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Avril 2006 (page 3/3)

Sommaire du mois d'Avril : Clic !

 
26 Avril 2006
Jean-Charles a écrit :
 

Lecteur assidu de votre inénarrable et remarquable site à l'érudition et au style si plaisants, je voudrais vous signaler une imprécision sur la notice consacrée à l'empereur Glycère.
Vous y écrivez :

"Après la mort du patrice Ricimer, le faiseur d'empereur (août 472), et celle d'Olybrius, sa dernière créature (octobre 472), l'empire romain d'Occident se trouvait quasiment sans maître. Seul Gondebaud (Gundobald, Gundebaldus), le roi des Burgondes, exerçait encore un semblant de pouvoir en Italie."

Or lorsque Gondebaud était en Italie, il n'était pas encore roi, son oncle Chilpéric assumant cette fonction seul depuis la mort de son frère Gondioc (père de Gondebaud) en 463. Gondebaud ne deviendra roi (avec ses frères) qu'en 476 ou 480 (?) à la mort de Chilpéric : mais il avait été fait patrice d'occident en 472 par l'empereur Olybrius. [Article Gondebaud sur Wikipédia - ou encore gilles.maillet.free.fr/histoire]

Il est peut-être utile de préciser que la loi Gombette (lex romania burgondorium) est réputée être la première loi écrite en usage chez les peuples barbares et que la légende veut que Clotilde (fille de Gondebaud mais bonne catholique contrairement à son arien - en plus d'aryen - de père) ait eu une grande influence sur la conversion au catholicisme de son mari de Clovis. Une manière d'enrichir les séquelles imaginées à l'empire romain par votre "sympathique" (suivant votre formule consacrée) internaucuteur Compagnon1 dans une missive d'août 2001 : les Burgondes, qui ont donné son nom actuel de Bourgogne au territoire des Eduens où avait eu lieu le rassemblement des tribus gauloises contre Jules César à Bibracte (près d'Autun) et où se finit la rébellion à Alésia (à tout le moins le lieu communément admis depuis Napoléon III, les vrais connaisseurs diront que "perchonne ne chait où chela che trouve Aléchia !"), ont quand même transmis un peu de romanité au nouveau monde barbare.
Sic transit gloria mundi

 
 
 
RÉPONSE :
 

Un grand merci pour ces intéressantes précisions et autres judicieuses mises au point. C'est toujours un plaisir que d'avoir affaire à des visiteurs aussi attentifs et perspicaces que vous, et ce d'autant plus que j'avoue avoir lourdement tendance à m'emmêler les pinceaux dans les généalogies absconses de tous ces rois barbares, aux noms si savoureusement pittoresques. A-t-on idée de s'appeler Gondebaud, Gondioc, Hilpéric, Godomar ou Godegisèle !…
Merci aussi pour le "sympathique" intérêt que vous témoignez à mon site internet. Eh oui, tous mes "internaucuteurs" - joli néologisme, félicitations ! - le sont, sympathiques, même ceux qui me critiquent ou me prétendent me censurer ! Le simple fait qu'ils prennent la peine et le temps de m'écrire n'est-il pas déjà, en soi, un témoignage de l'attention - voire de l'importance - qu'ils accordent à mon modeste travail sur les empereurs romains ?

 
 
Jean-Charles réécrit :
 

Merci de votre sympathique et diligente réponse. Je souscris à votre effarement devant l'exotisme des noms des rois d'antan, pas étonnant qu'on les appelle des barbares. Ils pouvaient pas s'appeler Marcus ou Aurelius comme tout le monde, nom de Jupiter Capitolin !

