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Septembre 2004 (page 2/2)

Sommaire du mois de Septembre : Clic !

 
14 Septembre 2004
Bert a écrit :
 

Pour répondre à la question d'une personne s'étonnant qu'un nom ait été biffé sur un monument... Ce pourrait être Domitien tout de même.
À sa mort (si l'on en croit Suétone, mais des éléments de preuve ont subsisté à Rome même), le Sénat a décrété qu'il fallait biffer partout les inscriptions à sa gloire... Mais effectivement, nulle part il est invictus

Par contre, le "forum de Pula", qui fut assez actif au IIIe siècle, période très instable pour le pouvoir central, démontre le caractère éphémère de nombreux règnes par la quantité de ratures et biffages….
Alors lequel ? Peut-être Aurélien, pour le culte de sol invictus ? Bof...

Mais je pense fort qu'il s'agit là d'une des nombreuses et nécessaires rectifications du IIIe siècle. Le type finit à peine de graver la dédicace que des badauds hilares lui expliquent que non, il s'appelle plus comme ça, l'empereur… Et m....
Faire et défaire, c'est toujours travailler !

 
 
 
RÉPONSE :
 

Oui, votre explication style sic transit gloria mundi ou vanité des vanités, tout n'est que vanité en vaut certainement bien d'autres…

Un autre fidèle visiteur de mes pages internet, bien plus expert ès sciences numismatiques que je ne le suis, me signale à l'instant (voir ici : Clic !) que la dédicace au Soleil invaincu n'apparaîtrait dans le monnayage impérial romain qu'à partir de Gallien (253-268)… Mais cela ne signifie pas nécessairement que les prédécesseurs de cet empereur ne se proclamaient pas invaincus, car dans la Rome des IIIe et IVe siècles, l'empereur était par définition, "toujours auguste, toujours heureux et toujours invaincu" (semper augustus, felix et invictus).

Je viens d'ailleurs de lire dans un excellent bouquin de référence que ce serait le fameux Commode (180-192), fils dégénéré du sage Marc Aurèle et ennemi mortel du brave Maximus le Gladiator, qui, le premier, se serait dit invictus.
Pourquoi ?
Parce qu'invictus, c'était un des titres du dieu Hercule, dont ce présomptueux empereur s'imaginait la réincarnation.
Après Commode, au IIIe siècle, cela devient plus flou : on me dit que certains empereurs - mais pas tous - revendiquèrent hautement pour eux-mêmes la qualité d'invaincu, mais que la plupart réservèrent quand même ce titre à la divinité solaire…
Quoi qu'il en soit, sur le monnayage, la légende soli invicto n'apparaîtrait donc que sous Gallien et ne se généraliserait que lorsque Aurélien institua le Soleil invaincu comme dieu officiel de l'Empire.

Bref, si l'on essaye de résumer un peu tout ça, cela voudrait dire que l'inscription martelée de Pula pourrait se rapporter :

1. À Commode…Il se proclama invictus et le Sénat ordonna que "l'on efface partout le souvenir de l'infâme gladiateur". Mais je me demande si cette "condamnation de la mémoire" de Commode fut réellement appliquée : le peuple et les soldats râlaient tant d'avoir perdu un si bon maître que celui qui se serait risqué à porter la main sur de ses statues aurait sans doute passé un vilain quart d'heure.

2. À un des rares empereurs du IIIe siècle qui aurait suivi l'exemple de Commode en s'assumant lui-même le titre d'invictus. Mais qui sont ces empereurs ? et le Sénat était-il encore assez puissant pour prononcer une damnatio memoriae à l'encontre de l'un d'entre eux ? That's the question

3. À des empereurs de la Tétrarchie de Dioclétien. Certains d'entre eux se seraient encore qualifiés de "semper augustus et semper invictus". Mais ici encore, quid de cette damnatio memoriae qui aurait provoqué le martelage de l'inscription de Pula ? Toutefois, il est aussi vrai que de l'espérance de vie d'un tétrarque étant aussi limitée que celle d'un empereur de l'Anarchie militaire, le martelage "utilitaire" que vous évoquez peut s'appliquer aussi bien à eux qu'à leurs prédécesseurs du IIIe siècle. En outre, ces césars s'entre-haïssant cordialement, l'effacement des inscriptions célébrant la mémoire d'un rival vaincu devait être monnaie courante, même sans l'aval d'un Sénat en pleine déliquescence…

4. Enfin au Soleil invaincu lui-même. il s'agirait alors - ainsi que je l'ai écrit dans le courrier du mois passé - d'une inscription d'un temple, martelée par des mains sacrilèges.

