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Novembre 2004 (page 2/4)
Sommaire du mois de Novermbre : Clic
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| 5 Novembre 2004 |
| J
P Landrier a écrit : |
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À
l'époque d'Hérode, était un village
Gamala aujourd'hui disparu, où vivait un descendant
de la tribu de Juda. Or ce Juda de Gamala
eut un fils promu à la destinée de roi des
Juifs (peut être le messie annoncé dans la
bible).
Ce qui fit bondir Hérode qui ordonna la mise à
mort de tous les nouveaux-nés juifs ?
Cette version des faits vous parait-elle
cohérente, et prouvée par les historiens ? |
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| RÉPONSE
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| Ce Juda de Gamala
(on dit aussi Judas de Galilée ou Judas
le Gaulonite) est effectivement un "personnage
historique" : ce fut un héros de la résistance
juive contre les Romains (et leurs créatures, les
princes de la dynastie hérodienne).
On le connaît grâce aux œuvres de l'historien
romano-juif Flavius Josèphe (Antiquités
judaïques, la Guerre des Juifs). Enfin,
"on le connaît", c'est beaucoup dire…
Les textes de ce Josèphe paraissent avoir tellement
été retouchés, tripotés, interpolés,
bref censurés par de pieuses mains chrétiennes
soucieuses de ne pas "scandaliser les faibles esprits"
qu'une chatte n'y retrouverait plus ses petits ni, en l'occurrence,
un historien la trace du personnage qui l'intéresse.
Je vais donc essayer d'être le plus clair possible…
mais ce n'est pas gagné d'avance !…
D'abord Flavius Josèphe nous apprend qu'après
la mort du roi Hérode le Grand (en 4 av. J.-C.),
un certain Judas, fils d'un chef de brigands nommé
Ezéchias, se serait emparé des arsenaux royaux
de Sepphoris :
"À Sepphoris de Galilée, Judas,
fils de cet Ezéchias qui jadis avait infesté
le pays à la tête d'une troupe de brigands
et que le roi Hérode avait capturé, réunit
une multitude considérable, saccagea les arsenaux
royaux, et, après avoir armé ses compagnons,
attaqua ceux qui lui disputaient le pouvoir."
(FLAVIUS JOSÈPHE, Guerre des Juifs, II,
4 - Traduction site
remacle.org).
À première vue, tout cela paraît assez
anodin… Mais relevons quand même deux éléments
intéressants :
Tout d'abord, il faut s'entendre sur la signification des
mots. Quand Josèphe parle de brigands, il
ne s'agit généralement pas de bandits de grand
chemin mais de nationalistes juifs ; ces "résistants"
que, plus tard les Romains appelleront les Zélotes
(c'est-à-dire, "les fanatiques").
Il faut donc comprendre que ce Judas était le fils
d'un résistant nationaliste. La prise des arsenaux
de Sepphoris, ,effectuée sous sa direction, ne constituait
donc pas un acte de grand banditisme, mais un préliminaire
à une insurrection de type nationaliste, dans la
lignée de la lutte initiée par son père.
Ensuite, Josèphe affirme qu'Ezéchias, le
père de ce Judas, avait été "capturé
par Hérode".
Pour tout dire, en 43 av. J.-C., Hérode, alors encore
simple gouverneur de Galilée, ne s'était pas
contenté de le capturer, il l'avait aussi
fait crucifier. Or - et c'est là que les choses se
corsent - , l'exécution de cet Ezéchias, prétendument
vulgaire chef de brigands causa un tel scandale
que la vie du futur Hérode le Grand ne tint qu'à
un fil. Le roi Hyrcan (le dernier de la dynastie des Macchabées,
que les Hérodiens allaient bientôt supplanter)
piqua en cette occasion une colère si monstrueuse
que seule la puissance menaçante de Rome, protectrice
traditionnelle de la maison des Hérode, parvint à
apaiser.
Certains historiens expliquent tout le tintouin suscité
l'assassinat légal de cet Ezéchias en supposant
que celui-ci aurait été "autre chose
" qu'un banal chef de brigands, "plus" qu'un
simple "leader nationaliste". Selon eux, il aurait
été un représentant de la "maison
de David", donc un prétendant à la royauté
d'Israël. En le tuant, Hérode aurait donc, en
quelque sorte, défriché le chemin que le menait
vers le trône. Quant à la colère d'Hyrcan,
elle s'explique par les multiples alliances matrimoniales
entre deux familles royales, celle des Maccabées
à laquelle il appartenait, et celle, plus ancienne,
des Davidiens.
Mais continuons à lire la "Guerre des Juifs"
de Josèphe…
Quelques pages après l'évocation de ce Judas,
fils d'Ezéchias, nous tombons sur un autre Judas,
lui aussi Galiléen et qui, lui aussi, tente de soulever
les Juifs. Nous sommes maintenant en 6 ap. J.-C., à
l'époque où Quirinus, gouverneur romain de
Syrie, effectue le fameux recensement dont parle l'Évangile
selon Luc (voir ici : Clic
!) :
"Quand le domaine d'Archélaüs eut
été réduit en province, Coponius,
Romain de l'ordre équestre, y fut envoyé
comme procurateur : il reçut d'Auguste des pouvoirs
étendus, sans excepter le droit de vie et de mort.
