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Février 2005 (page 2/3)

Sommaire du mois de Février : Clic !

REMARQUE DU WEBMASTER (30 Mars 2005):

La société ("ifrance"), qui hébergeait jusqu'à présent ce site internet, ayant connu de gros problèmes techniques, je ne puis garantir que toutes mes réponses soient bien parvenues à leurs destinataires, ni non plus d'avoir reçu tout le courrier qui m'aurait été expédié.
Désormais, ce site est confié à un hébergeur bien plus fiable (Nexenservices), et l'accessibilité du site devrait s'en trouver considérablement améliorée, tant du point de vue de la navigation que de celui de la correspondance.
Je vous présente toutes mes excuses pour les désagréments que vous avez subis lors de vos visites, et vous remercie de la patience dont vous avez dû faire preuve à ces occasions. Je suis également désolé si vous trouvez ci-dessous une réponse dont vous n'auriez pas eu la primeur, ou si vous n'en avez reçu aucune de ma part. Dans ce dernier cas, ayez l'obligeance de m'adresser à nouveau votre message - si du moins il n'est pas trop tard !…

 
6 Février 2005
Sarah a écrit :
 

En fidèle internaute de votre site, je vous envoie un mail afin d'avoir une petite aide quant à un texte qui me pose de gros problèmes dans son étude.

Je dois faire le commentaire d'un extrait de l'œuvre de Saint Jérôme, traitant des invasions barbares après la mort de Théodose et, apparemment jusqu'en 410, mais je ne situe pas bien l'écriture et la nature de celui-ci.
Je n'ai qu'une seule indication pour me mettre sur la voie : "Ep., CXXIII, 15-16", et celle-ci me pose quelques difficultés. Est-ce que ce texte est extrait des correspondances de Saint Jérôme ? Mais quand ont-elles été écrites ? Sont-elles extraites d'un ouvrage de cet auteur ? Je ne sais pas et ai besoin d'aide pour éclaircir tout cela.

Voilà, je vous serais vraiment très reconnaissante si vous trouviez quelques éléments, qui pourraient me permettre de situer ce texte, ainsi que quelques informations sur les invasions barbares à la fin du Ve siècle au début du VIe. .

 
 
 
RÉPONSE :
 

Je présume que le texte de saint Jérôme qui vous intéresse est celui-ci :

"Mais à quoi m'amuse-je de parler des biens du monde dans le temps même que le monde périt ? Toute la gloire de l'empire romain disparaît à nos yeux, et cependant nous ne pensons point aux approches de l’Antéchrist, que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de sa bouche. Malheur aux femmes qui seront grosses ou qui nourriront des enfants en ce temps-là ! Ce sont là des suites ordinaires du mariage.

Si nous avons échappé aux calamités publiques, nous qui en sommes les pitoyables restes, c'est à la miséricorde du Seigneur et non pas à nos propres mérites que nous en sommes redevables. Une multitude prodigieuse de nations cruelles et barbares a inondé toutes les Gaules ; tout ce qui est entre les Alpes et les Pyrénées, entre l'Océan et le Rhin a été en proie aux Quades, aux Vandales, aux Sarmates, aux Alains, aux Gépides, aux Hérules, aux Saxons, aux Bourguignons, aux Allemands, et aux Pannoniens ; mes malheureux compatriotes, à qui l'on peut appliquer ce que dit David : « Les Assyriens sont aussi venus avec eux. » Mayence, cette ville autrefois si considérable, a été prise et entièrement ruinée, et elle a vu égorger dans ses temples plusieurs milliers de personnes ; Worms, après avoir soutenu un long siège, a été enfin ensevelie sous ses propres ruines ; Reims, cette ville si forte, Amiens, Arras, Thérouanne, Tournai, Spire, Strasbourg, toutes ces villes sont aujourd'hui sous la domination des Allemands ; les Barbares ont ravagé presque toutes les villes d'Aquitaine,de Gascogne et des provinces lyonnaise et narbonnaise ; l'épée au dehors, la faim au dedans, tout conspire leur ruine.

