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Juin 2005 (page 2/3)
Sommaire du mois de Juin : Clic
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| 19 Juin 2005 |
| Christian
a écrit : |
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Je
m'intéresse plus particulièrement à
l'Antiquité tardive, et j'ai une question concernant
Théodose I.
Pourriez-vous m'indiquer quelles
sont les sources apportant une description
du massacre de Thessalonique ?
Je vous remercie d'avance de votre éventuelle
réponse.
Par ailleurs je souhaite vous
faire part d'une remarque concernant
l'interprétation que vous donnez sur les suites
du massacre de Thessalonique (voir ici : Clic
!).
Votre analyse semble donner
a Ambroise un rôle somme toute assez positif,
puisqu'il condamne un acte exécrable. Toutefois,
il m'est difficile de croire qu'un empereur de la
trempe de Théodose, ait obéi comme cela,
sans motivation politique. Au contraire il me semble
qu'Ambroise a sauté sur une occasion inespérée
: déjà profondément impliqué
dans la promotion du christianisme, Théodose
ne pouvait pas faire l'économie du soutien
de ses représentants. En effet, comment l'empereur
aurait-il gouverné un empire profondément
marqué par un débat théologique
omniprésent à tous les niveaux de la
société, s'il avait par exemple changé
d'obédience ?
Non, je n'y crois pas.
Théodose s'est soumis à Ambroise car
il n'avait pas le choix. Et, en échange d'un
soutien sans faute de l'Église envers l'empereur,
ce dernier fut prié d'être plus efficace
dans son combat du paganisme et des hérésies.
Je ne doute par contre pas du fait que Théodose
ait trouvé un réel intérêt
politique à se plier à cette exigence
qui allait dans le sens de ses propres objectifs,
et y ait montré un zèle extrême. |
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| RÉPONSE
: |
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| Pour vous parler franchement,
je n'ai pas consulté les sources antiques relatives
au massacre de Thessalonique,
ordonné par Théodose
afin de punir les habitants de cette ville, coupables
d'avoir écharpé leur gouverneur, un
ruffian qui n'aimait ni le noble sport équestre,
ni les viriles amours du plus célèbre
cocher de la cité. Il faut dire que ces textes
sont difficilement accessibles : les Histoires
ecclésiastiques de RUFIN (XI, 18), de
SOZOMÈNE (VII, 25) et de THÉODORET (V,
17), ainsi que la Vita Ambrosii (24, 1) de
PAULIN DE MILAN, cela ne se trouve pas sous le pas
d'un âne ! (1)
Évidemment, je ne puis que tomber d'accord
avec vous quand vous évoquez la dimension politique
de la contrition de Théodose. Tous les actes
posés par un empereur romain n'étaient-ils
pas éminemment "politiques" ?
Il est certain que s'il avait pu trouver une autre
façon d'expier le massacre de Thessalonique,
Théodose ne serait pas humilié publiquement
aux pieds de saint Amboise. Il avait d'ailleurs tenté
d'esquiver la pénitence exigée par l'évêque
de Milan en faisant peur au "parti chrétien"
: vers le mois d'août 390, il nomma préfet
du prétoire d'Italie le plus flamboyant païen
de Rome, Nicomaque Flavien. Comme pour signifier à
Ambroise : "Fais gaffe, le cureton ! Si tu
pousses le bouchon un peu trop loin, je pourrais tout
aussi bien changer d'alliance !".
Théodose
devait être d'autant plus lassé des cours
de morale de l'évêque de Milan que ce
n'était pas la première que celui-ci
endossait le rôle de "bonne conscience
de la chrétienté". Deux ans plus
tôt (en 388), le prélat avait déjà
mis des grands pieds dans la soupière impériale
à propos de la sombre affaire de la synagogue
de Callinicon, en Mésopotamie.
Que s'était-il donc passé là-bas
?
Aux yeux d'Ambroise, rien que broutille, calembredaine,
vaste rigolade, roupille de sansonnet ! Des moines
fanatiques avaient incité la foule chrétienne
à incendier la synagogue du lieu. L'histoire
ne précise pas s'il y avait encore des juifs
dedans (aux yeux d'Ambroise ce n'eût sans doute
été qu'un détail de
cette pénible histoire), mais quoi
qu'il en soit, d'autres Juifs avaient eu l'audace
de se plaindre de ces mauvais procédés
auprès de l'empereur, et celui-ci avait ordonné
à l'évêque du diocèse dont
dépendait Callinicon d'avoir à rebâtit
à ses frais le lieu de culte démoli
par ses ouailles.