Sous son administration, un Galiléen, du nom de
Judas, excita à la défection les indigènes,
leur faisant honte de consentir à payer tribut
aux Romains et de supporter, outre Dieu, des maîtres
mortels. Ce sophiste fonda une secte particulière,
qui n'avait rien de commun avec les autres."
(FLAVIUS JOSÈPHE, Guerre des Juifs, II,
8 - Traduction site
remacle.org).
L'autre œuvre de Flavius Josèphe reprend ces
infos en les étoffant :
"Quirinus sénateur romain, qui était
un homme de très grand mérite (…)
fut, comme nous venons de le voir, établi par
Auguste gouverneur de Syrie, avec ordre d'y faire le dénombrement
de tous les biens des particuliers, et Coponius, qui commandait
un corps de cavalerie, fut envoyé avec lui pour
gouverner la Judée. Mais comme cette province venait
d'être unie à la Syrie, ce fut Quirinus et
non pas lui qui fit le dénombrement et qui se saisit
de tout l'argent qui appartenait à Archélaüs.
Les juifs ne pouvaient souffrir d'abord ce dénombrement
mais Joazar, grand sacrificateur, fils de Boétus,
leur persuada de ne se pas opiniâtrer à y
résister. Et quelque temps après, un nommé
judas, qui était Gaulanite et de la ville de Gamala,
assisté d'un pharisien nommé Sadoc, sollicita
le peuple à se soulever, disant que ce dénombrement
n'était autre chose qu'une manifeste déclaration
qu'on les voulait réduire en servitude et, pour
les exhorter à maintenir leur liberté, il
leur représenta que, si le succès de leur
entreprise était heureux, ils ne jouiraient pas
avec moins de gloire que de repos de tout leur bien ;
mais qu'ils ne devaient point espérer que Dieu
leur fût favorable s'ils ne faisaient de leur côté
tout ce qui serait en leur pouvoir.
Le peuple fut si touché de ce discours qu'il se
porta aussitôt à la révolte.
Il est incroyable quel fut le trouble que ces deux hommes
excitèrent de tous côtés. Ce n'était
que meurtres et que brigandages on pillait indifféremment
amis et ennemis sous prétexte de défendre
la liberté publique on tuait, par le désir
de s'enrichir, les personnes de la plus grande condition
; la rage de ces séditieux passa jusqu'à
cet excès de fureur qu'une grande famine qui survint
ne put le empêcher de forcer les villes ni de répandre
le sang de ceux de leur propre nation ; et l'on vit même
le feu de cette cruelle guerre civile porter ses flammes
jusque dans le Temple de Dieu, tant c'est une chose périlleuse
que de vouloir renverser les lois et les coutumes de son
pays.
La vanité qu'eurent Judas et Sadoc d'établir
une quatrième secte et d'attirer après eux
tous ceux qui avaient de l'amour pour la nouveauté
fut la cause d'un si grand mal. Il ne troubla pas seulement
alors toute la Judée, mais il jeta les semences
de tant de maux dont elle fut encore affligée depuis."
(FLAVIUS JOSÈPHE, Antiquités Judaïques,
XVIII, 1 - trad. Arnauld d'Andilly et J.A.C. BUCHON, Éditions
Lidis, 1982).
Ce Judas, à la fois docteur de la Loi (chez
Josèphe, le mot sophiste semble être
une traduction du rabbi araméen, un titre
que, par parenthèse, les apôtres donnèrent
souvent à Jésus) et chef de la révolte
dite du recensement, et le Judas, fils d'Ezéchias,
que nous avons à l'œuvre dix ans plus tôt
à Sepphoris, ne font-ils qu'une seule et même
personne ?
Certains spécialistes estiment que cela ne fait aucun
doute, tandis que d'autres sont nettement plus sceptiques…
Retenons simplement que, si c'est bien le cas, Judas de
Gamala pourrait faire partie de la dynastie davidique et
serait, par voie de conséquence, un prétendant
des plus légitimes au trône d'Israël,
autrement dit, un Messie en puissance.
Flavius Josèphe affirme donc que sous sa caquette
de rabbi, le leader nationaliste Judas de Gamala
fut à l'origine d'une quatrième secte juive,
qu'il décrit ainsi :
"Judas, dont nous venons de parler, fut l'auteur
de la quatrième secte.
Elle s'accorde en toutes choses avec celle des Pharisiens,
excepté que ceux qui en font profession soutiennent
qu'il n'y a que Dieu seul que l'on doive reconnaître
pour seigneur et pour roi. Ils ont un si ardent amour
pour la liberté que les genres de mort les plus
extraordinaires, les supplices les plus atroces, qu'ils
subissent eux-mêmes ou laissent souffrir aux personnes
qui leur sont les plus chères, les laissent indifférents
pourvu qu'il n'aient à donner à nul homme
le nom de seigneur et de maître. Comme bien des
gens ont été témoins de la fermeté
inébranlable avec laquelle ils subissent tous ces
maux, je n'en dirai pas davantage, non de crainte de ne
pas être cru, mais plutôt de peur que mes
paroles ne donnent une idée trop faible du mépris
avec lequel ils supportent la douleur."
