->emp - chrono
courrier site emp

Novembre 2005 (page 2/2)

Sommaire du mois de Novembre : Clic !

 
13 Novembre 2005
Gricca a écrit :
 

Eugenius et Anthémius des empereurs païens déclarés ?

L’ouvrage de Benjamin Gras (mail du 1er octobre 2005) a ouvert ma curiosité et je vais m’empresser de le commander auprès de mon libraire habituel. Néanmoins un point me dérange lorsqu’il affirme qu’Eugenius (392-394) et Anthémius (467-472) furent des païens déclarés. En effet, ces deux empereurs étaient des chrétiens, mais bien sûr pas dans le sens orthodoxe des papes qui, eux, voient des « païens » dans toute personne ayant des comportements éloignés de la norme chrétienne orthodoxe, plus que des adhérents aux cultes traditionnels. Ainsi le pape Gélase (492-496) accuse le sénateur Andromaque, un chrétien attentif à la discipline ecclésiastique, de crypto-paganisme parce qu’il est à la tête du parti favorable au maintien des rites païens liés à la fête des Lupercales.

Les non-chrétiens étaient appelés à l’origine les « gentils » et ce n’est qu’à partir du milieu du IVe siècle qu’apparaît le terme de « païen » qui servit aux auteurs chrétiens à regrouper sous ce concept théologique et juridique une réalité fuyante de croyances et de manifestations pour mieux la dénoncer.
Parmi les « païens », il y avait les non-baptisés, mais aussi ces chrétiens attachés aux valeurs traditionnelles et vénérables de la culture antique et que le clergé ne pouvait classer parmi les hérétiques car ce qu’ils dénonçaient en eux ne portait pas sur leur foi mais sur leur attachement à la tradition romaine.
Ce n’est que lorsque l’Eglise en arriva à considérer le paganisme comme une troisième religion à côté des juifs et des chrétiens (qui comprend les hérétiques), que des empereurs pourtant chrétiens comme Eugène et Anthémius, imbus de culture antique, purent passer, en raison de leur politique favorable, disons « aux valeurs antiques » et libérale au point de vue religieux, pour des païens chez certains auteurs chrétiens imbus, eux, des Saintes Ecritures. Ils n’acceptaient pas que des chrétiens préfèrent Virgile ou Cicéron à la Bible et s'entourent de païens non baptisés.

Avec les réformes de Dioclétien (284-305) et Constantin (306-337), la monarchie s’est centralisée, c’est la fin de la cité antique et le passage de la religion civique à la religion communautaire. De 312 à 392, le christianisme jusqu’alors religion illicite devient permise, puis officielle, pour enfin être la seule religion légale de l’empire. Elle était maintenant identique à la vérité, en opposition avec toute la tradition qui distinguait entre religion et vérité. Si les chrétiens ne comprenaient pas l’idée de religion civique, les païens en retour ne comprenaient pas celle de vérité religieuse (voir la question posée par Pilate à Jésus « qu’est ce que la vérité ? », il n’en attend d’ailleurs aucune réponse). Et pourtant, le passage de la sagesse païenne à la spiritualité chrétienne était possible et facile (la conversion philosophique est une démarche vers un progrès intellectuel alors que la conversion chrétienne l’est vers un progrès moral). Nombreux furent ceux qui le franchirent dès le IVe siècle.
Déjà on voit un païen natif peut-être de Syracuse, Julius Firmicus Maternus, auteur d’un traité d’astrologie, se convertir et demander explicitement, dès 346, dans un pamphlet sur « l’erreur des religions païennes » adressé aux empereurs Constance II et Constant, d’éliminer le paganisme. Par contre, le rhéteur africain Marius Victorinus craint de faire connaître publiquement sa conversion au christianisme de peur de s’aliéner les parents païens de ses élèves à Rome.
Aucune loi impériale jusqu’à l’édit de Justinien en 529 ne vient forcer les païens à se convertir. En 408, Honorius prend une loi pour interdire aux païens les hautes fonctions, mais il l’annule devant l’opposition du général Generidus. C’est en 416 finalement qu’une loi (C.Th.16.10.21) interdit aux païens le service impérial. Mais, à cette date, la plus grande majorité de l’aristocratie sénatoriale s’était convertie, et elle ne fut guère appliquée puisqu’il y eut encore des païens dans l’entourage des empereurs, en particulier d’Anthemius. Une loi en 423 est même prise pour protéger les païens du zèle excessif de certains chrétiens (C.Th. 16.10.24).

