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Juin 2002 (page 3/3)

Sommaire du mois de Juin : Clic !

26 Juin 2002

Michel a écrit : 

Je suis en train de me débattre avec Antonia la Jeune… En fait, je suis tombé (sans me faire mal d'ailleurs. ne vous inquiétez pas !) sur un dupondius d'Antonia frappé sous Claude. Ce qui m'avait surtout frappé (normal pour une monnaie) c'est que l'avers porte le texte :

ANTONIA AVGVSTA

Et le revers :

TI CLAVDIVS CAESAR AVG PMTRP IMP PP - SC

Je me demande d'où lui vient le titre d'impératrice ? Claude aurait-il fait de sa mère "l'impératrice" Antonia à l'instar de l'impératrice Livie,

Antonia la Jeune est bien l'épouse de Drusus, je crois ? C'est aussi la mère de Claude, n'est-il pas ?

Seulement dans le Cohen (Clic !) il me semble qu'on fait un petit mélange savant entre tous les Drusus… et Antonia dans tout ce cirque, que fait-elle ? Elle ne joue pas au billard au bistrot du coin quand même, quand tout le monde se trucide dans la joie ?

Tout le monde est d'accord pour dire qu'elle est morte en 36/37, c'est bien, mais pourriez-vous m'en dire, un peu plus sur la fille d'Antoine, "The loser of Actium" ? Connaissez-vous sa date de naissance approximative. Connait-on quelque chose de son rôle en tant que mère de Claude ? S'il a fait battre monnaie pour elle, c'est qu'il avait quand même une grande admiration pour sa chère maman ?

Je voudrais aussi avertir vos internautes intéressés par les monnaies romaines, qu'il y existe une monnaie padouane de cette pièce mais avec au revers un Claude barbu (!?!) au lieu d'Antonia ! Ceci au cas où…

RÉPONSE :

Vous avez excellemment résumé à peu près tout ce qu'on sait d'Antonia la Jeune (Antonia Minor). Car en fait, à première vue, on ne connaît pas grand-chose de cette brave dame qui fut pourtant l'une des figures centrales de la dynastie julio-claudienne (Clic ! et Clic !). En effet, si l'on jette un petit coup d'œil sur un arbre généalogique, on peut constater que cette petite Antonia n'était rien moins que :

  • La fille cadette d'Antoine le Triumvir, le "loser d'Actium", comme vous le dites si justement
  • La nièce d'Octave Auguste ;
  • La belle-fille de l'impératrice Livie (Livia Augusta, l'épouse d'Auguste) dont elle épousa le fils cadet Drusus ;
  • La belle-sœur de l'empereur Tibère (le frère son Drusus d'époux) ;
  • La mère de Germanicus et de l'empereur Claude ;
  • La grand-mère de Caligula, d'Agrippine la Jeune ;
  • L'arrière grand-mère de Néron ;

Rien que ça !…

Et l'on pourrait encore ajouter qu'elle était la belle-mère d'Agrippine l'Ancienne (petite-fille d'Auguste et épouse de Germanicus) ainsi que la grand-mère de l'infortuné Britannicus !…

antonia

Mais si Antonia fut donc, sans nul doute, un personnage "qui comptait" dans la Rome du début du Ier siècle, ce n'est pas pour cela que nous savons grand-chose à son sujet.

Elle naquit en 38 av. J.-C. du mariage conclu (pour des raisons purement politiques) entre Octavie, sœur d'Octave (futur Auguste) et Antoine. Mais Antonia ne connut sans doute guère son papa vu que ce grand pendard d'Antoine quitta bien vite le domicile conjugal pour s'en aller fourrer sa grande carcasse entre les draps plus soyeux du lit de sa belle Cléopâtre. La petite Antonia fut donc élevée par sa mère, la fort digne Octavie, parangon de toutes les vertus féminines romaines, dans la maison d'Auguste… Ce qui, par parenthèse, déforce quelque peu l'hypothèse qui voudrait que c'est à cause de l'atmosphère "orientalisante" qui polluait la maison de sa mémé que Caligula, petit-fils d'Antonia, songea à épouser "à l'égyptienne" sa propre sœur Drusilla,

Vers 16 av. J.-C., Antonia la Jeune épousa Drusus, fils cadet de l'impératrice Livie (né de son premier mariage avec Ti. Claudius Nero). De cette union naquirent trois enfants : Germanicus, Livilla (qui épousa et assassina l'autre Drusus, le fils de l'empereur Tibère) et Claude, le futur empereur.

Le Drusus d'Antonia, brillant général à l'instar de son frère Tibère, mourut dès 9 av. J.-C. des suites d'une mauvaise chute de cheval en Germanie. Restée veuve, Antonia ne se remaria pas.