Que Théodose avait-il donc osé faire
là ?
Apprenant cette horreur, Ambroise bondit en chaire,
et plus rouge d'indignation qu'un homard Thermidor,
dénonça l'ingratitude de l'empereur
"envers le Dieu qui l'avait si bien protégé
jusque-là" et le menaça d'excommunication.
Théodose céda au chantage : les émeutiers
chrétiens furent amnistiés, et la synagogue
resta en ruine.
Conclusion d'Ambroise, à qui l'empereur s'était
plaint de l'avoir publiquement pris à partie
: "Je n'ai parlé que dans ton intérêt
: dans les affaires financières, il est normal
que tu consultes les autorités séculières,
mais en matière religieuse, ce sont les prêtres
que tu dois consulter !".
Malgré cette
belle leçon de gouvernance ad majorem
dei gloriam, on peut supposer que l'empereur
n'avait que très modérément
apprécié la nouvelle ingérence
d'Amboise dans ses affaires à propos
de la tuerie de Thessalonique. Mais que voulez-vous
? quand on a cédé une seule fois
à maître chanteur, on se retrouve
le plus souvent mains et pieds liés devant
lui ! En outre, comme vous le soulignez justement,
Théodose
avait sans doute plus besoin des autorités
chrétiennes que celles-ci n'avaient besoin
de l'empereur, et celui-ci capitula dans cette
affaire ainsi qu'il l'avait fait déjà
deux ans plus tôt.
Cependant, et bien que les préoccupations
"politiques" n'en furent sans doute
absentes, il ne faut pas douter de la sincérité
de la contrition de Théodose. L'homme
était un fanatique, très convaincu
de la réalité des feux de l'Enfer,
et très soucieux de gagner son salut
par le seul moyen qu'il connût : un suivant
aveuglément les préceptes des
prêtres !
"Théodose est exactement du
même âge que saint Jérôme
et son amie Paula ; sa pensée est le
produit de mêmes forces ; il a sans nul
doute été prédisposé
au fanatisme déjà par ce milieu
galicien où Priscillien trouva tant de
partisans. Les lois que promulgua Théodose
pour combattre l'adultère, sanctionner
les fiançailles, détourner des
remariages prouvent à quel point il est
dominé par des préoccupations
morales. Mais on voit aussitôt que ces
lois, attestant la hantise des questions sexuelles,
sont d'inspiration cléricale. C'est un
grand malheur que ce prince ait été
plus soucieux de l'autre vie que de ses devoirs
d'empereur, et, par conséquent, qu'il
ait admis que l'intérêt de l'État
passe après celui de l'Église.
Cela conduisait à donner raison à
saint Ambroise qui, avec persévérance,
opposait le pouvoir civil au pouvoir religieux
et affirmait la suprématie de celui-ci'.
En effet, on a vu à plusieurs reprises
Théodose prosterné aux pieds de
saint Ambroise, et les papes du Moyen Age n'ont
pas oublié cet exemple. Pour Ambroise,
la grande vertu de Théodose est l'humilité
; ce n'est pas une vertu d'empereur."
(André PIGANIOL, l'Empire chrétien,
PUF, 1972).
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NOTE :
1. Ces références
figurent dans le deuxième volume
de la monumentale Histoire du christianisme,
publié aux éditions Desclée
sous la direction de J.-M. MAYEUR, Ch.
et L. PIETRI, A. VAUCHEZ et M. VENARD
[Histoire du Christianisme, 2. Naissance
d'une chrétienté (250-450),
IIIe partie, Chap. 2 : Les Succès
: la liquidation du paganisme et le triomphe
du catholicisme d'État, par
Charles PIETRI, p.410]. |
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| Christian
réécrit : |
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J'avoue
que votre réponse m'a beaucoup impressionnée,
par son érudition, sa pertinence, et aussi
par le temps que vous avez manifestement consacré
pour répondre à l'inconnu que je suis.
Habitant à Vienne (Autriche)
tout près de la bibliothèque nationale
à laquelle je suis inscrit, je pense pouvoir
trouver les sources que vous m'indiquez sans trop
de problèmes.
