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Décembre 2005 (page 3/4)
Sommaire du mois de Décembre : Clic
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| 21 Décembre 2005
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| Thierry
a écrit : |
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| J'aimerais
savoir les conditions de la mort de l'empereur
Commode, les conséquences de sa mort, et pourquoi
on l'a assassiné. |
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| RÉPONSE
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J'évoque
bien sûr les circonstances de la mort
de Commode dans la notice biographique
que j'ai consacrée à cet empereur :
Clic
!
Évidemment, on peut supposer que
l'assassinat de Commode ne fut pas seulement
la conséquence d'un assez banal complot
domestique dont sa concubine (chrétienne),
Marcia (voir aussi ici : Clic
!) aurait été l'une des chevilles
ouvrières. Il est plus que probable que
les conjurés bénéficiaient
de solides complicités au sein du milieu
sénatorial, violemment hostile au fils
dégénéré de l'empereur
philosophe Marc
Aurèle. En effet, la rapidité
de la prise de pouvoir de Pertinax,
proclamé empereur par le Sénat
alors que son malheureux prédécesseur
était encore tiède, semble prouver
que les dignes Pères conscrits ne furent
pas aussi surpris par cet assassinat autant
qu'ils auraient voulu paraître l'être.
Faut aussi dire que l'armée vénérait
Commode (en particulier les terribles prétoriens,
qui faisaient la pluie et le beau temps dans
les rues de Rome), et ceux qui avaient trempé
leurs mains dans le sang de celui qu'ils considéraient
comme leur bienfaiteur risquait fort de n'être
pas très populaire auprès d'eux
!
Pour en savoir plus sur la mort de l'empereur
Commode, je vous invite visiter l'excellent
site
Méditerranées qui présente
les traductions françaises des auteurs
antiques qui ont relaté la vie de ce
détestable empereur. Mais, pour vous
éviter des recherches textuelles peut-être
un peu fastidieuses, je me suis permis de recopier
(en les abrégeant parfois quelque peu,
et en modernisant certaines tournures surannées)
les passages de ces biographies relatifs à
son assassinat… Toutefois, rien ne vous
empêche d'aller voir avant ou après
ces extraits, histoire de mieux appréhender
la personnalité de cet empereur ou les
conséquences de son élimination
: |
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Commode selon Dion Cassius
- Site Méditerranées
: Clic
!
Sa mort :
"22. Il mourut - ou plutôt il
fut tué - peu de temps après.
Laetus et Eclectus, irrités de ses déportements,
et, de plus, appréhendant ses menaces
(il leur faisait des menaces parce qu'ils l'empêchaient
de se livrer à ces excès), tramèrent
sa perte. Commode, en effet, avait dessein de
faire mourir les deux consuls Erycius Clarus
et Sossius Falcon, et de sortir, aux calendes
de janvier, en qualité de consul et de
secutor du lieu où l'on nourrit les gladiateurs
; car il y occupait la première cellule,
comme s'il eût été l'un
d'eux. (…). Ces débordements
déterminèrent Laetus et Eclectus
à tramer contre lui un complot qu'ils
communiquèrent à Marcia. Aussi,
le dernier jour de l'année, la nuit,
tandis que les citoyens étaient occupés
de la fête, ils lui donnèrent,
par le moyen de Marcia, du poison dans de la
chair de bœuf. Le vin et les bains, dont
il faisait continuellement un usage immodéré,
ayant, au lieu de causer une mort immédiate,
amené des vomissements et éveillé
chez lui des soupçons qui s'exprimaient
par des menaces, les conjurés, dans cette
conjoncture, envoyèrent contre lui un
gymnaste nommé Narcisse et, par son moyen,
l'étranglèrent comme il était
dans le bain. Voilà quelle fut la fin
de Commode, après un règne de
douze ans neuf mois quatorze jours ; il vécut
trente et un ans quatre mois ; avec lui l'empire
cessa d'appartenir à la véritable
famille des Aurèles." |
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Commode selon Hérodien
- Site Méditerranées
: Clic
!
Sa mort :
"Il était temps enfin que ces
extravagances cessassent et que l'empire fût
délivré de ce tyran. Le premier
jour de l'année (…) Commode
se mit donc en tête de sortir ce jour-là
en cérémonie, non de son palais
selon la coutume, mais du lieu des exercices,
et de quitter la robe impériale pour
se montrer au peuple armé de pied en
cap et précédé de tous
les gladiateurs. Il communiqua son dessein à
Marcia (…). Cette femme, surprise
d'une pensée si bizarre, se jeta à
ses pieds, et les arrosant de ses larmes, elle
le conjura de se souvenir de ce qu'il était,
et de ne pas exposer son honneur et sa vie en
livrant sa personne à des misérables
sans nom et sans aveu. Mais après beaucoup
d'insistances redoublées, n'ayant pu
rien gagner sur lui, elle fut obligée
de se retirer. Il fit ensuite appeler Laetus,
le chef des cohortes prétoriennes, et
Electus, son chambellan, et les chargea de lui
faire meubler un appartement dans la maison
des gladiateurs. Ces officiers employèrent
à leur tour les remontrances et les prières
pour le faire revenir de cette manie.