C'est cette dernière hypothèse qui me paraît la plus vraisemblable.

 
 

 

 
14 Septembre 2004
Jacques a écrit :
 
De nombreuses généalogies publiées sur le Net, font état d'une ascendance romaine en ce qui concerne Clothilde de Burgondie, épouse de CLOVIS roi des Francs, fille de Chilpéric II de Burgondie, lui-même fils de Gondiuc de Burgondie, fils de Gondahar de Burgondie qui aurait épousé Clothilde de Wisigothie, fille d'Athaulf de Wisigothie successeur d'Alaric, et époux de Galla Placidia de Rome, fille de THEODOSE Ier : 347-395 et de Galla de Rome, fille de VALENTINIEN Ier.
Je voudrais savoir si ces informations sont confirmées par des documents d'archives, ou s'il s'agit d'une pure invention ?
Avec tous mes remerciements.
 
 
 
RÉPONSE :
 

Mes connaissances sur les questions généalogiques étant des plus limitées, et d'autre part mon scepticisme à l'égard de ces généalogies qui prétendent à toute force relier entre eux tous les personnages illustres des siècles les plus obscurs étant des plus grands, j'ai bien peur que ce que vous me demandez ne soit pas trop dans mes cordes.

Toutefois, d'après la (maigre) documentation dont je dispose à ce sujet, sainte Clotilde serait née du roi de Genève Chilpéric II (mort en 476) et d'une brave dame nommée Caréténa. Le père de ce Chilpéric était le roi des Burgondes Gondioc (ou Gundjoch, 436-473), qui avait lui-même pour père Gondicaire (mort en 436), lui aussi roi des Burgondes. Ma documentation ne dit rien de l'épouse de ce Gondicaire, pas plus qu'elle ne connaît de postérité au Wisigoth Athaulf, successeur d'Alaric et éphémère époux de Galla Placidia. Mais, de toute façon, les seuls enfants connus de cette célèbre et noble matrone sont ceux qui naquirent de son union, tout aussi éphémère, avec le général Constance (voir ce tableau généalogique du site byzantina.com). L'hypothétique fille d'Athaulf ne pourrait donc qu'être le fruit d'un premier mariage de celui-ci (ou l'enfant d'une de ses concubines). Dès lors, cette Clothilde de Wisigothie, si tant est qu'elle ait existé, ne pouvait revendiquer aucun lien de parenté avec la famille impériale romaine : Galla Placidia fut peut-être sa "marâtre", mais l'empereur Valentinien III, fils de Gallia Placidia et de Constance (et non d'Athaulf), ne pouvait en aucun cas être considéré comme son "demi-frère".

 
 

 

 
14 Septembre 2004
Mathieu a écrit :
 
Je suis un collégien (équivalent du lycée) Québécois et je fais une recherche sur la succession de Jules César.
Étant passionné par l'histoire, je ne voudrais pas me limiter à la lutte d'Auguste contre Marc Antoine, je voudrais également, si possible, en apprendre plus sur Lépide. D'où vient-il ? Pourquoi a-t-il été éliminé si rapidement de la course au pouvoir ?
 
 
 
RÉPONSE :
 

Lépide (Marcus Æmilius Lepidus) appartenait, comme son nom gentilice l'indique, à une noble famille de Rome, la gens Æmilia (ou famille Émilienne - voir ce tableau généalogique).

Son père, qui s'appelait lui aussi Marcus Æmilius Lepidus, avait profité des proscriptions de Sylla et d'un fructueux gouvernorat en Sicile pour s'enrichir d'une manière éhontée. Grâce à ce magot, fruit du sang, des larmes et de la sueur de pauvres bougres romains et siciliens, le vieux Lépide se serait fait construire la plus belle maison de Rome, où du marbre de Numidie, matériau rarissime importé à grands frais, était utilisé à foison. Un déploiement de luxe qui n'empêcha d'ailleurs pas papa Lépide de mourir misérablement. Mais j'y reviendrai…

Lépide junior, celui qui nous intéresse, lui, se distingua surtout par sa fidélité, absolue autant qu'inconditionnelle, envers Jules César. Préteur en 49 av. J.-C., il soutint ardemment à Rome la cause de son maître à penser, que ses ennemis sénatoriaux et pompéiens souhaitaient priver de tout commandement afin de mieux l'abattre. Il fut nommé consul en 46 en remerciement de ses bons et loyaux services à la cause césarienne. Ensuite, après ce consulat qui n'était déjà plus guère qu'honorifique - César tenant fermement les rênes du char du l'État -, Lépide devint le magister equitum (= le maître de cavalerie) de l'armée romaine (qui se confondait désormais avec celle de César).