Car la politique d’alors n’est pas un clivage entre chrétiens et païens mais plutôt entre novateurs et traditionalistes. La religion n’est qu’un étendard parmi d’autres pour cristalliser une opposition.
On voit le très chrétien nicéen empereur Théodose ne pas hésiter à faire exécuter son très nicéen rival Maxime en 388 pour avoir renversé le chrétien arien Valentinien II dont il épousa la sœur Galla et qu’il rétablit sur l’Occident sous la tutelle d’un barbare franc païen Arbogast.

Après l’assassinat de Valentinien II le 15 mai 392, Arbogast est prêt à accepter comme empereur le fils aîné de Théodose, Arcadius. Et c’est devant le refus et les menaces de Théodose qu’Arbogast décide de proclamer empereur un de ses proches, le rhéteur clarissime Eugène, en août 392. Entre les deux empereurs commence une rivalité politico-religieuse (l’opposition sénatoriale romaine à la monarchie novatrice de Théodose). Théodose demeure intransigeant et décide, entre autres, en novembre 392, de durcir la loi du 24 février 391 qui interdisait les sacrifices publics, en l’étendant à la sphère privé. Eugène réagit en rétablissant l’autel de la Victoire au Sénat et la liberté des cultes. Cela n’en fait pas pour autant un païen. Il ne s’agit pas d’un retour à la vieille religion romaine, malgré le zèle mis par le sénateur païen Nicomaque Flavien, qui apparaît bien isolé. A tel point qu’après la défaite d’Eugène, en septembre 394, il se suicide, alors que les autres sénateurs, y compris son fils, finiront par être pardonnés et à revenir chez eux.

eugenius
   

Durant toute la première moitié du Ve siècle, l’empire, aussi bien en Occident qu’en Orient, fut gouverné par des empereurs faibles ou enfants soumis à la pression de femmes (mère, sœur, épouse) et de courtisans (laïcs ou religieux) plus ou moins dévots à l’Eglise. Dans la deuxième moitié du Ve siècle, à un moment où l’empire romain disparaît en Occident sous le coup de barbares ariens, et qu’en Orient les chrétiens se déchirent en querelles religieuses, on constate qu’une élite païenne et chrétienne prône un retour aux valeurs d’antan et aux attitudes traditionnelles. On assiste aussi à un renouveau de la philosophie néoplatonicienne impulsé par le grand maître de l’école d’Athènes Proclus (411-485). Les empereurs retrouvent une conception plus traditionnelle du pouvoir où l’Eglise est exclue. Elle semble en effet avoir perdu beaucoup d’influence dans la vie politique d’alors, les évêques ne sont plus appelés que comme diplomates dans des cas difficiles en relation avec les barbares souvent chrétiens ariens, les seuls à respecter les « hommes de Dieu ». C’est l’époque du règne d’Anthemius (467-472) sur lequel j’envisage d’apporter quelque lumière, car ici il ne s'agit que d'une réflexion et non d'une recherche.

GRICCA

 

anthemius

NOTE DU WEBMASTER

Si la religion de ces deux empereurs vous intéresse, voyez aussi ces deux anciens courriers :

  • L'usurpateur Eugène était-il chrétien ? : Clic !
  • Anthemius était-il païen ? : Clic !

Et à propos de l'interdiction des Lupercales par le page Gélase Ier; voyez aussi ici : Clic !

 
 
 
14 Novembre 2005
André a écrit :
 

Cherchant des détails sur le statut d'empereur de César, je suis tombé sur votre site, au style Ô combien rafraîchissant. Mais le film où Michel Serrault incarne César est Deux heures moins le quart… (et non Une heure…)

Ne prenez pas cela comme venant de quelqu'un qui cherche la petite bête, mais de la part de celui qui, sans doute comme vous, se dit qu'on peut toujours améliorer les choses.