Je ne saurais, sans répandre des larmes, me souvenir de la ville de Toulouse qui, jusqu'ici, avait été conservée par les mérites de son saint évêque Exupère. L’Espagne, qui se voit à la veille de la ruine et qui se souvient de l'irruption des Cimbres, est dans des alarmes continuelles, et la crainte lui fait sentir à tout moment tous les maux que les autres ont déjà soufferts.

st jerome

Je n'en dis pas davantage, de peur qu'il ne semble que je désespère de la bonté du Seigneur. Autrefois depuis la mer Noire jusqu'aux Alpes Juliennes nous étions maîtres de notre pays et de nos biens. Quand, il y a trente ans, les Barbares eurent passé le Danube qui nous servait de barrière, les provinces de l'empire romain devinrent le théâtre de la guerre. Il y a si longtemps que nous pleurons nos malheurs, que la source de nos larmes semble être tarie : à l'exception de quelques vieillards, tous les autres, qui étaient nés dans les fers ou dans des villes assiégées, ne soupiraient point après une liberté qui leur était inconnue. Qui le croira jamais, ou le rendra croyable à la postérité, que Rome ait combattu jusque dans son propre sein non pas pour la gloire, mais pour sa conservation ? Ou plutôt que, sans attendre l'ennemi, elle lui ait sacrifié son or et tous ses meubles précieux pour se racheter la vie ?
Ce n'est point par la négligence de nos empereurs (Arcadius et Honorius), qui sont très pieux, que tous ces malheurs nous arrivent ; c'est par la perfidie d'un homme demi-barbare (= Stilicon), d'un traître qui s'est servi de nos richesses pour armer nos ennemis contre nous.

Quand Brennus, capitaine des Gaulois, entra dans Rome après avoir désolé tout le pays et défait l'armée romaine près de la rivière d'Allia, les Romains alors furent couverts d'une honte éternelle, et ils ne purent se laver de cette tache faite à leur gloire qu'après avoir soumis à leur empire les Gaules, pays natal des Gaulois, et la Gaule-Grèce (= la Galatie, en Turquie actuelle), où ces vainqueurs de l'Orient et de l'Occident s'étaient établis. Hannibal, qui s'était élevé comme une tempête des extrémités de l'Espagne, après avoir ravagé toute l'Italie vit Rome de près, mais il n'osa l'assiéger ; Pyrrhus eut tant de respect pour le nom romain qu'après avoir renversé tout ce qu'on lui opposa, et se voyant aux portes de Rome, il s'en éloigna, n'osant pas, tout victorieux qu'il était, regarder une ville qu'on lui avait dit être la cité des rois. Cependant, pour avoir traité les Romains, je ne dis pas avec tant d'orgueil, mais avec si peu de ménagement, la guerre eut des suites fatales à l'un et à l'autre ; car celui-là (= Hannibal), après avoir erré par toute la terre, mourut enfin de poison dans la Bithynie, et celui-ci (= Pyrrhus), étant de retour en son pays, fut tué dans son propre royaume ; et les états de l'un et de l'autre devinrent tributaires du peuple romain.

Mais aujourd'hui, quand bien même la victoire se déclarerait en notre faveur, nous ne pourrions enlever aux ennemis vaincus que ce que nous ayons déjà perdu. Lucain, dont les pensées sont si vives et les expressions si brillantes, voulant nous donner une idée de la grandeur et de la puissance romaine, dit :

Qui pourra satisfaire un cœur ambitieux
Si Rome ne peut pas contenter tous ses vœux ?

Au reste, ce que je viens de vous dire est quelque chose de si délicat qu'il n'est pas moins dangereux d'en parler que d'en entendre faire le récit ; car on ôte jusqu'à la liberté de soupirer en secret, et nous ne voulons pas, ou plutôt nous n'oserions pleurer les maux que nous souffrons.