Aima-t-elle ses enfants ? Elle n'assista pas aux obsèques de son fils Germanicus (mort en 19 ap. J.-C.), mais on ne sait si l'on doit mettre cette absence remarquée sur le compte de l'indifférence, de la profonde douleur, ou invoquer des raisons politiques (car ni Tibère ni Livie ne se montrèrent non plus aux funérailles du "César" trop tôt disparu). Quant à son fils cadet Claude, Antonia le traitait publiquement d'avorton, d'ombre d'homme, d'ébauche de la nature, et quand elle voulait parler d'un imbécile, elle disait : "Il est encore plus sot que Claude !" (Voir Suétone, Vie de Claude, III). Et enfin, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'inculqua qu'imparfaitement à sa fille les premières vertus des matrones romaines, c'est-à-dire la fidélité et la soumission à son époux : pour complaire à son amant, l'infâme Séjan, Livilla empoisonna son Drusus de mari !

À la mort de l'impératrice Livie (devenue veuve d'Auguste), Antonia recueillit chez elle les plus jeunes enfants de Germanicus : Caligula ainsi que ses sœurs Drusilla et Julia Livilla. Suétone, (toujours lui) rapporte que ce fut cette digne vieille dame qui, dans l'horreur d'une profonde nuit, eut le malheur de surprendre, avec indignation et bouche en cul de poule, Caligula et la petite Drusilla fort occupés à des ébats qui n'avaient rien de fraternels.

Il faut cependant croire que Caligula n'en voulut pas trop à sa vieille mémé de cette intrusion dans sa vie privée, car quand il monta sur le trône, il accorda à Antonia les mêmes honneurs que ceux qui avaient été, jadis, réservés à l'impératrice Livie.

Cependant, l'historien Suétone prétend que ce n'était là qu'hypocrisie ; qu'en fait, l'empereur fou détestait la vieille Antonia : "Il refusa un entretien particulier à son aïeule Antonia, à moins que Macron, chef de sa garde, ne fût présent. Les dégoûts et les indignités dont il l'accabla furent cause de sa mort, si toutefois il ne l'empoisonna pas, comme quelques-uns le pensent. Il ne lui rendit aucun honneur funèbre, et de sa salle à manger il regarda les flammes de son bûcher." (Suétone, Caligula, XXIII)… Mais, naturellement, il ne faut pas croire Suétone sur parole !

D'après les sources dont je dispose, la mort d'Antonia la Jeune survint en 39 ap. J.-C.

Vous voyez, si l'on veut trouver des motifs affectifs pour expliquer les monnaies que l'empereur Claude fit frapper à l'effigie de sa vieille môman, on doit supposer que, malgré toutes les avanies dont elle l'avait abreuvé quand il était enfant, ce fils "handicapé" vénérait sa mère indifférente voire hostile… Cela peut certes arriver, mais à mon avis, si Claude utilisa l'image de sa génitrice, c'est surtout pour rappeler au monde entier que lui, l'infirme et présumé benêt, était né du même ventre qui avait porté le grand Germanicus ! En outre, il ne faut pas oublier non plus que si la famille de Germanicus ne fut pas exterminée jusqu'au dernier, c'est sans doute parce que c'est notre Antonia elle-même qui avertit l'empereur Tibère, reclus à Capri, des manigances de Séjan, le démoniaque préfet du prétoire qui voulait trucider tous ses héritiers potentiels pour devenir lui-même "César à la place de César". Bref, si Caligula et Claude avaient pu survivre puis régner, c'était uniquement parce que maman Antonia avait "sauvé la baraque" en usant à bon escient de son influence auprès de ce misanthrope de Tibère, et cela, son impérial rejeton ne pouvait l'oublier, même si la vie avec elle n'avait pas toujours été comme un chemin parfumé semé de roses odorantes !

Quant à la légende AUGUSTA (= "impératrice") qui figure sur ces monnaies, elle n'est pas du tout usurpée : comme je l'ai signalé ci-dessus, le prédécesseur de Claude, le fameux Caligula, avait accordé à Antonia les mêmes honneurs que ceux qui avaient été réservés à l'impératrice Livie… dont, naturellement, la jouissance du titre d'Augusta. Or, même si Claude arriva au pouvoir après l'assassinat de son neveu, vous vous doutez bien qu'il n'osa pas jeter à la poubelle toutes les mesures prises par un empereur aussi populaire que Caligula. Et surtout, il se serait bien gardé de retirer à sa mère un titre dont, finalement, le prestige rejaillissait sur lui !