 
 
 
RÉPONSE :
 

Merci d'avoir remis les pendules à l'heure (c'est bien le cas de le dire) à propos du film de Jean Yanne.
Deux heures moins le quart
, évidemment ! Où donc avais-je la tête ? Quelque part sous l'affriolant péplum vaporeux de la fort séduisante (quoique comédienne assez approximative) Mimi Cléopâtre Coutelier ?… à moins que, tel le Jules César de cet immortel chef d'œuvre (?), mon esprit n'ait été obnubilé par le douillet petit bedon de Coluche !… 

Quoi qu'il en soit, grâce vous, cette erreur a été corrigée : tel Jésus avec les pièces de monnaie de César, j'ai rendu à ce film le titre qui lui était dû.

 
 
 
22 Novembre 2005
François a écrit :
 

(…) L'Histoire Romaine a toujours été une de mes passions (j'ai 56 ans). Récemment, j'ai regardé sur une chaîne télé numérique (je ne sais plus si c'était Planète ou Histoire) un "documentaire", censé éduquer les béotiens sur ce sujet. Je n'ai pas été déçu… Je m'y attendais, d'ailleurs.
Le docu en question faisait partie d'une série consacrée aux tyrans les plus sanguinaires de l'Histoire et était évidemment consacré à … Néron. Tout y est passé, l'histrion sanguinaire style Quo Vadis, Néron qui fout le feu à Rome, etc… Le tout étayé d'explications de "spécialistes" made in USA, manifestement issus de la mouvance évangélique chère à George W. Bush.
Je connais pourtant un nombre important de vrais "spécialistes", mais aucun, et surtout aucune (j'y viendrai) de ces prêcheurs enseignant dans des lycées américains.

Le pompon est à attribuer à une femme, style "bigote endurcie", présentée comme une spécialiste de Néron. J'ai appris grâce à ce puits de science que le père de Néron se nommait … Ignotus, et que c'était un grand sadique qui passait son temps à écraser des petits enfants sous les roues de son char (!). Apparemment, cette "spécialiste" ne connaît ni le latin, ni la généalogie. Ignotus (qu'on ignore), c'est ce que l'on met dans les "cases" d'un arbre généalogique quand on sait qu'un personnage a existé, mais qu'on ne connaît ni son nom, ni ce qu'il a fait (pour une femme, c'est Ignota). Néron a bien un cousin Ignotus, mais son papa est toujours Gn Domitius Ahenobarbus, qui c'est vrai n'était pas un modèle de vertu.

neron

Mais enfin, je trouve quand même un peu fort que l'on ose diffuser de telles c… Et après on viendra déplorer le manque de culture du citoyen lambda !…

 
 
 
RÉPONSE :
 

Je n'ai pas vu le documentaire dont vous parlez, mais, effectivement, le pauvre Néron ne pouvait que sortir ratiboisé d'une telle confrontation avec de pseudo historiens intégristes américains.

Il n'a décidément pas de chance, ce pauvre malheureux empereur ! Après avoir été, durant les siècles des siècles, voué aux gémonies par des générations d'écrivains, d'abord païens hostiles à sa politique, puis chrétiens le considérant comme l'Antéchrist, à peine une tendance à sa réhabilitation s'était-elle amorcée sous la houlette d'historiens moins partiaux que le retour en force du fait religieux (pour ne pas dire du fanatisme) vient déjà la compromettre.

D'ailleurs pourquoi Néron échapperait-il a une révision traditionaliste de l'Histoire, dès lors qu'à l'instar de leurs collègues d'il y a quelques siècles (vous savez, ces doctes érudits qui censurèrent Copernic ou condamnèrent Giordano Bruno et Galilée), de prétendus savants, juchés leur Bible pour contempler dédaigneusement deux bons siècles de progrès astronomiques, cosmologiques et anthropologiques, prouvent tout ce qu'il y a de plus scientifiquement l'origine divine du monde et la place privilégiée de l'homme dans ce grand dessein créationniste ? Ou encore que des soi-disant archéologues retrouvent des traces tout aussi indubitables de l'esclavage des Hébreux en Égypte ou de l'équipée de Moïse dans le Sinaï
Bientôt, on nous présentera sans doute les empreintes (calcinées) des pas de Yahvé sur le Djebel Mousa comme, jadis, certains illuminés ont cru retrouver les traces de l'arche de Noé sur e Mont Ararat !