Commode, choqué de ce que personne n'entrait
dans ses pensées, les renvoya et s'en
alla dans sa chambre vers midi, comme pour y
dormir à son ordinaire. Il prit une cédule
faite d'une petite peau de tilleul fort mince,
repliée en deux et roulée des
deux côtés. Il écrivit dessus
les noms de tous ceux qu'il voulait faire tuer
la nuit suivante. À la tête étaient
Marcia, Laetus et Electus ; suivait après
une grande liste des sénateurs les plus
distingués. Il voulait se défaire
de ce qui restait des anciens amis de son père
: leur présence le gênait, il appréhendait
leur censure, et il était bien aise de
n'avoir plus pour témoins de ses indignités
des personnages si graves et si sérieux.
Il avait mis sur la même cédule
plusieurs personnes riches dont il voulait confisquer
les biens pour en faire des largesses aux gladiateurs
et aux soldats ; à ceux-ci afin qu'ils
gardassent sa personne avec plus de vigilance
et de fidélité, et à ceux-là
afin qu'ils contribuassent avec plus d'ardeur
à ses plaisirs. Il laissa cette cédule
sous le chevet de son lit, ne s'imaginant pas
que personne dût entrer dans sa chambre.
Il avait à sa cour un de ces petits enfants
qui servent aux plaisirs des Romains voluptueux,
qu'on tient à demi nus, et dont on relève
la beauté par l'éclat des pierreries.
Il aimait celui-ci éperdument, et le
faisait appeler Philocommode, afin que son nom
même exprimât la passion qu'il avait
pour lui. Cet enfant étant entré
dans la chambre pendant qu'il était au
bain, cherchant de quoi jouer, trouva le billet
dont nous avons parlé, et l'emporta avec
lui. Marcia le rencontra heureusement ; elle
l'embrassa, le baisa, et après l'avoir
caressé, lui ôta ce billet, appréhendant
que ce ne fût quelque papier d'importance.
Elle reconnut d'abord la main de l'empereur,
ce qui augmenta sa curiosité ; mais lorsqu'elle
eut lu l'arrêt de sa mort, et les noms
de Laetus, d'Electus et de tant d'autres personnes
de qualité, elle dit en jetant un profond
soupir (…). Elle fit aussitôt
appeler Electus : sa charge de chambellan lui
donnait souvent l'occasion de la voir en particulier,
et on les soupçonnait même d'avoir
ensemble un commerce secret. «Voyez, lui
dit-elle en lui présentant le billet,
quelle nuit et quelle fête on nous prépare.
» Il en fut étrangement surpris.
C'était un Égyptien, homme violent,
emporté et capable de tout. Après
l'avoir lu, il le cacheta et l'envoya, par une
personne de confiance, à Laetus, qui
vint les trouver aussitôt, comme pour
prendre avec lui des mesures sur les ordres
que leur avait donnés l'empereur.
Ils conclurent d'abord qu'il fallait devancer
Commode, s'ils ne voulaient périr eux-mêmes
; qu'il n'y avait point de temps à perdre,
que tous les moments étaient précieux.
Ils crurent que la voie du poison serait la
plus sûre et la plus facile ; Marcia se
chargea de l'exécution. Lorsqu'il se
mettait à table, elle lui versait toujours
le premier coup à boire, afin que de
la main d'une maîtresse le vin lui parût
meilleur. Quand il fut donc revenu du bain,
elle lui présenta une coupe empoisonnée.
Ses exercices l'avaient fort altéré,
et il l'avala sans qu'on fît l'essai,
n'ayant pas lieu de se défier d'une personne
qui lui en avait servi tant de fois. Sa tête
s'appesantit à l'heure même ; il
crut que c'était un assoupissement causé
par la fatigue de la chasse, et s'alla mettre
sur son lit. Marcia et Electus firent dire en
même temps que le prince avait besoin
de repos, et qu'on se retirât. Ce n'était
pas la première fois que pareille chose
lui était arrivée (…).
Après qu'il eut un peu dormi, et
que le poison eut commencé à agir
sur l'estomac et sur les entrailles, il s'éveilla
avec un tournoiement de tête qui fut suivi
d'un grand vomissement ; soit que le vin et
les viandes dont il s'était rempli repoussassent
le poison ou que, suivant la coutume des princes,
il eût pris un contrepoison avant de se
mettre à table. Cet incident épouvanta
les complices ; ils ne doutaient point qu'il
ne les fît mourir sur-le-champ, s'il en
réchappait, et, pour parer ce coup, ils
persuadèrent, à force de promesses,
un esclave appelé Narcisse d'entrer dans
sa chambre et de l'achever. Cet homme, hardi
et vigoureux, trouva l'empereur affaibli par
les efforts du vomissement, et lui serra si
fort le cou qu'il l'étrangla.