Je venais de lire hier une
relation de l'épisode de la synagogue, dans
l'excellent Chronique des derniers païens
de, Pierre Chuvin (Belles Lettres), mais avec beaucoup
moins de détails. J'ai découvert l'Antiquité
tardive récemment, à travers un cours
de la Licence d'Histoire que je viens de terminer
par correspondance, et cette période, inconnue
pour moi jusqu'alors m'a tout de suite passionné,
et je poursuis mes recherches avec une intensité
redoublée ! (…)
Par ailleurs, je ne
suis pas Gibbon dans l'attribution de la responsabilité
de la chute de l'empire romain au Christianisme,
je pense que cet empire était arrogant à
un point qui l'aveuglait sur les réalités
"extérieures". Il aurait été
détruit par les barbares ou aurait implosé
par réveil des nationalismes de toute façon,
en sus des incessantes querelles de pouvoir. Ce qui
me semble plus intéressant, et je travaille
actuellement là-dessus, c'est l'idée
que ce que le Christianisme a détruit, c'est
la civilisation antique elle-même, ou même
la civilisation tout court, puisqu'il faudra attendre
la Renaissance pour trouver le germe d'une civilisation
nouvelle (je ne parle que de l'Europe bien entendu).
(…) |
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| RÉPONSE
: |
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| (…) Sans faire
de sophisme ni vouloir susciter la polémique
(j'abhorre) quand même une petite réflexion
à ce sujet : il me semble (peut-être
un peu naïvement) que si vous admettez que la
religion chrétienne a détruit la civilisation
antique, il est alors assez difficile de soutenir
en même temps que le christianisme ne porte
aucune responsabilité dans la chute de l'Empire
romain, seul représentant "officiel"
et principal "vecteur de diffusion" de cette
civilisation…
Celui qui coupe les racines d'un arbre n'est-il pas
également responsable de l'absence de fruits
? |
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| RÉACTION
DE CHRISTIAN : |
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(…)
Quant aux causes de la chute de l'empire romain,
je continue non pas la polémique mais
la discussion en vous exposant mon raisonnement plus
précisément.
- Si le Christianisme n'avait
pas existé, l'empire romain serait de toute
façon tombé face aux coups de boutoir
sans précédent des barbares de tout
poil. Et s'il n'était pas tombé par
les barbares, il aurait implosé, je pense,
en permettant la création d'états-nations
en son sein. La seule tentative efficace de gestion
d'un empire de cette taille et de cette diversité
fut la Tétrarchie,
mais celle-ci fut comme vous le savez bien, sapée
par le païen Constantin.
Maintenant qu'en est-il
de la civilisation antique ? les barbares, s'ils
étaient intéressés par le pouvoir,
étaient tout autant fascinés par deux
choses : l'organisation romaine et la culture antique.
Contrairement à ce que vous suggérez,
je pense que les barbares triomphants sur le cadavre
de l'empire auraient repris son organisation locale
(comme ce fut d'ailleurs le cas) ET sa civilisation,
entraînant certainement un syncrétisme
poussé, mais le polythéisme n'est-il
pas par essence syncrétique ? La civilisation
antique aurait donc survécu à Rome.
- Le Christianisme étant
un fait, que serait-il advenu si les barbares n'étaient
pas aussi présents ? l'empire romain très
chrétien aurait sans doute subsisté
jusqu'à être également victime
d'implosions, à mon avis inéluctables.
Dans les deux hypothèses
(+l'histoire), l'empire romain aurait disparu, mais
dans un de ces cas il y eut de plus "civilisicide".
Pour conclure, si toutes les
voies mènent à la chute de Rome, le
Christianisme n'y a qu'une importance relative. Et
de plus, peu m'importe l'empire romain, ce que je
pleure aujourd'hui, personnellement, ce sont les œuvres
à jamais perdues, ce sont près d'un
millénaire d'obscurantisme -que serions-nous
si l'humanité avait continué à
produire des Sénèque et des Plotin plutôt
que des Eusèbe ou autre Augustin ! -, ce sont,
pour finir, les conséquences que la barbarie
chrétienne de la fin de l'Antiquité
a sur ma vie d'aujourd'hui.
P.-S. : Un oubli : exemple
de civilisation ayant survécu (et comment !)
à une invasion étrangère : la
civilisation grecque suite à l'invasion romaine.