(FLAVIUS JOSÈPHE, Antiquités Judaïques,
XVIII, 2).
Voltaire fut le premier à remarquer que cette description,
mi dégoûtée, mi fascinée, des
partisans de Judas et de leur fanatisme pouvait parfaitement
s'appliquer aux premiers chrétiens. Eux aussi refusèrent
de révérer l'empereur romain, de le reconnaître
comme "dieu et maître", fût-ce
au prix des pires supplices, infligés à eux-mêmes
ou à ceux qui leur étaient chers…
Quoi qu'il en soit, nul contemporain du Christ mieux que
ce Judas de Gamala, chef charismatique de l'insurrection
du recensement et fondateur de la secte des Zélotes,
ne pourrait prétendre au titre de héros
de Dieu… qui, en hébreu, se dit Geber
El. Et justement, Geber El (en français
"Gabriel"), c'est précisément le
nom de l'ange qui annonça à Marie qu'elle
était enceinte des œuvres de l'Esprit-Saint.
Coïncidence ?
Peut-être… Mais il n'empêche que certains
historiens ont effectivement soutenu (pas uniquement à
cause du nom de l'ange de l'Annonciation, bien sûr)
que Simon de Galilée, héros de Dieu et de
la révolte du recensement, aurait été
le vrai père de Jésus.
Nous en sommes enfin arrivé à votre hypothèse.
Il était temps !…
Comme l'écrit
Robert AMBELAIN en préambule de son ouvrage
Jésus, ou le mortel secret des Templiers
(Éditions Robert Laffont, 1974) :
"L'hypothèse de Jésus, fils
de Juda de Galilée, alias Juda de Gamala, ou
Juda le Gaulonite, le héros juif de la révolte
du Recensement, n'est pas nouvelle. Elle gênait
déjà dans les premiers siècles
du christianisme (…)
Elle gêne toujours, puisque les historiens
rationalistes qui veulent faire de Jésus un
mythe solaire, se gardent bien de la citer. Ernest
Renan, en sa « Vie de Jésus »,
publiée en 1863, y fait une vague allusion,
car son siège est fait, il veut un Jésus
idyllique et à la manière de Jean-Jacques
Rousseau. En fait, ce fut Daniel Massé, qui,
dès 1920, et pendant un quart de siècle,
au long de quatre ouvrages consacrés au sujet,
la défendit courageusement. Malheureusement,
il ne sut se fixer des bornes précises et ses
extrapolations imprudentes ont servi ses adversaires.
Historiens catholiques et protestants ignorèrent
volontairement son œuvre ; et Daniel-Rops se
garde bien de le citer parmi ceux qui ont la faveur
de ses répliques.
Mieux encore, sur les cartes géographiques
qui accompagnent parfois les travaux des historiens
catholiques ou protestants, les diverses localités
situées aux bords du lac de Génézareth
: Capernaüm, Tibériade, Magdala, Tarichée,
Hippos, Kursi, Bathsaïda, sont toutes mentionnées.
Il n'en manque qu'une seule Gamala ! Depuis les travaux
de Daniel Massé, la cité zélote,
la « ville des Purs », le nid d'aigle
d'où descendit un jour Juda le Gaulonite, la
véritable Nazareth où naquit Jésus
bar-Juda, Gamala a disparu des cartes géographiques...
Pour la situer, il faut se reporter aux cartes antérieures.”
Il serait fastidieux de développer ici tous
les arguments développés pour étayer
cette hypothèse - à laquelle je ne souscris
d'ailleurs pas entièrement, même si elle
est séduisante à plus d'un titre. Je
me contenterai seulement de souligner que si elle
se révèle exacte, elle inscrirait Jésus
dans une longue lutte familiale visant à s'emparer
du trône d'Israël : |
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- Ezéchias, grand-père de Jésus,
à la tête d'une bande de "brigands"
ravagea la Galilée et finit crucifié sur
ordre d'Hérode.
- Judas de Gamala, père de Jésus (?), s'empara
de l'arsenal de Sepphoris puis, dix ans plus tard, leva
l'étendard de la révolte contre Rome. Il
est probable que lui aussi finit sur la croix (voir Actes
des Apôtres, V, 37 : "Après
Theudas parut aussi Judas le Galiléen, à
l'époque du recensement, qui attira des foules
à son parti. Lui aussi périt et tous ses
hommes furent dispersés.")
- Face à Pilate, Jésus, fils de Judas de
Gamala (?), revendiqua le titre de roi des Juifs ("Tu
l'as dit, je suis roi !") et subit lui aussi
le supplice de la croix…Peut-être y survécut-il…
- Simon (surnommé Képhas, c'est-à-dire
"le Rocher", "la Pierre", "Cœur
de Pierre", notre "saint Pierre" ?) et
Jacques, tous deux fils de Judas le Galiléen, et
donc - syllogisme imparable, du moins si Jésus
fut effectivement un autre rejeton de Judas - tous deux
frères de Jésus, prirent eux aussi les armes
contre Rome et finirent eux aussi crucifiés vers
47 ap. J.-C.