Ainsi finit Commode, après treize ans
de règne ; prince qui, par la grandeur
de sa naissance ne le cédait à
aucun de ses prédécesseurs, comme
en beauté et en bonne mine il surpassait
tous les hommes de son temps, et pour dire quelque
chose qui ressente un peu le courage et la force,
l'homme le plus adroit de son siècle
à tirer de l'arc ; qualités qui
auraient pu lui mériter quelque estime,
si elles n'eussent pas été obscurcies
par tant de vices et d'inclinations indignes
d'un empereur." |
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Commode selon Aurelius Victor
- Site Méditerranées
: Clic
! :
Sa mort :
"S'étant rendu, par cette soif
inextinguible du sang, un objet d'horreur pour
tout le monde, il fit naître contre sa
vie une conspiration de ceux qui approchaient
le plus près de sa personne, tant sa
domination leur inspirait de méfiance
! Même ses proches, qui redoutaient son
caractère aussi perfide que méchant,
essayèrent d'abord de l'empoisonner,
sans qu'il s'en aperçût ; mais
la grande quantité de nourriture qu'il
avait prise, empêcha l'effet du poison.
Cependant, comme il se plaignait d'une vive
douleur d'entrailles, son médecin, qui
était le chef des conjurés, lui
conseilla de passer dans l'endroit de son palais
où il avait coutume de s'exercer à
la lutte. Là, celui de ses domestiques
qui avait la charge de le frotter d'huile, et
qui, par hasard, était de la conjuration,
lui serra fortement la gorge, comme pour lutter,
et lui fit aussitôt rendre l'âme.
Il avait régné environ treize
ans.
À la nouvelle de sa mort, les sénateurs,
qui étaient assemblés dès
le point du jour, en grand nombre, pour célébrer
la fête des kalendes de janvier, le déclarèrent,
de concert avec le peuple, ennemi des dieux
et des hommes ; ordonnèrent que son nom
fût effacé de tous les endroits
où on l'avait inscrit, et sur le champ
décernèrent la dignité
impériale à Aulus Helvius Pertinax,
préfet de la ville." |
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Commode selon Eutrope -
Site Méditerranées
: Clic
!
Sa mort :
"Il mourut subitement, et sa mort fut
si prompte qu'il passa pour avoir été
étranglé ou empoisonné.
Il avait régné, après son
père, douze ans et huit mois ; et il
s'était fait tellement exécrer,
qu'on le déclara même après
sa mort ennemi du genre humain." |
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Commode selon l'Histoire Auguste
- Site Méditerranées
: Clic
!
Sa mort :
"Il donna au peuple un congiaire
[une libéralité] de sept cent
vingt-cinq deniers par tête. Il fut d'ailleurs
très peu libéral avec les autres
citoyens, parce que son luxe avait épuisé
le trésor. Aux jeux ordinaires du cirque
il en ajouta beaucoup d'autres, moins par des
motifs religieux que pour satisfaire ses caprices
et enrichir les chefs des factions.
Encouragés par cette conduite, son préfet
Quintus Elius Létus et sa concubine Marcia
formèrent, quoique trop tard, une conjuration
pour le tuer. Ils lui donnèrent d'abord
du poison ; mais comme il n'opérait pas
assez vite, ils le firent étrangler par
un athlète avec lequel il avait coutume
de s'exercer. (…)
Le peuple et le sénat demandèrent
que son corps fût traîné
avec un croc, et jeté dans le Tibre :
mais Pertinax ordonna, dans la suite, qu'on
le déposât dans le tombeau d'Adrien.
Il ne reste de lui aucun monument, que les bains
construits par Cléandre. Son nom fut
effacé par le sénat des édifices
où on l'avait inscrit, et qui n'étaient
pas son ouvrage. (…) Toutefois
l'empereur Sévère, qui était
tel de nom et d'effet, décida, sans doute
en haine du sénat, que Commode serait
mis au rang des dieux ; et il lui donna le flamine
que celui-ci avait lui-même choisi de
son vivant, sous le nom d'Herculéen Commodien.
Ce prince laissa trois soeurs. Sévère
voulut qu'on célébrât les
anniversaires de sa naissance." |
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| 26 Décembre 2005
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| Imène
a écrit : |
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J'ai
une étude à faire sur les Mémoires
d'Hadrien où l'auteur prête à
l'empereur Hadrien une brève
digression sur le christianisme,
lors d'une méditation sur la mort de son favori,
Antinoüs.
J'ai quelques questions
sur cet extrait :
1) D'après le texte,
quelle avait été la politique de Trajan
envers les chrétiens ?
2) Quelles craintes l'évêque Quadratus
entend-il dissiper en envoyant à Hadrien
son apologie ? Sur quoi étaient-elles fondées
?
3) Pourquoi l'empereur Hadrien qualifie-t-il les
chrétiens de secte ? Quels sont les éléments
du message chrétien qui lui permettent de
comparer Jésus à Orphée ?