Eh bien ! ma chère fille, penserez-vous à vous remarier dans de si tristes conjonctures ? Qui prendrez-vous donc pour époux ? sera-ce un homme qui fuira de devant l'ennemi ou qui ira à sa rencontre pour le combattre ? Vous concevez assez que l'une et l'autre de ces extrémités est également à craindre pour vous. Au lieu des vers que l'on a coutume de chanter en l'honneur des nouveaux mariés, vous n'entendrez que le son effroyable des trompettes, et peut-être que les personnes que vous inviterez à vos noces ne les honoreront que par leurs larmes. Quels plaisirs espérez-vous goûter, vous qui avez tout perdu, et qui voyez encore votre petite famille assiégée par les ennemis et en proie aux maladies et à la faim ?

Mais à Dieu ne plaise que je vous prête ces sentiments-là, et que je juge si désavantageusement d'une personne qui a consacré son âme au Seigneur ! ce que je dis ici vous regarde moins que tant d'autres à qui je parle sous votre nom. J'en veux à ces veuves curieuses, fainéantes, causeuses, qui courent de maison en maison, qui font leur dieu de leur ventre, qui mettent leur gloire dans leur propre honte, qui de toute l'Écriture sainte ne savent que les passages qui semblent autoriser les secondes noces, qui justifient leurs désirs déréglés par l'incontinence des autres, qui prennent plaisir à les voir engagées avec elles dans les mêmes désordres, et qui trouvent un adoucissement à leurs maux dans ceux d'autrui.
Après avoir confondu ces sortes de personnes et détruit tous leurs raisonnements en leur expliquant le véritable sens des Épîtres de saint Paul, si vous voulez apprendre comment vous devez vivre dans l'état de veuve que vous avez embrassé, vous n'avez qu'à lire le traité de la Virginité, que j'ai dédié à Eustochia, et deux autres ouvrages que j'ai adressés, l'un à Furia, bru de Probus qui a été autrefois consul, et l'autre à Salvina, fille de Gildon qui fit soulever l’Afrique. Pour celui-ci, il paraîtra sous votre nom, et sera intitulé De la Monogamie."

(Saint Jérôme, Lettre CXXIII, trad. site Abbaye St Benoît de Port-Valais : Clic !)

Ainsi que je viens de l'indiquer ci-dessus, ce texte fait donc bien partie de la Correspondance de saint Jérôme. En fait, il s'agit d'une lettre que le saint exégète écrivit aux alentours de l'année 409 (date déterminée par l'allusion à la soi-disant trahison du général Stilicon - j'y reviendrai). Elle était destinée à une noble dame de Gaule, nommée Ageruchia. Cependant, comme vous pouvez le lire au dernier paragraphe du texte, cette lettre ainsi que deux autres (l'une adressée à une Salvina, et l'autre à Furia) furent rassemblées par Jérôme afin de constituer un opuscule destiné à déconseiller le remariage des veuves. C'est ce que l'auteur appelle son traité De la monogamie, mais que l'on connaît aussi sous le nom de Conseils sur la viduité (voir ici : Clic !).

Dans cette lettre à Ageruchia, Jérôme fait évidemment allusion à la grande invasion barbare, commencée le 31 décembre 406, lorsque des hordes hétéroclites de Germains auraient profité du froid intense pour passer le Rhin gelé et envahir la Gaule (voir ici : Clic !). Comme le pressent le saint chrétien, cette ruée massive signifiait le début de la fin de l'Empire romain. Mais contrairement à ce qu'il écrit, ce n'était pas le "demi-barbare" Stilicon (en fait, il était d'origine Vandale) qui avait suscité l'invasion. Au contraire, s'il existait bien un général "romain" capable d'organiser la résistance face au péril barbare, c'était justement ce Stilicon-là.
D'ailleurs, quelques mois après la mort de ce vaillant guerrier, dont la loyauté à l'Empire romain ne fut contestée qu'afin de justifier son assassinat, Rome sera prise et pillée par Alaric et ses Goths. Quant aux empereurs Honorius et Arcadius, saint Jérôme a beau vanter leur "piété", l'un comme l'autre n'étaient que des grosses feignasses, incapables de gouverner, et très peu résistants aux suggestions néfastes de mauvais conseillers, qui flattaient les vices de ces dégénérés pour satisfaire leurs propres ambitions.

