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Décembre 2003 (page 4/5)

Sommaire du mois de Décembre : Clic !

 

13 Décembre 2003

Martha a écrit : 

Je me demande si le séjour de Néron en Grèce ainsi que l'oracle de Delphes préconisant sa mort est mise particulièrement en valeur dans des ouvrages historiques ou de fiction ?

 

RÉPONSE :

Aussi ingénieuse qu'amusante, cette réponse de la Pythie (ou plutôt des prêtres ?) de Delphes, recommandant à Néron de prendre garde à la septante-troisième (73e) année (voir Suétone, Vie de Néron, 40). Le pauvret crut que l'oracle évoquait l'âge canonique (pour l'époque) qu'il attendrait au bout d'un long règne paisible, alors qu'il s'agissait de celui de Galba, ce vieillard avaricieux, cruel, débauché et ambitieux qui commençait à songer qu'au fond, il ne ferait peut-être pas un pire empereur que cet histrion dépravé qui préférait dilapider ses deniers en Grèce que de les entasser à Rome.

Comme vous le savez sans doute, la fin des Annales de l'historien latin Tacite ne nous est pas parvenue ; les derniers chapitres du livre XVI, qui relataient le voyage en Grèce et les derniers jours de Néron, sont perdus. Et comme, d'autre part, la biographie que Suétone consacre à Néron dans son recueil des Vies des douze Césars ne fait que rapporter quelques anecdotes qui se seraient déroulées lors de la "tournée grecque" de l'empereur-artiste, la principale source historique pour cette période du règne du règne de Néron devient l'abrégé du livre LVII de l'Histoire romaine de Dion Cassius (IIe siècle ap. J.-C. - traduction anglaise, voir ici : Clic !).

Si cette expédition politico-artistique vous intéresse, je vous recommande le Néron d'Eugen CIZEK (Éditions Fayard). Exploitant au mieux la maigre documentation antique dont nous disposons, l'historien roumain y décrit (chap. IV - "le Néronisme") comment le voyage en Grèce, première étape d'une grande "opération de séduction" dans l'Orient romain, s'intègre dans la politique d'hellénisation de l'Empire romain poursuivie par Néron.

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Du côté des romans historiques, à ma connaissance (qui, en ce domaine, comme dans bien d'autres d'ailleurs, est loin d'être encyclopédique), la plupart de leurs auteurs ont négligé la tournée artistique du dernier des Julio-claudiens et préféré se focaliser sur les déboires des pauvres chrétiens des temps néroniens, aux prises avec de fort peu évangéliques lions ou servant de loupiottes lors d'agrestes garden-parties. À ce qu'il me semble, seul le Moi, Sporus, prêtre et putain de Cristina RODRIGUEZ (Éditions Calmann-Lévy) s'attarde quelque peu sur la période grecque de Néron.

Voilà, j'espère que ces quelques modestes renseignements suffiront à éclairer votre lanterne.

 

Martha réécrit : 

Je vous remercie infiniment pour cette réponse rapide. En fait, je travaille sur un poème de C. Cavafy (Alexandrie 1863-1933) qui relate justement cet incident et que je vous envoie, espérant que ça pourrait vous intéresser (ou amuser).
Le voici :

Le délai de Néron

Néron ne s'inquiéta pas quand à Delphes
Il entendit prononcer l'oracle :
« Qu'il craigne les soixante-treize ans ».
Tout son temps lui restait pour jouir de la vie.
Il n'avait encore que trente ans. Plus que suffisant,
Le délai que le dieu lui accorde,
Pour parer aux dangers lointains.

Maintenant, il s'en va retourner à Rome, un peu fatigué,
Mais d'une fatigue délicieuse, par un voyage
Qui ne fut qu'une suite de plaisirs,
Les théâtres, les jardins, les gymnases…
Les soirées des villes achéennes…
Ah ! la nudité des corps, le plaisir avant tout…

Voilà Néron. Cependant en Espagne, le vieux Galba,
Dans le secret, rassemble et entraîne son armée,
Lui, l'homme de soixante-treize ans.