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| RÉPONSE
: |
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| Comme quoi j'ai eu raison
de vous titiller un brin afin de vous pousser à
expliciter davantage votre thèse, car, ainsi
développée, je suis à peu près
entièrement d'accord avec elle, et par conséquent,
avec vous. En effet, je pense (et je l'ai écrit
à plusieurs reprises dans mon site, par exemple
: Clic
! et Clic
!) que les causes de chute de l'Empire romain
furent multiples et variées… même
si je ne puis m'empêcher de penser que le développement
du christianisme ne fut pas étranger sinon
à sa chute, du moins à sa décadence.
Outre la ruée des Barbares et l'intrusion de
la religion chrétienne, bien des causes concomitantes
(démographiques, économiques, sociologiques,
politiques) expliquent probablement cet "événement
aussi fascinant que la disparition des dinosaures"
(selon une expression de Paul Veyne). Et puis, comme
les hommes, les grands empires naissent, grandissent…
et parfois meurent de vieillesse, tout bêtement…
Au demeurant, mes opinions à ce sujet ne sont
pas figées. Quand j'ai créé mon
site internet et ai commencé à me pencher
un peu sur l'histoire romaine (que je ne connaissais
alors qu'assez superficiellement), j'avais tendance,
en suivant trop aveuglément Gibbon (et mon
parti pris anticlérical, je le reconnais bien
volontiers), à surestimer la responsabilité
des Chrétiens dans la chute de l'Empire
romain. Aujourd'hui, comme vous, je "relativise"
l'action létale du Christianisme.
Dieu merci - et en grande partie grâce aux réactions
de correspondants intelligents, perspicaces et tolérants,
tels que vous - ma réflexion évolue
constamment et, du moins je l'espère, s'affine
de mois en mois.
| RÉACTION
A CE COURRIER
| 7 juillet 2005 |
| Vincent
a écrit : |
| |
Je
vous écris au sujet de la
récente discussion que vous eûtes
avec Christian, au sujet du massacre
de Thessalonique, de la part du christianisme
dans la chute de l'Empire romain et de
sa civilisation.
"Ce
que le Christianisme a détruit,
c'est la civilisation antique elle-même,
ou même la civilisation tout court,
puisqu'il faudra attendre la Renaissance
pour trouver le germe d'une civilisation
nouvelle (je ne parle que de l'Europe
bien entendu)."
Glup !
Je pense que Michelet,
les jours où il ne nous parlait
pas de la peur de l'An Mil, n'aurait pas
désavoué ces charmants propos.
Pas de civilisation en Europe
au Moyen-Âge ? D'où
vient cette sentence lapidaire ? Si la
période en question fut assez pauvre
en résultats scientifiques et s'il
est autorisé de remettre en question
la portée philosophique des ergotages
des théologiens de l'époque,
je ne pense pas qu'on puisse nier un immense
apport artistique, que ce soit en matière
de peinture, de sculpture, d'architecture,
de musique ou de littérature.
À moins,
bien évidemment, qu'un aperçu
succinct ne permette de juger les bas-reliefs,
tympans, chapiteaux historiés et
statues comme autant de balbutiements
artistiques, de bien peu de valeur face
aux parfaites sculptures antiques, dont
ils n'atteignent ni la beauté ni
l'achevé ; qu'on affirme, à
la suite des Lumières, que les
édifices religieux de l'époque,
dans toute la variété et
tout le raffinement subtil de leur architecture,
ne méritent que le nom infamant
de "gothique" tant
ils manquent de mesuré, de policé,
de civilisé enfin (voir texte ci-dessous)
; qu'on ne prête qu'une oreille
hostile au simulacre de musique que les
barbares appellent à tort chant
grégorien (du nom du premier pape
Grégoire, ni celui de la réforme
ni celui du calendrier, mais le premier
du nom, qui vécut aux VIe et VIIe
siècles et dont la tradition veut
qu'il ait inventé le chant messin,
alors que celui-ci n'apparut qu'au VIIIe
siècle) ; qu'on rejette Chrétien
de Troyes, Marie de France, Guillaume
de Lorris, Christine de Pisan, Pétrarque,
Charles d'Orléans, François
Villon, les poètes et tous les
troubadours et tous les trouvères,
leurs chansons de geste, leurs lais, leurs
romans, les mystères et les farces
(avez-vous au moins lu l'anonyme Farce
de Maître Pathelin ?) et tous ce
vil fatras au fin fond du grenier, dans
le rayon "Grotesqueries folkloriques
médiévales" ; que l'on
ramène à sa juste valeur,
celle des grottes de Lascaux, toutes ces
peintures et ces fresques qui, certes,
ne sont pas dénuées d'intérêt
historique, mais sont mille fois inférieures
aux sublimes peintures de la Renaissance,
dont le réalisme est bien mieux
réussi. Ne sont-ils d'ailleurs
pas bien
béotiens, ceux qui s'imaginent
voir à la Renaissance le commencement
d'un appauvrissement drastique de la peinture
occidentale, qui serait dorénavant
de plus en plus dominée puis étouffée
par des conventions de réalisme
(certains poussant le vice jusqu'à
ne pas tressaillir d'émotion à
la vue d'un tableau du GrrrrrrrrrrrrRAND
Nicolas Poussin) ?
