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Avril 2006 (page 3/3)
Sommaire du mois d'Avril : Clic
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| 26 Avril 2006 |
| Jean-Charles
a écrit : |
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Lecteur
assidu de votre inénarrable et remarquable
site à l'érudition et au style si plaisants,
je voudrais vous signaler une imprécision sur
la notice consacrée à l'empereur Glycère.
Vous y écrivez :
"Après la mort
du patrice Ricimer, le faiseur d'empereur (août
472), et celle d'Olybrius, sa dernière créature
(octobre 472), l'empire romain d'Occident se trouvait
quasiment sans maître. Seul Gondebaud (Gundobald,
Gundebaldus), le roi des Burgondes, exerçait
encore un semblant de pouvoir en Italie."
Or lorsque Gondebaud
était en Italie, il n'était pas
encore roi, son oncle Chilpéric assumant
cette fonction seul depuis la mort de son frère
Gondioc (père de Gondebaud) en 463. Gondebaud
ne deviendra roi (avec ses frères) qu'en 476
ou 480 (?) à la mort de Chilpéric :
mais il avait été fait patrice d'occident
en 472 par l'empereur Olybrius.
[Article Gondebaud
sur Wikipédia - ou encore gilles.maillet.free.fr/histoire]
Il est peut-être utile
de préciser que la loi Gombette (lex romania
burgondorium) est réputée être
la première loi écrite en usage chez
les peuples barbares et que la légende veut
que Clotilde (fille de Gondebaud mais bonne catholique
contrairement à son arien - en plus d'aryen
- de père) ait eu une grande influence sur
la conversion au catholicisme de son mari de Clovis.
Une manière d'enrichir les séquelles
imaginées à l'empire romain par votre
"sympathique" (suivant votre formule consacrée)
internaucuteur Compagnon1 dans une missive
d'août 2001 : les Burgondes, qui ont donné
son nom actuel de Bourgogne au territoire des Eduens
où avait eu lieu le rassemblement des tribus
gauloises contre Jules César à Bibracte
(près d'Autun) et où se finit la rébellion
à Alésia (à tout le moins le
lieu communément admis depuis Napoléon
III, les vrais connaisseurs diront que "perchonne
ne chait où chela che trouve Aléchia
!"), ont quand même transmis un peu
de romanité au nouveau monde barbare.
Sic transit gloria mundi… |
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| RÉPONSE
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| Un grand merci pour
ces intéressantes précisions et autres
judicieuses mises au point. C'est toujours un plaisir
que d'avoir affaire à des visiteurs aussi attentifs
et perspicaces que vous, et ce d'autant plus que j'avoue
avoir lourdement tendance à m'emmêler
les pinceaux dans les généalogies absconses
de tous ces rois barbares, aux noms si savoureusement
pittoresques. A-t-on idée de s'appeler Gondebaud,
Gondioc, Hilpéric, Godomar ou Godegisèle
!…
Merci aussi pour le "sympathique"
intérêt que vous témoignez à
mon site internet. Eh oui, tous mes "internaucuteurs"
- joli néologisme, félicitations ! -
le sont, sympathiques, même ceux qui
me critiquent ou me prétendent me censurer
! Le simple fait qu'ils prennent la peine et le temps
de m'écrire n'est-il pas déjà,
en soi, un témoignage de l'attention - voire
de l'importance - qu'ils accordent à mon modeste
travail sur les empereurs romains ? |
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| Jean-Charles
réécrit : |
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Merci
de votre sympathique et diligente réponse.
Je souscris à votre effarement devant l'exotisme
des noms des rois d'antan, pas étonnant qu'on
les appelle des barbares. Ils pouvaient pas s'appeler
Marcus ou Aurelius comme tout le monde, nom de Jupiter
Capitolin !
Je me permets de revenir à
la charge concernant ces Gondioc ou autre Gondebaud
: l'installation des Burgondes en Helvétie,
comme des Francs et des Wisigoths auparavant dans
le reste de la Gaule, la nomination de son père
puis de lui-même (Gondebaud) comme maîtres
des milices de la Gaule et enfin de patrice d'occident
par Ricimer n'ont pas sauvé l'empire d'occident.
