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Juillet 2004 (page 2/2)

Sommaire du mois de Juillet : Clic !

 
14 Juillet 2004
Christian a écrit :
 
J'aimerais savoir à quelle date exacte correspond le quatre des calendes de mars 380 après JC. Est-ce le 27 ou le 28 février ? L'année 380 doit-elle être considérée comme bissextile ?
Merci d'avance.
 
 
 
RÉPONSE :
 

C'est exact : selon les sources, le fameux Édit de Thessalonique est daté du 28 février ou - mais plus rarement - du 27 février 380. Je crois d'ailleurs que, dans mon site internet, les deux dates figurent.

Comme vous le soulignez, le litige provient vraisemblablement de la transposition dans notre calendrier de la date romaine, "quatre des calendes de mars de 380" ; cette année 380 pouvant être bissextile ou non.

Personnellement, je suis assez peu à l'aise dans ces problèmes de chronologie. Toutefois, si j'en crois cette page internet, qui me paraît bien documentée, l'année 380 serait effectivement bissextile. Dès lors, l'on dirait bien que ce serait la date la plus tardive, soit le 28 février, qui devrait être retenue pour la promulgation de ce texte d'une portée historique considérable.

 
 

 

 
20 Juillet 2004
Dr. Jean-Pierre Jacques a écrit :
 

Puis-je vous adresser une question sur Tibère ? Pascal Quignard, dans le Sexe et l'effroi, le décrit comme un pervers qui se fait "sucer" par des nourrissons. D'autres évoquent sa consommation d'opium, récolté sur Capri, dont le nom dériverait de l'appellation de cette plante en dialecte local. Qu'en est-il selon vous et selon vos sources ?

Pour vous situer l'intérêt de ma question, je suis médecin et psychanalyste, ai dirigé pendant 20 ans un centre spécialisé pour sujets dépendants et suis l'auteur d'un livre sur ces questions.

 
 
 
RÉPONSE :
 

L'île de Capri tirerait son nom de l'opium ? Ah bon ? Personnellement, j'ai toujours cru qu'il provenait des chèvres sauvages (latin capræa, d'où Caprée ou Capri) qu'elle hébergeait. J'ai d'ailleurs l'impression que ce nom n'est pas étranger à la sulfureuse réputation du plus prestigieux de ses hôtes antiques : exilé volontaire à Capri, l'île des chèvres, l'empereur Tibère ne pouvait bien évidemment que se conduire comme un vieux bouc !

Le principal responsable de ces ragots est l'historien latin Suétone. Un bon siècle après la mort du beau-fils et successeur d'Auguste, il compila en une recension, aussi malveillante que nauséabonde, toutes les rumeurs qui couraient sur le comportement de Tibère à Capri. Vous trouverez ce texte aux chapitres 43, 44 et 45 de sa Vie de Tibère (traduction française sur site BCS : Clic !).

Aujourd'hui, la plupart des historiens n'accordent plus guère de crédit à ce récit scabreux, tout juste digne des colonnes d'un tabloïde racoleur.
Certes, il n'est pas impossible que le vieux Tibère ait pratiqué, à la fois, des "vices privés et une vertu publique" (Daniel NONY, Caligula).Toutefois, à ce qu'il me semble, les débauches attribuées à cet empereur témoignent surtout d'une double incompréhension à son l'égard : celle de ses contemporains et celle des historiens du "Siècle des Antonins".

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Malgré ses éminentes qualités d'homme d'État, de guerre et de lois, Tibère ne fut jamais populaire (ce que cet aristocrate hautain aurait d'ailleurs trouvé "vulgaire"), mais la rupture avec son opinion publique fut consommée lorsque ce princeps quitta Rome pour prendre un genre de retraite sous les cieux ensoleillés de Campanie. Cela, c'était tout bonnement incompréhensible ! Comment Tibère pouvait-il à la foi faire profession de dévouement à la "chose publique", et se retirer de facto de la vie politique ? Qui pis est, en confiant la gestion des affaires à Séjan, un homme corrompu, ambitieux, démoniaque… Non, Tibère n'était qu'un hypocrite ! Pire, c'était un asocial ! Il avait renié Rome, la tête du monde, et ses habitants, ses chers sujets, ses enfants, pour une île peuplée de chèvres.