N'ayant pas le courage de rédiger une biographie de Stilicon, j'ai recueilli quelques passages le concernant dans la très célèbre et indémodable Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain d'Edward Gibbon. Les voici

"Stilicon a joui, à un plus haut degré que ne semblait le promettre le déclin des arts et du génie, du don divin qu'Achille a obtenu et qu'enviait Alexandre, un poète digne de célébrer les actions des héros. La muse de Claudien, dévouée à son service, était toujours prête à couvrir de ridicule et d'infamie Eutrope et Rufin, ses rivaux, ou à peindre sous les couleurs les plus brillantes les victoires et les vertus de son puissant bienfaiteur. Dans l'examen d'une période assez mal fournie de matériaux authentiques, nous sommes forcés d'éclaircir les annales d'Honorius par les satires ou par les panégyriques d'un auteur contemporain ; mais, comme Claudien paraît avoir usé amplement des privilèges de poète et de courtisan, nous aurons besoin des lumières de la critique pour réduire le langage de la fiction ou de l'exagération à la simple vérité qu'exige un récit historique.
Son silence sur la famille de Stilicon peut être regardé comme une preuve que son protecteur ne pouvait ni ne désirait s'honorer d'une longue suite d'illustres aïeux ; et la légère mention qu'il fait de son père officier de cavalerie barbare au service de Valens semble confirmer l'opinion que Stilicon, qui commanda si longtemps les armées romaines, descendait de la race sauvage et perfide des Vandales. Si ce général n'eût pas possédé les avantages de la taille et de la force, toute l'adulation de la poésie n'aurait pas donné au chantre de Stilicon le courage d'affirmer sans crainte, devant des milliers de témoins, qu'il surpassait la taille des demi-dieux de l'Antiquité, et que quand il traversait à pas lents les rues de la capitale, le peuple étonné faisait place à un étranger qui, dans la condition d'un simple particulier, présentait la majesté imposante d'un héros.

Dès sa plus tendre jeunesse, il avait embrassé la profession des armes. Sa valeur et son habileté se firent bientôt remarquer sur le champ de bataille. Les cavaliers et les archers de l'Orient admiraient la supériorité de son adresse ; et, à chaque grade militaire où il fut élevé, le jugement du public prévint et approuva le choix du souverain. Théodose le chargea de la ratification d'un traité avec le roi de Perse. Dans cette ambassade importante, il soutint la dignité du nom romain, et, après son retour à Constantinople, il obtint pour récompense l'honneur d'une étroite alliance avec la famille impériale. Le sentiment respectable de l'amitié fraternelle avait engagé Théodose à adopter la fille de son frère Honorius (= la princesse Sérène). Une cour adoratrice admirait à l'envi les talents et la beauté de Sérène, et Stilicon obtint la préférence sur une foule de rivaux qui se disputaient ambitieusement la main de la princesse et la faveur de son père adoptif.

Convaincu que le mari de Sérène demeurerait fidèle aux souverains qui l'avaient rapproché d'eux, Théodose se plut à élever la fortune et à exercer les talents du sage et intrépide Stilicon. Il passa successivement du grade de maître de la cavalerie et de comte des domestiques, au rang distingué de maître général de toute la cavalerie et infanterie de l'empire romain, ou du moins de l'empire d'Occident, et ses ennemis avouaient qu'il ne s'était jamais abaissé à vendre à la richesse les récompenses dues au mérite, et à frustrer les soldats de la paye ou des gratifications qu'ils méritaient ou prétendaient pouvoir réclamer de la libéralité du gouvernement. (…)