À la mort du Grand Jules (ides de mars 44), Lépide occupait toujours cette fonction militaire qui faisait de lui l'un des personnages les plus puissants de la République romaine agonisante. Il contempla un moment Octave et Antoine, les deux autres chefs du parti césarien, s'entredéchirer en une guerre passablement absurde. Puis, après la défaite d'Antoine à Modène (43) il se décida enfin d'œuvrer à la réconciliation de ces deux grands fauves dévorés d'ambition. Ce fut le second triumvirat

Ensuite, après l'écrasement des meurtriers de César à Philippes (42), l'influence de Lépide déclina constamment. Il s'était vu confier les riches provinces d'Afrique du Nord, mais Octave les lui enleva dès que son copain Agrippa eut réglé définitivement son compte à Sextus Pompée et à ses pirates. En fait, Octave n'eut même pas besoin de livrer bataille à son collègue triumvir : les légions de Lépide passèrent avec armes et bagages dans son camp dès qu'il pointa le bout de son auguste nez de fouine. Fait qui mérite d'être signalé, le fils adoptif du divin Jules fit preuve d'une relative clémence - une fois n'est pas coutume ! - envers son rival vaincu. Il se contenta de l'exiler dans un patelin insignifiant situé Sud de Rome. Lépide y mourut, oublié de tous, en 13 ou en 12 av. J.-C.

lepidus

On signale également que l'épouse de Lépide, qui n'appelait Junia, n'était autre que la sœur de Marcus Junius "Toi aussi mon fils" Brutus, la cheville ouvrière du complot fatal au divin Jules.
Décidément, le monde est petit !…

Vous vous demandez pourquoi Lépide fut éliminé si rapidement…
Classiquement, l'on argue de son manque de caractère, et l'on évoque l'hérédité : son père et homonyme, Marcus Æmilius Lepidus, consul en 78, avait tenté de prendre le contrôle de la République romaine par le biais d'une révolte de mécontents en Toscane - un genre de conspiration de Catilina avant la lettre. Mais son coup d'état avait tourné à eau de boudin. Lépide senior hésita tant à dévoiler son programme, il tarda tant à désigner ses objectifs stratégiques, il oublia avec une si belle inconscience de donner des instructions claires, nettes et précises à ses affidés que ses bandes armées, livrées à elles-mêmes, furent écrasées dans la banlieue de Rome. Lui-même dut s'enfuir, ventre à terre et la queue entre les pattes, en Sardaigne. Il y mourut bientôt, victime, selon le bon Plutarque "d'une maladie causée par le chagrin, non point de voir ses affaires ruinées, mais d'avoir appris par que son épouse le cocufiait".
On croit rêver !

Notre Lépide aurait donc hérité de la pusillanimité de son papa. Tout loyal qu'il fût à son endroit, César aurait toujours estimé que ce féal lieutenant était totalement dépourvu du moindre esprit d'initiative, que l'on ne pouvait rien exiger de lui qui sorte de l'ordinaire.
"Lépidus (…) semble avoir été un home faible, effacé, sans énergie. L'historien Velleius Paterculus parle de lui comme d' « un des hommes les plus creux, qui n'avait aucune vertu qui aurait pu lui faire mériter l'indulgence dont il eut la chance de bénéficier si longtemps »" (Christian MEIER, César, Seuil, 1989).

Ouais, d'accord… Mais peut-être ne sont-ce là que des jugements a posteriori. Peut-être fidèle à l'excès à la cause de César, l'honnête Lépide hésita-t-il trop longtemps à jouer sa carte personnelle contre le fils adoptif de l'homme qu'il avait servi avec tant de zèle ? Ou peut-être, par amitié envers ses deux collègues, ne put-il se résoudre à prendre parti pour l'un d'entre eux, à choisir entre la peste Antoine et le choléra Auguste ?
Qui sait…

 
 

 

 
15 Septembre 2004
Jean-François réécrit :
 

Je vous avais écrit, il y a quelques semaines, à tout hasard, pour avoir des informations sur la "codicologie" (étude et transmission des manuscrits anciens).