Je me permets de revenir à la charge concernant ces Gondioc ou autre Gondebaud : l'installation des Burgondes en Helvétie, comme des Francs et des Wisigoths auparavant dans le reste de la Gaule, la nomination de son père puis de lui-même (Gondebaud) comme maîtres des milices de la Gaule et enfin de patrice d'occident par Ricimer n'ont pas sauvé l'empire d'occident. Or vous écrivez à propos de l'empereur Probus cet avertissement

« Ce qui est plus regrettable, c'est que Probus favorisa aussi l'installation de Barbares sur les frontières de l'Empire.
[…] Elles [les peuplades germaniques] ne se "civilisèrent" que peu, ou pas du tout et, au moment des "Grandes invasions", elles firent cause commune avec les envahisseurs, leurs frères de sang. Mais cela Probus ne pouvait pas le prévoir… »

Presque deux siècles plus tard, les Romains n'avaient donc pas perdu certaines illusions. Ils sont vraiment fous ces romains ? Ou alors doit-on penser qu'en fait ces arrangements n'étaient que des légitimations a posteriori, devant le fait accompli, de la perte de territoires et de la faiblesse de l'empire ? Une immigration non seulement subie (comme dirait notre Nicolas national - pour nous d'en-deçà Quiévrain) mais imposée manu militari. Et c'est là que se trouve ma question : ne trouve-t-on pas trace dans les textes anciens de débats sur cette politique "d'assimilation" des peuples barbares frontaliers et sur le mercenariat dans les légions ?
Puisque les barbares avaient des noms à coucher dehors, certains pamphlétaires ne demandaient-ils pas qu'on arrête de leur payer l'hôtel ? Pas de Juvénal un peu chauvin, un Devillierus ou un Lepénis (pardon de la facilité mais je ne pouvais pas la rater celle-là), un publiciste de la Rome aux romains ? Des épîtres féroces avec "caca sur les yeux", "ornières", "fachos", "collabos" ? Et tout cela en latin s'il-vous-plaît, ça doit valoir son sac de sesterces !…

 
 
 
RÉPONSE :
 

Je vous rassure (enfin, façon de parler !…) : ces problèmes d'immigration et d'intégration font autant florès de ce côté-ci de Quiévrain que du vôtre… À cette nuance près que nos Devillierus ou Lepénix (le suffixe gaulois, d'ailleurs plus décent que l'égyptien, convient mieux à ce franchoucouillonnard invétéré) s'expriment plutôt en néerlandais… ce qui ne les rend pas plus fréquentables pour autant, ces zigotos, surtout qu'ils sont aussi grands pourfendeurs de la "perversité française" que de l'"islamisation rampante".
Ah çà, avec nos nationalistes à nous, ils seraient bien rentabilisés, les crématoires : quand ils auraient réduit en cendres leur quota de pauvres Maghrébins, on les remplirait de Francophones impénitents !

Mais trêve de digression…

En réalité, je crois que vous avez surestimé mon érudition, car même si je sais qu'il existe bien des documents de ce genre, à première vue, aucune référence précise de textes relatifs à l'anti-barbarisme de certains Romains ne m'est immédiatement venue à l'esprit. Et d'ailleurs, même si cela avait été cas, la (relative) pauvreté de ma bibliothèque - surtout dès que l'on sort du domaine strictement historique - ne m'aurait sans doute pas permis de vous fournir des citations correctes.

J'ai cependant trouvé dans un ouvrage récemment paru un texte concernant les relations entre Romains et Barbares qui pourrait vous intéresser. Il est certes un peu longuet, mais comme il recèle nombre de réflexions qui m'ont paru fort judicieuses, je me suis permis de le reproduire ci-dessous :

"La fin des années 370 marque un tournant dans l'histoire des rapports entre Rome et l'extérieur de l'Empire. Des migrations sporadiques dans le territoire romain avaient eu lieu depuis des siècles, car les frontières étaient perméables. Des tribus entrèrent lors de raids (et au milieu du IIIe siècle il y eut des incursions répétées à grande échelle dans le cœur de l'Empire), mais les envahisseurs retournaient bientôt chez eux. Ou bien on les installait comme agriculteurs. Cette politique des empereurs du Principat fut activement poursuivie sous Dioclétien et les tétrarques (et leurs successeurs), comme le panégyrique latin composé vers 297 le rapporte en détail :

De même que naguère l'Asie a, sur ton ordre, Dioclétien Auguste, peuplé les déserts de la Thrace en y transplantant les habitants de même que plus tard, sur un signe de toi, Maximien Auguste, les champs en friche des Nerviens et des Trévires furent cultivés par les Lètes rétablis dans leur pays et par les Francs assujettis à nos lois, ainsi aujourd'hui, Constance, César invincible, grâce à tes victoires, toutes les terres qui, au pays des Ambiens, des Bellovaques, des Tricasses et des Lingons, demeuraient abandonnées reverdissent sous la charrue d'un barbare.