Or vous écrivez à propos de l'empereur
Probus cet
avertissement
« Ce
qui est plus regrettable, c'est que Probus favorisa
aussi l'installation de Barbares sur les frontières
de l'Empire.
[…] Elles [les peuplades germaniques] ne se
"civilisèrent" que peu, ou pas
du tout et, au moment des "Grandes invasions",
elles firent cause commune avec les envahisseurs,
leurs frères de sang. Mais cela Probus ne
pouvait pas le prévoir… »
Presque deux siècles
plus tard, les Romains n'avaient donc pas perdu certaines
illusions. Ils sont vraiment fous ces romains ? Ou
alors doit-on penser qu'en fait ces arrangements n'étaient
que des légitimations a posteriori,
devant le fait accompli, de la perte de territoires
et de la faiblesse de l'empire ? Une immigration non
seulement subie (comme dirait notre Nicolas national
- pour nous d'en-deçà Quiévrain)
mais imposée manu militari. Et c'est
là que se trouve ma question : ne
trouve-t-on pas trace dans les textes anciens de débats
sur cette politique "d'assimilation" des
peuples barbares frontaliers et sur le mercenariat
dans les légions ?
Puisque les barbares avaient des noms à coucher
dehors, certains pamphlétaires ne demandaient-ils
pas qu'on arrête de leur payer l'hôtel
? Pas de Juvénal un peu chauvin, un Devillierus
ou un Lepénis (pardon de la facilité
mais je ne pouvais pas la rater celle-là),
un publiciste de la Rome aux romains ? Des épîtres
féroces avec "caca sur les yeux",
"ornières", "fachos", "collabos"
? Et tout cela en latin s'il-vous-plaît, ça
doit valoir son sac de sesterces !… |
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| RÉPONSE
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Je vous rassure (enfin,
façon de parler !…) : ces problèmes
d'immigration et d'intégration font autant
florès de ce côté-ci de Quiévrain
que du vôtre… À cette nuance près
que nos Devillierus ou Lepénix
(le suffixe gaulois, d'ailleurs plus décent
que l'égyptien, convient mieux à ce
franchoucouillonnard invétéré)
s'expriment plutôt en néerlandais…
ce qui ne les rend pas plus fréquentables pour
autant, ces zigotos, surtout qu'ils sont aussi grands
pourfendeurs de la "perversité française"
que de l'"islamisation rampante".
Ah çà, avec nos nationalistes à
nous, ils seraient bien rentabilisés, les crématoires
: quand ils auraient réduit en cendres leur
quota de pauvres Maghrébins, on les remplirait
de Francophones impénitents !
Mais trêve de digression…
En réalité, je crois que vous avez
surestimé mon érudition, car même
si je sais qu'il existe bien des documents de ce genre,
à première vue, aucune référence
précise de textes relatifs à l'anti-barbarisme
de certains Romains ne m'est immédiatement
venue à l'esprit. Et d'ailleurs, même
si cela avait été cas, la (relative)
pauvreté de ma bibliothèque - surtout
dès que l'on sort du domaine strictement historique
- ne m'aurait sans doute pas permis de vous fournir
des citations correctes.
J'ai cependant trouvé dans un ouvrage récemment
paru un texte concernant les relations entre Romains
et Barbares qui pourrait vous intéresser. Il
est certes un peu longuet, mais comme il recèle
nombre de réflexions qui m'ont paru fort judicieuses,
je me suis permis de le reproduire ci-dessous :
"La fin des
années 370 marque un tournant dans l'histoire
des rapports entre Rome et l'extérieur
de l'Empire. Des migrations sporadiques dans
le territoire romain avaient eu lieu depuis
des siècles, car les frontières
étaient perméables. Des tribus
entrèrent lors de raids (et au milieu
du IIIe siècle il y eut des incursions
répétées à grande
échelle dans le cur de l'Empire),
mais les envahisseurs retournaient bientôt
chez eux. Ou bien on les installait comme agriculteurs.
