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Octobre 2004 (page 2/3)

Sommaire du mois d'Octobre : Clic !

 
9 Octobre 2004
Simon a écrit :
 

J'aimerais avoir quelques renseignements sur le rôle des barbares dans la chute du monde romain, car lorsqu'on essaie d'avoir quelques renseignements sur la chute du monde romain, on nous donne seulement les causes en général, mais on ne nous donne pas plus d'information.

Comment les invasions romaines ont-elles conduit à la chute du monde romain ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

Oui, évidemment… Y'a belle lurette, depuis presque trois siècles, que les causes de la chute de l'Empire romain font l'objet d'âpres discussions, controverses ou disputes entre historiens ; les invasions barbares n'étant jamais que l'une des causes - parmi bien d'autres - invoquées par ces savants érudits pour expliquer cette fin du monde romain. C'est pour cela que vous trouverez généralement davantage d'informations sur le premier sujet que sur le deuxième. L'emprise barbare ne constitue finalement qu'un des éléments d'une question infiniment plus vaste.

Car c'est bien là qu'est le hic ! Pourquoi l'empire romain d'occident s'est-il écroulé ? Pour quelles raisons ?
Les invasions barbares expliquent-elles tout ? L'empire romain disparut-il seulement parce qu'il fut "pris d'assaut" par les hordes barbares ? Ou bien est-ce la faute aux chrétiens ? S'est-il écroulé parce qu'il n'était plus économiquement viable ? Ou alors sont-ce des facteurs démographiques qui le firent décliner puis chuter ? Mais peut-être l'empire mourut-il tout simplement de vieillesse, selon une loi naturelle et immuable qui veut qu'à l'instar des hommes qu'elle rassemble, toute civilisation naisse, grandisse, puis meure enfin ? Ou bien est-ce à cause des tuyaux de plomb ?

J'ai déjà eu, à de très nombreuses reprises, l'occasion de discuter de ces questions - très intéressantes autant que complexes - avec d'autres sympathiques internautes. Vous trouverez ici (Clic !) les liens vers ces correspondances.

Je ne vois pas ce que je pourrais dire de plus à ce sujet… À mon avis - qui n'est pas, je le rappelle encore, celui d'un véritable historien professionnel -, la ruée des barbares ne fut qu'un élément accélérant de l'incendie final. Quand les Germains forcèrent la frontière du Rhin (date traditionnelle : 31 décembre 406), le ver était depuis longtemps dans le fruit. Ruiné et dépeuplé, l'Empire romain n'était de surcroît plus guère populaire auprès de la plupart de ses habitants, accablés d'impôts. Il était aussi et surtout divisé idéologiquement en une multitude de sectes chrétiennes, hérétiques ou orthodoxes, qui s'opposaient violemment les unes aux autres. Car, ce serait commettre un dangereux anachronisme que de réduire les controverses chrétiennes des IVe et Ve siècles à d'aimables discussions théologiques. Quand les chrétiens de ce temps discutaient de la divinité du Christ, ce n'était pas autour d'une tasse de thé et de petits-fours, mais à coups de poing, de gourdin et de glaive. Ces "disputes de curetons" prirent souvent la couleur glauque et l'odeur sanglante de véritables guerres civiles… Et pendant que les Romains s'entretuaient joyeusement, les barbares, au balcon, applaudissaient en rigolant doucement dans leurs barbes hirsutes enduites de beurre rance !…

Cela dit, et puisqu'une chronologie détaillée des invasions barbares devrait sans doute vous intéresser, je me permets de vous recommander ce site internet, fort bien fait, que m'a récemment renseigné un visiteur de mes propres pages : 370 - 493 - La fin de Rome en Occident

 
 

 

 
11 Octobre 2004
Grégory réécrit :
 
Pour la bataille du pont Milvius, on sait que Constantin a fait peindre sur les boucliers de ses hommes les symboles du christianisme (…).
Ne pourrait-on pas penser que ces décorations avaient un but politique pour rallier les chrétiens de l'armée de son malheureux adversaire ?
 
 
 
RÉPONSE :
 

C'est certes possible… Quoiqu'à mon avis, les chrétiens ne devaient pas être très nombreux dans l'armée de Maxence (pas plus que dans celle de Constantin, d'ailleurs). En effet, ledit Maxence avait, grosso modo, "hérité" de l'armée de son père Maximien Hercule, lequel, anti-chrétien convaincu devait avoir appliqué à la lettre les décrets de Dioclétien et soigneusement purgé ses légions de ses éléments chrétiens.