La première moitié du IVe siècle fut une époque de contrôle et d'assimilation progressive des barbares. Utiles comme agriculteurs, ils intéressaient les empereurs surtout comme soldats. (…) L'intégration des barbares dans la main-d'œuvre agricole et l'armée était si normale que lorsque des envoyés barbares arrivèrent en 376, « demandant avec prières et adjurations qu'on admît en deçà du fleuve leur peuple chassé de ses terres », ils furent accueillis à bras ouverts : « L'affaire inspira donc plus d'allégresse que de crainte », dit Ammien Marcellin, qui ajoute : « Les flatteurs patentés portaient aux nues la Fortune de l'empereur qui tirait des extrémités des terres tant de jeunes recrues pour les lui offrir, quand il ne les attendait pas ; ainsi il pourrait, avec ses forces et celles des étrangers réunis, disposer d'une armée invincible et, à la place du renfort en soldats que chaque province lui payait annuellement, il verrait un monceau d'or considérable s'ajouter aux Trésors. »

Pour Ammien, les barbares annonçaient « la ruine du monde romain ». Ammien ne connaissait que le premier chapitre de l’histoire, la défaite d’Andrinople et ses conséquences (son Histoire s'arrête en 378, et il était probablement mort en 395). On ne peut cependant rien trouver à redire dans sa sombre prédiction, puisque les migrations de 376 débouchèrent à terme sur le démembrement de la partie occidentale de l'Empire. Le traité de paix négocié en 382 par Théodose Ier, et qui accordait aux tribus une semi-autonomie, fut un pas sur la pente glissante, même si à l'époque il n'y paraissait pas. À partir de ce moment, la contribution militaire des Goths fut très importante, mais pas comme partie intégrante de l'armée romaine régulière. Leur participation dépendit plutôt du résultat des négociations ad hoc. On pouvait faire peu de chose pour les empêcher de se libérer, une fois grandies leurs ambitions, c'est-à-dire celles de leurs chefs. (…)

L'indépendance politique de facto et la force militaire des Goths sous la domination d'Alaric après 395 apparurent au grand jour et beaucoup en eurent du ressentiment. Le sentiment antibarbare s'exacerba dans la littérature de l'époque, comme le montrent, par exemple, le Discours sur la royauté et le Sur la providence de Synésios de Cyrène - le premier une critique féroce des influences barbares à la cour d'Orient, le second un récit allégorique du coup d'État de Gainas en 400. Gainas voulait que ses exploits militaires et les services rendus au gouvernement d'Orient soient récompensés par l'octroi de la plus haute charge politique et du rang le plus élevé. Ces ambitions ne furent pas très bien accueillies à la cour d'Orient, tout comme le pouvoir de Stilicon, à demi vandale par la naissance et quasi-monarque de l'Occident après la mort de Théodose Ier en 395, fut mal accepté par la cour d'Honorius et les Romains de l'aristocratie.

La crainte et l'aversion des barbares, évidentes dans l'élite politique et culturelle, se répercutèrent parfois chez les gens ordinaires, dans des éclats hystériques de « romanitas » contre les intrus. En 390, les habitants de Thessalonique lynchèrent le commandant de la garnison, un barbare. En juillet 400 à Constantinople, le retrait des troupes de Gainas après l'humiliation d'Arcadius fut suivi d'une émeute où des milliers de Goths furent brûlés vifs dans l'église où ils s'étaient réfugiés. En 408, la chute de Stilicon, exécuté sur ordre d'Honorius, fut suivie du massacre de tous les barbares que l'on pouvait trouver dans l'Italie du Nord. Beaucoup d'entre eux avaient été installés peu auparavant sur des terres désertées de la vallée du Pô et de la province d'Émilie, juste au sud.