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Les vertus et les victoires de Stilicon éveillèrent la jalousie et la haine de Rufin (favori corrompu et ambitieux de Théodose) ; les artifices de la calomnie auraient peut-être prévalu si la tendre et vigilante Sérène n'avait protégé son mari contre ses ennemis personnels, tandis qu'il repoussait ceux de l'empire. Théodose ne voulut point abandonner un indigne ministre à l'activité duquel il confiait le gouvernement de son palais et de tout l'Orient ; mais quand il marcha contre Eugène, le sage empereur associa son fidèle général aux travaux glorieux de la guerre civile; et dans les derniers instants de sa vie, le monarque expirant lui recommanda le soin de ses deux fils et la défense de l'empire Cette fonction importante n'était point au-dessus des talents ni de l'ambition de Stilicon, et il réclama la régence des deux empires durant la minorité d'Arcadius et d'Honorius.

La première démarche de son administration, ou plutôt de son règne, annonça la vigueur et l'activité d'un génie fait pour commander. Il passa les Alpes au cœur de l'hiver, descendit le Rhin depuis le fort de Bâle jusqu'aux frontières de la Batavie (Hollande actuelle), examina l'état des garnisons, arrêta les entreprises des Germains ; et, après avoir établi sur les bords du fleuve une paix honorable et solide, il retourna au palais de Milan avec une rapidité incroyable. Honorius et sa cour obéissaient au maître général de l'Occident, et les armées et les provinces de l'Europe reconnaissaient, sans hésiter, une autorité légale exercée au nom de leur jeune souverain.
Deux rivaux seulement disputaient les droits de Stilicon et provoquaient sa vengeance. En Afrique, le Maure Gildon soutenait une insolente et dangereuse indépendance ; et (Rufin) le ministre de Constantinople prétendait exercer sur l'empire et l'empereur d'Orient un pouvoir égal à celui de Stilicon dans l'Occident."

[ Stilicon commandite l’assassinat de Rufin, son rival en Orient (395), ce qui n’empêche cependant pas les parties de l’Empire romain de se brouiller - Ensuite Stilicon écrase le révolte de Gildon en Afrique (398), puis repousse une première invasion des Wisigoths d’Alaric en Italie (100-403). En 406, d’autres barbares variés (Vandales, Suèves, Alains, Bourguignons), commandés par Radagaise, pénètrent en Italie et menacent même Rome. Stilicon écrase ces hordes devant Florence. Fin 406, c’est la grande ruée des Barbares en Gaule. Débordé, Stilicon doit se résoudre à sacrifier (provisoirement) les provinces transalpines afin de sauver l’Italie. Il ne s’agit nullement d'une trahison, mais d’une nécessité tactique. À cette époque, Stilicon tente aussi conclure un traité avec Alaric, lui faisant miroiter de mirifiques conquêtes en Orient pour mieux l'éloigner d’Italie. Mais cette realpolitik, ambiguë et onéreuse (4.000 pièces d’or pour acheter l’alliance du roi wisigoth), est de plus en plus mal perçue. Pour Stilicon, ça commence à sentir le roussi ! … ]

La voix du courage et de la liberté garda le silence, et l'on vota, sous le nom de subside, une somme de quatre mille livres d'or, pour assurer la paix de l'Italie et conserver l'alliance du roi des Goths (= Alaric). Le seul Lampadius, un des plus illustres membres de l'assemblée, persista dans son refus ; et après s'être écrié avec véhémence : « Ceci n'est point un traité de paix, mais un pacte d'esclavage », il évita le danger d'une si audacieuse opposition par une retraite précipitée dans le sanctuaire d'une église chrétienne.