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| RÉPONSE
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TEXTE
DE MARGUERITE YOURCENAR :
"Ce fut vers cette époque que
Quadratus, évêque des chrétiens,
m'envoya une apologie de sa foi. J'avais eu
pour principe de maintenir envers cette secte
la ligne de conduite strictement équitable
qui avait été celle de Trajan
dans ses meilleurs jours ; je venais de rappeler
aux gouverneurs de provinces que la protection
des lois s'étend à tous les citoyens,
et que les diffamateurs des chrétiens
seraient punis s'ils portaient contre eux des
accusations sans preuves. Mais toute tolérance
accordée aux fanatiques leur fait croire
immédiatement à de la sympathie
pour leur cause ; j'ai peine à m'imaginer
que Quadratus espérait faire de moi un
chrétien ; il tint en tout cas à
me prouver l'excellence de sa doctrine et surtout
son innocuité pour l'État. Je
lus son œuvre ; j'eus même la curiosité
de faire rassembler par Phlégon des renseignements
sur la vie du jeune prophète nommé
jésus, qui fonda la secte, et mourut
victime de l'intolérance juive il y a
environ cent ans. Ce jeune sage semble avoir
laissé des préceptes assez semblables
à ceux d'Orphée, auquel ses disciples
le comparent parfois.
A travers la prose singulièrement plate
de Quadratus, je n'étais pas sans goûter
le charme attendrissant de ces vertus de gens
simples, leur douceur, leur ingénuité,
leur attachement les uns aux autres; tout cela
ressemblait fort aux confréries que des
esclaves ou des pauvres fondent un peu partout
en l'honneur de nos dieux dans les faubourgs
populeux des villes ; au sein d'un monde qui
malgré tous nos efforts reste dur et
indifférent aux peines et aux espoirs
des hommes, ces petites sociétés
d'assistance mutuelle offrent à des malheureux
un point d'appui et un réconfort. Mais
j'étais sensible aussi à certains
dangers. Cette glorification des vertus d'enfant
et d'esclave se faisait aux dépens de
qualités plus viriles et plus lucides
; je devinais sous cette innocence renfermée
et fade la féroce intransigeance du sectaire
en présence de formes de vie et de pensée
qui ne sont pas les siennes, l'insolent orgueil
qui le fait se préférer au reste
des hommes, et sa vue volontairement encadrée
d'œillères. Je me lassai
assez vite des arguments captieux de Quadratus
et de ces bribes de philosophie maladroitement
empruntées aux écrits de nos sages.
Chabrias, toujours préoccupé du
juste culte à offrir aux dieux, s'inquiétait
du progrès de sectes de ce genre dans
la populace des grandes villes ; il s'effrayait
pour nos vieilles religions qui n'imposent à
l'homme le joug d'aucun dogme, se prêtent
à des interprétations aussi variées
que la nature elle-même, et laissent les
cœurs austères s'inventer s'ils
le veulent une morale plus haute, sans astreindre
les masses à des préceptes trop
stricts pour ne pas engendrer aussitôt
la contrainte et l'hypocrisie. Arrien partageait
ces vues. Je passai tout un soir à discuter
avec lui l'injonction qui consiste à
aimer autrui comme soi-même ; elle est
trop contraire à la nature humaine pour
être sincèrement obéie par
le vulgaire, qui n'aimera jamais que soi, et
ne convient nullement au sage, qui ne s'aime
pas particulièrement soi-même.”
(Marguerite YOURCENAR, Mémoires
d’Hadrien, Gallimard, 1974). |
J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer
l'attitude de Trajan
à l'égard des chrétiens dans
la brève notice biographique que j'ai consacrée
à cet empereur (voir ici : Clic
!).
En gros, il restait interdit d'être chrétien,
et il fallait sévèrement châtier
ceux qui confessaient leur appartenance à cette
secte interdite, présumé nuisible. Cependant,
les autorités ne devaient pas pourchasser les
chrétiens : elles se contenteraient de donner
suite aux accusations fondées. Pour reprendre
les termes mêmes de Trajan (dans sa célèbre
réponse à une lettre de Pline le Jeune)
: "(…) Il n'y a pas à les poursuivre
d'office. S'ils sont dénoncés et convaincus,
il faut les condamner, mais avec la restriction suivante
: celui qui aura nié être Chrétien
et en aura, par les faits eux-mêmes, donné
la preuve manifeste (je veux dire en sacrifiant à
nos dieux), même s'il a été suspect
en ce qui concerne le passé, celui-là
obtiendra le pardon comme prix de son repentir. Quant
aux dénonciations anonymes, elles ne doivent
jouer aucun rôle dans quelque accusation que
ce soit. C'est un procédé détestable
et qui n'est plus de notre temps." (Pline,
Lettres, X, 97).