La mort de Stilicon, le « brigand public » qui avait voulu « enrichir et agiter les barbares », entraîna l'abandon officiel de sa politique de prudence, négocier avec Alaric, et, c'était à prévoir, le siège et le sac de Rome en 410. En fin de compte, il fallut écouter Alaric (et ses successeurs) (…).

Comment les personnalités de l'élite romaine sociale et culturelle réagirent-elles à l'installation des barbares et à la perte définitive de portions de l'Empire en Gaule, en Espagne et en Afrique ? En effet, dès le milieu du Ve siècle, les Wisigoths avaient occupé l'Espagne et le sud-ouest de la Gaule et ils s'étendaient vers le Centre les Burgondes s'étaient établis sur le Rhin, les Francs tenaient la Gaule septentrionale, et les Vandales occupaient l'Afrique, la Sardaigne et la Corse. « Nous avons commencé nous-mêmes à vivre sur un sol étranger », disait Salvien de Marseille vers 440. Il n'y avait plus cette notion traditionnelle que les barbares qui franchissaient les frontières et servaient l'Empire étaient ipso facto des Romains, et avec sa disparition, on accordait plus de poids au critère culturel de la romanitas. « Je vis au milieu de hordes chevelues, disait Sidoine Apollinaire, j'ai à supporter leur langage germanique et à louer incontinent, malgré mon humeur noire, les chansons du Burgonde gavé, qui s'enduit les cheveux de beurre rance. » « Les Syriens [pratiquent] le chant des Psaumes […] ; les eunuques [aiment] les armes, les fédérés la littérature. » Les exceptions ne faisaient que confirmer la règle. Dans une lettre à Arbogast, Sidoine disait à ce Franc cultivé qu'il vivait certes « au milieu des barbares, mais ignorant les barbarismes, égal par votre langue et par votre bras aux anciens capitaines […]. Ainsi la gloire de la phrase latine, s'il est vrai qu'elle existe encore quelque part […] a trouvé refuge en vous" ».

De manière provocatrice, Salvien affirme la supériorité morale des barbares sur les Romains, mais elle n'a rien d'inné. C'est simplement que les Romains sont tombés bien bas. Ainsi les pauvres doivent-ils se réfugier auprès des barbares pour trouver de l'humanitas romaine, et il en est de même des Bagaudes rebelles, « puisqu'on ne leur permettait pas d'être Romains ». Augustin sait lui aussi dépasser l'idéologie traditionnelle (à laquelle il adhérait) dans un but particulier, rhétorique ou théologique. Le sac de Rome, tel qu'il le présente dans le livre premier de la Cité de Dieu et ailleurs, ne fut pas pour la ville et l'Empire le désastre que les païens ont voulu y voir; témoins les fugitifs, y compris des ennemis du christianisme, qui trouvèrent refuge dans les églises et les sanctuaires des martyrs et qui furent épargnés au nom du Christ. Encore une fois, tout en reconnaissant à plusieurs endroits de la Cité de Dieu la diversité culturelle de l'Empire romain, Augustin soutient que la seule distinction qui importe véritablement dans la société humaine est la distinction entre deux « cités », l'une céleste, l'autre terrestre :

Il est dès lors advenu que, parmi tant et de si grandes nations répandues par toute la terre, malgré la diversité des coutumes et des mœurs, dans l'immense variété des langues, des armes et des vêtements on ne trouva pourtant que deux formes de sociétés humaines, que nous avons pu à bon droit, selon nos Écritures, appeler les deux cités : L'une est celle des hommes charnels, l'autre celle des hommes spirituels […].

Il s'ensuit, entre autres choses, que « le costume que l'on porte n'a aucune importance pour la Cité céleste ». Tout cela est très bien, mais alors qu'Augustin rédigeait son magnum opus, des lois venaient protéger la toge romaine contre la peau, les bottes et les pantalons barbares.