(Mai 408)
Mais le règne de Stilicon tirait à sa fin, et l'orgueilleux ministre pouvait apercevoir les premiers symptômes de sa disgrâce prochaine. On avait applaudi à la résistance courageuse de Lampadius ; et le Sénat, qui s'était depuis longtemps résigné si patiemment à la servitude, rejetait avec dédain l'offre d'une liberté honteuse et imaginaire. Les troupes qui, sous le nom de légions romaines, en possédaient encore les privilèges voyaient avec colère la prédilection de Stilicon pour les Barbares, et le peuple dégénéré imputait à la pernicieuse politique du ministre des malheurs, suite naturelle de sa propre lâcheté. Cependant Stilicon aurait pu braver encore les clameurs du peuple, et même des soldats, s'il eût pu conserver son empire sur l'esprit de son faible pupille ; mais le respectueux attachement d'Honorius s'était changé en crainte, en soupçons et en haine.
Le perfide Olympius, qui cachait ses vices sous le masque de la piété chrétienne, avait sourdement déchiré le bienfaiteur dont il tenait la place honorable qu'il occupait dans le palais impérial. L'indolent Honorius, qui accomplissait sa vingt-cinquième année, apprit d'Olympius, avec étonnement, qu'avec le nom d'empereur il n'en possédait ni l'autorité ni la considération. Le rusé courtisan alarma adroitement la timidité de son maître par une peinture animée des desseins de Stilicon, qui méditait, disait-il, la mort de son souverain, dans l'espérance de placer le diadème sur la tête de son fils Eucherius. Le nouveau favori engagea l'empereur à prendre le ton de l'indépendance et de la dignité ; et le ministre vit avec surprise la cour et le conseil former en secret des desseins opposés à ses intérêts ou à ses intentions."
honorius

[ Honorius décide de quitter Rome et de rentrer à Ravenne. Stilicon l’accompagne jusqu’à Bologne, où il réprime une révolte des gardes ]

"Honorius embrassa pour la dernière fois le ministre qu'il ne considérait plus que comme un tyran, et poursuivit sa route vers Pavie, où il fut reçu aux acclamations de toutes les troupes rassemblées pour secourir la Gaule. Le quatrième jour, le monarque prononça, en présence des soldats, une harangue militaire, composée par Olympius, qui, par ses charitables visites et ses discours artificieux, avait dû les engager dans une odieuse et sanglante conspiration. Au premier signal, ils massacrèrent les amis de Stilicon, les officiers les plus distingués de l'empire, les deux préfets du prétoire de l'Italie et de la Gaule, deux maîtres généraux de la cavalerie et de l'infanterie, le maître des offices, le questeur, le trésorier et le comte des domestiques. Un grand nombre de citoyens perdirent la vie, beaucoup de maisons furent pillées, et le tumulte dura jusqu'à la nuit. Le monarque épouvanté, qu'on avait vu dans les rues de Pavie sans diadème et dépouillé de la pourpre impériale, céda aux conseils de son favori, condamna la mémoire des victimes, et reconnut publiquement l'innocence et la fidélité des assassins.

La nouvelle du massacre de Pavie remplit l'âme de Stilicon des plus justes et plus sinistres appréhensions. Il assembla sur-le-champ, dans le camp de Bologne, un conseil des chefs confédérés attachés à sa personne, et qui devaient craindre de se trouver enveloppés dans sa ruine. « Aux armes ! À la vengeance ! » furent les premiers cris que fit entendre impétueuse assemblée : ils voulurent marcher sans délai sous les étendards d'un héros qui les avait si souvent conduits à la victoire ; surprendre, et exterminer le perfide Olympius et ses méprisables Romains, et peut-être assurer le diadème sur la tête de leur général outragé. Au lieu d'exécuter une résolution qui pouvait être justifiée par le succès, Stilicon hésita jusqu'au moment où sa perte devint inévitable. Il ignorait encore le sort de l'empereur, se méfiait de son propre parti, et considérait avec horreur le danger d'armer multitude de Barbares indisciplinés contre les soldats et les peuples l'Italie.
Les chefs, irrités de ses doutes et de ses délais, se retirèrent frappés de crainte et enflammés d'indignation.
À minuit, Sarrus, guerrier de la nation des Goths
(…) pénétra jusque dans la tente où le ministre inquiet et pensif réfléchissait aux dangers de la situation. Stilicon échappa avec difficulté à la fureur des assassins, et, après avoir fait publier un généreux et dernier avis à toutes les villes d'Italie de fermer leurs portes aux Barbares, sa confiance ou son désespoir le conduisit à Ravenne, déjà occupée par ses ennemis.