Bien sûr, nous, nous pouvons comprendre l'écœurement, la lassitude, et même la misanthropie d'un homme dont, finalement, les mérites, pourtant éclatants, n'avaient jamais été reconnus à leur juste valeur, et dont la confiance avait si souvent (voire toujours ?) été trahie… Mais pour ses contemporains, l'explication fut plus simple : si Tibère quittait Rome, c'était pour enfin se livrer, en catimini, loin des yeux et des oreilles indiscrètes, à la vie de patachon dont cet hypocrite moralisateur avait toujours rêvé. Et d'imaginer les pires perversions, les situations les plus scabreuses, les combinaisons les plus déshonorantes aux yeux de ces Romains somme toute assez pudibonds…

Les langues et les esprits s'échauffèrent d'autant mieux que, comme le relève Daniel NONY dans l'ouvrage cité ci-dessus, on ne pouvait guère nuire à Tibère qu'en lui attribuant des mœurs déshonnêtes. En effet, à Rome, l'invective politique portait traditionnellement sur trois thèmes : l'humble origine sociale de l'homme que l'on attaquait (mais Tibère était issu d'une des plus illustre gens romaine), ses éventuels abus de pouvoir (mais Tibère détenait légalement tous les pouvoirs), et enfin ses vices et ses défauts personnels. C'est dans cette voie royale (ou plutôt "impériale"), la seule qui leur restait, que s'engouffrèrent allègrement tous les ennemis, publics et privés, contemporains ou posthumes, de Tibère.

Quant à l'incompréhension des historiens du "Siècle des Antonins" elle provient d'un certain malaise de ces auteurs face à la "liberté de mœurs" - d'ailleurs plus supposée que réelle - de l'époque julio-claudienne.

Au début du premier siècle de notre ère, la mode était à l'érotisme. "Les jeux érotiques sont abondamment représentés sur les vases à reliefs, sur les lampes, sur les jetons et sur des peintures, en particulier à Pompéi : le goût pour ce répertoire est typique de l'époque julio-claudienne, d'Auguste à Néron. Mais ensuite, elle offusqua le bon goût des Antonins et les scènes figurées deviennent rares. Suétone se montre totalement incompréhensif de ce qui marqua toute l'époque de Tibère. Comme tous ses contemporains, Tibère aima les sujets érotiques, certainement, mais il s'agissait là d'un aspect de sa privée et l'on est frappé par la rareté des exemples précis de telles dépravations" (Daniel NONY, op. cit.)

Bref, mutatis mutandis, Suétone raconte le "Siècle d'Auguste" (et de Tibère) à la façon d'un historien du puritain XIXe siècle qui, pour peindre les mœurs des aristocrates de l'Ancien Régime finissant, prendrait pour argent comptant les délires érotiques du divin marquis de Sade !

Je n'ai malheureusement trouvé aucun renseignement sur la culture du pavot à Capri ou sur la consommation d'opium de Tibère. En revanche, je ne résiste pas au plaisir de vous livrer ce texte de Pline l'Ancien qui synthétise probablement toutes les "connaissances" des hommes de l'Antiquité sur cette drogue :

"LE PAVOT ET L'OPIUM. Nous avons dit qu'il y a trois espèces de pavots cultivés, et nous avons promis de parler des espèces sauvages. Pour les pavots cultivés, on pile le calice du pavot blanc, et on le prend dans du vin comme soporifique. La graine guérit l'éléphantiasis. Le pavot noir est soporifique par le suc que fournit l'incision de la tige au moment où la plante commence à fleurir, d'après Diagoras (de Chypre, médecin de la fin du IIIe siècle avant J.-C) ; mais, d'après Iollas (médecin du milieu du IIIe siècle qui a écrit un traité de pharmacologie), quand la fleur est passée, par un temps serein, à la troisième heure, c'est-à-dire quand il n'y a plus de rosée sur le pavot. On recommande d'inciser le dessous de la tête et du calice ; c'est la seule espèce que l'on incise à la tête.