Reprenons Flavius Josèphe : "C'est sous
ce dernier (Tiberius Alexander, gouverneur romain
de Judée en 46 et 47 ap. J.-C.) (…) que
furent accablés les fils de Judas de Gamala
(…). Ces deux étaient Jacob (Jacques)
et Simon. Alexander ordonna qu'on les mit en croix."
(Antiquités Judaïques, XX, 3)
- Ménahem (nom qui, en hébreu, signifie
Consolateur et qui, traduit en grec donne Paraclet
- "Le Père vous enverra un autre Paraclet",
dit un jour Jésus [Jean, 14 : 15]). Fils (ou petit-fils)
de Judas de Gamala, il prit un moment la tête de
la grande révolte juive contre les Romains (66-70
ap. J.-C.). Il s'empara de la forteresse de Massada, puis
de Jérusalem. Il ne "régna" que
quelques semaines sur la ville sainte : sa tyrannie devenant
insupportable, d'autres insurgés juifs se révoltèrent
contre lui, le détrônèrent et le firent
périr dans des supplices raffinés.
- Eléazar, proche parent (frère ?) de Ménahem,
résista longtemps aux Romains dans la forteresse
de Massada (voir sur site
associé "Peplum" : Clic
!). Lorsque la place-forte fut le point de tomber,
lui et tous ses compagnons se suicidèrent pour
ne pas tomber aux mains de l'ennemi impie.
Bref, plus d'un siècle de lutte nationaliste, menée
par une Sainte Famille d'un genre assez peu orthodoxe
!… Presque deux siècles même si on intègre
Simon Bar Kochba à cette smalah de révoltés.
En effet, le chef de l'ultime révolte juive contre
les Romains (135 ap. J.-C.) se prétendit Messie
et fils de David. De fait, peut-être était-il
lui aussi apparenté à Judas de Gamala…
mais peut-être n'était-ce que de la propagande
!…
J'espère que vous avez eu la patience de me lire
jusqu'ici. Rassurez-vous, j'ai presque terminé. Juste
encore un petit mot sur le fameux Massacre des
Innocents qu'Hérode aurait ordonné
pour éliminer un futur rival qui devait naître
à Bethléem de Judée.
Cet horrible crime n'est connu que par les Évangiles.
Même Flavius Josèphe, pourtant très
hostile envers Hérode, n'en fait pas mention.
Certes, Hérode aurait été capable d'un
tel forfait, mais cela ne suffit pas à prouver qu'il
l'a réellement ordonné. À première
vue, il s'agirait donc péripétie inventée
de toutes pièces.
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D'autres
infos sur
Judas de Gamala, le Héros de Dieu ?
Voyez ici
: Clic !
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| 7 Novembre 2004 |
| Marjorie
a écrit : |
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J'ai
un devoir qui me semble un peu difficile. Le sujet traite
des phénomènes de désertion
sociale et remèdes dans l'état social
avec comme base le discours 2, 33-36, IV° siècle
de Libanios (professeur de rhétorique
à Antioche) :
"Mais vous allez me parler
des curies. Eh bien, même si rien n'allait mal par
ailleurs, ce sujet à lui seul m'inciterait à
m'exprimer comme je le fais. Au lieu de six cents membres
autrefois, il n'y en a même pas soixante aujourd'hui.
J'ai dit soixante ? Pas même six chez certains.
Il y a des villes où le même homme perçoit
l'impôt, fait les bains et les refait encore.
Quelle est cette énigme ?
Il fait les bains en assurant la chorégie des bois
; et en même temps il prend la cruche, et le citoyen
chargé d'une liturgie devient garçon de
bain. Un client réclame de l'eau chaude, un autre
de l'eau froide, et lui, ne pouvant se couper en deux.
"Mais cela ne se passe pas ainsi chez nous".
Certes, et Zeus à ce que cela n'arrive jamais.
Mais ce qu'il faut voir, ce n'est pas les endroits où
cela n'a pas lieu, mais le fait que cela a lieu dans certains
endroits.
Les curies des cités où la terre est mauvaise
périssent sous l'énormité des charges,
car personne n'a envie d'une pareille terre et personne
ne l'achète ; et celles où la terre ont
désormais pour maîtres non plus les héritiers,
réduits en nombre, et non seulement pauvres, mais
déjà indigents, tandis que les autres, tombés
on ne sait d'où, payent le prix (car il faut dire
la vérité) et puis mènent la belle
vie au milieu des biens qui furent ceux des curiales,
dont ils possèdent les maisons, ou les champs,
ou les eux à la fois. Le prestige de la curie ?
Il n'en est plus question. Les étrangers paradent
et se marient, et nous voyons cela, et nous dînons
à leur table, et nous leur souhaitons longue vie,
mais personne ne donnerait sa fille à un curiale.
Personne ne veut assez de mal à son enfant pour
cela.
Il faudrait un mois si l'on voulait exposer par le menu
les tribulations des curiales".