 

RÉPONSE :

Un grand merci à vous aussi pour ce malicieux poème, que je ne connaissais pas…

Cependant, contrairement à ce que sous-entend Cavafy - qui, en bon Alexandrin chauvin qu'il était, aurait pourtant dû subodorer l'insatisfaction de l'empereur -, Néron était tout sauf heureux de rentrer à Rome. Ce que le "divin histrion" désirait par-dessus tout, c'était prolonger son voyage de quelques mois, voire de quelques années… et surtout, pousser jusqu'en Égypte. Voir Alexandrie, et mourir… à septante -trois ans bien sonnés dans son lit, entouré de jolies femmes et de beaux garçons, après un long règne paisible !

Mais hélas, comme dit Rabelais, "mal d'argent, c'est douleur sans pareille !". Le trésor était à sec, et les Gaulois, pressés comme des citrons par un fisc impérial de plus en plus gourmand, commençaient tout doucement à la trouver saumâtre de payer à n'en plus finir les frasques orientales d'un empereur qui semblait manquer de la plus élémentaire dignité.

Néron fut contraint de revenir en Italie où tous ses "amis" s'empressèrent de le trahir, le détrônèrent, et enfin le suicidèrent.

 

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13 Décembre 2003

Luc a écrit : 

1. Dans un article de la revue Historia il est mentionné le passage suivant : "En 28, les Frisons se révoltent ainsi contre les exigences des Romains. Selon le traité signé avec ces derniers, les Frisons doivent verser un tribut annuel consistant en peaux de bœuf qui servent à la confection de certaines pièces de l'équipement militaire des légionnaires. Or un centurion, chargé de collecter ce tribut, décide que les peaux devront avoir une dimension égale à celles des aurochs. Exigence impossible à satisfaire pour les Frisons qui n'élèvent que des bêtes de petite taille.
Pour les punir, les Romains s'emparent de leurs terres et vendent leurs femmes et leurs enfants comme esclaves. Les Frisons s'en prennent alors aux légionnaires chargés de perquisitionner et les pendent. Le gouverneur de la Germanie inférieure mène une expédition contre eux qui se solde par un échec. Informé de cette défaite, Tibère veille à ce que cette nouvelle ne soit pas connue des Romains et abandonne le projet de réduire les Frisons.
" (Catherine SALLES - Jésus, un homme dans son temps - Pendant ce temps-là : Dans les provinces d'Occident - voir site Historia-presse.fr)

J'aimerais en savoir plus sur la réaction de Tibère qui n'est guère expliquée dans ce texte. A-t-il décidé qu'il y avait abus de pouvoir de la part du centurion ?

 

RÉPONSE :

La révolte des Frisons, confrontés à une exigence romaine irréalisable, est relatée ainsi par Tacite : "La même année (28 ap. J.-C.), la paix fut troublée chez les Frisons, au-delà du Rhin, plutôt par notre avidité que par l'indocilité de ce peuple. La nation était pauvre, et Drusus (= frère de Tibère) ne lui avait imposé d'autre tribut qu'un certain nombre de cuirs de bœufs pour l'usage de nos troupes. Personne ne les avait inquiétés sur la grandeur et la force de ces cuirs, jusqu'au primipilaire Olennius, qui, chargé du commandement de la Frise, choisit des peaux d'aurochs pour modèle de celles qu'on recevrait. Cette condition, dure partout ailleurs, était impraticable en Germanie, où les animaux domestiques sont petits, tandis que les forêts en nourrissent d'énormes. Ils furent réduits à livrer d'abord les bœufs mêmes, ensuite leurs champs, enfin à donner comme esclaves leurs enfants et leurs femmes. De là l'indignation, les plaintes, et la guerre, dernier remède à des maux dont on n'obtenait point le soulagement. Ils saisissent les soldats qui levaient le tribut, et les mettent en croix. Olennius dut son salut à la fuite. Il trouva un asile dans le château de Flève, d'où un corps assez nombreux de Romains et d'alliés observait les côtes de l'Océan.
À cette nouvelle, L. Apronius, propréteur de la Germanie inférieure, fait venir de la province supérieure des détachements de légions et l'élite de l'infanterie et de la cavalerie auxiliaires. Avec ces troupes réunies aux siennes, il s'embarque sur le Rhin et descend chez les Frisons [et essuie un sérieux revers ; seules la discipline et la combativité des légionnaires permettent d'éviter un désastre "à la Varus"] (…) Le général romain ne songea point à la vengeance et n'ensevelit pas les morts, quoiqu'on eût perdu beaucoup de tribuns, de préfets, et les premiers centurions. On sut bientôt par les transfuges que neuf cents Romains avaient péri auprès du bois de Baduhenna, après avoir prolongé le combat jusqu'au lendemain, et que quatre cents autres, voulant se défendre dans une maison dont le maître, nommé Cruptorix, avait servi dans nos armées, avaient craint d'être trahis, et s'étaient mutuellement donné la mort.
Depuis ce temps, le nom des Frisons fut célèbre parmi les Germains." (Tacite, Annales, IV, 72 - 74).