Ce suc, comme celui de toute plante, est reçu sur de la laine, ou, s'il n'y en a que peu, sur l'ongle du pouce, comme pour les laitues ; mais le suc du pavot, qui s'obtient en assez grande quantité, se ramasse surtout le lendemain, quand il s'est desséché et épaissi : on le pétrit par petits pains, qu'on sèche à l'ombre. Ce suc non seulement a une propriété soporifique, mais encore, si on le prend à trop haute dose, il cause la mort par le sommeil ; on le nomme opium. C'est de cette façon que mourut en Espagne, à Bavilum, le père du personnage prétorien Publius Licinius Cécina (sénateur sous le règne de Galba) : une maladie qu'il ne pouvait supporter lui avait rendu la vie odieuse. Plusieurs autres se sont donné la mort de la même façon. Aussi l'opium a-t-il été l'objet de grands débats : Diagoras et Érasistrate (de Céos, médecin du milieu du IIIe siècle av. J.-C.) l'ont condamné complètement, défendant de l'instiller comme étant un poison mortel, et en outre parce qu'il nuisait à la vue ; Andréas (médecin personnel du roi d'Égypte Ptolémée Philopator - deuxième moitié du IIIe siècle avant J.-C.) a ajouté qu'il ne causait pas immédiatement la cécité, parce qu'il était falsifié à Alexandrie. Mais, dans la suite, on n'en a pas condamné l'usage dans une préparation célèbre nommée "dia codyon" (en grec : à base de capsules [de pavot]).

On fait aussi de la graine pilée des pastilles, qu'on prend dans du lait comme soporifiques. On l'emploie contre les douleurs de tête avec l'huile rosat. Avec cette huile, on l'instille dans l'oreille, pour en calmer la douleur. Avec du lait de femme, on l'applique sur les parties affectées de goutte ; on emploie les feuilles de même. On s'en sert dans du vinaigre pour l'érysipèle et les plaies. Quant à moi, je n'approuve pas qu'on ajoute l'opium aux collyres, et encore moins aux préparations appelées lexipyrètes (fébrifuges), et à celles qu'on appelle peptiques et céliaques.
Toutefois, on donne le pavot noir dans du vin contre les affections céliaques. Tous les pavots cultivés sont plus grands et ont la tête ronde. Le pavot sauvage l'a longue, petite et douée de propriétés plus actives. On le fait bouillir et on en boit la décoction contre l'insomnie ; avec cette eau on se lave la bouche. Le meilleur pavot vient dans les lieux secs et là où il pleut rarement. Quand on fait bouillir les têtes et les feuilles, le produit de cette décoction se nomme méconium, et est beaucoup plus faible que l'opium.

Le premier caractère auquel on reconnaît la qualité de l'opium est l'odeur ; on ne peut résister à celle de l'opium pur. Le second caractère, c'est que, allumé à une lampe, il donne une flamme brillante, et qu'il ne répande de l'odeur qu'après avoir été éteint ; ce qui n'arrive pas dans l'opium falsifié, qui s'allume aussi plus difficilement et qui s'éteint souvent. On reconnaît aussi l'opium pur par l'épreuve de l'eau il y surnage en forme de nuage, tandis que l'opium falsifié s'y met en grumeaux. Mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que le soleil d'été fournit aussi un critère : l'opium pur sue et fond jusqu'à ce qu'il devienne semblable au suc frais. Mnésidès (autre médecin inconnu par ailleurs) pense que le meilleur moyen de conserver l'opium, c'est de le mêler à de la graine de jusquiame ; d'autres recommandent de le mettre avec des fèves.

(PLINE L'ANCIEN, Histoires naturelles, XX, 198-203, Éditions Gallimard, coll. Folio n° 3090).

livre pline

Je ne sais pas, mais il me semble que si l'empereur Tibère avait été un consommateur d'opium, Pline l'ancien, presque aussi friand de commérages que Suétone, n'aurait pas raté l'occasion de le signaler.

 
 
 
Conclusion de Jean-Pierre :
 
La source de ma question se trouve chez le Dr G. VARENNE, L'abus des drogues, publié en 1971 chez Dessart (Bruxelles), aux p. 67-73. Cet auteur cite lui-même un certain Ashley MONTAGU, auteur d'un livre Anthropology and Human Nature, mais ce dernier auteur ne cite pas ses sources...
 
 

 

 
21 Juillet 2004
Bert a écrit :
 

Ça faisait longtemps ! Rien sur Antonin, cette fois-ci, quoique si quelqu'un pouvait m'éclairer sur la date supposée du décès de sa mère, je suis preneur !…

Non non, je voulais moi aussi réagir à :

Pour dire qu'à 40 ans aussi...

Et pour ajouter (sans préjugés concernant les intervenants) que l'argent a une importance inversement proportionnelle au montant dont on dispose.