L'explication traditionnelle de cette vocation subite de Constantin pour la peinture sur boucliers est certes possible sinon réellement vraisemblable : à la veille de la bataille du Pont Milvius, il aurait bénéficié d'une vision lui recommandant, s'il voulait la victoire, de placer sur le bouclier de ses soldats le monogramme du Christ (la lettre grecque chi - en gros, un X - traversée dune barre verticale recourbée au sommet).

Bof… Après tout, les rêves prémonitoires, cela peut arriver !… Et puis, Constantin était bien de son époque : il croyait dur comme fer aux interventions divines dans ses petites affaires. Deux ou trois ans avant le Pont Milvius, alors qu'il passait par le sanctuaire d'Apollon Grannus (à Grand, dans les Vosges), c'était cette fois le dieu - païen - de ce temple - non moins païen - qui lui était apparu, accompagné de Victoires, et lui tendant une couronne de lauriers.

Finalement, même si nos esprits cartésiens refusent d'accorder foi à toute cette mythologie, païenne ou chrétienne - on est forcé de reconnaître que, du seul fait que Constantin, ses soldats, et ses sujets aient admis la réalité de ces visions, cela les transforme en événements historiques avérés, qui ont eu une certaine influence sur le cours de l'Histoire.
On remarquera aussi, non sans un certain amusement, que certains historiens, assez critiques à l'égard des hallucinations de Constantin, se montrent plus indulgents envers celles dont aurait bénéficié Julien dit l'Apostat, guidé tout au long de sa vie par un fantomatique "Génie de l'Empire"… Et vice-versa !…

Pour en revenir plus précisément à votre question, à mon avis, et si tant est que Constantin imposa déjà le monogramme du Christ à ses soldats dès la bataille du Pont Milvius (ce dont je ne suis pas sûr à 100 %, car sauf erreur de ma part, seules des sources chrétiennes, donc hautement suspectes de partialité, mentionnent cette initiative), il s'agissait surtout d'un message destiné à la population chrétienne de Rome. N'oublions pas que c'est dans la Ville que résidait la plus importante communauté chrétienne d'un Occident par ailleurs encore fort peu évangélisé.

vision de constantin

Bien sûr, Maxence ne fut pas un persécuteur comme son père. Néanmoins, il avait mécontenté la population chrétienne de Rome en exilant tantôt l'évêque légitime de la Ville, tantôt le prétendant hérétique qui lui disputait la Chaire de saint Pierre, tantôt les deux pontifes à la fois. Dans son esprit, il ne s'agissait que de mesures de simple police destinées à faire régner l'ordre et éviter que les chrétiens romains ne s'entretuent mutuellement. Mais ces dispositions de bon sens furent sans doute ressenties comme autant de vexations : la population chrétienne de Rome, que les persécutions de Dioclétien, avaient radicalisée devait réagir de façon épidermique à la moindre tentative d'intervention des autorités dans leurs affaires internes.

C'est dire que, boucliers gravés ou non, Constantin apparut comme un libérateur : sa réputation de tolérance (sinon ses sentiments amicaux) à l'égard des chrétiens l'avait précédé.

 
 

 

 
13 Octobre 2004
François-Dominique (Site : Des Textes pour l'Histoire) a écrit :
 

1. Dans tous les textes que je viens de mettre en ligne sur cet énorme monument, Edward Gibbon, fait largement référence dans ses notes à l'Histoire Auguste. Sur votre site, vous semblez accorder aux auteurs de cette Histoire Auguste qu'un crédit limité... Qu'en dites-vous ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

Ah, l'Histoire Auguste !… Gibbon en faisait effectivement grand cas, et ce à juste titre. Cependant, cet écrivain, mort en 1794, ne pouvait évidemment pas connaître les résultats des travaux d'érudition des XIXe et XXe siècles qui précisèrent la nature réelle de cette œuvre… qui n'est, dans la réalité des faits, qu'une mystification, qu'une imposture.