Ainsi que l'écrit
Marguerite Yourcenar, Hadrien
poursuivit la législation pétrie
de tolérance surveillée (ou d'interdiction
dédaigneuse) initiée par son prédécesseur
Trajan. On a gardé de lui un rescrit
qui précise cette attitude à la
fois ferme dans le déni de reconnaissance
du christianisme ainsi que dans le refus de
la délation, et souple quant aux modalités
de répression du crime d'être
chrétien : "Si donc quelqu'un
les accuse (les Chrétiens")
et prouve qu'ils font quelque chose qui
est contraire aux lois, décide selon
la gravité de la faute. Mais, par Hercule
! si quelqu'un allègue cela par délation,
prononce un verdict sur cette conduite criminelle
et aie le souci de la punir." (Lettre
à Minutius Fundanus. Citée
par Justin [1re Apologie 68, 6-10]
et Eusèbe de Césarée [Hist.
Ecclés. IX, 1-3]).
Cela dit, il est probable que la relative bienveillance
d'Hadrien à l'égard du christianisme
fut en quelque sorte "mise entre parenthèse"
quand éclata la grande révolte
juive de Bar Kochba (voir ici : Clic
!). Il était sans doute assez ardu
pour un Romain, même aussi intelligent
qu'Hadrien, de distinguer les zélotes
juifs qui luttaient pour l'instauration d'une
théocratie en Judée des exaltés
chrétiens qui ne reculaient devant aucun
moyen pour hâter l'avènement du
Royaume du Dieu d'Israël. On croira bien
volontiers que, lorsque les légionnaires
investissaient un village de Judée présumé
rebelle, ils massacraient indistinctement les
Juifs et Judéo-chrétiens…
Et quand les Juifs de Rome firent mine de vouloir
suivre l'exemple de leurs frères de Terre
Sainte, la communauté chrétienne
de la Ville paya probablement elle aussi la
facture : la mort du "pape" saint
Télesphore qui aurait été
martyrisé vers 136 pourrait s'inscrire
dans le contexte de la répression de
cette deuxième grande révolte
juive. |
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Sauf erreur de ma part, je n'ai pas vu que, dans
le texte que Marguerite Yourcenar prend sous la dictée
d'Hadrien, il est fait mention de craintes
particulières, exprimées l'évêque
Quadratus dans son Apologie. Cette
œuvre est aujourd'hui perdue, mais on peut penser
que l'auteur chrétien y développait
grosso modo des thémes identiques
à celles des apologies que nous avons conservées
(celle de Justin et celle de Tertullien, par exemple).
Tout d'abord, les chrétiens refusaient d'être
assimilés aux Juifs (nous venons de voir que
cette confusion pouvait être hautement périlleuse).
Cependant puisque, d'un autre côté, ils
revendiquaient la totalité de l'héritage
spirituel juif (le vrai Israël, c'était
eux, et non plus les Juifs), ils sollicitaient de
l'empereur d'être, comme eux, dispensés
du culte impérial, par nature "idolâtre".
Ensuite, les apologistes du IIe siècle répondaient
aux accusations des païens : loin d'être
des criminels, des anarchistes, des dépravés
hypocrites, bref des ennemis du genre humain,
les chrétiens se présentaient comme
d'honnêtes citoyens, respectueux des lois et
des bonnes mœurs, qui ne demandaient qu'à
vivre en paix dans la Cité.
Dans la bouche d'Hadrien, le mot secte
n'a rien de particulièrement péjoratif
ou méprisant. Chez les Romains, ce terme secte
(du verbe latin sequor : suivre) désignait
tout bêtement - sans considération du
nombre d'ahérents - une école de pensée
généralement quelconque (comme on dit
dans les statuts de sociétés) : la secte
pouvait tout aussi bien être politique, philosophico-religieuse
ou même scientifique (secte épicurienne,
secte stoïcienne, secte hippocratique, secte
des pharisiens, secte des esséniens, etc).
Orphée et les Chrétiens ?
On connaît le mythe de ce musicien charmeur
qui alla jusqu'aux Enfers sauver sa tendre compagne
Eurydice… Un peu comme le Christ, après
sa Résurrection, y descendit pour libérer
les âmes des Justes. Mais oublions cette coïncidence
! je crois que, dans son livre, Marguerite Yourcenar
fait plutôt allusion aux doctrines orphiques,
développées en Grèce à
partir du VIe siècle avant J.-C. et rassemblées
dans un corpus de textes divers (voir : wikipedia.org
et remacle.org).
Je dois vous avouer que je ne suis pas très
familier de ces doctrines, mais, d'après le
peu que j'en sais, l'orphisme, comme le christianisme
(et le judaïsme) refusait les sacrifices sanglants.
En outre, chez les orphiques comme chez les Chrétiens,
l'homme était entaché d'une faute originelle.
Ici, il n'était pas question du fruit de la
connaissance du bien et du mal, indûment consommé
par Adam et Ève, mais de la poussière
des Titans dont furent pétris les premiers
hommes. Avant d'être foudroyés et réduits
en cendres par Zeus, ces Titans, révoltés
contre l'Olympe, avaient consommé la chair
(bouillie puis rôtie) du dieu Dionysos. Créé
à partir de la cendre impure des impurs Titans,
tout homme recèle en lui une double nature,
titanesque et dionysiaque, l'une maléfique,
l'autre bénéfique. Pour les orphiques,
un ascétisme sévère peut lui
permettre de libérer son âme dionysiaque
de la souillure titanesque, tandis que chez
les chrétiens, c'est le sacrifice de Jésus
qui sauve le croyant du péché originel. |
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| Imène
réécrit : |
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J'ai
une autre question : qui Hadrien rend-il responsable
de la mort de Jésus ? Quelle autre version
pourrait-on avoir ? Comment expliquer que c'est celle-là
qui a prévalu ?