Cette politique des empereurs du Principat fut
activement poursuivie sous Dioclétien
et les tétrarques (et leurs successeurs),
comme le panégyrique latin composé
vers 297 le rapporte en détail :
De même que naguère l'Asie
a, sur ton ordre, Dioclétien Auguste,
peuplé les déserts de la Thrace
en y transplantant les habitants de même
que plus tard, sur un signe de toi, Maximien
Auguste, les champs en friche des Nerviens
et des Trévires furent cultivés
par les Lètes rétablis dans
leur pays et par les Francs assujettis à
nos lois, ainsi aujourd'hui, Constance, César
invincible, grâce à tes victoires,
toutes les terres qui, au pays des Ambiens,
des Bellovaques, des Tricasses et des Lingons,
demeuraient abandonnées reverdissent
sous la charrue d'un barbare.
La première moitié du IVe siècle
fut une époque de contrôle et d'assimilation
progressive des barbares. Utiles comme agriculteurs,
ils intéressaient les empereurs surtout
comme soldats. (…) L'intégration
des barbares dans la main-d'uvre agricole
et l'armée était si normale que
lorsque des envoyés barbares arrivèrent
en 376, « demandant avec prières
et adjurations qu'on admît en deçà
du fleuve leur peuple chassé de ses terres
», ils furent accueillis à bras
ouverts : « L'affaire inspira donc
plus d'allégresse que de crainte
», dit Ammien Marcellin, qui ajoute : « Les
flatteurs patentés portaient aux nues
la Fortune de l'empereur qui tirait des extrémités
des terres tant de jeunes recrues pour les lui
offrir, quand il ne les attendait pas ; ainsi
il pourrait, avec ses forces et celles des étrangers
réunis, disposer d'une armée invincible
et, à la place du renfort en soldats
que chaque province lui payait annuellement,
il verrait un monceau d'or considérable
s'ajouter aux Trésors. »
Pour Ammien, les barbares annonçaient
« la ruine du monde romain ».
Ammien ne connaissait que le premier chapitre
de lhistoire, la défaite dAndrinople
et ses conséquences (son Histoire
s'arrête en 378, et il était probablement
mort en 395). On ne peut cependant rien trouver
à redire dans sa sombre prédiction,
puisque les migrations de 376 débouchèrent
à terme sur le démembrement de
la partie occidentale de l'Empire. Le traité
de paix négocié en 382 par Théodose
Ier, et qui accordait aux tribus une semi-autonomie,
fut un pas sur la pente glissante, même
si à l'époque il n'y paraissait
pas. À partir de ce moment, la contribution
militaire des Goths fut très importante,
mais pas comme partie intégrante de l'armée
romaine régulière. Leur participation
dépendit plutôt du résultat
des négociations ad hoc. On pouvait
faire peu de chose pour les empêcher de
se libérer, une fois grandies leurs ambitions,
c'est-à-dire celles de leurs chefs. (…)
L'indépendance politique de facto
et la force militaire des Goths sous la domination
d'Alaric après 395 apparurent au grand
jour et beaucoup en eurent du ressentiment.
Le sentiment antibarbare s'exacerba dans la
littérature de l'époque, comme
le montrent, par exemple, le Discours sur
la royauté et le Sur la providence
de Synésios de Cyrène - le premier
une critique féroce des influences barbares
à la cour d'Orient, le second un récit
allégorique du coup d'État de
Gainas en 400. Gainas voulait que ses exploits
militaires et les services rendus au gouvernement
d'Orient soient récompensés par
l'octroi de la plus haute charge politique et
du rang le plus élevé. Ces ambitions
ne furent pas très bien accueillies à
la cour d'Orient, tout comme le pouvoir de Stilicon,
à demi vandale par la naissance et quasi-monarque
de l'Occident après la mort de Théodose
Ier en 395, fut mal accepté par la cour
d'Honorius et les Romains de l'aristocratie.
La crainte et l'aversion des barbares, évidentes
dans l'élite politique et culturelle,
se répercutèrent parfois chez
les gens ordinaires, dans des éclats
hystériques de « romanitas
» contre les intrus. En 390, les habitants
de Thessalonique lynchèrent le commandant
de la garnison, un barbare. En juillet 400 à
Constantinople, le retrait des troupes de Gainas
après l'humiliation d'Arcadius fut suivi
d'une émeute où des milliers de
Goths furent brûlés vifs dans l'église
où ils s'étaient réfugiés.
En 408, la chute de Stilicon, exécuté
sur ordre d'Honorius, fut suivie du massacre
de tous les barbares que l'on pouvait trouver
dans l'Italie du Nord. Beaucoup d'entre eux
avaient été installés peu
auparavant sur des terres désertées
de la vallée du Pô et de la province
d'Émilie, juste au sud.