Libanios, Discours 2, 33-36,
IV° siècle (trad. J. Martin, C.U.F)
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| RÉPONSE
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| En (très) gros, ce
texte de Libanios, signale, mutatis mutandis, les
mêmes problèmes que ceux évoqués
par saint Basile (qui, s'il m'en souvient bien, fut d'ailleurs
l'élève de Libanios) dans une lettre que j'ai
jadis modestement commenté (voir ici : Clic
!).
La charge de curiale (on dit aussi "décurion")
était devenue si lourde à supporter, tant
du point de vue pécuniaire que moral, que tout homme
doté d'un fifrelin de bon sens faisait tout pour
échapper à ce fardeau. Résultat : il
en manquait…
Ce qui est assez comique là-dedans, c'est que brave
Libanios, qui dénonçait avec tant d'éloquence
la pénurie de curiales, se félicitait lui-même
d'être dispensé de cette corvée du fait
de sa fonction d'enseignant "public", et qu'il
fit des pieds et des mains pour que son fiston y échappe
également. |
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| 8 Novembre 2004 |
| Marcel
a écrit : |
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Je
dois commenter un texte appelé Éloge
de Constance ou de la royauté
de l'empereur Julien (disc.III).
Auriez-vous des infos sur ce texte
? |
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| RÉPONSE
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| Je présume qu'il s'agit
du texte de Julien
que l'on a plutôt coutume d'appeler "le Panégyrique
de Constance".
À vrai dire, je
n'ai personnellement jamais eu le courage de lire
ce discours tant il paraît dépourvu de
sincérité - et c'est peu dire. En fait,
si nous ne connaissions Julien que par ce texte, d'aucuns
pourraient à juste titre taxer le dernier vrai
grand empereur romain d'hypocrisie caractérisée
!
Cette œuvre "de circonstance" fut
composée par Julien à la fin de l'année
356, pour remercier son cousin, l'empereur Constance
II, qui venait de l'élever au rang de César
(c'est-à-dire d'empereur-adjoint) chargé
de le représenter en Gaule. Or, qui sinon Constance
était le premier responsable de tous les malheurs
de Julien ? Il fait massacrer toute sa famille ; durant
toute son adolescence, il l'avait tenu enfermé
dans une forteresse désolée ; il avait
fait exécuter son demi-frère Gallus,
autre rescapé du grand bain de sang où
les siens avaient péri ; et enfin, il entretenait
depuis toujours autour de sa personne un réseau
serré d'espions et de délateurs. Et
comme si cela ne suffisait pas, depuis qu'il était
en Gaule, Julien pouvait légitimement soupçonner
que sa prétendue promotion n'était en
réalité qu'un piège : Constance
cherchait peut-être à la discréditer
ou à le "pousser à la faute"
pour l'éliminer sans alarmer l'opinion publique
(voir à ce sujet cet ancien courrier : Clic !).
Et dans cette conjoncture, Julien nous pond un discours
élogieux où il crédite le bourreau
de sa famille d'une "douceur exemplaire",
"d'une magnanimité, d'une franchise
et d'un esprit de famille remarquables"…
Autant qualités qui convenaient à Constance
comme à moi le tutu d'une ballerine classique
! |
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Il y a de quoi être mail à l'aise et, comme
je l'ai écrit précédemment, peut-être
matière à opiner que Julien n'était
finalement qu'un hypocrite. D'ailleurs, ne dissimula-t-il
pas très longtemps ses convictions païennes
!
Certes, Julien évita longtemps que ses ennemis pussent
lire en lui comme dans un livre ouvert. C'était la
condition sine qua non de sa survie !… Mais
de là à prétendre qu'il était
fourbe de nature, c'est un pas que seuls ses plus farouches
ennemis (d'ailleurs très nombreux, je ne concède)
se sont permis de franchir.
Alors pourquoi ce discours ?
D'abord, bien sûr, parce qu'il ne pouvait pas faire
autrement : Julien
avait une réputation de lettré à défendre,
et puisque son cousin l'avait honoré (du moins apparemment),
la moindre des choses était de le remercier par un
beau discours, par un beau panégyrique à la
manière de Libanios, le maître secret - parce
que païen - que le César frais émoulu
admirait par-dessus tout. Mais naturellement, s'il y avait
une chose que Julien ne pouvait se permettre dans ce discours,
c'était bien la franchise ! Se défouler en
jetant ses quatre vérités à la face
de Constance,
c'eût été lui offrir sa tête sur
un plateau.
Bref, il fut obligé de flagorner l'empereur, son
bourreau, et il le fit donc, sans doute sans scrupules excessifs.
Il ne s'agissait que d'un exercice littéraire comme
un autre… simplement un peu plus ardu, le sujet étant
assez ingrat ! Et puis, de toute façon, l'exagération
dans les louanges, la flatterie poussée jusqu'à
l'absurde, l'adulation quasi-divine étaient, d'une
certaine façon, les lois de ce genre littéraire
de l'Antiquité. S'ils avaient seulement une once
de bon sens, les empereurs du Bas-Empire ne devaient
pas croire un traître mot de ces panégyriques
"à la mord-moi l'auréole", ni être
dupe de la sincérité de leurs auteurs.