Pourquoi Tibère étouffa-t-il ce revers.?
Tacite nous explique, avec sa douce haleine accoutumée, que le vieux Princeps "dissimula nos pertes, pour ne pas confier à quelqu'un d'autre la conduite d'une guerre" (Annales, IV, 72 - 74).

Ben voyons !… Non seulement Tibère était un satyre cruel, un assassin couronné, un tyran de la pire espèce, mais, en, plus, le bougre était jaloux comme un tigre ! Jaloux… et méfiant au point de perdre de vue l'honneur bafoué de Rome !

En réalité, Tibère, en vieux général expérimenté qu'il était, connaissait les limites d'une politique agressive. Pour lui, la guerre, entreprise souvent risquée et toujours onéreuse, ne devait constituer que l'ultime recours de la politique impériale romaine.
Or, outre que le territoire des Frisons était situé sur la rive droite du Rhin, de "l'autre côté" de ce fleuve considéré depuis Auguste comme la frontière naturelle de l'Empire, cette contrée était d'accès difficile et finalement assez pauvre. Bref, aux yeux de Tibère, le jeu n'en valait décidément pas la chandelle. Inutile de risquer la vie de légionnaires pour se maintenir dans cette région de marécages impénétrables, dans ce pays de brumes, inhospitalier, facile à défendre, difficile à conquérir !
Afin d'éviter d'avoir à se lancer dans une aventure militaire à la fois coûteuse en vies humaines, ruineuse pour le trésor, improductive du point de vie stratégique et infructueuse sur le plan économique, mieux valait donc ne pas enflammer les foules par des discours revanchards et considérer cette mésaventure frisonne pour ce qu'en vérité, elle était : un échec relatif, très limité, très localisé (car Tacite exagère l'importance de ce fait d'armes afin de discréditer un Tibère "pas même fichu de vaincre des pouilleux !").

2. Dans le même article, il est fait mention que : "On s'est interrogé longtemps sur l'attitude provocante du procurateur de Judée. Certains pensent que Séjan, désirant mettre l'armée de Syrie sous le commandement de son oncle Junius Blaesus, aurait secrètement conseillé à son ami Pilate de donner aux Juifs des motifs de révolte. Ces mouvements insurrectionnels auraient démontré l'incompétence du général en place en Syrie et entraîné sa destitution et son remplacement par Junius Blaesus. La chute de Séjan en 31 place Pilate dans une situation délicate. Il comprend que, pour apaiser le peuple juif, il faut faire des concessions. Aussi, lorsque le peuple de Jérusalem réclame la grâce du brigand Barabbas, Ponce Pilate s'empresse-t-il de la leur accorder."

Pour vous y a-t-il vraiment une relation de cause à effet entre la chute de Séjan et la libération de Barabbas ?

 

RÉPONSE :

Ainsi, après avoir mis de l'huile sur le feu en Judée pour faire plaisir à Séjan, Ponce Pilate aurait libéré Barabbas pour donner des gages au peuple juif…
Moi, je veux bien… Mais il me semble qu'avant de se demander pourquoi Ponce Pilate a élargi Barabbas, il vaudrait mieux d'abord se demander si ce personnage a réellement existé…

Il faut dire que cette histoire de "brigand" libéré par un préfet romain, sur requête du peuple, pour mieux crucifier l'innocent Jésus paraît, du début à la fin, absolument invraisemblable !