[Les empereurs Arcadius et Honorius Augustes à Flavianus, préfet de la Ville :
« À l'intérieur de la ville de Rome, personne ne portera de pantalons ou de bottes. Quiconque persistera, après la règle de notre clémence, sera puni selon son statut juridique et expulsé de notre ville sacrée. »
Les empereurs Honorius et Théodose Augustes, à Probianus, préfet de la Ville :
« Nous ordonnons que nul ne soit autorisé à porter les cheveux très longs, que personne, pas même un esclave, ne soit autorisé à porter des vêtements de peaux à l'intérieur de notre ville très sacrée, et ensuite que personne ne puisse s'arroger le droit de porter ces vêtements impunément. En outre, tout homme de naissance libre qui ignorera la sévérité de notre sanction n'échappera pas aux rigueurs de la loi quant à l'esclave, il sera condamné aux travaux publics. Nous décidons que l'on fasse savoir que cet usage est interdit non seulement dans la Ville mais aussi dans les districts voisins. »
]

Et dans la perspective augustinienne, les chrétiens étaient de passage dans le monde terrestre, en route vers la Cité céleste, et en tant que tels ils tombaient sous la juridiction des autorités laïques dont ils attendaient qu'elles apportent la paix dans le monde. Au Ve siècle, ce monde n'avait pas d'unité culturelle et politique."

livre garnsey & humfress

(Peter GARNSEY et Caroline HUMFRESS, L'Évolution du monde de l'Antiquité tardive, Éditions La Découverte, Paris, 2004)

 

RÉACTION À CE COURRIER :

CLIC !

 
 
 
27 Avril 2006
Michel Lévy (www.cdweb.com/mll) a écrit :
 

Nous avions correspondu (en date du 10 février 2005) au sujet de la coïncidence qui fait que le huitième mois a reçu le nom d'Octave.
J'ai approfondi le sujet. Il faut simplement savoir un minimum d'hébreu…
Voir : Les cornes de Moïse 1 - 2 - 3 - Fin
(et la suite)

 
 
 
28 Avril 2006
Geneviève a écrit :
 
Je suis en première année de fac d'histoire, j'ai découvert votre site par hasard en recherchant des informations sur les Proscriptions de Sylla. Je ne parviens pas à trouver une explication concrète sur ce qu'étaient réellement les proscriptions, sur leurs répercussions auprès des romains, du Sénat et que sais-je !!
Si vous lisez ce mail et que vous avez le temps de me répondre (même quelque chose de très court !!) je vous en serais très reconnaissante !
 
 
 
RÉPONSE :
 

Sylla, peu ragoûtant personnage de la fin de la République romaine, se trouve quelque peu "hors sujet" de mon site internet. Toutefois, j'ai jadis au l'occasion d'évoquer, avec un autre sympathique internaute, d'autres proscriptions, presque aussi célèbres les siennes : celles ordonnées par Octave (futur "Auguste") et Antoine (voyez ici : Clic !).
Peut-être trouverez-vous dans cette correspondance quelques éléments susceptibles de nourrir vos réflexions.

Au cas où cela vous intéresserait, je me fais aussi un plaisir de reproduire ci-dessous le passage de l'excellente Histoire de la Rome antique de Lucien JERPHAGNON consacré à cet épisode tragique. Vous verrez, ce texte a le grand mérite de remettre dans son contexte historique - mais non sans de fines allusions à des événements plus récents, aussi troubles que pénibles - ces purges qui sont trop souvent présentées comme une vendetta, aveugle, gratuite et sanglante. Et puis; cela se lit avec jubilation :