Comme vous avez eu la gentillesse de me répondre, je vous donne deux liens qui ont enfin répondu à ma question vieille de plus de 20 ans !

  • Site histoire-christ-gnose.org : Clic !
    où je vous invite très sincèrement à télécharger :l'ouvrage de Gys Devic, De la Guerre des Titans à la Bataille des Manuscrits
  • Site Cercle Ernest Renan : Clic !,
    avec un autre ouvrage du même auteur sur Celse
 
 

 

 
18 Septembre 2004
Gricca a écrit :
 

La villa du retraité Maximien Hercule

On a longtemps pensé que la vaste villa romaine du Casale, prés de Piazza Armerina en Sicile (province de Enna), était la résidence de chasse de l’empereur Maximien Hercule, en raison de la datation du site (époque de la Tétrarchie) et des principales mosaïques trouvées représentant des scènes de chasse, de capture et de transport d’animaux.
Les mosaïques ont été interprétées dans ce sens, on a voulu voir l’empereur Maximien dans le personnage le plus âgé de la mosaïque dite de la « Grande chasse » et de même, sur une mosaïque qui se trouve face aux thermes, représentant une matrone se rendant aux bains avec ses serviteurs, on a voulu voir Eutropia (l'épouse de Maximien) escortée de deux jeunes filles et de ses enfants Fausta à droite et Maxence à gauche. Aux extrémités, deux esclaves : celle de gauche tient une corbeille contenant des vêtements propres et pliés, celle de droite, une boîte destinée aux huiles de bain.
Mieux encore, une mosaïque qui décore un vestibule et deux autres mosaïques importantes montrent les portraits des enfants du propriétaire et l’un d’eux semble présenter un strabisme des yeux qui a été représenté en utilisant pour un œil une tesselle triangulaire et pour l'autre une carrée, or le chroniqueur byzantin Jean Malalas nous décrit Maxence, fils de Maximien, affligé d’un strabisme. A cela s’ajoute les feuilles de lierre, symbole d’Hercule, présentes sur de nombreuses tuniques et autres éléments décoratifs, outre l’importante mosaïque de la salle à manger qui a comme sujet les Travaux d’Hercule.

Mais, si séduisante soit-elle, cette hypothèse n’est nullement confirmée, et le propriétaire de cet extraordinaire complexe résidentiel de 3500 m2 doit être un officier portant l’uniforme caractéristique de l’époque, ayant peut-être fait fortune dans le négoce de fauves. En tout cas la villa n’en demeure pas moins célèbre en particulier pour ses mosaïques représentant des jeunes filles « en bikini ».

bikinis romains

C’est donc ailleurs que la villa de Maximien Hercule a été cherchée, en effet, l’historien Eutrope (livre IX 27-2) nous indique qu’après son abdication à Milan, le 1er mai 305, le Tétrarque se serait retiré en Lucanie, et la villa de Molpa, prés du cap Palinuro dans le Cilento (sud de l’actuelle province de Salerne) correspond mieux au lieu de retraite de l’empereur. En effet, située en bord de mer, la villa de Molpa aurait été choisie par Maximien à cause de la beauté des lieux, de la qualité de ses vins, mais aussi pour son emplacement stratégique en tant que vigie navale surveillant tout le trafic maritime du sud de la mer Tyrrhénienne. Car, contrairement à Dioclétien qui s’était retiré dans son immense palais de Split (sur la côte Dalmate en Croatie) pour cultiver tranquillement son potager, Maximien, contraint par son collègue d’abdiquer le pouvoir, voulut garder le contact avec les affaires publiques, et c’est à la demande de son fils Maxence, qu’il quitta son lieu de retraite pour reprendre la pourpre à Rome, en 307, et s’engager dans les conflits politiques de la Tétrarchie d’alors jusqu’à sa fin brutale et lamentable à Marseille en 310. Sa veuve, la syrienne Eutropia, continuera à vivre avec sa fille Fausta, à la cour de son gendre Constantin et, devenue chrétienne, s’en ira, avant de mourir, visiter les lieux saints de Palestine vers 325 (comme le fera Hélène, la mère de Constantin), alors que son défunt mari, Maximien Hercule, avait durement persécuté les chrétiens entre 303 et 305. En effet, face au défi du christianisme, que pouvaient faire les empereurs comme Dioclétien et Maximien qui cherchaient à redresser l’empire, soit le combattre, soit laisser faire, soit se faire chrétien. Les Tétrarques ont choisi la première solution et ont échoué de façon si flagrante que cela a peut-être incité Constantin, sa mère Hélène et sa belle-mère Eutropie, à opter pour la dernière solution. Les petits-fils de Maximien et Eutropie, Constantin II, Constance II et Constant, seront, eux, des empereurs chrétiens (337-361).