Sans entrer dans les détails, vous savez sans doute que l'Histoire Auguste se présente comme un recueil de biographies impériales, dans le genre de celles de Suétone. Ces notices biographiques concernent les empereurs romains, de Trajan jusqu'à Carin, y compris les usurpateurs (avec une "lacune", sans doute volontaire, entre 244 et 253, de la mort de Gordien III à l'avènement de Valérien). Elles seraient dues à six auteurs différents (Ælius Spartianus, Julius Capitolinus, Vulcacius Gallicanus, Ælius Lampridus, Trebellius Pollion et Flavius Vospicius) qui tous auraient vécu à la fin du IIIe siècle ou au début du IVe, sous les règnes de Dioclétien ou de Constantin.

Cela, c'est ce que le bon Gibbon croyait. Mais, bien après la mort du grand historien britannique, des recherches ont permis d'établir, avec un bon degré de certitude, que les six prétendus auteurs de l'Histoire Auguste n'en feraient en réalité qu'un seul. En outre, cet anonyme n'était nullement un contemporain de Dioclétien, mais plutôt un sujet de Théodose, voire d'Honorius (fin du IVe siècle ou début du Ve).

Cela ayant été établi, les critiques historiques se rendirent compte que, si certaines biographies de ce recueil étaient de bon aloi, d'autres (surtout celles des empereurs du IIIe siècle) devaient être assez bidouillées. Elles fourmillent en effet d'anachronismes, de citations, de documents ou d'inscriptions fictives, de références à des historiens ou à des personnages inconnus par ailleurs, etc, etc… Toutefois, puisque ces Vies sont trop souvent l'unique source littéraire que nous possédions sur ces âges assez obscurs, les historiens se refusent - comme on dit trivialement - à jeter le bébé avec l'eau du bain. Certains spécialistes s'échinent donc à démêler le vrai du faux dans ces biographies, et des colloques universitaires sont très régulièrement organisés pour faire le point sur l'état d'avancement des recherches.

Et voilà pourquoi je suis, moi aussi, assez réservé face à ce livre, précieux parce qu'il est souvent le seul témoin des temps qu'il décrit, mais dont il faut néanmoins prendre les assertions avec une extrême prudence.

Je ne vais pas m'étendre davantage sur ce sujet, car si les problématiques liées à cette œuvre vous intéressent, je vous recommande plutôt d'acquérir au plus vite l'édition française de l'Histoire Auguste (Éditions Robert Laffont, coll. Bouquins, 1994). Voyez en particulier la longue, mais passionnante, introduction générale d'André CHASTAGNOL (également responsable de l'édition du texte latin et de la traduction française)

De toute façon, ce livre est réellement un must pour tout qui s'intéresse à l'histoire de l'Empire romain…

livre histoire auguste
 
 

2. Autre auteur largement plébiscité chez notre bon historien anglais, c'est Hérodien, savez-vous où l'on peut retrouver ses textes sur la toile ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

A ma connaissance, les textes d'Hérodien ne sont pas disponibles sur la Toile… du moins en français. En revanche, vous les trouverez aisément en librairie (HÉRODIEN, Histoire des Empereurs romains de Marc Aurèle à Gordien III, traduit et commenté par Denis ROQUES, Société d'éditons les Belles Lettres, 1990).

Vous voyez, le problème avec ces œuvres du Bas-Empire (tant l'Histoire Auguste que celles d'Hérodien ou de Dion Cassius), c'est qu'elles semblaient, jusqu'il y a peu, réservées aux spécialistes universitaires. C'était, comme qui dirait, un peu leur chasse gardée. Ce n'est que très récemment que certains de ces textes furent publiés en langue vulgaire, à l'intention du grand public (du moins dans le domaine francophone, car des traductions anglaises ou allemandes sont disponibles depuis belle lurette). Ceci explique pourquoi j'ai bien peur qu'il n'existe guère de traductions françaises "libres de droits" - donc publiables sur le Net - de ces œuvres pourtant fort utiles aux érudits amateurs.

Parfois, j'ai l'impression que certains milieux universitaires francophones se complaisent encore dans un genre de "mandarinat", et estiment toujours que ce serait déchoir que de transmettre - via le Net ou autrement - leur haute science à des cerveaux vulgaires et à des oreilles profanes !… Par exemple, quand diable pourrons-nous, nous, commun des mortels, disposer enfin d'une traduction française - complète et accessible - des Histoires de Dion Cassius ?

livre herodien
 
 
François-Dominique réécrit :
 

Merci pour votre longue réponse éclairante.

Pour ce qui concerne Dion Cassius, je vous signale le considérable travail (il y est depuis bientôt quatre années) qu'est en train de faire votre compatriote Philippe Remacle sur son très beau site : Clic !