(N.B. : le dialogue fictif qui suit résume le contenu de quelques mails échangés entre Michel - Webmaster du site Archeobel - et "Lucien J. Heldé", responsable de ces pages "Empereurs romains")

L. J. HELDÉ :

J'espère avoir un peu éclairé votre lanterne au sujet de cette "belle dame du temps jadis"… Mais, de mon côté, je voudrais quand même vous poser moi aussi quelques questions , et pour commencer, celle-ci : d'après ce que vous avez indiqué dans votre site, cette monnaie d'Antonia est un "dupondius"… Kekseksa, un "dupondius" ? La monnaie des "Dupond-Dupont" des albums de Tintin ?

Michel :

Non, un "dupondius", c'est un double as (ce que, d'une certaine façon, les Dupondt étaient aussi d'ailleurs !). Pour mémoire, à l'époque d'Auguste, les Romains disposaient des valeurs monétaires romaines suivantes :

  • 1 Aureus en or (bien sûr, puis qu'il n'y avait pas de plastique !) valait 25 denarii.
  • 1 Denarius en argent = 4 sesterces = 2 Quinaires
  • 1 Quinaire en argent = demi-denier = 2 sesterces
  • 1 Sestertius en orichalque (ancienne dénomination du bronze) = 4 as
  • 1 Dupondius en orichalque = 2 as ou valeur d'un demi-sesterce
  • 1 As en cuivre = 2 semis = 4 quadrans
  • 1 Semis en orichalque demi-as ou 2 quadrans
  • 1 Quadrans en cuivre = 1/4 d'as

Donc si un pain coûtait 4 as et demi, et si je vous donnais un denier, vous me rendiez un quinaire + 1 dupondius + 1 as + 2 quadrans… Assez simple non ? De quoi faire émettre des flopées de bulles vertes à nos Dupond-Dupont… (voir : Tintin au Pays de l'Or noir)

L. J. HELDÉ :

Toujours sur votre site Archeobel, j'ai été jeter un coup d'œil sur ce "potin" leuque que vous venez de mettre en ligne.
"Potin" !? Un nom bien fracassant pour une menue monnaie, non ?

Michel :

Ce nom "potin" désigne en fait le métal dans lequel la monnaie était généralement fondue… en réalité coulée en chapelet (voir les petits bouts cassés au bord des pièces).

Alors vous allez sans doute me demander quel métal était-ce que ce "potin" ?

Ici encore, les métallurgistes ne sont pas d'accord entre eux, car ce "potin" n'est rien d'autre qu'un amalgame composé de cuivre, de plomb, de zinc, d'étain et parfois d'un peu de fer, le tout mélangé sans formule spécifique. Mais ne pensez quand même pas que les Gaulois flanquaient tous leurs vieux objets métalliques dans une casserole, puis qu'ils passaient chez le forgeron qui faisait fondre le tout pour en fabriquer des espèces sonnantes et trébuchantes... De tout temps, le monnayage a toujours été une chose très sérieuse !

potin leuque
Cependant, comme toutes les questions relatives aux monnaies gauloises sont controversées, retenons seulement ici que le "potin" était un amalgame de métaux fondus, et que cet amalgame était, la plupart du temps, coulé dans des formes "en chapelet". Quand le moulage était refroidi, on ouvrait les moules, on coupait les "chiques" de coulage à ras des monnaies, et les pièces étaient prêtes à être émises. Système "D" gaulois !

L. J. HELDÉ :

Et ces fameux Leuques, qui étaient-ils ? J'ignorais jusqu'au nom de cette tribu… belge, dites-vous ?

Michel :

Ben oui, les Leuques étaient des Belges ! Joyeux lurons d'ailleurs, qui coupaient les têtes de leurs ennemis et les conservaient dans du miel, enfermées soigneusement dans un coffre. À chaque visite d'un hôte de marque, le maître des lieux sortait de son "magic box" ses têtes afin de prouver à son hôte qu'il avait fait preuve de courage en abattant tel ou tel malabar d'une autre tribu. Comme quoi nous, les Belges, avons toujours eu des mœurs paisibles ! Je crois que certains voyageurs romains ont décrit ces scènes rigolotes avant la venue de Jules ! Mais là, on revient à votre domaine !

L. J. HELDÉ :

Cette recette de fromage de tête au miel m'écœure un peu ! Revenons plutôt à votre monnaie leuque. Il faut être vraiment être malin (et avoir de fort bons yeux) pour distinguer là-dessus un taureau et un lis. Mais c'est cette fleur "de lis" qui m'intrigue un peu : je croyais, peut-être un peu naïvement, que cet emblème n'apparaissait qu'avec les Mérovingiens. J'avais même lu quelque part - mais je crains bien que ce ne soit pas dans un livre sérieux - que la "fleur de Lis" n'était en réalité que la fleur de (C)L(OV)IS, donc de notre Clovis national !… Mais, comme je vous le disais, je crois que tout cela n'est sans doute guère sérieux !