La mort de Stilicon, le « brigand
public » qui avait voulu « enrichir
et agiter les barbares », entraîna
l'abandon officiel de sa politique de prudence,
négocier avec Alaric, et, c'était
à prévoir, le siège et
le sac de Rome en 410. En fin de compte, il
fallut écouter Alaric (et ses successeurs)
(…).
Comment les personnalités de l'élite
romaine sociale et culturelle réagirent-elles
à l'installation des barbares et à
la perte définitive de portions de l'Empire
en Gaule, en Espagne et en Afrique ? En effet,
dès le milieu du Ve siècle, les
Wisigoths avaient occupé l'Espagne et
le sud-ouest de la Gaule et ils s'étendaient
vers le Centre les Burgondes s'étaient
établis sur le Rhin, les Francs tenaient
la Gaule septentrionale, et les Vandales occupaient
l'Afrique, la Sardaigne et la Corse. «
Nous avons commencé nous-mêmes
à vivre sur un sol étranger »,
disait Salvien de Marseille vers 440. Il n'y
avait plus cette notion traditionnelle que les
barbares qui franchissaient les frontières
et servaient l'Empire étaient ipso
facto des Romains, et avec sa disparition,
on accordait plus de poids au critère
culturel de la romanitas. « Je
vis au milieu de hordes chevelues, disait
Sidoine Apollinaire, j'ai à supporter
leur langage germanique et à louer incontinent,
malgré mon humeur noire, les chansons
du Burgonde gavé, qui s'enduit les cheveux
de beurre rance. » « Les
Syriens [pratiquent] le chant des Psaumes
[
] ; les eunuques [aiment] les
armes, les fédérés la littérature.
» Les exceptions ne faisaient que confirmer
la règle. Dans une lettre à Arbogast,
Sidoine disait à ce Franc cultivé
qu'il vivait certes « au milieu des
barbares, mais ignorant les barbarismes, égal
par votre langue et par votre bras aux anciens
capitaines [
]. Ainsi la gloire
de la phrase latine, s'il est vrai qu'elle existe
encore quelque part [
] a trouvé
refuge en vous" ».
De manière provocatrice, Salvien affirme
la supériorité morale des barbares
sur les Romains, mais elle n'a rien d'inné.
C'est simplement que les Romains sont tombés
bien bas. Ainsi les pauvres doivent-ils se réfugier
auprès des barbares pour trouver de l'humanitas
romaine, et il en est de même des Bagaudes
rebelles, « puisqu'on ne leur
permettait pas d'être Romains ».
Augustin sait lui aussi dépasser l'idéologie
traditionnelle (à laquelle il adhérait)
dans un but particulier, rhétorique ou
théologique. Le sac de Rome, tel qu'il
le présente dans le livre premier de
la Cité de Dieu et ailleurs, ne
fut pas pour la ville et l'Empire le désastre
que les païens ont voulu y voir; témoins
les fugitifs, y compris des ennemis du christianisme,
qui trouvèrent refuge dans les églises
et les sanctuaires des martyrs et qui furent
épargnés au nom du Christ. Encore
une fois, tout en reconnaissant à plusieurs
endroits de la Cité de Dieu
la diversité culturelle de l'Empire romain,
Augustin soutient que la seule distinction qui
importe véritablement dans la société
humaine est la distinction entre deux «
cités », l'une céleste,
l'autre terrestre :
Il est dès lors advenu que, parmi
tant et de si grandes nations répandues
par toute la terre, malgré la diversité
des coutumes et des murs, dans l'immense
variété des langues, des armes
et des vêtements on ne trouva pourtant
que deux formes de sociétés
humaines, que nous avons pu à bon droit,
selon nos Écritures, appeler les deux
cités : L'une est celle des hommes
charnels, l'autre celle des hommes spirituels
[
].
Il s'ensuit,
entre autres choses, que « le
costume que l'on porte n'a aucune importance
pour la Cité céleste
». Tout cela est très bien,
mais alors qu'Augustin rédigeait
son magnum opus, des lois venaient
protéger la toge romaine contre
la peau, les bottes et les pantalons barbares.