 
 
 
RÉPONSE :
 

… Et merci à vous aussi pour ce renseignement.

Je connaissais déjà les passages de Dion Cassius mis en ligne par mon pays Remacle… passages qui hélas s'achèvent avec la victoire de César à Pharsale, c'est-à-dire précisément au moment où commence à devenir intéressant pour moi et "mes" empereurs romains. En revanche, je ne connaissais pas ce site Méditerranées, que renseigne l'ami Remacle, et qui, lui, tombe carrément pile-poil dans le sujet de mes pages internet puisqu'il présente (entre autres choses vraiment très intéressantes), les textes de nombreux historiens antiques (Dion Cassius, mais aussi Hérodien, Eutrope, Aurelius Victor, etc…) relatifs aux empereurs du IIe siècle : Clic !

site mediterranees

 
 

 

 
13 Octobre 2004
Charlotte a écrit :
 
Je ne sais pas si vous connaissez la pièce de théâtre Caligula, d'Albert CAMUS . Je dois faire un rapprochement avec cette pièce, je ne sais pas si vous pouvez m'aider, mais je l'espère… Et si vous connaissez d'autres liens de ce genre avec Caligula, ce serait gentil de m'en faire part…
 
 
 
RÉPONSE :
 

Ben oui, j'ai effectivement lu Caligula… mais c'était il y a bien longtemps, quand j'étais student, dans les belles années '70. Et comme, depuis lors, je ne l'ai plus guère fréquenté l'œuvre de Camus, le moins que l'on puisse dire, c'est que mes souvenirs de cette pièce ne sont pas très frais !

Cela dit, je ne vois pas très clairement le genre de renseignements que vous attendez de moi… Toutefois, si vous avez lu la pièce de Camus ainsi que parcouru la (copieuse) notice biographique que j'ai consacrée à Caligula, vous vous êtes certainement rendu compte que le but poursuivi par l'auteur de La Peste est fondamentalement différent du mien. Je tente - à mon modeste niveau - de cerner le Caligula historique, celui qui a réellement existé, tandis que Camus, lui, nous livre une interprétation philosophique de ce personnage. À la limite, l'aspect historique ne l'intéresse pas ; son Caligula est surtout le héros d'une fable philosophique sur le pouvoir, ou plutôt sur la nécessaire résistance aux pouvoirs arbitraires, tant humains que divins :

"La mort de sa sœur Drusilla l'a révélé à lui-même en lui révélant l'absurdité de la vie des hommes ; cette prise de conscience est son véritable sacre, l'indication de son destin ; « Je viens de comprendre enfin l'utilité du pouvoir. Il donne ses chances à l'impossible. » Désormais, dressé avec une logique implacable contre tout ce qui rassure les hommes, les assied, les distrait, les réconforte et leur ferme les yeux, il va se faire leur bourreau pour leur enseigner la révolte. Sa vie devient tout entière intelligence en délire, passion du difficile et du fatal, tragi-comédie où le cabotinage n'exprime qu'un excès de gravité, un comble de dégoût pour le frivole. Aucun repos, il lui faut assassiner l'amour et l'amitié, tuer, spolier, torturer, dégrader, mais sans nul plaisir, seulement par faim d'une vraie vie et parce que le meurtre se présente à lui comme le plus terrible élan vers l'éternité. Il accumule le mal, mais c'est pour en atteindre le fond et démasquer l'ordre du monde. Entre ses mains, le crime est l'instrument pédagogique suprême, le seul qui puisse obliger les hommes à vomir leur abominable résignation. Car tel est son but, poursuivi avec une perpétuelle véhémence, s'identifier aux dieux à force de cruauté pour qu'en se révoltant contre lui, les hommes conçoivent qu'on peut se révolter aussi contre les dieux. C'est donc la mort qu'il appelle au bout de son action, car son assassinat sera le gage de sa réussite, lui qui proclamait : « J'ai besoin de la lune ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut--être, mais qui ne soit pas de ce monde. »"
( LAFFONT-BOMPIANI, Dictionnaire des Personnages, Ed. Robert Laffont, Coll. Bouquins).

livre caligula - camus

Vu l'objet l'étude de mon site, qui est de nature historique et non littéraire, je ne peux évidemment vous apporter d'aide substantielle en ce qui concerne l'analyse de la pièce de Camus. En revanche, n'hésitez pas à me contacter si des faits relatifs au "Caligula de l'Histoire" vous posent problème. J'essayerai alors de vous renseigner… si du moins je le puis…

Ah oui, il existe certainement sur le Net de très nombreux sites consacrés au Caligula d'Albert Camus. Une simple recherche sur un moteur de recherche du genre de Google vous orientera certainement mieux que je ne pourrais le faire. Néanmoins, en voici déjà deux qui pourraient vous intéresser :

  • Site perso de Florent Thuillier - Caligula d'Albert Camus : Clic !
  • Site webcamus.free.fr - Caligula : Clic !
 