"(…) Un an après son débarquement de Brindes, Sylla s'installait avec son armée au Champ de Mars. Car cette fois, il avait pris grand soin de ne pas violer l'enceinte sacrée : façon d'affirmer qu'il venait là en tout respect de la légalité. Son premier souci, en ce printemps de 83, fut de se refaire une trésorerie en raflant et vendant immédiatement les biens de tous ceux - et ils étaient nombreux - qui avaient fui la Ville par crainte des représailles. Sylla ne fit du reste à Rome qu'une apparition, car la guerre était loin d'être finie. Il fallait au plus tôt reconquérir le nord de l'Italie et la Cisalpine, où le parti populaire gardait de solides appuis. Cela ne se fit pas sans combats fort longs et meurtriers, où Sylla lui-même faillit laisser la vie. Enfin, tandis que Crassus et Pompée guerroyaient sur d'autres fronts, Sylla, vainqueur à la porte Colline, retrouvait Rome. Il avait gagné. Le Sénat ratifia aussitôt la totalité de ses actes en qualité de proconsul depuis le jour de son départ pour la guerre d'Orient, ce qui non seulement annulait les mesures infamantes prises contre lui par les Marius et consorts, mais encore avalisait le traité passé avec Mithridate et les diverses dispositions prises en Asie et en Grèce.
Redoutant que Rome ne se transformât en champ clos où chacun assouvirait ses vengeances personnelles, Sylla prétendait obtenir l'aval du Sénat pour procéder à une épuration calculée au plus juste, mais la haute assemblée ne voulut rien entendre. Il lui fallait donc inventer un autre moyen, car on devine qu'il n'y renonçait pas.

Il ne fut pas long à le trouver. Dès le lendemain de la séance au Sénat, Sylla convoqua une assemblée du peuple et prononça un discours précis sinon rassurant pour ceux qui n'avaient pas la conscience tranquille. Il en ressortait que le proconsul déplorait vivement une guerre à laquelle on l'avait contraint. Elle était entièrement imputable aux ennemis de Rome qui avaient, hélas ! trouvé dans la Ville d'impardonnables complicités auprès de certains hommes politiques. C'est contre eux et contre eux seuls - il y insistait - qu'il entendait sévir. Aussi allait-il établir lui-même la liste de tous ceux qui, sans considération de grade, et après avoir rompu unilatéralement les pourparlers, avaient pris les armes contre lui. On laisserait en paix les citoyens qui s'étaient laissés abuser par les meneurs visés plus haut. Une prompte normalisation de la vie politique était promise aux citoyens, invités à soutenir le train de réformes qu'il préparait et qu'il soumettrait au vote le moment venu.

L'édit parut immédiatement dans la forme solennelle, pour en bien souligner le caractère sacré. Il y était précisé que, par égards pour les citoyens, le proconsul s'était retenu de faire procéder à l'élimination des criminels, afin que la répression ne tournât pas en règlements de comptes individuels et ne risquât pas ainsi de s'étendre injustement. Allusion transparente aux exactions du régime populaire ! En revanche, l'édit interdisait sous peine de mort de porter assistance à aucun de ceux dont les noms suivaient. En outre, une forte récompense était promise - et la liberté aux esclaves - à qui rapporterait la tête d'un proscrit. Suivaient quatre-vingts noms, où l'on retrouvait sans surprise tous les dignitaires qui s'étaient opposés à Sylla par les armes. Deux autres listes furent affichées les jours suivants, portant quatre cent quarante noms, soit en tout cinq cent vingt proscrits.

L'histoire contemporaine nous permet de reconstituer sans peine l'atmosphère d'épuration qui régna dans la Ville les jours suivants. Prendre une part active à cette traque constituait évidemment pour certains le moyen rêvé de se défausser des complicités entretenues avec le gouvernement précédent. Aussi vit-on pas mal de gens déambuler avec, à la main, les têtes coupées qu'on exposait pour l'exemple à la tribune des Rostres. On détériorait aussi les cadavres, ce qui montre bien que la dimension religieuse n'était pas absente : le bon état d'un corps étant censé garantir au défunt un statut honorable dans l'au-delà, la vindicte se poursuivait ainsi jusque dans les Enfers. D'une façon plus concrète, les biens des proscrits étant confisqués et vendus à des prix intéressants aux amis et connaissances, on peut imaginer qu'ils ne furent pas perdus pour tout le monde. Mais il faut le dire à la décharge de Sylla, les purges se limitèrent, grâce à lui, aux seuls proscrits. On évita ainsi les vendettas individuelles et les violences aveugles qui avaient déshonoré Rome sous le régime des populares. On se souvenait de scènes hystériques. On avait vu Marius empoigner la tête fraîchement coupée d'un ancien consul, qu'on venait de lui apporter, et l'engueuler de façon effroyable. À ma connaissance, cet épisode n'a retenu l'attention d'aucun peintre.