Mais les catégories sociales touchées
par le message évangélique pour
Hadrien sont bien les pauvres et les esclaves non ?
Mais pourquoi sont-ils attirées pour Hadrien
?
Et pourquoi pense-t-il que la religion romaine
est supérieure ? |
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| RÉPONSE
: |
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| En ce qui concerne la
mort de Jésus, il faut quand même
faire attention : les Mémoires d'Hadrien,
c'est un excellent roman historique, mais c'est aussi
et surtout de la littérature ! Ce n'est donc
pas parce que Marguerite Yourcenar fait dire à
Hadrien que le "jeune prophète nommé
jésus (…) mourut victime de
l'intolérance juive" que cela s'est
réellement passé ainsi. Et ce ne n'est
pas non plus parce que l'Hadrien des Mémoires
rend les Juifs responsables de la mort de Jésus
que le vrai empereur Hadrien,
celui de l'Histoire, partageait cette opinion. En
fait, ni la géniale Marguerite, ni nous n'en
savons strictement rien !
La seule chose sûre
(enfin, plutôt à peu près
sûre, puisque ces renseignements proviennent
de sources chrétiennes, donc nécessairement
partiales), que nous sachions des rapports entre
Hadrien et le christianisme, c'est le rescrit
(évoqué ci-dessus), par lequel il
signifie son désir de ne poursuivre que
les chrétiens criminels, sans donner suite
aux dénonciations malveillantes. Marguerite
Yourcenar a donc parfaitement raison de faire
écrire à son personnage qu'il a
"eu pour principe de maintenir envers
cette secte [chrétienne] la ligne
de conduite strictement équitable qui avait
été celle de Trajan dans ses meilleurs
jours." En revanche, nous ignorons absolument
tout de l'opinion réelle d'Hadrien sur
la mort du Jésus.
Toutefois, personnellement, je trouve que la mise
en cause de l'intolérance juive
par l'Hadrien de ma (presque) compatriote est
historiquement assez peu fondée. En réalité,
Jésus fut condamné mourir sur la
croix - supplice typiquement romain - par Ponce
Pilate, magistrat romain. Alors, vous pensez bien
que si Hadrien avait réellement "eu
la curiosité de faire rassembler (…)
des renseignements sur la vie du jeune prophète
nommé Jésus", sa chancellerie
lui aurait aussitôt fourni les es pièces
officielles et authentiques du procès de
Ponce Pilate, qui justifiaient la condamnation
à la peine capitale dudit Jésus.
Quant à la stigmatisation de la responsabilité
juive, elle est strictement d'origine chrétienne
(et, à mon avis, postérieure à
la révolte juive de 135, donc au règne
d'Hadrien). Afin d'amadouer les autorités
romaines, fort suspicieuses à l'égard
d'un culte glorifiant un criminel exécuté
selon les lois romaines, les textes évangéliques
furent adaptés afin de faire "faire
porter le chapeau" aux Juifs : si Jésus
avait été crucifié, c'était
par erreur, parce que le préfet romain,
Ponce Pilate, qui était somme toutes un
fort brave homme, pas cruel pour un sesterce,
avait été manipulé par des
juifs perfides, etc…
[Sur la mort de Jésus : Clic
!, Clic
! et Clic
! - Et sur Jésus (en général)
: Clic
!] |
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Pour les premiers chrétiens,
vous avez vu juste ! La majorité d'entre eux
étaient issus des classes les plus
humbles de la société : esclaves,
petits artisans, prolétaires, femmes exaltées
ou incultes…
Voici d'ailleurs comment le philosophe Celse qui,
une quarantaine d'années après le règne
d'Hadrien, écrivit un virulent traité
contre les Chrétiens, décrit les méthodes
de recrutement de la secte :
“Voici
de leurs maximes : « Loin d'ici, tout
homme qui possède quelque culture, quelque
sagesse ou quelque jugement ; ce sont de mauvaises
recommandations à nos yeux ; mais quelqu'un
est-il ignorant, borné. inculte et simple
d’esprit, qu'il vienne à nous hardiment
! » En reconnaissant que de tels hommes
sont dignes de leur dieu, ils montrent bien
qu'ils ne veulent et ne savent gagner que les
niais, les âmes viles et imbéciles,
des esclaves, de pauvres femmes et des enfants.
Quel mal y a-t-il donc à avoir l'esprit
cultivé, à aimer les belles connaissances,
à être sage et à passer
pour tel ? Est-ce là un obstacle à
la connaissance de Dieu ? Ne sont-ce pas plutôt
autant d'adjuvants pour atteindre à la
vérité ?