 

 

 
13 Octobre 2004
Bidzina a écrit :
 
Pendant le christianisme primitif, est-ce que les chrétiens respectaient le carême ?
 
 
 
RÉPONSE :
 

… Ça dépend un peu de ce que vous appelez christianisme primitif

En effet, d'après les renseignements que j'ai pu trouver, les premières allusions à un genre de carême n'apparurent pas avant le milieu (voire à la fin) du IIIe siècle, dans le milieu monastique égyptien. Ce n'est qu'à partir du IVe siècle que cette pratique se développa un peu partout, mais non sans certaines différences de perception entre les christianismes pccidental et oriental. Celui -ci mit surtout l'accent sur la commémoration des quarante jours de jeûne de Jésus au désert (voir Matthieu 4 : 1-2 ou Luc 4 : 1-2), tandis qu'en Occident, on insista plutôt sur l'ascèse physique et spirituelle qui préparait les fidèles aux cérémonies pascales (purification des catéchumènes à baptiser à Pâques, ou "réconciliation" des pénitents).

Un beau et pieux texte du pape saint Léon le Grand (440-461), que je viens de découvrir dans le vénérable livre de messe de feue ma vieille maman, me paraît illustrer à merveille cette "théologie occidentale du Carême", je me suis permis de recopier :

"Bien qu'il n'y ait aucune époque qui ne soit riche de présents divins et que, par la grâce de Dieu, nous trouvions toujours accès près de sa miséricorde, maintenant cependant, il faut que les âmes de tous les chrétiens s'excitent avec plus de zèle aux progrès spirituels, et qu'elles soient animées d'une très grande confiance, alors que le retour du jour auquel nous avons été rachetés nous invite à remplir tous les devoirs de la piété chrétienne. C'est ainsi que nous célébrerons, avec des âmes et des corps purifiés, ce mystère, sublime entre tous, de la Passion du Seigneur.
Il est vrai que nous devrions toujours être devant Dieu tels qu'il convient que nous soyons en la fête de Pâques. Mais parce que cette force d'âme est l'apanage du petit nombre, tandis que d'un côté la fragilité de la chair entraîne le relâchement d'une observance très austère, et que d'un autre côté les diverses occupations de cette vie divisent et partagent notre sollicitude ; il arrive nécessairement que la poussière mondaine souille les cours religieux eux-mêmes.
C'est donc avec une grande utilité pour notre salut qu'a été ménagée cette institution divine, afin que ces exercices de quarante jours nous aident à recouvrer la pureté de nos âmes, en rachetant alors par des œuvres pies et par des jeûnes, les fautes des autres temps de l'année.
Mais pour ne donner à personne le moindre sujet de mécontentement ou de scandale que notre manière d'agir ne soit pas en désaccord avec notre jeûne, car c'est sans profit qu'on diminue la nourriture du corps, si l'âme ne s'éloigne pas du péché.

 
 
Bidzina réécrit :
 

Merci pour votre réponse… Mais je m'excuse, car j'avais mal formulé ma question qui concernait le jeûne avant le Noël, et je voudrais savoir quand et pour quelle raison cette tradition a été établie ?

Pourquoi ce jeûne alors que la naissance du Christ est une bonne nouvelle qui devrait être source de joie ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

En français, la période de pénitence précédant Noël s'appelle l'Avent. On écrit ce mot avec un "e" pour bien signifier qu'il s'agit moins de désigner la période avant la Nativité que de préparer l'avènement (latin adventus) du Christ.

Cette étymologie explique du même coup la raison du jeune. Pendant l'Avent, le bon chrétien ne se prépare pas seulement à fêter, aussi dignement que pantagruéliquement, la naissance du petit Jésus (quoiqu'un petit régime avant la dinde et le foie gras ne fasse pas de tort), il s'apprête aussi - voire surtout - au deuxième retour du Christ, lorsqu'aux derniers jours, il reviendra dans sa gloire - "jour de colère que ce jour-là " - juger les vivants et les mort.