Si vous voulez bien, juste histoire de se rafraîchir les idées, consultons les Saintes Écritures. Je prends l'Évangile selon Luc, puisque c'est là que la narration de cet épisode est la plus développée : (Jésus comparaît pour la deuxième fois devant Pilate qui) "réunit alors les princes des prêtres, les magistrats et la foule. Il leur dit : « Vous m'avez amené cet homme, l'accusant de soulever le peuple ; devant vous je l'ai interrogé et je ne le trouve coupable d'aucun des crimes dont vous le chargez. Hérode (Antipas) non plus, puisqu'il nous l'a renvoyé. Il n'a donc rien fait qui mérite la mort. Je le relâcherai donc après l'avoir châtié. » (À chaque fête en effet, il était obligé de leur accorder l'élargissement d'un détenu). Ils s'écrièrent tous ensemble : « Fais mourir celui-ci, et relâche-nous Barabbas ! » (Cet homme était incarcéré à cause d'une sédition qui avait eu lieu dans la ville et d'un meurtre). Pilate, qui désirait relâcher Jésus, leur parla de nouveau : mais ils répondirent par ces cris : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » Une troisième fois, Pilate intervint : « Qu'a-t-il donc fait de mal ? Je n'ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Ainsi donc, je le ferai battre et le relâcherai. » Mais ils insistèrent à grands cris pour qu'il fût crucifié, et leurs clameurs eurent le dessus. Pilate prononça la sentence qui satisfaisait leur désir. Il relâcha donc celui qu'ils réclamaient, qui avait été incarcéré pour sédition et meurtre, et il abandonna Jésus à leur volonté." (Luc, 23 : 23 - 25).

Quel est le niveau de vraisemblance d'un tel récit ?
À mon avis, il est proche du zéro absolu !

Comment un magistrat romain digne de ce nom (et soucieux de sa carrière) aurait-il osé, publiquement, au su et au vu de tous, condamner à mort un innocent et libérer un criminel avéré ? - surtout s'il s'agissait, comme les évangiles le veulent, d'un criminel coupable de rébellion contre Rome, qui avait "suscité une sédition" à Jérusalem et qui avait du sang sur les mains.
L'honneur de Rome, dont le plus grand titre de gloire était d'apporter une justice équitable aux peuples "barbares" qui lui étaient soumis, commandait que Ponce Pilate résistât à la pression de la foule. "N'ayant rien trouvé de coupable" chez Jésus, il se devait de le libérer - "amnistie pascale" ou non (nous y reviendrons). Et si l'hypothétique Barabbas était reconnu coupable de sédition et de meurtre, le préfet était tenu de le faire crucifier, même (et surtout) si la foule l'aimait. La mort affreuse d'un rebelle servirait d'avertissement salutaire à ces Juifs "à la nuque raide".
Agir autrement, c'eût été, purement et simplement, s'exposer spontanément à la délation ! Rien qu'en rapportant ce déni de justice à l'autorité impériale, n'importe quel notable juif aurait pu demander, et obtenir, le rappel immédiat à Rome et la condamnation (bannissement, voire mort) de l'irresponsable Ponce Pilate.
Quelques années plus tard, ce préfet de Judée sera d'ailleurs destitué pour un motif bien plus futile que cette "erreur judiciaire", très consciemment prononcée sous pression d'une populace hargneuse (voir ici : Clic !)

Et que penser de cette "amnistie pascale" qui, selon les Évangélistes, autorisait (contraignait ?) le préfet romain à libérer un détenu (un condamné ?) à l'occasion de la grande fête juive ?

Bien qu'elle ne soit mentionnée nulle part ailleurs que dans les Évangiles, certains savants exégètes estiment qu'à défaut d'être attestée historiquement, cette coutume est au moins vraisemblable. Et pour mieux passer leur message optimiste, ils donnent à cette très hypothétique disposition du droit romain, un beau nom latin, bien savant, créé tout exprès pour l'occasion (occasion que fait le "larron" Barabbas, naturellement) : il s'agit du "privilegium pascalis".
Il est vrai que dit comme cela, "ça en jette" !

Admettons… Après tout la Pâque juive était une fête de libération !
Mais, même si cet hypothétique privilegium pascalis a existé - ce qui, je le rappelle, n'est pas prouvé -, il est impossible que Pilate y ait recouru de la façon que les Évangiles décrivent. On nous montre le Préfet de Judée agissant comme s'il n'avait que deux détenus à sa disposition - Jésus et Barabbas - pour exercer son droit de grâce ; et libérant l'un, il semble être automatiquement tenu de faire mourir l'autre.
Pilate avait-il un "quota de crucifiés" à respecter à l'occasion de la fête de Pâques ?

Mas tout cela n'est encore rien ! Cela se corse encore lorsque l'on sait, d'une part, qu'en hébreu, le nom Barabbas signifie "Fils du Père" (bar - abba), et que, d'autre part, les manuscrits les plus anciens des Évangiles donnent au méchant Barabbas le doux prénom de "Jésus" (cette notation disparaît "miraculeusement" des manuscrits au milieu du IIIe siècle, après que le savant théologien Origène eut trouvé "inacceptable" l'homonymie entre le Messie et un brigand meurtrier).