[Les empereurs Arcadius et Honorius
Augustes à Flavianus, préfet
de la Ville :
« À l'intérieur
de la ville de Rome, personne ne portera
de pantalons ou de bottes. Quiconque
persistera, après la règle
de notre clémence, sera puni
selon son statut juridique et expulsé
de notre ville sacrée. »
Les empereurs Honorius et Théodose
Augustes, à Probianus, préfet
de la Ville :
« Nous ordonnons que nul ne soit
autorisé à porter les
cheveux très longs, que personne,
pas même un esclave, ne soit autorisé
à porter des vêtements
de peaux à l'intérieur
de notre ville très sacrée,
et ensuite que personne ne puisse s'arroger
le droit de porter ces vêtements
impunément. En outre, tout homme
de naissance libre qui ignorera la sévérité
de notre sanction n'échappera
pas aux rigueurs de la loi quant à
l'esclave, il sera condamné aux
travaux publics. Nous décidons
que l'on fasse savoir que cet usage
est interdit non seulement dans la Ville
mais aussi dans les districts voisins.
»]
Et dans la perspective augustinienne,
les chrétiens étaient de
passage dans le monde terrestre, en route
vers la Cité céleste, et
en tant que tels ils tombaient sous la
juridiction des autorités laïques
dont ils attendaient qu'elles apportent
la paix dans le monde. Au Ve siècle,
ce monde n'avait pas d'unité culturelle
et politique." |
 |
(Peter GARNSEY et Caroline HUMFRESS, L'Évolution
du monde de l'Antiquité tardive,
Éditions La Découverte, Paris,
2004)
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RÉACTION
À CE COURRIER :
CLIC
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| 28 Avril 2006 |
| Geneviève
a écrit : |
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Je
suis en première année de fac d'histoire,
j'ai découvert votre site par hasard en recherchant
des informations sur les Proscriptions de Sylla.
Je ne parviens pas à trouver une explication
concrète sur ce qu'étaient réellement
les proscriptions, sur leurs répercussions auprès
des romains, du Sénat et que sais-je !!
Si vous lisez ce mail et que vous avez le temps de me
répondre (même quelque chose de très
court !!) je vous en serais très reconnaissante
! |
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| RÉPONSE
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| Sylla, peu ragoûtant
personnage de la fin de la République romaine,
se trouve quelque peu "hors sujet" de mon
site internet. Toutefois, j'ai jadis au l'occasion
d'évoquer, avec un autre sympathique internaute,
d'autres proscriptions, presque aussi célèbres
les siennes : celles ordonnées par Octave
(futur "Auguste") et Antoine (voyez
ici : Clic
!).
Peut-être trouverez-vous dans cette correspondance
quelques éléments susceptibles de nourrir
vos réflexions.
Au cas où cela vous intéresserait,
je me fais aussi un plaisir de reproduire ci-dessous
le passage de l'excellente Histoire de la Rome
antique de Lucien JERPHAGNON consacré
à cet épisode tragique. Vous verrez,
ce texte a le grand mérite de remettre dans
son contexte historique - mais non sans de fines allusions
à des événements plus récents,
aussi troubles que pénibles - ces purges qui
sont trop souvent présentées comme une
vendetta, aveugle, gratuite et sanglante. Et puis;
cela se lit avec jubilation :
"(…)
Un an après son débarquement de
Brindes, Sylla s'installait avec son armée
au Champ de Mars. Car cette fois, il avait pris
grand soin de ne pas violer l'enceinte sacrée
: façon d'affirmer qu'il venait là
en tout respect de la légalité.
Son premier souci, en ce printemps de 83, fut
de se refaire une trésorerie en raflant
et vendant immédiatement les biens de
tous ceux - et ils étaient nombreux -
qui avaient fui la Ville par crainte des représailles.
Sylla ne fit du reste à Rome qu'une apparition,
car la guerre était loin d'être
finie. Il fallait au plus tôt reconquérir
le nord de l'Italie et la Cisalpine, où
le parti populaire gardait de solides appuis.