J'ai encore trouvé deux autres explications de l'écriture
de ce discours dans l'excellent Julien ou le rêve
calciné de BENOÎST-MECHIN. Je vous les
livre :
“Il n'est pas
défendu de penser que julien, tout à
la joie de ses premières victoires, ait voulu
esquisser un geste de réconciliation envers
Constance. Connaissant la vanité incommensurable
de son cousin et la façon éhontée
dont l'encensait son entourage, il savait qu'il ne
fallait pas lésiner sur les épithètes
s'il voulait être entendu. En écrivant
son panégyrique, il semble avoir voulu lui
dire : « Cessons de nous quereller. Passons
l'éponge sur le passé. Regarde à
quel point je l'ai oublié moi-même !
Concluons l'alliance de la Philosophie et de la Royauté
! L'Empire ne s'en portera que mieux. »
Vu sous cet angle, son panégyrique prend
un tout autre aspect. Il aurait été,
à mots couverts, « un long appel à
l'entente, à la concorde, à l'oubli
des dissensions, à une loyale collaboration
et à une généreuse clémence.
» Remercions Bidez de nous avoir fourni cette
explication.
Mais aussi séduisante
qu'elle soit, elle n'est qu'une hypothèse.
Il existe, en revanche, un autre argument qui,
lui, ne paraît pas pouvoir être contesté.
Julien voulait écrire un Éloge de
l'Impératrice. Pouvait-il le faire sans
rédiger auparavant celui de son époux
? C'eût été lui causer un
tort irréparable. S'il voulait proclamer
en public tout le bien qu'il pensait d'elle, ne
devait-il pas en équilibrer les termes
avec ceux qu'il employait pour encenser son mari
?
Quand il dit qu'Eusébie était «
sage, douce, prudente, humaine, équitable,
désintéressée et libérale
» ne lui fallait-il pas affirmer au
préalable que Constance était «
courageux, tempérant, intelligent, juste,
excellent, doux et magnanime » ?
Seulement, en ce qui concernait Eusébie,
il le pensait réellement et c'est pourquoi
son deuxième éloge est bien supérieur
au premier. Il y circule une chaleur humaine que
l'on cherche en vain dans le précédent,
et cela se comprend. Il avait contracté
envers Eusébie une telle dette de reconnaissance
qu'il pouvait à peine s'en acquitter par
des mots. Elle l'avait sauvé par deux fois
de la disgrâce et de la mort. Elle lui avait
permis d'aller étudier à Athènes
elle l'avait fait élever au rang de César
; elle lui avait obtenu le Gouvernement des Gaules
; elle le défendrait de nouveau, si le
besoin s'en faisait sentir. julien ne pouvait
penser à elle sans éprouver une
profonde émotion. Il voyait en Eusébie
une amie, une protectrice. Mieux encore : une
exécutante des volontés d'Hélios.
Le plaisir qu'il éprouvait à lui
en rendre grâces valait bien l'envoi de
quelques fleurs a son époux...”
(Jacques BENOIST-MECHIN, Julien ou le Rêve
calciné, Librairie académique
Perrin, 1977). |
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Dans son non moins merveilleux livre sur l'empereur Julien,
Lucien JERPHAGNON met quant à lui l'accent sur le
caractère "utile" de cette œuvre pour
le moins déplaisante :
“Il ne faut
évidemment pas lire ce texte comme un cri du
cœur, mais comme un document politique émanant
d'un César qui se sait intimement investi d'une
mission d'en haut, mais qui se sait également
contesté ici-bas. Bref, pour obéir au
ciel, il faut autant que possible rassurer la terre,
et, dans ce morceau, Julien se coule donc exactement
dans les lois du genre. Rédigé dans
la langue de bois des rhéteurs, truffé
d'allusions littéraires, de citations qui font
bien et de rappels des grands exemples pêchés
un peu partout, ce texte est un monument de flagornerie
utile. On ne fait pas mieux. Constance n'y a que des
qualités, et, à voir Julien l'en accabler,
on se prend à remarquer que ce sont précisément
celles dont la nature avait frustré l'empereur
- la clémence, la douceur, la bonté,
la magnanimité -, mais qui font partie au même
titre que la tempérance et le courage de la
panoplie du « Bon Roi » selon les vieux
traités hellénistiques "De
la royauté". Ce n'est donc pas un
hasard si Julien peint Constance non tel qu'il est,
mais tel qu'il devrait être. Le créditer
de tout cela, c'est le poser en souverain idéal.
(…)
Étrange
document, en vérité, qui reste,
soit dit en passant, la meilleure source d'information
sur le règne. En parcourant ces pages,
le lecteur d'aujourd'hui pensera irrésistiblement
à la copie d'un quelconque "apparatchik"
des années quarante-cinq en quête
d'une promotion au Comité Central. Mais
il est vrai que, dans le même temps, les
chrétiens rivalisent de superlatifs,
convoquent les anges et les archanges, et créditent
sans rire l'empereur d'un maximum de "philanthropia"...