Je reprends encore le vieux Missel de ma maman :
"Ce Temps nous prépare à recevoir, avec les dispositions voulues, Jésus dans son premier avènement, puisque les fêtes de Noël sont pour l'Église l'anniversaire officiel de la venue du Sauveur ; et il nous prépare par là-même à être au nombre des bénis de son Père lorsqu'il viendra en son second avènement. La Liturgie de ce Temps nous fait donc envisager en même temps les deux avènements, afin que nous aspirions avec la même confiance à la venue de l'Enfant de la Crèche qui va naître toujours davantage en nous par la grâce à Noël, et à venue de notre Juge qui nous introduira dans son royaume et nous séparera des méchants « en mettant entre eux et nous un abîme » (Luc, 16 : 26)."

En caricaturant un peu (beaucoup ?), on pourrait donc dire, mutatis mutandis, que le chrétien qui "fait carême" avant Noël se comporte comme un de mes copains. Assez rondouillard et ayant subi de sérieux malaises cardiaques, il devrait faire perpétuellement attention à ce qu'il mange. Mais, en grand et gros gourmand gourmet qu'il est, il préfère bâfrer à tas et boire comme un trou à longueur d'année… à l'exception du mois qui précède sa visite annuelle chez son médecin, où il entreprend un régime drastique…
Pour le chrétien comme pour mon vieux mon vieux copain, la sagesse vient avec la peur du gendarme !

Quand ce jeûne de l'Avent fut-il institué ?

En 380, un concile de Saragosse ordonna une préparation de huit jours avant Noël. Mais ce n'est que lors d'un autre concile, tenu à Tours en 563, que les rites et les formules particuliers de l'Avent furent pour la première fois explicitement mentionnés.

 
 

 

 
16 Octobre 2004
Gricca a écrit :
 

Une impératrice romaine en cure sur la Côte d’Azur

Sous l’empire romain, la Côte d’Azur avait déjà sa réputation de climat agréable et une impératrice y séjourna pour y retrouver sa santé.

Nous sommes en 261, après un séjour à Rome, l’empereur Gallien était retourné à Milan pour s’assurer de la fidélité de ses légions et prendre avec son état-major les décisions que la situation politique créée l’année précédente par la capture de l’empereur Valérien par les Perses exigeait. Il en était en effet résulté trois usurpations : en Orient celle des jeunes frères Quiétus et Macrien, en Pannonie celle de Régalien sur le Danube et en Gaule celle de Postumus sur le Rhin, qui avait coûté la vie à Salonin le fils cadet de Gallien. Régalien avait disparu avant la fin de l’année 260, mais à sa place surgissait la menace de l’avancée de l’armée romaine de Macrien.
Gallien devait donc faire face à deux adversaires, Macrien et Postume. C’est le général Auréolus qui fut dépêché en l’Illyrie contre Macrien (il y sera vainqueur), tandis que Gallien se chargea d’attaquer Postume, probablement par la Provence, visant Arles ce qui aurait permis ensuite de récupérer la Narbonnaise. Il était accompagné par sa femme Salonine. Celle-ci, frappée coup sur coup par la mort de ses deux fils Valérien le jeune en 258 et Salonin en 260, semblait depuis dépérir, d’autant plus que son époux se consolait, de son côté, dans les bras d’une belle princesse « barbare » Pipara.

Les médecins conseillèrent alors à l’impératrice un séjour dans les Alpes-Maritimes auquel elle se soumit.
On dit que Salonine fut la première à se rendre au bord de la mer pour s’exposer au soleil. Selon l’historien local Durante, l’impératrice Salonine se serait rendue à Berthemont en haute Vésubie à 1000 m. d’altitude pour y suivre une cure thermale. A cette époque, les bains s’appelaient Lancioures ou encore Rocca Alpina, les eaux chaudes de ses sources avaient la réputation de guérir des maladies d’atonie, de respiration, de stagnation d’humeurs et de stérilité.

Cette tradition, non confirmée, d’un séjour de Salonine dans les Alpes Maritimes, qui lui a rendu la santé, s’appuie sur diverses inscriptions en son honneur à Cemenellum (Cimiez), Antipolis (Antibes), Vintium (Vence) et Brigantio (Briançonnet), avec cette nuance qu’à Cimiez, où son époux Gallien est qualifié d’Auguste junior, c’est le sénat (les décurions) de la ville aidé d’un chevalier équestre Aurelius Januarius « vir egregius » (le gouverneur sans doute) qui s’en est occupé, alors que les autres petits sanctuaires (sacellum) furent érigés à la suite d’un décret des décurions.