Cela ne se fit pas sans combats fort longs et
meurtriers, où Sylla lui-même faillit
laisser la vie. Enfin, tandis que Crassus et
Pompée guerroyaient sur d'autres fronts,
Sylla, vainqueur à la porte Colline,
retrouvait Rome. Il avait gagné. Le Sénat
ratifia aussitôt la totalité de
ses actes en qualité de proconsul depuis
le jour de son départ pour la guerre
d'Orient, ce qui non seulement annulait les
mesures infamantes prises contre lui par les
Marius et consorts, mais encore avalisait le
traité passé avec Mithridate et
les diverses dispositions prises en Asie et
en Grèce.
Redoutant que Rome ne se transformât en
champ clos où chacun assouvirait ses
vengeances personnelles, Sylla prétendait
obtenir l'aval du Sénat pour procéder
à une épuration calculée
au plus juste, mais la haute assemblée
ne voulut rien entendre. Il lui fallait donc
inventer un autre moyen, car on devine qu'il
n'y renonçait pas.
Il ne fut pas long à le trouver. Dès
le lendemain de la séance au Sénat,
Sylla convoqua une assemblée du peuple
et prononça un discours précis
sinon rassurant pour ceux qui n'avaient pas
la conscience tranquille. Il en ressortait que
le proconsul déplorait vivement une guerre
à laquelle on l'avait contraint. Elle
était entièrement imputable aux
ennemis de Rome qui avaient, hélas !
trouvé dans la Ville d'impardonnables
complicités auprès de certains
hommes politiques. C'est contre eux et contre
eux seuls - il y insistait - qu'il entendait
sévir. Aussi allait-il établir
lui-même la liste de tous ceux qui, sans
considération de grade, et après
avoir rompu unilatéralement les pourparlers,
avaient pris les armes contre lui. On laisserait
en paix les citoyens qui s'étaient laissés
abuser par les meneurs visés plus haut.
Une prompte normalisation de la vie politique
était promise aux citoyens, invités
à soutenir le train de réformes
qu'il préparait et qu'il soumettrait
au vote le moment venu.
L'édit parut immédiatement dans
la forme solennelle, pour en bien souligner
le caractère sacré. Il y était
précisé que, par égards
pour les citoyens, le proconsul s'était
retenu de faire procéder à l'élimination
des criminels, afin que la répression
ne tournât pas en règlements de
comptes individuels et ne risquât pas
ainsi de s'étendre injustement. Allusion
transparente aux exactions du régime
populaire ! En revanche, l'édit interdisait
sous peine de mort de porter assistance à
aucun de ceux dont les noms suivaient. En outre,
une forte récompense était promise
- et la liberté aux esclaves - à
qui rapporterait la tête d'un proscrit.
Suivaient quatre-vingts noms, où l'on
retrouvait sans surprise tous les dignitaires
qui s'étaient opposés à
Sylla par les armes. Deux autres listes furent
affichées les jours suivants, portant
quatre cent quarante noms, soit en tout cinq
cent vingt proscrits.
L'histoire
contemporaine nous permet de reconstituer
sans peine l'atmosphère d'épuration
qui régna dans la Ville les jours
suivants. Prendre une part active à
cette traque constituait évidemment
pour certains le moyen rêvé
de se défausser des complicités
entretenues avec le gouvernement précédent.
Aussi vit-on pas mal de gens déambuler
avec, à la main, les têtes
coupées qu'on exposait pour l'exemple
à la tribune des Rostres. On détériorait
aussi les cadavres, ce qui montre bien
que la dimension religieuse n'était
pas absente : le bon état d'un
corps étant censé garantir
au défunt un statut honorable dans
l'au-delà, la vindicte se poursuivait
ainsi jusque dans les Enfers. D'une façon
plus concrète, les biens des proscrits
étant confisqués et vendus
à des prix intéressants
aux amis et connaissances, on peut imaginer
qu'ils ne furent pas perdus pour tout
le monde. Mais il faut le dire à
la décharge de Sylla, les purges
se limitèrent, grâce à
lui, aux seuls proscrits. On évita
ainsi les vendettas individuelles et les
violences aveugles qui avaient déshonoré
Rome sous le régime des populares.
On se souvenait de scènes hystériques.
On avait vu Marius empoigner la tête
fraîchement coupée d'un ancien
consul, qu'on venait de lui apporter,
et l'engueuler de façon effroyable.
À ma connaissance, cet épisode
n'a retenu l'attention d'aucun peintre.