Voici un petit
morceau que Montesquieu composa pour l'Encyclopédie
(article "Goût", le cuistre
!). Vous allez voir, c'est virtuose !
"L'architecture
gothique paroît très -
variée, mais la confusion des
ornemens fatigue par leur petitesse;
ce qui fait qu'il n'y en a aucun que
nous puissions distinguer d'un autre,
& leur nombre fait qu'il n'y en
a aucun sur lequel l'œil puisse
s'arrêter : de manière
qu'elle déplaît par les
endroits même qu'on a choisis
pour la rendre agréable.
"Un bâtiment d'ordre
gothique est une espèce d'énigme
pour l'œil qui le voit, & l'âme
est embarrassée, comme quand
on lui présente un poème
obscur.
"L'architecture grecque, au
contraire, paroît uniforme ; mais
comme elle a les divisions qu'il faut
& autant qu'il en faut pour que
l'âme voye précisément
ce qu'elle peut voir sans se fatiguer,
mais qu'elle en voye assez pour s'occuper;
elle a cette variété qui
fait regarder avec plaisir."
Trop ornée,
donc. C'est comme Mozart : trop de notes
!
Ahhhh ! Que je pousse un cri de douleur
et d'agonie ! Faut-il que mon œil
soit pollué ! Je me suis laissé
charmer par le monstrueux amas de lignes
mal agencées de cette architecture
odieuse. Pis ! Ces vulgaires tas de pierres
me plaisent-ils plus encore que les antiques
temples aux harmonies si esthétiques,
aux symétries si bien faites !
Trêve de
plaisanterie. Peut-on vraiment qualifier
de "millénaire d'obscurantisme"
le Moyen-Âge ? Mon étonnement
est feint car on a hélas vu des
historiens défendre ce genre de
point de vue.
Ce qui suit relève
d'avantage d'une analyse personnelle et
est donc sujet à caution. Je ne
suis ni historien ni même amateur
très renseigné.
J'avais l'impression
que la civilisation antique n'avait pas
disparu du jour au lendemain. Les royaumes
barbares ont souvent conservé de
nombreuses choses de l'Empire romain,
à commencer par le droit et la
langue (et pas seulement la langue officielle,
le plus souvent). Faire de l'Église
celle qui fit disparaître la civilisation
antique me semble d'autant plus aventureux
que pendant plusieurs siècles,
elle fut la seule en Europe à se
préoccuper un temps soit peu de
faire perdurer leur héritage. Si
la civilisation gréco-romaine (puisque
c'est tout ce qui restait des civilisations
antiques du pourtour méditerranéen,
la faute n'en incombant sûrement
pas aux chrétiens) a disparu, c'est
plus vraisemblablement qu'elle n'était
plus adaptée aux réalités
matérielles du moment, et tout
ce qui pouvait en survivre a survécu
!
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| AUTRE
RÉACTION A CES COURRIERS
| 21 mai
2006 |
| Lucas
a écrit : |
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Il
est peut-être tard pour écrire
ceci pour suivre les courriers de
Christian et de Vincent. Mais voici
:
Le Moyen Age n'est pas complètement
vide de civilisation à cause
du christianisme. Mais cette religion
ne veut pas avouer ses torts. Premièrement,
le paganisme comptait plusieurs
dieux et acceptait les autres. Les
Grecs n'ont-ils pas incorporé
des dieux égyptiens à
leur mythologie ? Le christianisme
quant à lui croit en un dieu
unique, les chrétiens se
sont donc mis à traiter le
paganisme de toutes sortes de manières
en voulant montrer la force de ce
dieu unique. N'êtes-vous pas
d'accord que cela marque ainsi l'arrivée
d'une nouvelle ère de discrimination
?
