défendait si efficacement l’empire contre les barbares, pourquoi alors, les autres généraux et surtout leurs troupes ne se seraient-ils pas sentis lésés par ce choix, et ne se seraient-ils pas rebellés contre le général choisi ? En désignant Commode, Marc Aurèle voulait éviter la guerre civile. Et de ce point de vue, il a eu raison car la désignation de Commode fut acceptée par la seule force qui comptait à Rome dès cette époque : l’armée. N’oublions pas que beaucoup de ces généraux qui se livrèrent une lutte sans merci à la mort de Commode étaient déjà en poste sous Marc Aurèle.

 
commode  
D’un autre côté, on voit aussi que l’idée de légitimité naturelle du rejeton de l’Empereur avait fait du chemin. On en était arrivé à penser que c’était la moins mauvaise solution pour éviter les crises successorales, même si le rejeton en question était connu, de notoriété publique pour être un médiocre ou un dépravé. Cela ne régla pas les problèmes, évidemment, car l’idée qu’à Rome, le pouvoir appartient de droit à celui qui a la chance et la force de le prendre, et non à une dynastie de droit divin, cette idée était si forte, que même quand l’habitude fut prise de considérer le fil de l’empereur comme le successeur naturel au trône, il y eut bon nombre d’usurpateurs pour tenter « leur bonne fortune » avec les conséquences catastrophiques que l’on connaît pour la survie de l’Empire.
 
 
 
RÉPONSE :
 

Là aussi, je suis d'accord avec vous. J'ai d'ailleurs écrit quelque part dans mon site que la nature "adoptive" de la transmission du pouvoir impérial dans la dynastie dite "des Antonins" n'avait été, à mon sens, qu'une façon comme une autre de "faire contre mauvaise fortune bon cœur". Ni Nerva, ni Trajan, ni Hadrien, ni Antonin n'eurent de descendants mâles. Alors, il est leur était assez facile de jouer les "libéraux", les légalistes désintéressés en proclamant urbi et orbi qu'il fallait que l'empire revienne au plus digne. Ouiche ! Je vous fiche mon billet que si le Pieux Antonin et sa Faustine avaient engendré un garçon, Marc Aurèle aurait pu retourner à ses chères études. Jamais il ne serait devenu empereur !
Révélatrice à cet égard est cette répartie qu'on lui prête : lorsqu'on le pressait de se séparer de son épouse (Faustine la Jeune, fille d'Antonin le Pieux) qui, paraît-il, le couvrait sa personne de safran et son vaste crâne de certaines parures cynégétiques, il aurait fait remarquer que, dans ce cas, il lui faudrait également rendre la dot, c'est-à-dire, l'Empire ! Aussi révélateur est le fait que tous les membres de cette dynastie dite "adoptive" puissent être repris sur un tableau généalogique assez simple à réaliser - comme celui que j'ai réalisé moi-même alors que Dieu sait que je ne suis guère versé en généalogie).
Les Antonins réservaient dons l'Empire au meilleur. Certes ! au meilleur d'entre eux !…

On peut aussi remarquer - pour terminer - que, finalement, à part le fameux cas de Commode qui nous occupe, le "principe adoptif" qui distingue cette dynastie ne fut vraiment usité qu'une seule fois, quand le vieux Nerva adopta le général espagnol Trajan. Ensuite, les modalités d'application de ce principe furent plus contestables… En effet, on doute fort que ledit Trajan adopta jamais Hadrien, sinon post mortem, après un bidouillage de l'impératrice Plotine qui avait un faible pour Hadrien. Et cet Hadrien, lui, s'il adopta bien - en dernier recours - Antonin, c'était après lui avoir imposé un règlement de succession qui lui interdisait, à lui, de choisir librement pour héritier le meilleur des meilleurs. Quoi qu'il pensât de ce choix, et même si un autre candidat à l'Empire s'avérait entre-temps meilleur que celui désigné par le vieil Hadrien, il devait adopter Marc Aurèle et Lucius Verus, qui lui succéderaient. Autrement dit, Hadrien considérait son fils Antonin comme un empereur de transition, un bouche-trou.

Après toutes ces libertés prises avec le principe d'élection à l'Empire, c'est donc sans doute sans trop d'état d'âme que Marc Aurèle décida de désigner son fils Commode comme successeur. Outre le fait que - ainsi que vous le faites fort justement remarquer - cette désignation coupait les ales aux prétentions de certains militaires ambitieux (l'élévation de Commode au rang de César coïncide d'ailleurs - année 175 - avec l'usurpation d'Avidius Cassius), l'empereur-philosophe ne voyait aucun avantage à élever à la pourpre quelque vague cousin, inconnu du peuple, plutôt que son propre fils, ce prince déjà populaire.

marc aurele