En vérité, je vous le dis, nous sommes mal barrés…

 
 
 
26 Novembre 2005
Jdecl a écrit :
 

M'intéressant de près au pouvoir politique et aux intrigants du début du V siècle, je cherche à déterminer quels furent les cercles idéologiques, politiques, économiques, religieux ou autre, que tout bon futur intrigant se devait de fréquenter avant de se lancer dans une houleuse carrière politique à Ravenne au temps d'Alaric.

Cependant, à part Ambroise de Milan (qui cumulait tout à son époque : lutte vs les hérésies, lutte vs le paganisme, barbarophobie à l'égard des germains dans l'administration et dans l'armée, hiérarchie entre le temporel et le divin… un vrai programme politique), je ne vois pas quelle personnalité ou quel “think-tank” était à fréquenter en Occident à la fin du IV siècle.

À votre connaissance, quelles autres personnalités ou autre cercle de pouvoir pouvaient être côtoyés ? Les théologiens étaient-ils incontournables ? En Orient, le cas de Végèce montre que des personnalités militaires peuvent avoir une influence sur la politique, même si son De re militari ne sera pas exploité par Théodose.

 
 
 
RÉPONSE :
 

Bon, en ce qui me concerne - mais ma connaissance du Bas-Empire romain n'égale certainement pas la vôtre - je ne sais pas si le think tank que le bon Ambroise de Milan aurait constitué autour de son auguste et vénérée personne se distinguait fondamentalement de l'entourage d'autres éminents prélats de cette époque. En Orient, Jean Chrysostome ainsi que son intime ennemi, le Patriarche d'Alexandrie Théophile, et, plus tard, dans la sphère occidentale, saint Augustin, à Hippone, devinrent eux aussi les centres de cénacles peuplés de beaux esprits tout dévoués aux causes qu'ils défendaient. Mais évidemment - et ce fut aussi le cas de saint Jean Bouche d'Or qui, pour son malheur, fut bombardé patriarche de Constantinople - Ambroise étant l'évêque de l'une des résidences impériales, les actes politiques qu'il eut à poser nous sont mieux connus que ceux d'autres prélats, plus obscurs, de cités moins prestigieuses.
Plus on est près du soleil, mieux on est éclairé !

Toutefois, think tank ambrosien ou non, il me semble que "classiquement", on oppose le lobby, chrétien de l'évêque de Milan à celui de l'aristocratie païenne de Rome, rassemblé autour de Symmaque, le préfet de la Ville.
On connaît la polémique qui opposa Symmaque et Ambroise à propos du maintien de l'Autel de la Victoire du Sénat de Rome. On peut supposer que Macrobe, l'auteur des Saturnales, fréquenta ces milieux opposés à la christianisation de l'État romain. Et beaucoup de critiques estiment aujourd'hui que l'Histoire Auguste, ce célèbre recueil apocryphe de biographies impériales, non dénué d'une subtile ironie anti-chrétienne serait, issu de personnes fort proches de ce "parti païen" qui gravitait autour de Symmaque.

Mais ce propagandisme païen, que l'on suppose assez actif, est-il suffisant pour faire du préfet du Rome le pendant païen de l'évêque de Milan ?

Vous parlez des personnes incontournables qu'un intrigant se devait de côtoyer pour effectuer une belle carrière politique. A première vue, il pourrait sembler évident qu'à cette époque où le paganisme était de moins en moins toléré, un coup de piston de l'évêque de Milan devait être bien plus efficace qu'une lettre de recommandation du sénateur païen de Rome !…
Et pourtant ! Voyez l'exemple de saint Augustin.

Suite à votre courriel, je me suis un peu replongé dans ses Confessions (ça faisait bien vingt ans que je ne m'y étais plus ennuyé), et j'y ai lu que ce fut grâce aux conseils et à l'influence de Symmaque que ce brillant, mais modeste professeur africain, à peine débarqué à Rome, avait pu obtenir la chaire de rhétorique à l'école officielle de Milan.