Bref, pour sinistres qu'elles aient été,
les proscriptions laissaient au moins
à Sylla le mérite d'avoir
circonscrit exactement les purges et de
les avoir enveloppées de légalité.
Cela même, en ces temps, constituait
un progrès non négligeable,
et fut perçu comme tel. Personne
n'eût compris que Sylla laissât
courir les fauteurs de guerre civile,
ni souhaité qu'il laissât
le champ libre aux débordements
des initiatives privées. La terreur
instaurée par le régime
populaire ne s'était pas si vite
effacée des mémoires.”
(Lucien JERPHAGNON, Histoire de
la Rome antique, Tallandier, 2002) |
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| 28 Avril 2006 |
| Xavier
a écrit : |
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Fi
des Romains en Chine ou en Patagonie, Aujourd'hui,
je me demande dans quelle mesure peut-on dire que
la position des Romains en Gaule du Ve siècle
était équivalente à celle qu'ils
avaient lors de la conquête. C'est-à-dire
qu'à nouveau, sans véritablement avoir
de pouvoir absolu sur le territoire, ils intriguent
et jouent d'alliances entre les tribus, comme
ils le faisaient dans la première moitié
du Ier siècle avant JC, sauf qu'au lieu d'être
celtes elles sont devenues germaniques.
Cela rappelle plutôt
un passé glorieux… Rome y avait-elle
perdu quelque chose dans l'esprit de ses citoyens
?
Aussi, dans la conception que
les habitants de l'empire avaient
de leur identité en tant que civilisation novatrice
et organisatrice face aux systèmes archaïques
des chefferies, je me demande comment ils
ont perçu cette période.
J'ai conscience que ma question porte un caractère
quelque peu particulier, mais pour moi l'Histoire
de l'humanité n'est pas celle des rois, mais
celle de ceux qui l'ont vécue.
Mises à part les
considérations d'un Boèce qui n'était
qu'un membre de l'élite, donc peu représentatif
du citoyen lambda, était-ce pour eux un déclin,
une évolution ? Cela peut-il correspondre à
la perception que l'on a eue de la décolonisation
récemment ? c'est-à-dire un mieux pour
tous ? ou bien à une perte de puissance d'un
monde en déclin ? |
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| RÉPONSE
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| Divide et impera,
"Diviser pour régner"… Oui,
effectivement, au Ve siècle, les Romains tentèrent
de jouer une tribu germanique contre l'autre, un peu
comme César l'avait fait avec les nations gauloises
lors de la conquête. Le patrice Ætius,
le vainqueur d'Attila aux Champs catalauniques fut
d'ailleurs un fervent adepte de cette tactique. Il
n'hésita pas à recourir aux contingents
francs pour combattre les Germains, puis, tournant
casaque, réunit Francs et Wisigoths pour tenter
de bouter hors de Gaule ses alliés d'hier,
ces Huns qui étaient devenus trop puissants.
Vous avez entièrement raison s'écrire
que l'Histoire de l'Humanité est davantage
celle de la masse des petites gens, des humbles, des
sans-grade que celle de la minorité des puissants,
des savants, des élites politiques et intellectuelles.
Certes… Mais, pour la recomposer, cette histoire
des peuples, encore faut-il disposer de documents
nous permettant d'appréhender les réalités
vécues par ces acteurs anonymes de la Grande
Histoire. Et là, tout se complique !
Bien sûr, les progrès de l'archéologie,
désormais assistée de nombreuses sciences
dures (chimie, biologie, génétique,
etc) permettent aujourd'hui de mieux comprendre les
réalités physiques de nos humbles "frères
humains du temps jadis". Mais comment accéder
à leurs idées, comment connaître
ce qu'ils pensaient, ce qu'ils ressentaient ? Sans
sources écrites, leurs mentalités nous
restent quasiment inaccessibles…
Pour l'époque dite des Grandes Invasions,
nous connaissons les pleurs de saint Jérôme
sur l'écroulement du monde romain ; nous pouvons
encore lire les plaintes, plus convenues et moins
sincères de saint Augustin, sur les ruines
de Rome ; et nous sont mêmes parvenues les diatribes
d'un Salvien sur la perversité de la civilisation
gréco-romaine agonisante, etc… Mais que
pensait réellement le petit peuple de ses nouveaux
maîtres, mystère et boules de gommes
!