La loi du genre ! Et puis, le superflu de
rhétorique savante est probablement pour
Julien un moyen de frapper les esprits, de se
poser en virtuose. À l'âge qu'avait
l'auteur, c'est encore excusable. Ce qui nous
gêne davantage, c'est l'impression que
Julien en rajoute. Loin de passer sous silence
le carnage de 337, où disparut sa famille,
il s'arrange pour en excuser l'empereur : «
Il n'a pas pu empêcher que d'autres commissent
malgré lui quelques excès... »
En effet. Julien envoyait, comme on dit
aujourd'hui, le bouchon un peu loin, et on peut
penser que Constance ne lui en demandait pas
tant. Mais il lui fallait se défausser
des accusations, implicites ou explicites, qui
pesaient sur lui depuis toujours ; il devait
protester de son allégeance, de sa bonne
volonté, de la pureté toute philosophique
- il y insiste tout au long de ses intentions.
Bref, ce document déplaisant, à
l'instar de la triste Consolation à Polybe
qu'avait autrefois commise Sénèque,
est avant tout un acte politique destiné
à ruiner le travail souterrain des adversaires,
en l'occurrence des délateurs."
(Lucien JERPHAGNON, Julien dit l'Apostat,
Seuil, 1986). |
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Voilà tout ce que je peux vous dire du "Panégyrique
de Constance". |
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| 9 Novembre 2004 |
| Noémie
a écrit : |
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| Je voulais
savoir ce qu'étaient le mos maiorum
et les valeurs républicaines à l'époque
romaine ? |
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| RÉPONSE
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| Mos maiorum,
cela signifie littéralement "la coutume des
ancêtres". Les Romains s'y référaient
constamment, étant entendu qu'à leurs yeux,
l'époque où ils vivaient (quelle qu'elle fût)
était décadente, que tout allait
mieux avant.
"La nostalgie n'est plus ce qu'elle était",
n'est-ce pas ?
Ces grands ancêtres qu'ils vénéraient,
qu'ils tentaient (vainement) de prendre pour modèles,
tant sur le plan moral, religieux politique ou culturel,
les Romains les imaginaient donc parés de toutes
sortes de vertus spécifiquement romaines.
Quelles étaient ces qualités ?
Citons, entre autres :
- La vertu (latin virtus). Mais attention, la
vertu romaine ne consistait pas (ou pas seulement) en
l'absence de vice… Le mot latin virtus
désignait toutes les qualités physiques
et morales qui fondaient la valeur d'un vrai homme, voire
d'un vrai mâle (en latin vir = homme, d'où
"viril"). Un homme se devait d'être courageux,
endurant, discipliné. En gros, la "vertu"
romaine, c'était donc le contraire de la "mollesse",
une tare qui (aux yeux des Romains bien sûr) caractérisait
la gent féminine… et les peuples étrangers,
tout justes bons à devenir les esclaves des "vertueux"
citoyens de Rome.
- La piété (pietas). Ici encore,
le mot n'a pas nécessairement le sens moderne.
Il ne s'agissait pas d'aller régulièrement
à la messe (en l'occurrence au temple), mais plutôt
d'être respectueux envers ses parents, ses grands-parents,
ses ancêtres. Bref, précisément, se
conformer autant que possible du fameux mos maiorum.
- La gravitas, c'est-à-dire le sérieux,
la fermeté et la dignité de caractère,
avec, comme corollaire, la sobriété, aussi
bien à table qu'en paroles. Le Romain, sévère
et grave, se voulait aussi avare de mots que de sesterces
!
- L'auctoritas : pas seulement l'autorité,
mais aussi le prestige.
- L'honestas : l'honnêteté, la qualité
d'un homme d'honneur, respectueux de la parole donnée.
etc…
Comme vous le voyez, cela ne rigolait pas ferme, chez les
anciens Romains !… Cependant, rassurez-vous, tout
cela était de l'ordre du mythe, et les ancêtres
des Romains n'étaient ni meilleurs ni pires que leurs
descendants. Le mos maiorum, ce n'était
finalement qu'une façon d'exprimer la piété
au sens romain du terme : les ancêtres, dûment
respectés, ne pouvaient évidemment qu'être
respectables.
Quant à vos vertus républicaines
romaines, c'est du côté de celles qui caractérisent
ce mythique mos maiorum qu'il faut les rechercher,
et non de celles que revendique la République française.
"Liberté, Égalité, Fraternité",
tu parles ! les Romains auraient rigolé doucement
dans leur barbe… Leur société était
fondamentalement inégalitaire et esclavagiste. Quant
à la "fraternité", elle ne s'exerçait
qu'entre les membres des divers clans qui constituaient
la société romaine.
Dans la réalité des faits, la République
romaine fut une dictature aristocratique censitaire
(c'est-à-dire où le pouvoir était confisqué
par une élite fortunée et égoïste).
Paradoxalement - du moins pour nos esprits baignés
d'idéaux républicains issus de la
Révolution française -, ce régime inégalitaire,
cet état prédateur, s'humanisera quelque peu
quand il se transformera en un genre de monarchie : l'Empire
romain fut finalement plus libéral
que la République romaine.
Mais puisque j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer
cette évolution lors de correspondances avec d'autres
sympathiques internautes, je me permets donc de vous renvoyer
à ces courriers : Clic
! et Clic
!.