Gricca

 
 

 

 
26 Septembre 2004
Zenon60wamb a écrit :
 

1. Vous semblez être très au fait des relations entre le christianisme et l'Empire Romain. Cependant, et même si cela est toujours fort bien argumenté, vous ne parlez presque toujours que des mauvais côtés du christianisme et de ses apports.
Ma question, donc : selon vous, et mis à part toute considération purement théologique bien sûr, qu'est ce que le christianisme a apporté de bénéfique à l'Empire ?
Dans un atlas historique assez objectif, j'ai lu que le christianisme a revitalisé la cellule familiale, en pleine décomposition avant Constantin. Mais cela ressemble quelque peu à de la propagande non ?

 
 
 
RÉPONSE :
 

C'est vrai, je m'attarde peut-être un peu pesamment sur les aspects néfastes du christianisme. Enfin, entendons-nous… Je ne veux certainement pas dire que la religion chrétienne est foncièrement mauvaise. En soi, elle n'est ni pire - ni meilleure, d'ailleurs - que toutes les autres croyances (ou même que l'athéisme qui n'est finalement qu'un genre de dogmatisme "à l'envers"). Ce que je désire surtout souligner c'est l'antagonisme profond, fondamental, peut-être irréductible, qui existait entre les valeurs défendues par la civilisation gréco-romaine et celles véhiculées par le christianisme naissant.

À mon avis, la foi chrétienne était si difficilement soluble dans l'Empire romaine que c'est celui-ci qui s'est dissous quand la Croix a triomphé. Après Julien dit l'Apostat et sa vaine tentative de restauration des anciens cultes, l'Empire romain, devenu Empire chrétien ne cessa de décliner pour s'effondrer définitivement (du moins en Occident) au milieu du Ve siècle, à peine un siècle après le décès du dernier vrai César.
Bien sûr, je sais que la plupart des vrais historiens contestent cette vision des choses et se refusent à voir le moindre rapport de causalité entre triomphe de l'Église et "décadence romaine". Mais, coïncidence ou non, le fait historique est là : l'Empire romain cessa pour ainsi dire d'exister dès qu'il devint chrétien !

Tout cela pour vous dire que, si je vois très clairement les bénéfices que la religion chrétienne retira de son éclosion au sein de l'État romain, relativement centralisé, relativement pacifié et relativement tolérant, je ne suis pas sûr du tout que le christianisme bénéficia en quoi que ce soit à l'Empire romain. L'un ne pouvait prospérer qu'en étouffant l'autre…

Naturellement, cela ne signifie nullement que le christianisme n'a rien apporté de bon à l'humanité. Ça, c'est autre question, qui dépasse largement le cadre de l'histoire romaine…

Sans verser dans le lyrisme angélique de ce bon vieux Daniel-Rops ("Église apparaît comme l'antidote aux excès des pouvoirs" - "Face au monstre étatique, qu'un évêque ou un Père de l'Église se dresse et il suffit pour que l'homme se sente défendu"), on pourrait en effet souligner que le christianisme a sans doute favorisé l'émergence de l'individu face à l'État.
Car il faut bien reconnaître qu'à partir de Dioclétien, l'Empire romain - le Bas-Empire, comme on le désignait jadis un peu péjorativement - devint ce que l'on appellerait aujourd'hui un "État totalitaire". Face à cette chosification de l'individu, devenu, pour l'essentiel, une ressource fiscale ou de la chair à catapulte (le canon n'existait pas encore), le christianisme pouvait probablement se présenter comme un recours séduisant. Hier comme aujourd'hui, c'est en effet une religion de salut - et de salut personnel. Il propose une relation intime et individuelle avec une Divinité ; un lien avec un Dieu pour lequel seuls la Foi et les actes importent, et non plus la condition sociale ou le respect des rites. Correctement interprété, le "message évangélique" serait donc porteur de ces deux valeurs éminemment républicaines que sont la liberté et l'égalité…