Ainsi donc, si l'on en croit les Évangiles, les Juifs, quand ils furent sommés de choisir entre Jésus Fils de Dieu et Jésus Fils du Père (bar - abba), se seraient obstinés à opter pour le second personnage ; ils plébiscitèrent un voleur, un brigand, un meurtrier, plutôt que se ranger sous la bannière radieuse du Fils de Dieu, du Sauveur de l'humanité !

À mon humble avis, la construction littéraire - malveillante au possible pour les Juifs - est évidente !

Connaissez-vous la série documentaire Corpus Christi, diffusée il y a quelques années sur la chaîne ARTE ?
Dans l'épisode consacré à Barabbas, un exégète britannique émet une intéressante hypothèse au sujet de ce personnage. Selon lui, lors de sa comparution devant Pilate, Jésus, qui était aussi un leader nationaliste, aurait bénéficié des sympathies d'une partie de la foule. Mais s'il y avait une chose à laquelle les rédacteurs des Évangiles répugnaient, c'était bien de montrer les Juifs sous un jour favorable. Aussi, pour rendre compte des faits tout en alimentant, la polémique anti-juive, ils "scindèrent", en quelque sorte, le personnage de Jésus en deux : d'une part, Jésus Barabbas - en fait, Jésus "Fils du Père", héros nationaliste adulé de la foule, finalement libéré par un Pilate terrorisé par l'émeute qui menaçait - et d'autre part, Jésus de Nazareth, le "Fils de Dieu", rejeté les Juifs, aveugles et opiniâtres, et condamné par le représentant de Rome en Judée… non sans que celui-ci ait tout tenté pour le tirer des griffes des Juifs sanguinaires - Dame ! il fallait à tout prix exonérer les Romains de ce crime puisque c'était eux, et non les Juifs, qu'il fallait convertir au christianisme …
Dans cette optique, Barabbas n'a jamais existé ; il n'est que l'expression d'un procédé littéraire !

Si non è vero…

3. Pour terminer, dans la fin de cet article, il y est mentionné, dans un court résumé de la vie de Tibère, la réflexion suivante : "Il se tient à l'écart de la vie publique pendant le règne d'Auguste, car cet homme secret et républicain dans l'âme ne se sent guère en accord avec l'installation de l'empire."

En quoi Tibère était-il en désaccord avec l'empire et qu'a-t-il fait a ce sujet lors de son règne pour corriger les éléments qu'il désapprouvait ?

 

RÉPONSE :

Il est vrai que Tibère se fit tirer l'oreille pour prendre la succession d'Auguste, et qu'il aurait voulu "partager le fardeau de l'Empire avec le Sénat". Toutefois, son principal et constant souci fut d'inscrire son règne dans la droite ligne de celui de son beau-père, le premier Princeps ; toujours, et en tout, agir de la même façon que son Père, le divin Auguste ; poser ses pieds dans les pas de illustre prédécesseur. "Toutes ses actions et toutes ses paroles ont pour moi force de loi !" s'exclama-t-il un jour (voir Tacite, Annales, IV, 37).

Alors, je vous demande, comment le continuateur, l'imitateur en toute chose du créateur du Principat aurait-il pu, en même temps, vouloir restaurer la République ?
Certes, le régime de Tibère fut plus républicain que celui d'Auguste, mais seulement parce qu'il tenta (sans grand succès d'ailleurs) de collaborer avec le Sénat - ou de recevoir la collaboration du Sénat -, alors que, d'un simple froncement de sourcils, son prédécesseur imposait son autorité naturelle aux orgueilleux Pères conscrits.

Tout cela était finalement moins une affaire d'idéologie politique qu'une question de style (Auguste était du genre rustaud, et Tibère, aristocrate jusqu'au bout des ongles).

 

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17 Décembre 2003

Jdecl a écrit : 

Savez-vous quand fut appliquée pour la dernière fois la décimation dans l'armée romaine ? Tomba-t-elle en désuétude à l'avènement de l'Empire ? Au IIIe siècle ?

J'espère ne pas vous poser une colle…

 

RÉPONSE :

Je confirme : c'est une colle !