L'ineffable Salvien écrivit bien que les classes
populaires n'avaient pas peur des Barbares, qu'ils
voyaient même en eux des libérateurs,
tant ces pauvres gens étaient harassés
de taxes par un fisc romain toujours plus gourmand.
Mais ledit Salvien était un pamphlétaire,
un provocateur, un "défaitiste révolutionnaire"
(dixit Lucien Jerphagnon) et il ne faut pas
nécessairement pendre toutes ses assertions
pour argent comptant !
Dans un courrier
de Janvier 2003, je citais une réflexion
de Paul Veyne, autre grand historien de l'Antiquité,
qui estimait que l'irruption des Barbares n'avait
pas été ressentie comme un immense bouleversement
par les habitants de l'Empire : "Ils savent
bien qu'ils ont changé de maître, que
le maître maintenant, c'est le barbare. Qu'est-ce
que ça change ? Pour les paysans, je crois
qu'on n'en sait rien. Pour les grands seigneurs, gallo-romains
en l'occurrence, ils négocient d'égal
à égal avec les chefs barbares qui coin,
ils se mettent à leur service, ils leur en
imposent sans doute, ils ont pour eux le prestige
lié la richesse et à la culture."
(Voyez aussi ici : Clic
!).
Sans doute… Mais, à ce qu'il me semble,
les textes juridiques des Barbares (lois
des Francs; des Burgondes, etc) distinguaient nettement,
clairement et explicitement, les indigènes
gallo-romains, considérés comme des
"sous-citoyens" et les Germains, nouveaux
maîtres de l'Occident romain. Alors je me demande
- sans avoir de réponse - si ce genre d'apartheid
ne créait pas des conditions propices à
un renforcement de l'identité gallo-romaine
de ces populations. Peut-être, à force
de se faire traiter de "petit Romain de m…"
ou de "Welche de mes deux" par
de grandes brutes arrogantes et de vivre dans un système
discriminatoire genre Apartheid, les gallo-romains
se sentirent-ils davantage "Romains" qu'au
temps béni où cette identité
allait de soi ? Et qui sait s'ils ne finirent pas
par regretter l'Empire romain ploutocratique
où l'argent amassé permettait une certaine
mobilité sociale, alors que, chez les Barbares,
c'était la loi du sang - par nature immuable
- qui prévalait.
Je ne suis pas très sûr non plus que
le parallèle avec nos colonisations-décolonisations
modernes soit très pertinent. Outre le fait
que le niveau technologique des peuples colonisés
par Rome était soit assez semblable au sien
(en ce qui concerne les Gaulois, par exemple) soit
supérieur (pour bien des peuples de la Méditerranée
orientale), c'est surtout par sa durée que
l'occupation romaine se distingue des aventures coloniales
européennes des XIXe et XXe siècles.
Imaginez un peu : les Romains furent présents
dans la plus grande partie de la Gaule de 50 av. J.-C.
jusqu'à (environ) 450 ap. J.-C. Cela fait cinq
longs siècles ! Un bon quart de l'"Histoire
de France" est donc constituée, en fait,
d'"Histoire romaine"…
À mon avis, en plus de 500 ans, les réflexes
revanchards consécutifs aux défaites
des nations gauloises face aux légions de César,
et les sentiments de frustration liés à
la réquisition de nombreuses terres par des
colons romains avaient eu largement le temps de s'estomper,
puis de s'éteindre. De surcroît, à
l'époque impériale, la politique de
Rome à l'égard des provinces conquises
se distingua, en général, par sa bienveillance
: les empereurs avaient compris qu'il ne fallait pas
tuer la poule aux œufs d'or, qu'un "bon
pasteur devait tondre ses brebis et non les écorcher",
selon la savoureuse expression de Tibère.
Je peux me tromper, mais je n'ai donc pas l'impression
qu'en voyant surgir les Barbares, les Gallo-romains
entonnèrent joyeusement Indépendance
cha-cha (écoutez : www.groupe-kuru.org),
à l'instar de nos Congolais ex-Belges de 1960.
Aux IVe et Ve siècles, indigènes
gaulois et Pieds Noirs romains avaient eu
largement le temps de fusionner, et si clivage il
y il avait, il se situait plutôt au niveau des
revenus, de la fortune, qu'à celui de l'origine
ethnique. |
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