Toutefois, je suis loin d'être certain ce que c'est cette interprétation du christianisme que diffusèrent les premiers idéologues chrétiens (de saint Paul jusqu'à saint Augustin, les Pères de l'Église prônèrent plutôt la soumission aveugle aux autorités). Il m'étonnerait également fort que les païens, forcés, par ordre de tyrans chrétiens du genre de Théodose ou de Justinien, d'embrasser la religion du Christ sous peine de finir dans les flammes du bûcher avant de subir celles, éternelles, de l'Enfer, aient perçu clairement toute la douceur du message évangélique. Et enfin, je n'ai pas l'impression non plus que ces belles idées sont l'apanage du seul christianisme : d'autres religions soi-disant révélées offrent des "programmes" tout aussi potentiellement alléchants… et tout aussi pervertis dans les faits !
Le sinistre inquisiteur Torquemada allumait des bûchers "pour la plus grande gloire" d'un Dieu de douceur, qui avait ordonné que personne ne fût jugé en son nom. Et aujourd'hui de bons musulmans égorgent à tout va des innocents au nom d'Allah, le très clément et le très miséricordieux.
Toutes ces horreurs seraient-elles seulement les dommages collatéraux des merveilleux progrès induits par les religions, ou bien les symptômes de leurs tares congénitales ? That's the question

 
 

2. Sinon j'ai découvert un site internet fort intéressant sur la fin de l'Empire Romain. Il s'agit d'une chronologie fort détaillée, couvrant la période 370-493.
L'ensemble paraît fort bien documenté :

La fin de Rome en Occident : 370-493
Chronologie détaillée

 
 

 

 
26 Septembre 2004
Réginald a écrit :
 

J'ai lu que vous cherchiez la traduction de manuscrits de Nag Hamadi en français. Voici un site qui en propose une :

Site Jardin de la Parole : l'Evangile de Thomas

 

REMARQUE :

"L'Évangile selon Thomas est une anthologie de cent quatorze logia (= paroles) secrets de Jésus. On le trouve, dans son intégralité, conservé dans un manuscrit copte, et les fragments de trois manuscrits grecs nous en livrent des passages. La mise par écrit et la transmission de ces logia sont attribuées par le texte lui-même à Didyme Jude Thomas. Le nom est redondant ; Thomas, en araméen, et Didyme, en grec, signifient tous deux « Jumeau ». La tradition néotestamentaire ne connaît aucun Jude Thomas ; en revanche, elle atteste l'existence d'un apôtre du nom de Thomas ou Thomas Didyme, appelé aussi, dans l'Église syriaque, Judas.

Parmi les Évangiles apocryphes connus, ce texte est le plus proche des Évangiles canoniques, à cause des nombreux passages parallèles qu'il contient. La découverte et la publication, à la fin du XIXe siècle, des fragments grecs avaient déjà suscité une discussion assez vive parmi les exégètes et les théologiens. Avec la parution, en 1959 du texte copie, le débat fut porté à la connaissance du grand public. La popularité de cet écrit, immédiatement traduit dans plusieurs langues modernes, est due au fait qu'on croyait y retrouver un grand nombre de logia « authentiques » de Jésus. En réalité, les études des exégètes ont démontré que les logia de l'Évangile selon Thomas ne sont pas plus « authentiques » que ceux des Évangiles canoniques, et que l'histoire rédactionnelle est dans les deux cas aussi longue et aussi complexe. Bien que le terme « Évangile » figure dans le titre, ainsi que l'attestent le manuscrit copte et la tradition patristique, l'apocryphe n'appartient pas proprement dit à cette catégorie, du moins au sens où on l'entend pour les textes canoniques. Nous n'y trouvons pas de structure narrative, les éléments biographiques concernant Jésus sont pratiquement absents : aucune mention n'est faite de sa mort et de sa résurrection ; cet écrit ne constitue qu'un recueil de logia, introduits pour la plupart par la formule : « Jésus a dit », ou bien par une question généralement posée par les disciples. Il est en cela analogue à l'une des sources communes à Matthieu et à Luc, la source Q ; ces « paroles » circulèrent pendant un certain temps sous forme orale et, plus tard, furent rassemblées et consignées par écrit par un rédacteur se réclamant de l'autorité d'un apôtre, Jude Thomas. C'est dans la littérature sapientielle juive que l'on trouve les exemples les plus proches de ce type de composition : Proverbes ; Siracide ; Sagesse.