On connaît la suite : Augustin, qui avait déjà rompu avec le manichéisme, écoute les discours de saint Amboise, se convertit au christianisme puis retourne en Afrique où il devient évêque d'Hippone… Là n'est pas la question. Ce qui nous importe ici, c'est de constater qu'à un moment crucial de sa vie, Augustin, en pleine crise de Foi et fort indécis quant à son avenir professionnel (il hésitait entre cursus professoral et cursus honorum) bénéficia d'un coup de pouce de Symmaque, que cette aide fut efficace et qu'elle fut (mais c'est une autre histoire) résolument déterminante pour la vocation chrétienne du futur grand saint… et ce sans doute au plus grand dam du pape des païens de Rome.

Car si le piston du préfet de Rome n'avait pas fonctionné, Augustin serait peut-être resté à Rome sous son aile protectrice. Il y aurait fréquenté de brillants esprits, qui l'auraient persuadé de revenir à la religion son païen de père. On peut alors imaginer qu'il aurait écrit de savants traités de mythologie, teintés de philosophie néo-platonicienne, ou de virulentes réfutations de la religion chrétienne (bref, des tas d'œuvres qui seraient aujourd'hui toutes à jamais perdues ou gravement mutilées)…Et si, selon cette uchronie, l'Église catholique aurait perdu l'un de ses plus grands saints et l'un des Pères de l'Église le plus influent, elle n'aurait, en contrepartie, jamais eu à souffrir des schismes luthériens et calvinistes, ni de l'hérésie janséniste, dont furent en bonne part responsables les divagations théologiques dudit Augustin.

st augustin
 
 
 
27 Novembre 2005
Jean-Philippe a écrit :
 
Pertinax fut-il pater patriae ?
Mes sources sont contradictoires.
 
 
 
RÉPONSE :
 

L'Histoire Auguste, ce recueil tardif (fin du IVe siècle) de biographies impériales, rapporte bien que Pertinax aurait reçu le titre de Pater Patriæ (Père de la Patrie) dès son intronisation par le Sénat :
"Le jour même où il (Pertinax) fut proclamé Auguste, sa femme Flavia Titiana fut proclamé Augusta, à l'heure précise où s'acquittait de ses vœux au Capitole. De tous les empereurs, il fut le premier qui, le jour de même de sa proclamation comme Auguste, ait reçu également le titre de Père de la Patrie ainsi que le commandement [imperium] proconsulaire et le droit de présenter quatre propositions [au Sénat]. Pertinax y vit un heureux présage" (Histoire Auguste, Vie de Pertinax, V, 4-6 - trad. André Chastagnol, Édition Robert Laffont, coll. Bouquins).

L'attitude supposée de Pertinax pose question. En effet, par modestie (ou plutôt par ostentation de modestie), tout bon empereur se devait de patienter un peu - juste le temps de faire ses preuves - avant d'accepter le titre de Père de la Patrie. Or ce texte nous le montre au contraire tout joyeux de le recevoir d'emblée.

Ce comportement immodeste semble également interpeller l'éditeur du texte que je viens de citer puisqu'il prend la peine d'indiquer, en note : "Ce titre (donc Père de la Patrie) était reçu par l'empereur plus ou moins longtemps après sa proclamation (cf. Hadrien, VI, 4 [qui refusa par deux fois ce titre offert trop précocement, parce qu'Auguste lui-même ne l'avait reçu que tardivement]) ; le cas de Pertinax est donc en effet tout à fait original." (A. Chastagnol, op. cit.).

pertinax

L'historien Hérodien, contemporain de ces événements, se borne quant à lui à noter qu'après avoir prononcé un beau discours d'investiture devant des Sénateurs charmés, "Pertinax obtint d'eux (c'est-à-dire de ces Sénateurs) toutes sortes de marques d'honneur et de déférence."
Mais le traducteur de l'édition que j'utilise précise, dans l'appareil critique, qu'"Après les acclamations qui accueillirent ses propos, Pertinax reçut les appellations honorifiques d'imperator, Caesar et Augustus, l'imperium proconsulaire, le titre de Père de la Patrie (il fut le premier à le prendre en arrivant à l'Empire) et le droit de faire quatre propositions à chaque réunion du Sénat." (Denis Roques, Histoire des Empereurs romains d'Hérodien, Les Belles Lettres, 1990).

Bref, à première vue, l'acceptation d'emblée du titre de Père de la Patrie par le brave Pertinax semble généralement validée par les commentateurs modernes… même si le manque de modestie attribué à ce prince pourtant réputé excellent paraît en étonner plus d'un.