Que font les coureurs de foire, les bateleurs
? S'adressent-ils aux hommes sensés pour
débiter leurs boniments ? Non. Mais aperçoivent-ils
quelque part un groupe d'enfants, de portefaix
ou de gens grossiers, c'est là qu'ils
plantent leurs tréteaux, étalent
leur industrie et se font admirer. Il en est
de même au sein des familles. On y voit
des cardeurs de laine, des cordonniers. des
foulons, des gens de la dernière ignorance
et dénués de toute éducation.
qui, en présence de leurs maîtres.
hommes d'expérience et de jugement ont
bien garde d'ouvrir la bouche.
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Mais
surprennent-ils en particulier les enfants
de la maison, ou des femmes qui n'ont
pas plus de raison qu'eux-mêmes,
ils se mettent à leur débiter
des merveilles. C'est eux seuls qu'il
faut croire ! le père. les précepteurs
sont des fous qui ignorent le vrai bien
et sont incapables de l'enseigner. Eux
seuils savent comment il faut vivre !
les enfants se trouveront bien de les
suivre, et. par eux, le bonheur visitera
toute la famille. Si, cependant qu'ils
pérorent, survient quelque personne
sérieuse, un des précepteurs
ou le père lui-même, les
plus timides se taisent ; les effrontés
ne laissent pas d'exciter les enfants
à secouer le joug, insinuant en
sourdine qu'ils ne veulent rien leur apprendre
devant leur père ou leur précepteur
pour ne pas s'exposer à la brutalité
de ces gens corrompus qui les feraient
châtier. Que ceux qui tiennent à
savoir la vérité plantent
là père et précepteur,
et viennent avec les femmes et la marmaille
dans le gynécée, ou dans
l'échoppe du cordonnier, ou dans
la boutique du foulon, afin d'y apprendre
la vie parfaite.
Voilà comment ils s'y
prennent pour gagner des adeptes. Je n'exagère
pas, et, dans mes accusations, je n'outrepasse
en rien la vérité. En voulez-vous
la preuve ? Dans les autres mystères,
dans les rites d'initiation, on entend
proclamer solennellement : « Qu'approchent
ceux-là seuls qui ont les mains
pures et la langue prudente ». Ou
encore : « Venez, vous qui êtes
indemnes de tout crime, vous dont la conscience
n'est oppressée d'aucun remords,
vous qui avez bien et justement vécu
». C'est ainsi que s'expriment ceux
qui convoquent aux cérémonies
lustrales. Écoutons maintenant
quelle engeance les chrétiens invitent
à leurs mystères : «
Quiconque est un pécheur, quiconque
est sans intelligence, quiconque est faible
d'esprit, en un mot, quiconque est misérable,
qu'il approche, le Royaume (le Dieu lui
appartient. » Or, en disant un pécheur,
que faut-il entendre sinon l'homme injuste,
le brigand. celui qui fracture les portes.
l'empoisonneur. le sacrilège. le
violateur de tombeaux? Quels autres qu'eux
songeraient à prendre un chef de
voleurs pour recruter leur troupe?”
(CELSE, Contre les Chrétiens,
trad. Louis Rougier, Éditions Phébus,
1999). |
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La modestie de ce recrutement, et ces méthodes
contestables - que nous pourrions assimiler à
celles pratiquées aujourd'hui par les sectes
- expliquent en partie le dédain, voire le
mépris, qu'éprouvaient les nobles romains
pour cette religion d'esclaves et de femmelettes.
L'Hadrien de Marguerite Yourcenar, lui, se montre
sensible à l'aspect "caritatif" des
communautés chrétiennes, mais plus réticent
quant à l'intolérance potentielle du
monothéisme chrétien… Pourquoi
pas ?
Hadrien croyait-il à la supériorité
de la religion traditionnelle face aux christianisme
?
Le texte de Marguerite Yourcenar n'est pas explicite
à cet égard puisque ce n'est pas l'empereur,
mais Chabrias qui se charge de l'éloge des
cultes païens : "(…) nos vieilles
religions (…) n'imposent à l'homme
le joug d'aucun dogme, se prêtent à des
interprétations aussi variées que la
nature elle-même, et laissent les cœurs
austères s'inventer s'ils le veulent une morale
plus haute, sans astreindre les masses à des
préceptes trop stricts pour ne pas engendrer
aussitôt la contrainte et l'hypocrisie."
Bref, la religion traditionnelle est plus souple que
le christianisme : étant dépourvue de
tout dogme, on peut la transformer à sa guise
pour s'en servir selon ses besoins et ses compétences.
Par exemple, certains prennent les fables mythologiques
au pied de la lettre tandis que d'autres les interprètent
allégoriquement afin d'en retirer des préceptes
philosophiques élevés.
Ce bref éloge de la religion traditionnelle
que Marguerite Yourcenar place sous la plume d'Hadrien
m'en a rappelé un autre, qui se trouve, lui,
dans le presque aussi succulent Neropolis, un
roman des temps néroniens dû à
la plume alerte (et volontiers acerbe) d'Hubert Monteilhet.