livres apocryphes

(…)

L'Évangile selon Thomas attestant d'un stade vraisemblablement très ancien de la tradition des logia de jésus a conduit certains auteurs à dater l'apocryphe du Ier siècle. Mais la coloration gnosticisante que le compilateur a donnée au recueil suggère une date un peu plus récente. Le témoin textuel le plus ancien - un fragment de papyrus trouvé en Égypte - datant de l'an 200 environ, on pourrait considérer la première moitié du IIe siècle comme la période vraisemblable de la formation du recueil. Le lieu de composition le plus probable reste la Syrie orientale, où le nom et le prestige de Jude Thomas sont attestés. Malgré les sémitismes présents dans le texte, plusieurs indices semblent indiquer que la langue originale de rédaction est le grec."

CLAUDIO GIANOTTO (in Écrits apocryphes chrétiens, édition publiée sous la direction de François BOVON et Pierre GEOLTRAIN, NRF, Gallimard, coll. La Pléiade, 1997)

 
 

 

 
29 Septembre 2004
Jadwiga a écrit :
 
Je cherche à confirmer - ou infirmer - l'existence historique d'un certain Macsen Wledig, - l'orthographe anglaise - dans le texte de la légende "le songe de Macsen Wledig". C'est une légende apportée dans un recueil gallois de XII s., Mabinogion. Elle raconte le voyage d'un empereur romain, Macsen (Maxen ?) Wledig, jusqu'au Pays de Galles, le mariage avec une belle fille Elen, construction d'un premier réseau routier en Brytanie, puis le retour à Rome de Macsen, avec son Helen pour reprendre le titre qui lui avait été usurpé par un concurrent.
 
 
 
RÉPONSE :
 

Généralement, on reconnaît en ce fabuleux Macsen Wledig l'usurpateur Maxime, alias Magnus Maximus.

Vous trouverez au bas de cette notice biographique consacrée à Maxime quelques liens (hélas tous en anglais) qui justifient cette identification qui, quant à moi, me paraît cependant pour le moins bizarre. En effet, au contraire du légendaire Macsen, restaurateur du réseau routier de la Britannia, le Maxime historique contribua au déclin de la civilisation romaine outre-Manche : alors que la menace barbare s'accentuait, son usurpation vida la Gaule romaine de ses forces vives, parties avec lui en Gaule combattre pour soutenir sa cause.

Je serais bien en peine de vous donner le moindre avis pertinent sur les sagas celtiques où intervient ce Macsen-Maxime. J'en ignore jusqu'au premier vers ! Cependant, je viens de constater que, dans sa célèbre Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain, l'historien britannique Edward Gibbon (XVIIIe s.), mentionne bien le mariage de Maxime avec la fille d'un "seigneur opulent de Caernarvonshire". Et ce n'est pas tout ! par une note de bas page, le même Gibbon prend la peine de nous fournir quelques renseignements supplémentaires… non sans jeter quelques doutes sur la valeur historique de ces vieilles légendes galloises ! Dans cette note, Gibbon nous confirme d'abord l'identité de la douce épouse de Maxime : elle se nommait Hélène, fille d'Eudda. Ensuite, il nous apprend que la Mona antiqua, œuvre d'un certain Rowland, mentionnait l'existence une chapelle dédiée à cette Hélène et située à Caer-Segont, près de Caer-Narvon … Pour enfin conclure - in cauda venenum - en invitant le "lecteur judicieux" à ne pas avoir "pleine confiance en cette autorité galloise" !

magnus maximus

Le bon Gibbon avait-il une dent contre les savants compilateurs du Pays de Galles ?

 
 
 
Ladviga conclut :
 

Merci pour la pertinence et la rapidité de votre réponse. Vos précisions confirment les ingrédients historiques de la légende : son séjour en Brytanie, château près de Caer-Narvon, l'épouse galloise Helen, la conquête de la Gaule... Seule la fin de la légende ne coïncide pas avec les notes de sir Gibbon : dans le Mabinogion, Macsen règne en paix jusquà la fin de ses jours. Evidemment.

Je suis en train de rassembler des très vielles légendes de l'Europe du Nord. Voilà pourquoi vos précisions me semblent utiles. Si vous aviez des indications sur les légendes d'Islande (en français), n'oubliez pas mon adresse e-mail.