Bref, pour sinistres qu'elles aient été, les proscriptions laissaient au moins à Sylla le mérite d'avoir circonscrit exactement les purges et de les avoir enveloppées de légalité. Cela même, en ces temps, constituait un progrès non négligeable, et fut perçu comme tel. Personne n'eût compris que Sylla laissât courir les fauteurs de guerre civile, ni souhaité qu'il laissât le champ libre aux débordements des initiatives privées. La terreur instaurée par le régime populaire ne s'était pas si vite effacée des mémoires.”

(Lucien JERPHAGNON, Histoire de la Rome antique, Tallandier, 2002)

livre histoire de rome - jerphagnon
 
 
 
28 Avril 2006
Xavier a écrit :
 

Fi des Romains en Chine ou en Patagonie, Aujourd'hui, je me demande dans quelle mesure peut-on dire que la position des Romains en Gaule du Ve siècle était équivalente à celle qu'ils avaient lors de la conquête. C'est-à-dire qu'à nouveau, sans véritablement avoir de pouvoir absolu sur le territoire, ils intriguent et jouent d'alliances entre les tribus, comme ils le faisaient dans la première moitié du Ier siècle avant JC, sauf qu'au lieu d'être celtes elles sont devenues germaniques.
Cela rappelle plutôt un passé glorieux… Rome y avait-elle perdu quelque chose dans l'esprit de ses citoyens ?

Aussi, dans la conception que les habitants de l'empire avaient de leur identité en tant que civilisation novatrice et organisatrice face aux systèmes archaïques des chefferies, je me demande comment ils ont perçu cette période.
J'ai conscience que ma question porte un caractère quelque peu particulier, mais pour moi l'Histoire de l'humanité n'est pas celle des rois, mais celle de ceux qui l'ont vécue.
Mises à part les considérations d'un Boèce qui n'était qu'un membre de l'élite, donc peu représentatif du citoyen lambda, était-ce pour eux un déclin, une évolution ? Cela peut-il correspondre à la perception que l'on a eue de la décolonisation récemment ? c'est-à-dire un mieux pour tous ? ou bien à une perte de puissance d'un monde en déclin ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

Divide et impera, "Diviser pour régner"… Oui, effectivement, au Ve siècle, les Romains tentèrent de jouer une tribu germanique contre l'autre, un peu comme César l'avait fait avec les nations gauloises lors de la conquête. Le patrice Ætius, le vainqueur d'Attila aux Champs catalauniques fut d'ailleurs un fervent adepte de cette tactique. Il n'hésita pas à recourir aux contingents francs pour combattre les Germains, puis, tournant casaque, réunit Francs et Wisigoths pour tenter de bouter hors de Gaule ses alliés d'hier, ces Huns qui étaient devenus trop puissants.

Vous avez entièrement raison s'écrire que l'Histoire de l'Humanité est davantage celle de la masse des petites gens, des humbles, des sans-grade que celle de la minorité des puissants, des savants, des élites politiques et intellectuelles. Certes… Mais, pour la recomposer, cette histoire des peuples, encore faut-il disposer de documents nous permettant d'appréhender les réalités vécues par ces acteurs anonymes de la Grande Histoire. Et là, tout se complique !
Bien sûr, les progrès de l'archéologie, désormais assistée de nombreuses sciences dures (chimie, biologie, génétique, etc) permettent aujourd'hui de mieux comprendre les réalités physiques de nos humbles "frères humains du temps jadis". Mais comment accéder à leurs idées, comment connaître ce qu'ils pensaient, ce qu'ils ressentaient ? Sans sources écrites, leurs mentalités nous restent quasiment inaccessibles…

Pour l'époque dite des Grandes Invasions, nous connaissons les pleurs de saint Jérôme sur l'écroulement du monde romain ; nous pouvons encore lire les plaintes, plus convenues et moins sincères de saint Augustin, sur les ruines de Rome ; et nous sont mêmes parvenues les diatribes d'un Salvien sur la perversité de la civilisation gréco-romaine agonisante, etc… Mais que pensait réellement le petit peuple de ses nouveaux maîtres, mystère et boules de gommes !
L'ineffable Salvien écrivit bien que les classes populaires n'avaient pas peur des Barbares, qu'ils voyaient même en eux des libérateurs, tant ces pauvres gens étaient harassés de taxes par un fisc romain toujours plus gourmand. Mais ledit Salvien était un pamphlétaire, un provocateur, un "défaitiste révolutionnaire" (dixit Lucien Jerphagnon) et il ne faut pas nécessairement pendre toutes ses assertions pour argent comptant !