Comme quoi il n'est jamais inutile pour lire de bons bouquins
! j'ai eu le plaisir de découvrir tout récemment
ce texte de l'excellent historien Lucien Jerphagnon, écrit
bien avant que je n'apparaisse sur la Toile, et qui, ô
divine surprise, exprime (bien plus éloquemment que
moi, cela va de soi) les mêmes idées que celles
ébauchées dans les correspondances référencées
ci-dessus
"Si un Français
parle de République, il pense à l'histoire
de France. Il oppose donc « République
» à « Royauté » et
sauf à être royaliste, il pense «
progrès » d'un régime à
l'autre. Sa pensée se prolonge de corrélats
positifs : liberté, égalité,
fraternité, etc. - ou négatifs : tyrannie,
arbitraire, droit divin, etc. et son imagination s'illustre
de phantasmes.Il voit la prise de la Bastille, cent
fois peinte à l'huile : il entend La Marseillaise
(« Contre nous, de la tyrannie, / l'étendard
sanglant, etc. ») Autrement dit,
pour le Français moyen, la République,
puisqu'elle est le gouvernement du peuple par le peuple
(d'aucuns nuanceront), est nécessairement plus
démocratique que l'Empire - et là, il
pense à Napoléon Ier ou III.
Seulement, si ledit Français moyen s'avise
de transposer ces certitudes-là en histoire
romaine, cela ne va plus du tout. D'abord, ce que
nous avons vu de la République romaine n'a
rien de très démocratique au sens où
nous l'entendons. On peut bien écrire partout
en grosses lettres S.P.Q.R. et tout mettre au compte
« du Sénat et du peuple romain »
- on sait bien que le peuple se réduit en fait
à une oligarchie richissime qui fait la pluie
et le beau temps. Que cette poignée de notables
pille gaillardement et sans contrôle les provinces
que lui confie la « Respublica »
comme autant de fromages. Qu'elle considère
les esclaves exactement comme des objets - ce qui
ne veut pas dire qu'elle les maltraite nécessairement
: tous les esclaves ne sont pas logés à
la même enseigne. Bref, rien de tout cela ne
correspond, nous avons pu nous en rendre compte, à
l'idée qu'on se fait d'une démocratie,
même bourgeoise. On peut alors être tenté
de penser en toute innocence : si la République
était ainsi, que sera-ce de l'Empire ?
Or, précisément, c'est là
qu'est l'erreur. Et d'abord parce qu'à Rome,
rien n'a jamais été ni ne sera démocratique
au sens égalitaire où nous entendons
habituellement la chose, ni la République ni
l'Empire. Et d'une. Mais de plus, d'un « régime
» à l'autre, on s'avise qu'il y a bel
et bien progrès, mais il ne va pas dans le
sens que nous attendons. Tant pis s'il nous faut renoncer
à un dogme, et constater qu'un Empire se montre
plus « progressiste », pour parler le
beau langage, qu'une République ! Car sous
l'Empire, sous cette « République-sous-une-autre-forme
» qui régit Rome et ses provinces à
partir d'Octave, le pouvoir discrétionnaire
détenu sur tout absolument par une poignée
de très hautes familles - ce pouvoir va être
à tout le moins un peu mieux, un peu moins
mal contrôlé.
N'importe qui,
dès lors qu'il est puissant, ne pourra
plus faire n'importe quoi du moment que cela
l'arrange - et notamment rançonner les
provinciaux dont il a le gouvernement. Il lui
faudra rendre des comptes à quelqu'un,
et cet un qui siège à Rome n'est
pas forcément distrait, ni très
arrangeant. La législation tiendra progressivement
un plus grand compte de la dignité des
êtres humains. Et la philosophie y sera
du reste pour beaucoup. Le petit peuple sera
plutôt mieux traité. Un jour -
encore lointain - viendra où tout le
monde sera citoyen romain. Ah si Caton l'Ancien
l'avait su... On s'avisera même que les
esclaves ont une âme, comme tout le monde
(O Caton, encore une fois !) et qu'on ne peut
pas, qu'on ne doit plus, les tuer si l'envie
vous en prend et si l'on juge que cela en vaut
la peine. L'ordre régnera plus sérieusement
sur terre et sur mer, plus durablement surtout
qu'au temps où Rome et ses provinces
étaient l'enjeu d'ambitions rivales,
et où les comptes se réglaient
avec des procédés de mafiosi.
De tout cela nous verrons les preuves à
mesure que nous avancerons dans ce récit.
On en trouvera déjà une dans les
cris d'orfraie que ne tarderont pas à
pousser - d'ailleurs en vain les aristocrates
dépossédés de leur royauté
républicaine, qu'ils confondront avec
« la Liberté ». Le mot leur
fond dans la bouche comme une friandise, et
ces nobles accents risquent d'évoquer
pour nous les revendications de 1789, ou les
gémissements des opprimés sous
quelque dictature. Erreur ! Car la « Liberté
» dont ces nobles cours pleurent si éloquemment
la perte, c'était celle de faire sans
contrôle aucun ce qui leur plaisait, et
à eux seuls.”
(Lucien JERPHAGNON, Histoire de la Rome
antique, Tallandier, 2002) |
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