Olympius, qui exerçait déjà toute l'autorité l'empereur, apprit bientôt que son rival s'était réfugié dans l'église de Ravenne. Bas et cruel, l'hypocrite Olympius était également incapable de remords et compassion ; mais, voulant conserver une apparence de piété, il tâcha d'éluder les privilèges d'un asile qu'il feignait de respecter. Le comte Héraclien, suivi d'une troupe de soldats, parut au point du jour devant les portes de l'église de Ravenne ; et un serment solennel persuada l'évêque que l'empereur avait seulement ordonné de s'assurer de la personne de Stilicon ; mais dès que l'infortuné ministre eut passé le seuil consacré, le commandant perfide montra la sentence qui le condamnait à mourir sur-le-champ. Stilicon souffrit avec tranquillité les noms injurieux de traître et de parricide réprima le zèle inutile de sa suite prête à mourir pour le sauver, et tendit le cou au glaive avec une fermeté digne du dernier général des Romains.
(…) Son fils Eucherius fut arrêté dans sa fuite, [ et exécuté ] (…) L'implacable Olympius persécuta tous ceux des amis de Stilicon qui avaient échappé au massacre de Pavie, et employa les plus cruelles tortures pour leur arracher l'aveu d'une conspiration sacrilège. Ils moururent en silence. Leur fermeté justifie le choix de leur protecteur, et prouve peut-être son innocence ; le despotisme qui, après lui avoir ôté la vie sans examen, a flétri sa mémoire sans preuves n'a aucun pouvoir sur le suffrage impartial de la postérité. Les services de Stilicon sont grands et manifestes; ses crimes, vaguement énoncés par la voix de la haine ou de l'adulation, sont pour le moins douteux et invraisemblables.

Quatre mois environ après sa mort, un édit publié au nom d'Honorius rétablit entre les deux empires la communication si longtemps interrompue par l'ennemi public. On accusait le ministre, dont la gloire et la fortune étaient liées avec la prospérité publique d'avoir livré l'Italie aux Barbares qu'ils avait vaincus successivement à Pollentia et à Vérone et sous les murs de Florence. Son prétendu dessein de placer le diadème sur la tête de son fils Eucherius ne pouvait avoir été conduit sans complices et sans préparations. Stilicon, avec de semblables vues, n'aurait pas laissé le futur empereur jusqu'à la vingtième année de sa vie dans le poste obscur de tribun des notaires.

La haine d'Olympius attaqua jusqu'aux sentiments religieux de son rival ; et le clergé, en célébrant dévotement le jour heureux qui en avait délivré presque miraculeusement l'Église, assura que si Eucherius eût régné, le premier acte de sa puissance aurait été de rétablir le culte des idoles et de renouveler les persécutions contre les chrétiens. Le fils de Stilicon avait cependant été élevé dans le sein du christianisme, que son père avait toujours professé et soutenu avec zèle. Le magnifique collier de Sérène venait de la déesse Vesta, et les païens abhorraient la mémoire d'un ministre sacrilège, qui avait livré aux flammes les livres prophétiques de la sibylle, regardés comme les oracles de Rome (voir ici : Clic !). La puissance et l'orgueil de Stilicon firent tout son crime. Sa généreuse répugnance à verser le sang de ses concitoyens paraît avoir contribué au succès de son indigne rival ; et la postérité, pour dernière preuve que méritait le caractère d'Honorius, n'a pas daigné lui reprocher sa basse ingratitude envers le protecteur de sa jeunesse et le soutien de son empire."

Edward GIBBON, Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain, extraits des chap. XXIX et XXX, Ed. Robert Laffont, Coll. Bouquins)

 

livre gibbon
 
 

 

 
7 Février 2005
"Genehcl" a écrit :
 

Objet : obélisque de Sixte Quint.