Dans un courrier de Janvier 2003, je citais une réflexion de Paul Veyne, autre grand historien de l'Antiquité, qui estimait que l'irruption des Barbares n'avait pas été ressentie comme un immense bouleversement par les habitants de l'Empire : "Ils savent bien qu'ils ont changé de maître, que le maître maintenant, c'est le barbare. Qu'est-ce que ça change ? Pour les paysans, je crois qu'on n'en sait rien. Pour les grands seigneurs, gallo-romains en l'occurrence, ils négocient d'égal à égal avec les chefs barbares qui coin, ils se mettent à leur service, ils leur en imposent sans doute, ils ont pour eux le prestige lié la richesse et à la culture." (Voyez aussi ici : Clic !).

Sans doute… Mais, à ce qu'il me semble, les textes juridiques des Barbares (lois des Francs; des Burgondes, etc) distinguaient nettement, clairement et explicitement, les indigènes gallo-romains, considérés comme des "sous-citoyens" et les Germains, nouveaux maîtres de l'Occident romain. Alors je me demande - sans avoir de réponse - si ce genre d'apartheid ne créait pas des conditions propices à un renforcement de l'identité gallo-romaine de ces populations. Peut-être, à force de se faire traiter de "petit Romain de m…" ou de "Welche de mes deux" par de grandes brutes arrogantes et de vivre dans un système discriminatoire genre Apartheid, les gallo-romains se sentirent-ils davantage "Romains" qu'au temps béni où cette identité allait de soi ? Et qui sait s'ils ne finirent pas par regretter l'Empire romain ploutocratique où l'argent amassé permettait une certaine mobilité sociale, alors que, chez les Barbares, c'était la loi du sang - par nature immuable - qui prévalait.

Je ne suis pas très sûr non plus que le parallèle avec nos colonisations-décolonisations modernes soit très pertinent. Outre le fait que le niveau technologique des peuples colonisés par Rome était soit assez semblable au sien (en ce qui concerne les Gaulois, par exemple) soit supérieur (pour bien des peuples de la Méditerranée orientale), c'est surtout par sa durée que l'occupation romaine se distingue des aventures coloniales européennes des XIXe et XXe siècles. Imaginez un peu : les Romains furent présents dans la plus grande partie de la Gaule de 50 av. J.-C. jusqu'à (environ) 450 ap. J.-C. Cela fait cinq longs siècles ! Un bon quart de l'"Histoire de France" est donc constituée, en fait, d'"Histoire romaine"…
À mon avis, en plus de 500 ans, les réflexes revanchards consécutifs aux défaites des nations gauloises face aux légions de César, et les sentiments de frustration liés à la réquisition de nombreuses terres par des colons romains avaient eu largement le temps de s'estomper, puis de s'éteindre. De surcroît, à l'époque impériale, la politique de Rome à l'égard des provinces conquises se distingua, en général, par sa bienveillance : les empereurs avaient compris qu'il ne fallait pas tuer la poule aux œufs d'or, qu'un "bon pasteur devait tondre ses brebis et non les écorcher", selon la savoureuse expression de Tibère.

Je peux me tromper, mais je n'ai donc pas l'impression qu'en voyant surgir les Barbares, les Gallo-romains entonnèrent joyeusement Indépendance cha-cha (écoutez : www.groupe-kuru.org), à l'instar de nos Congolais ex-Belges de 1960. Aux IVe et Ve siècles, indigènes gaulois et Pieds Noirs romains avaient eu largement le temps de fusionner, et si clivage il y il avait, il se situait plutôt au niveau des revenus, de la fortune, qu'à celui de l'origine ethnique.