De plus,
ils se sont fiés souvent
injustement à la parole des
saints. Les païens auraient
laissé Galilée montrer
que la terre était ronde
et qu'elle tournait autour du soleil.
les païens auraient laissé
les premiers explorateurs traverser
l'océan, même s'ils
étaient sûrs qu'elle
était sans fin…
Même
chose au niveau de l'art. Paganisme
: libre. Chrétienté
: sur une toile, même s'il
est plus loin, Jésus doit
être plus grand que tout le
monde, Marie doit avoir la peau
blanche, les cheveux châtain
blond, les yeux bleus… (or
on sait bien que c'est impossible,
ça ne correspond pas du tout
à la description de la Juive
dans cette partie du monde…) |
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| RÉPONSE
DU WEBMASTER : |
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| Bien
sûr, je suis entièrement
d'accord vous quand vous écrivez
que le Moyen Age ne fut pas une
époque vide de civilisation.
Que les mânes d'Abélard,
de Frédéric II de
Hohenstaufen, de Dante Alighieri,
de Rutebeuf et de tous les troubadours
et trouvères ne préservent
d'une telle pensée ! Quoique
très différente de
celle de l'Antiquité, cette
civilisation chrétienne médiévale
ne fut pas moins, à certains
égards, aussi brillante que
sa devancière antique.
Certes, le poids d'un dogme défendu
bec et ongles par une Église
intransigeante brida trop souvent
l'inspiration de savants et d'artistes
visionnaires… Mais dans l'Antiquité
païenne également, d'autres
freins sociologiques, politiques,
culturels (poids des traditions,
méfiance face à toute
nouveauté) furent à
l'œuvre pour empêcher
de nombreux progrès techniques
(voyez à ce sujet cet ancien
courrier - et plus particulièrement
le texte de Peter GREEN qui y est
cité : Clic
!)
LJH |
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| 20 Juin 2005 |
| Emeric
a écrit : |
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Je
veux juste attirer votre attention sur un détail
concernant Titus.
Je vous cite (voir ici : Clic
!) : "mais ses
éventuelles galipettes avec sa belle-sœur
devaient quand même peser moins lourd sur sa
conscience que la foule des partisans juifs massacrés
par ses légions lors de la Guerre de Judée
ainsi que les horreurs de l'épouvantable siège
de Jérusalem qui conclut cet inexpiable conflit."
Moi je ne pense pas, les massacres
n'ont jamais tellement dérangé les Romains,
je pense ! Vous pensez que c'est une sorte de manifestation
d'un quelconque remord qu'il ne veuille
pas condamner à mort ?
Si vous avez des indications
plus précises à ce sujet, je suis preneur
:-) |
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| RÉPONSE
: |
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| Il est vrai que les
Romains ne manifestaient pas notre indignation, d'ailleurs
passablement hypocrite, face à la guerre. Si
vous voulez mon avis, ce sont nos modernes frappes
chirurgicales ou nos beaux affrontements, soi-disant
aseptisés, bien scénarisés façon
Fox News qui auraient estomaqué les
Romains, et non la réalité, banalement
épouvantable, des conflits.
Car, eux, la guerre, ils la voyaient, la décrivaient,
la sculptaient honnêtement - "sainement",
serai-je tenté de dire -, telle qu'elle était
réellement : une boucherie sans nom, avec du
sang, des tripes et de la merde partout ; avec des
enfants massacrés, des femmes violées
et éventrées, des soldats mutilés,
des peuples réduits en esclavages ou "génocidés"
!
Mais pour en venir
plus précisément à Titus,
la phrase que vous me faites l'honneur de citer
était surtout destinée à
mettre en doute l'hypothèse émise
par l'historien latin Suétone, selon
laquelle l'empereur, sur son lit de mort et
de douleurs, aurait été rongé
du remords d'avoir folâtré
avec sa belle-sœur.
Je ne sais évidemment rien de l'état
d'esprit de ce prince au moment de comparaître
devant "le tribunal de Dieu" (comme
on disait jadis). Je veux cependant croire qu'en
ce dernier moment de la vie, tout être
humain conscient, fait le bilan de son existence.
Ne dit-on pas qu'au moment de trépasser,
on revoit, en accéléré,
toute sa vie ?