Cornelia Salonina, originaire dit-on de Bithynie, peu mentionnée par les historiens, est donc connue par des inscriptions et aussi des monnaies (sur des monnaies de cités d’Ionie et de Lydie elle est désignée comme Salonina Chrysogone = naissance d’or).
Malgré l’attachement de Gallien pour sa concubine Pipara, Salonine resta au côté de son mari et fut, très probablement, tuée en même temps que lui à Milan en 268.

L’Histoire Auguste nous a conservé seulement une anecdote sur le bon tour joué par Gallien à un vendeur d’un faux collier à l’impératrice (Gallieni duo XII 5).

salonine

Quant au sort de la concubine Pipara (Pipa selon l’historien Aurelius Victor) on l’ignore, mais l’on sait que cette fille d’un roi Marcoman Attalus, auquel Gallien avait permis l’installation de ses hommes en Pannonie, probablement lors de son séjour dans la province en 258-259, fut remise comme « otage » aux Romains pour garantir la fidélité de son père. C’était la coutume, les enfants princiers étaient alors élevés à la cour. C’est là qu’elle plut à Gallien, dont on sait qu’il aimait la compagnie des jolies filles (Histoire Auguste - Gallieni duo XVII 9) et devint sa maîtresse officielle, participant aux banquets de l’empereur installée sur un lit de table (Gallieni duo XVII 7). L’Histoire Auguste nous a conservé l’écho de leur passion en nous disant que Gallien était éperdument amoureux de Pipara (Gallieni duo XVII 9) et qu’il se consumait d’amour pour elle (Tr. tyr. III 4).

On aurait aimé en savoir plus sur ce trio (Gallien, Salonine, Pipara) si fascinant, ayant vécu à une époque très troublée à la charnière de l’histoire entre le Haut-Empire et le Bas-Empire, entre le monde païen finissant et le monde chrétien émergeant, entre le monde latin déclinant et le monde germanique s'éveillant. Malheureusement les sources écrites de cette époque ne nous ont pratiquement rien laissé.

Pour un peu plus d’informations sur le séjour de Salonine aux thermes de Berthemont (Roquebillière) on peut consulter le site : http://www.vesubian.com

Sur les concubinages et mariages entre romains et barbares voir le site : www.uwo.ca/english/florilegium

GRICCA

 
 

 

 
19 Octobre 2004
"mathou31" a écrit :
 

Ton site est vachement sympa, dis donc ! Les infos que tu donnes, notamment sur Ægidius sont utiles, mais pas assez détaillée pour ce que je recherche !
En fait, j'aurais voulu savoir la réponse à une question : pour quelle raison est-ce qu'Ægidius, maître de la milice en Gaule, est-il acclamé par ses hommes comme étant le princeps alors que ce titre n'est réservé qu'à l'empereur lui-même ?

Merci de bien vouloir répondre à cette question qui me trotte dans la tête, parce que là, je commence à avoir besoin d'un coup de main !
il n'y a quasiment rien sur internet, et les bibliothèques, il fau avoir le temps de les farfouiller !

 
 
 
RÉPONSE :
 

Merci pour ton mail, lui aussi vraiment très sympa… même si je dois avouer qu'il me plonge dans un abîme de perplexité !…

Personnellement, je n'ai nulle part trouvé trace de l'attribution du titre de princeps au vaillant Ægidius (alias Egidius, alias Égide). Mais il est probable que tes renseignements soient meilleurs que les miens, vu que ce personnage, qui appartient en fait davantage à l'histoire mérovingienne qu'à l'histoire romaine, sort un peu du sujet d'étude de mon site internet.

Or donc, je ne vois guère que deux explications à l'éventuelle élévation de notre ami Ægidius au rang de princeps. Il aurait pu recevoir ce titre de ses soldats gallo-romains après l'assassinat de Majorien. Comme je le relate dans un ancien courrier dont tu as probablement déjà pris connaissance (voir ici : Clic !), Ægidius envisagea un temps de marcher sur Rome afin de venger la mort de cet empereur qui était devenu son ami et son maître à penser. Il est donc possible qu'il ait revêtu le titre de princeps afin de conférer une certaine légitimité à cette entreprise vengeresse… qui finalement avorta.