Quoique le patricien que met en scène l'auteur
ne dise pas tout à fait la même chose
que l'Hadrien de la grande Marguerite (mais il y a
quand même des rapprochements possibles), je
vous livre ce texte, rien que pour le fun
:
| “La première
vertu de notre religion nationale - qu'elle partage
d'ailleurs avec celle des Grecs - est que c'est
une religion sans prêtres. Je veux dire
que, dans certains pays barbares, dont l'Égypte
des pharaons fut le meilleur exemple entre quelques
autres, une caste fermée, doctrinaire et
autoritaire, se mêlant de tout et de rien,
possessive et indiscrète, mystérieuse
et abusive, a mis l'État en tutelle. Alors
que chez nous, au service d'un panthéon
élastique et flou, il n'y a que des fonctionnaires,
dont le seul rôle est de veiller, par le
respect de certaines règles, à maintenir
la concorde entre la terre romaine et les cieux
qui la recouvrent. Nos prêtres, qu'ils soient
élus ou cooptés, provisoires ou
permanents, ont une activité, des responsabilités,
qui ne sont jamais que conventionnelles. À
Rome, chacun peut être prêtre un jour,
comme il pourrait être procurateur ou consul.
Bien mieux, le cumul est des plus courants. L'État
donc respire en liberté : tout le monde
étant prêtre potentiellement, le
prêtre est nulle part et partout. Il se
dissout dans le peuple et se confond avec le bon
génie de la nation. |
La deuxième
vertu de notre religion est que ce prêtre
fonctionnaire est parfaitement irresponsable.
Quand il offre des sacrifices pour capter
la faveur des dieux, on ne saurait lui demander
plus que de veiller à la stricte
observance des rites traditionnels. Si le
sacrifice n'est pas agréé
dans ces conditions, il va de soi que le
prêtre n'y est pour rien. Et quand
il prend les augures dans les formes pour
savoir si les dieux sont propices à
une entreprise quelconque, il est encore
irresponsable des erreurs d'interprétation
qu'il serait amené à commettre
en matière si délicate. «
Errare humanum est », et notre prêtre
n'est qu'un homme comme les autres. On a
saqué des généraux
qui, investis de la délégation
spéciale à cet effet, avaient
refusé de consulter les poulets sacrés
à la veille d'une bataille. On a
saqué des généraux
qui avaient livré bataille en négligeant
l'évidente inappétence des
poulets. Mais lorsque le général
se fait écraser après que
les poulets ont voracé tout leur
soûl, on se borne à dire tristement
: le général X, en matière
de poulets, n'est pas chanceux. Un tel système
ne présente que des avantages. Les
plus sceptiques sont toujours ravis d'apprendre
que les dieux paraissent favorables à
leur action et leur courage en reçoit
un coup de fouet. Mais si les résultats
sont désastreux, quelle importance
? L'erreur du prêtre n'est-elle pas
celle de tous et de chacun ? Qui pourrait
se flatter d'avoir mieux fait à sa
place ? Dans le désastre même,
tout est en ordre, car la plus belle qualité
de notre religion est d'être humaine.
Sa troisième vertu la place encore
au-dessus de celle des Grecs. Le Grec s'imagine
que les dieux ont une puissance suffisante
pour lui imposer leur volonté. Passe-moi
l'expression, nous sommes entre hommes:
je dirai que le Grec se fait enculer par
ses dieux toute la journée. Alors
que Rome a été bâtie
par la volonté de quelques-uns et
de tous qui savaient par expérience
que la volonté de l'homme est sans
limites, parce que sans limites les obligations
et les libertés qu'il s'invente.
La mauvaise volonté des dieux n'est
pas une limitation pour nous. Il nous suffit
d'attendre pour agir une éclaircie
bienveillante dans les nuages de leur courroux,
et nous sommes patients. Ainsi, avons-nous
toujours le mot de la fin.”
(Hubert MONTEILHET, Neropolis,
Éditions Julliard, 1984). |
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| 26
Décembre 2005 |
| Raoul
a écrit : |
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J'attire
votre attention sur une nouvelle
biographie de Néron (une
de plus), qui me paraît excellente.
Elle a paru aux
États-Unis et est écrite
par M. Edward CHAMPLIN,
Professeur à l'Université
de Princeton et s'intitule - de manière
sobre - Nero.
L'auteur met en
valeur de manière remarquable (pp.
139-144) l'influence du modèle
augustéen sur Néron : au
fond, le dernier des Julio-Claudiens,
il l'établit, s'inspirait d'Auguste,
et tentait de revivifier sa vision du
principat (cf. l'ouvrage de G. Charles-PICARD).
Henry de Montherlant
se disait audacieux de tracer un parallèle
entre Jules César et Néron.
Il aurait été justifié
de lier Néron et Auguste, par-delà
le quinquennium aureum d'Aurelius
Victor. |
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