J'ai eu beau creuser ma mémoire, fouiller dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas avoir rencontré de légion décimée dans l'histoire de la Rome impériale… Excepté peut-être la décimation subie par la fameuse Légion thébaine de saint Maurice et de ses camarades, du chef de ce grand massacreur de chrétiens devant l'Éternel que fut l'empereur Maximien Hercule.

Voici comment la "Légende dorée" (XIIIe siècle) relate ce célèbre martyre :

"Quand toute l'armée eut franchi les Alpes et fut arrivée à Octodunum, l'empereur ordonna que tous ceux qui étaient avec lui offrissent un sacrifice aux idoles, et s'unissent par un serment unanime contre les rebelles à l'empire et principalement contre les chrétiens. Quand les saints soldats apprirent cela, ils se retirèrent de l'armée à une distance de huit milles, et se placèrent dans un endroit agréable nommé Agaune, sur le Rhône. Aussitôt informé, Maximien leur envoya, par des soldats, l'ordre de venir de suite pour sacrifier aux dieux. Ils répondirent qu'ils ne pouvaient le faire, attendu qu'ils suivaient la foi de J.-C. (…) Le César envoya alors de ses soldats, avec ordre de les forcer à sacrifier aux dieux ou de les décimer sur-le-champ. Les saints présentèrent donc la tête avec joie ; chacun disputait le pas à l'autre et se hâtait de parvenir à la mort. Alors saint Maurice se leva et les harangua en disant entre autres choses : « (…) Puisque les cadavres de nos camarades sont déjà comme un rempart autour de nous, et que nos vêtements sont rougis du sang de nos compagnons, nous aussi, suivons-les au martyre. (…) »

Quand l'empereur apprit cela, il ordonna une seconde fois qu'on en décapitât un sur dix. Cette exécution achevée, Exupère, enseigne, prit le drapeau, et, debout au milieu de ses compagnons d'armes, il parla ainsi : « (…) Que nos mains droites jettent ces armes de la chair et qu'elles s'arment de vertus ; et si vous le trouvez bon, adressons cette réponse à César : Nous sommes tes soldats, Empereur, mais nous sommes aussi les serviteurs de J.-C. ; (…) nous sommes disposés à souffrir pour lui tous les tourments, et jamais nous ne déserterons sa foi. »
Alors l'impie César ordonna que son armée entourât la légion tout entière, en sorte que pas un ne pût échapper. Les soldats du Christ furent investis par les soldats du diable, et massacrés par leurs mains infâmes ; foulés aux pieds des chevaux, ils reçoivent la consécration du martyre."

(Jacques de VORAGINE, Légende dorée, trad. J.-B. M. Roze, Garnier-Flammarion).

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Ce texte évoque donc explicitement une double "décimation", ordonnée conformément aux traditions militaires romaines afin de punir des soldats opiniâtrement mutinés contre leur imperator. Le fait que ces légionnaires se fussent rebellés pour de nobles raisons d'objection de conscience ne change rien à l'affaire : aux yeux de Maximien, ils étaient des mutins qu'il s'agissait de châtier pour l'exemple !

Malheureusement, l'historicité du massacre, dans une vallée perdue des Alpes suisses, d'une légion égyptienne convertie au christianisme, et ce à une époque (entre 285 et 300) où les Chrétiens n'étaient pas encore persécutés, n'est pas reconnue par tous les historiens. (Sur saint Maurice et sa légion, voyez également : Clic ! et Clic !).

À mon avis, la dernière décimation historiquement attestée serait celle que Crassus aurait ordonnée après que certains de ses soldats, pris de panique, eurent pris la poudre d'escampette devant les terribles gladiateurs de Spartacus (72 av. J.-C.). Il paraît que si ce châtiment épouvanta l'armée, c'était précisément parce qu'il était passé de mode depuis belle lurette : "La décimation était un vieil usage, auquel on ne recourait que dans des circonstances exceptionnelles, et que l'on avait plus employée depuis longtemps. L'usage qu'en fit Crassus, ce jour-là, montrait qu'il était résolu à user de tous les moyens pour obtenir la victoire" (Marcel BRION, La révolte des gladiateurs, Amiot-Dumont, Paris).

D'ailleurs, quelques années seulement après l'exemple de Crassus, quand les légionnaires de la Xe légion - celle qui, entre toutes, était chère au cœur de César -, regrettant de s'être mutinés contre leur cher imperator; se portèrent volontaires pour subir la décimation plutôt que de recevoir leur congé, le divin Jules se garda bien de leur donner satisfaction. Il leur pardonna, dans un grand élan d'affection très calculé (voir ici : Clic !).