Si tel fut le cas de Titus, n'est-il pas vraisemblable
que lui revinrent en mémoire les horribles
massacres (en particulier ceux de la sanglante
guerre des Juifs) dont il avait été
témoin, voire qu'il avait ordonnés,
tout au long de sa carrière de chef de
guerre ? À moins de désespérer
de l'humanité, comment n'aurait-il pas
ressenti, en ce moment ultime, tout le poids
de sa responsabilité ? Tant de morts,
tant de crimes, tant de sang répandu,
tant de vies brisées, sacrifiées
sur l'autel de sa gloire ou de celui de Rome
; autant de choses finalement futiles. Vanité
des vanités…
L'enfer, c'est peut-être cela : sur son
lit de mort, au moment de rendre le dernier
soupir, quitter la vie avec la conviction intime
que, trop souvent, on a agi comme une crasse… |
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Je n'affirme évidemment pas que c'est parce
qu'il se sentait coupable d'avoir trop versé
de sang lorsqu'il était soldat qu'il évita,
empereur, de condamner quiconque à mort. "Faut
quand même pas prendre les enfants du bon Dieu
pour des canards sauvages !", comme disait
jadis Michel Audiard. Non, s'il évita les exécutons
capitales (une clémence qui ne concernait probablement
que les citoyens résidant à Rome), c'est
évidemment pour des raisons politiques…
pour ne pas dire, par démagogie. En effet,
lorsqu'il succéda à son père,
Titus n'avait pas bonne réputation : on le
disait ivrogne, dépravé et cruel. Il
fit donc tout pour briser cette désastreuse
image de marque. Revêtu de la toge impériale,
il devint, du jour au lendemain, sobre, chaste et
clément.
Titus ne régna que deux ans, et l'on peut se
poser la question de savoir s'il aurait réussi
à contenir longtemps les bas instincts qui
faisaient probablement partie intégrante de
personnalité. S'il avait vécu plus longtemps,
qui sait si l'excellent Titus, les délices
du genre humain, ne serait pas devenu un autre
Néron,
ou un pré-Domitien
? (A ce sujet : Clic
!) |
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| Réponse
d'Emeric : |
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Je
vous remercie pour votre analyse scrupuleuse de la
psychologie romaine :-). Mais je continue à
croire que l'horreur des guerres ne devait pas leur
sembler aussi horrible qu'à nous, et si nombre
de gens même de nos jours ne regrettent pas
leurs actes en temps de guerre, je pense qu'à
l'époque romaine, où la guerre et les
massacres étaient monnaie courante, je doute
que remords pouvaient en résulter !
Par contre je suis d'accord
avec vous, ces guerres semblaient plus "saines"
! Mais n'existait-il pas à l'époque
une sorte d'équivalent de propagande et de
dissimulation de la réalité ? Je pense
que si, sans doute à moindre mesure évidemment…
Cependant bien sûr je
ne suis qu'un novice dans l'histoire, je ne connais
que ce que j'ai lu dans quelques livres et sur Internet,
sans prétention ! Mais je continue mon exploration
de l'Empire romain à travers les empereurs,
c'est fort intéressant, voire presque jouissif
! Non j'exagère… mais quand même
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| RÉPONSE
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| Oui, bon, d'accord,
il se pourrait que vous ayez raison… et que
je n'aie peut-être pas tout à fait tort
non plus !
Leur vie durant, les Romains ne manifestaient sans
doute guère de remords face à ce nous
appellerions leurs "crimes de guerre". Ils
estimaient avoir agi pour leur propre gloire ("pour
que notre nom retentisse dans l'éternité",
comme disait le Maximus du film Gladiator),
ainsi que pour celle de Rome. Mais je me demandais
- sans évidemment avoir de réponse à
cette interrogation - si cette noble fermeté
toute romaine avait encore cours quand, sur leur lit
de mort et de douleurs, ils se retrouvaient, tout
seul, tout nus, tout démunis, face à
leur conscience… Si vous voulez, j'opposais,
peut-être un peu naïvement, l'idéologie
officielle collective, rude, austère et cruelle,
à cette profonde conscience de soi que l'on
n'acquiert probablement qu'une seule fois dans sa
vie, au moment de la quitter.
Certes, la vérité de Rome justifiait
toutes les horreurs pour autant qu'elles fussent commises
au nom d'un prétendu "bien public",
mais qui sait si, in petto, le Romain à
l'agonie ne s'épouvantait pas de la moindre
peccadille ? |
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