Connaissez-vous l'anecdote liée à l'érection de cet obélisque ? J'ai rencontré plusieurs allusions à cet événement sans jamais savoir ce qui s'était passé.

 
 
 
RÉPONSE :
 

Voici cette historiette, telle que la relate le site internet L'Égypte ancienne de B@stet - L'obélisque du Vatican :

"En 1586, le pape Sixte Quint (1585-1590) confia à l'architecte Domenico Fontana la mission de déplacer l'obélisque devant la basilique St-Pierre.
L'entreprise qui dura une année entière et qui nécessita plus de 900 hommes et 150 chevaux, illustrée par de nombreux dessins et une fresque de la librairie du Vatican, est relatée dans l'ouvrage de Fontana « Della Trasportatione dell'Obelisco Vaticano » (Rome, 1590).
Une histoire relate qu'un silence complet avait été exigé durant l'érection de l'obélisque, sous peine de mort. Cependant un certain Bresca, marin de son état, constatant que les cordes étaient sur le point de céder brava l'interdiction et cria
« Acqua alle funi ! » (Mouillez les cordes !), ce qui sauva l'obélisque. Notons que la France a repris la même histoire à son compte au moment de l'érection de l'obélisque de la Concorde de Paris."

Pour être complet, signalons encore qu'au cours de son bref pontificat (1585-1590), le terrible pontife Sixte V, dit Sixte Quint, ne se contenta pas de faire élever un seul obélisque à Rome. En tout, il en fit ériger encore quatre :

  • Le 10 septembre 1586, ce fameux obélisque la place Saint-Pierre (piazza San Pietro) devant la basilique vaticane. Cet obélisque, dont on ne sait exactement à quel pharaon il était dédié, fut amené à Rome vers 40 ap. J.-C., sous l'empereur Caligula pour orner la spina (= barrière centrale) du Cirque du Vatican. (Voir site L'Égypte ancienne de B@stet : Clic !)
  • En 1587, l'obélisque de la place de l'Esquilin (piazza dell'Esquilino), devant le chevet de la basilique Sainte-Marie-Majeure. Dépourvu de hiéroglyphes, il fut sans doute apporté à Rome sous Titus (vers 80 ap. J.-C.) avec son jumeau (qui se trouve aujourd'hui sur la place du Quirinal) afin d'encadrer l'entrée du Mausolée d'Auguste. (pour plus d'infos, site L'Égypte ancienne de B@stet : Clic !)
  • En 1588, l'obélisque de la place Saint-Jean de Latran (San Giovanni in Laterano). Il s'agit d'un obélisque provenant de Karnak, dédié aux pharaons Touthmôsis III (1458-1425 av. J.-C.) et Touthmôsis IV (1401-1390 av. J.-C.). Destiné primitivement à Constantinople, il fut finalement amené à Rome par Constance II, qui le fit ériger en 357 sur la spina du Cirque Maxime. (Plus d'infos, voir site L'Égypte ancienne de B@stet : Clic !)
  • En 1589, l'obélisque de la Piazza del Popolo. Provenant d'Héliopolis et dédié à Séthi Ier (1294-1279 av. J.-C.) et Ramsès II (1279-1213 av. J.-C.), il fut amené à Rome sur ordre d'Auguste et fut lui aussi érigé (en 10 av. J.-C.) sur la spina du Cirque Maxime. (Plus d'infos, voir site L'Égypte ancienne de B@stet : Clic !)

A propos des obélisques de Rome, voyez encore :

sixte quint
  • Site l'Égypte de B@stet - Les obélisques de Rome : Clic !
  • Site Noctes Gallicanae - les obélisques de Rome : Clic !
  • Site reynier.com/ - L'Égypte à Rome : Clic !
  • Site SIRA - Obélisques dans Rome : Clic !
 
 
 

 

 
8 Février 2005
Alexandre a écrit :
 

Je voudrais présenter à votre attention mon site "Sur les origines historiques possibles des légendes de Nativité" :

site nativite

Alexandre Reznikov - Moscou, Russie