Étant moi-même assez peu au fait de l'histoire militaire romaine, j'ai consulté à ce sujet Michel ELOY (site Peplum - Images de l'Antiquité).

Voici ses commentaires sur la décimation :

CRASSUS : LE TEXTE FONDATEUR (guerre contre Spartacus) :
"Crassus blâma rudement Mummius, puis arma de nouveau soldats en leur demandant des garants pour attester qu'ils les conserveraient. Enfin, prenant les cinq cents du premier rang qui avaient surtout déclenché la panique, il les partagea en cinquante dizaines et fit mettre à mort dans chacune un homme tiré au sort. Il leur infligeait ainsi un châtiment traditionnel qui était tombé en désuétude depuis de longues années (1). Une honte particulière est attachée à ce genre de mort, et l'exécution, accompagnée de rites sinistres et effrayants, se fait sous les yeux de tous. Après avoir corrigé de la sorte ses soldats, Crassus les mena contre les ennemis", (Plutarque (c.50-120 de n.E.), Vies parallèles : Vie de Crassus, XVIII - XIX).

M. Opilius Macrin (né en 165 ; emp. 217-218) : "C'était un homme arrogant, sanguinaire qui voulait gouverner avec des méthodes militaires, regrettant la discipline des temps révolus et, plus qu'à tous les autres, réservant ses éloges au seul Sévère. C'est ainsi qu'il faisait crucifier des soldats et leur infligeait toujours des supplices réservés aux esclaves; lorsque éclataient des mutineries, il décimait assez souvent les troupes ; parfois il se contentait de les "centésimer" : c'était un mot qu'il avait inventé pour dire qu'il faisait preuve de clémence en tuant un soldat sur cent, alors qu'ils auraient mérité d'être exécutés un sur dix ou un sur vingt", (Julius Capitolinus, Macrin (Hist. Aug.), XII, 1-2).

Caligula voulut faire massacrer les légions de Germanie qui s'étaient révoltées lorsqu'il était tout enfant, aux armées. Son entourage tenta de l'en dissuader et finalement il se contenta d'exiger leur décimation. Mais les soldats, flairant le piège, se présentèrent en armes et l'empereur n'osa pas mettre son dessein à exécution. Suét., Calig., 48

"Quand des cohortes avaient laché pied, il [Auguste] les fit décimer et nourrir [les survivants] avec de l'orge", Suét., Aug., 24

Larousse XXe s. : "Lorsqu'on ne voulait pas mettre à mort tous les prisonniers de guerre ou tout un corps coupable de révolte ou de lâcheté, on tirait au sort, et le dixième, le vingtième nom qui sortait était désigné pour le supplice. Cet usage atroce remonterait au Ve s. av. J.C.; les exemples en sont nombreux dans l'histoire romaine. La décimation fut longtemps maintenue au moyen âge et jusqu'au XVIIe s. Pépin décima les captifs saxons ; sous Charlemagne, la décimation fut pratiquée comme peine de la lâcheté ou de l'indiscipline; en 1675, le maréchal de Créqui [François de Bonne, marquis de Créqui - 1624-1687 (français)] décima la garnison française de Trèves qui avait capitulé ; Menschikov, le favori de Pierre le Grand, opérait sur ses soldats la décimation. La décimation a disparu du code des nations civilisées; l'Autriche la conserva longtemps."

 Littré :
On voit dans Tite-Live un exemple de décimation dès les commencements de la république (Rollin, Hist. Anc., XI, 2e part., p. 477)
(J'ai vainement feuilleté mon "Pléiade", je n'ai pas retrouvé le passage signalé par le Littré.)

Selon Plutarque - qui la qualifie d'"ancienne punition militaire" -, assiégeant la capitale des Mèdes, Marc Antoine décima celles de ses troupes qui s'étaient débandées lors d'une sortie des Parthes assiégés. (Plut., Antoine, 49).


NOTE :  

(1) Crassus fit donc exécuter cinquante légionnaires (cf. SALL., Hist., IV, 22). APPIEN (G. Civ., I, 118) donne pour cette décimation le chiffre incroyable de quatre mille hommes (soit de dixième de dix légions de quatre mille hommes) ! - Retour texte

 

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