À bientôt, cher Lucien, je m'en vais regarder de plus près les tablettes de Vindolanda au British Museum, quel bonheur ! À ce propos, un super site :

site tabl vindolanda

 
 
 
RÉPONSE :
 

Question d'argent (important), vous parlez d'or (massif)…

Ah ça, il avait donc une mère, le divin Antonin le Pieux ? Cet être aussi parfait n'aurait donc point jailli directement de la cuisse de Jupiter, du nombril d'Abraham ou de l'oreille de Gargamelle, bien sûr déjà vêtu de sa noble toge patricienne, et déjà éloquent comme Cicéron en dépit de son âge on ne peut plus tendre ? Avant de devenir des empereurs the best of the best (pour vous citer), le bon Tonin aurait donc subit le sort commun de tous les mortels et été un bambin vagissant, un mouflet morveux, un adolescent boutonneux ?…

Bien sûr, je vous charrie un peu !… Je vais, évidemment, soumettre votre "colle" à la sagacité des visiteurs de mon site. Toutefois, j'ai bien peur que votre quête reste vaine : la date du décès de cette gente Arria Fadilla semble aussi inconnue que la recette de la pierre philosophale. Tout juste estime-t-on que cette digne matrone serait née vers 69 ap. J.-C. Non parce qu'il s'agit d'une "année érotique" (ô Gainsbourg), mais parce qu'elle devait avoir environ 20 ans lorsque naquit, en l'an de grâce 89, son illustre et pieux fils, le sage Antonin.

Merci pour l'adresse du site consacré aux tablettes de Vindolanda. Figurez-vous - horribile scriptu - que j'ignore totalement de quoi il s'agit. Jamais entendu parler de cela. Voici une bonne occasion d'apprendre quelque chose de neuf…

antonin
 
 

 

 
28 Juillet 2004
Frédéric a écrit :

"On prétend même que, dans sa folie, Commode aurait voulu que la Ville Éternelle porte désormais son propre nom et devienne la Colonia Commodiana !"

Il existe des monnaies (sesterces et as) qui attestent de la véracité de ce fait, le revers porte pour légende :
"COL L AN COM PA TR P XV IMP VIII / COS VI / SC" pour "Colonia Lucia Antoniniana Commodiana" (datée de 190 après JC.), avec pour type un prêtre conduisant une charrue tirée par deux bœufs (scène du cérémonial de fondation d'une ville).

Je pense que la source historique vient de l'Histoire Auguste, certes d'habitude très peu fiable… mais je ne peux vérifier, mon exemplaire de cet ouvrage est resté en Belgique… et j'habite actuellement en France. Si vous avez d'autres sources, je suis intéressé.

as de commode
RÉPONSE :

Votre citation présumée de l'Histoire Auguste (Vie de Commode, VIII, 6) est parfaitement correcte : "Il (= Commode) poussa d'autre part l'extravagance jusqu'à désirer que la Ville de Rome fût désormais appelée « colonie commodienne », folie qu'il conçut, dit-on, au milieu de ses ébats amoureux avec Marcia" (trad. A. CHASTAGNOL).

Intervention de l'amazone chrétienne Marcia mise à part, ce texte semble inspiré en droite ligne de l'Histoire romaine de Dion Cassius (Livre LXXII, 15, 2). Voici une traduction française approximative de ce passage : "Il (= Commode) ordonna réellement que Rome elle-même fût désormais nommée « Commodiana », les légions « commodiennes », et le jour où ces mesures furent votées « commodien ». Lui-même s’octroya, en plus de beaucoup d'autres noms, celui d’Hercule. Il appela Rome « colonie immortelle et heureuse de la terre entière » et souhaita qu’elle fût désormais regardée comme une ville fondée par lui seul." (trad d'après le texte anglais du site LacusCurtius).

S'il n'y avait que la souvent très fantaisiste Histoire Auguste pour nous rapporter cette anecdote, nous la considérerions sans doute comme un ragot de plus à verser à la prétendue légende noire des "empereurs fous", ou supposés tels. Mais la confirmation de Dion Cassius, un écrivain qui fut témoin des extravagances du fils dégénéré de Marc Aurèle, change évidemment la donne.
Et puis, il y a cette fameuse monnaie, frappée en 190 et qui célèbre cette "refondation" de Rome en "colonie commodienne…

commode