Mais le hic, c'est que je ne suis pas sûr - mais alors là pas sûr du tout - que le terme princeps était encore usité à cette époque très tardive de l'Empire romain (du moins avec le sens de "chef du Sénat et du peuple romain" qu'il avait du temps d'Auguste et de ses successeurs)… À première vue, l'appliquer à Ægidius me paraît un peu anachronique ; un peu comme si Jacques Chirac revendiquait le titre de Premier Consul, ou le préfet de police de Paris celui de Grand prévôt (ou encore celui de Roi des Ribauds).

Dès lors, j'ai plutôt l'impression - ce n'est peut-être là qu'une hypothèse purement gratuite de ma part - que ce n'est pas par ses soldats "romains" (ou "gallo-romains") qu'Ægidius fut nommé princeps, mais par les Francs.
Pour être plus précis, je me demande si ce terme ne fut pas utilisé pour le désigner dans le contexte d'une anecdote légendaire relative à Childéric (père de Clovis), fable propagée par des chroniqueurs francs des VIe et VIIe siècles (Grégoire de Tours, "Frédégaire"…).

C'est l'histoire du demi-sou d'or :
On raconte que le jeune roi Childéric était doté d'un tempérament si licencieux, si libidineux que ses sujets, soucieux de préserver l'honneur des rares pucelles qui n'avaient pas encore succombé aux assiduités de ce souverain dont le sang, pour être sacré, n'en était pas moins chaud, résolurent de le tuer. Heureusement pour lui, un de ses fidèles, le noble Wiomad, prévenu du complot, le poussa à prendre la fuite, non sans lui promettre de faire des pieds et ses mains pour le rasseoir dès que possible sur le trône de ses aïeux. "Prends, lui dit-il, la moitié de ce sou d'or, que je viens de couper en deux ; lorsque je tu recevras la partie que je garde par-devers moi, c'est qu'il sera temps de rentrer en toute sécurité parmi les tiens."
Et Childéric se réfugia chez ses parents de Thuringe tandis que les Francs prenaient pour chef notre Ægidius, le maître des milices de la Gaule. (On croit rêver !).
Pendant huit ans, le gallo-romain gouverna les Francs. Et pendant ces huit ans, le ressentiment contre sa personne ne cessa de grandir. Il faut dire que Wiomad faisait tout pour mettre de l'huile sur le feu en poussant en catimini le général gallo-romain à prendre des mesures impopulaires : impôts écrasants, exécutions arbitraires, etc…
Le partisan secret du roi mérovingien manœuvra si bien que, malgré ses frasques et son impudicité, les Francs en vinrent à regretter vivement leur ancien monarque. Wiomad put alors lui renvoyer le demi-sou d'or. L'exilé comprit ce message muet, et revint aussitôt dans son royaume, à la plus grande joie du peuple versatile. Quant à Ægidius, bon gré mal gré, il s'inclina devant la vox populi, résigna ses fonctions auprès des Francs, et reconnut la restauration mérovingienne.

Tout ce récit n'est bien sûr qu'affabulation. Rien d'historique là-dedans !…
Cependant si j'ai évoqué cette fable, c'est qu'à mon avis, il est possible que les vieux chroniqueurs aient utilisé le mot princeps pour désigner la "régence" d'Ægidius sur les Francs. En effet, le général gallo-romain ne pouvait être qualifié de "roi des Francs", ce titre étant réservé aux seuls descendants du mythique Mérovée. En revanche, une recherche rapide (mais peut-être un peu sommaire) sur le Net m'a permis de constater que le terme princeps (avec plutôt le sens moderne de prince) est parfois utilisé pour désigner des chefs dont l'autorité était reconnue par les Francs bien que le sang sacré des Mérovingiens ne coulât pas dans leurs veines. Ainsi, par exemple, Pépin de Herstal (père de Charles Martel) est-il parfois nommé Princeps francorum ; une expression que l'on traduira par Prince des Francs et non par Princeps des Francs.

Pour résumer, Ægidius ne serait princeps que parce des chroniqueurs qui vécurent un ou deux siècles après lui auraient employé le terme usuel, à leur époque, pour désigner un "prince régent", mais qui, en l'occurrence, est anachronique.
Mais ce n'est là que mon opinion, que je te livre sous toute réserve…