Michel :

Ne vous cassez pas trop la tête avec ces "lis" ! Avec ces monnaies gauloises, les numismates du XIXe se trouvèrent devant un tel imbroglio de dessins différents qu'ils durent "inventer" une terminologie pour rendre compte de cette variété. Mais les termes qu'ils employèrent (" tête désarticulée", "volutes", "lis", "tête d'indien", "rameaux") pour désigner ces dessins confus restent assez arbitraires… Bref, comme il fallait donner des noms sérieux, ils trouvèrent que "fleur de lis" sonnait mieux qu'accolade, pissenlit (ou en bruxellois crolles", "cervola", "bloumekei" "pot à frites" etc…).

L. J. HELDÉ :

Avec ces marques presque invisibles, et le grand nombre de tribus, l'attribution de ces monnaies gauloises à telle ou telle nation, ça ne doit pas être coton ! D'après ce que j'ai vu sur le Net, il semble que les spécialistes du disputent là-dessus comme larrons autour de leur butin, une même pièce pouvant, selon l'humeur de tel ou tel "expert", provenir des Leuques, des Bellovaques, des Parisii, des Atrébates, etc… Comment ils font, les spécialistes ? Ils jouent le coup aux fléchettes ?

Michel :

Je vois que c'est avec promptitude que vous vous êtes informé sur les monnaies gauloises !

En fait, ces pièces gauloises sont reprises dans le bouquin "Atlas de monnaies gauloises" écrit par Henri de La Tour en 1892 (livre qui a été revu et corrigé en 1992, puis plus tard encore). Cependant vous avez tiré les conclusions qui s'imposaient : tout le monde n'est loin d'être d'accord sur l'exacte attribution de certaines monnaies à certaines tribus gauloises. Quant à moi, comme il y va de notre patrimoine, je garde par-devers moi une grosse poignée de ces monnaies en guise de "souvenir" de notre période gauloise et des délicates coutumes de nos tribus "nationales". Pour ces monnaies que je garde, la plupart des auteurs sont d'accord, comme ça j'ai moins de risques d'erreur.

Vous vous rendez sans doute bien compte que, pour nous, Belges du centre du pays, posséder une monnaie des Nerviens constitue un petit "trésor" ! Ou encore cette magnifique petite pièce des Éburons qui nous rappelle immédiatement le brave Ambiorix (complètement cinglé mais courageux bonhomme !).

Même usées jusqu'à la corde je les aime bien, ces monnaies des anciennes tribus belges : de temps en temps, un peu de chauvinisme ne peut que nous faire que du bien !

ambiorix

L. J. HELDÉ :

Certainement… Mais, tout légitime qu'il fût, ce petit élan de nationalisme nous a quand même pas mal éloigné de notre point de départ qui était, s'il m'en souvient bien, cette fameuse monnaie de la digne Antonia Minor. J'ai maintenant reçu une photo de ce "dupondius" que vous venez d'acquérir, et je l'ai aussitôt mise "en ligne" dans cette page. Cependant, aux yeux du profane que je suis, elle paraît bien amochée cette pièce… N'avez-vous pas l'impression d'avoir été un fifrelin "volé sur la qualité" ?

Michel :

Non non, c'est normal, cette pièce est usée… mais super rare ! C'est la deuxième de ce type que je vois, et les vraies sont presque toutes dans le même état. Tiens, peut-être serez-vous intéressé par cette anecdote sur la longévité de l'usage des pièces romaines : selon un de mes correspondants, il y a quelques années, on a retrouvé in situ un demi-as de Nîmes (datant de quelques années avant J.-C.) avec une poignée de pièces datant des années 350 ! Alors ce n'est pas étonnant de retrouver des pièces romaines dans le même état que celle-ci.

L. J. HELDÉ :

Il avait vraiment l'esprit conservateur, ce brave Romain du milieu du IVe siècle qui enterra son propre porte-monnaie avec le reste des économies de son arrière-arrière (etc…) grand-mère de l'époque d'Auguste !

Une petite chose m'étonne cependant dans cette affaire. Si j'ai bien compris ce que vous me disiez précédemment, le demi-as, c'était bien une piécette de bronze, de très faible poids, donc de très faible valeur, non ? Dès lors, n'est-il pas surprenant de retrouver cette "mitraille" vieille plus de trois siècles dans des "trésors" enterrés au moment des invasions barbares (car je présume que c'est de cela qu'il s'agit) ?

Je comprendrais aisément qu'on puisse retrouver des "aureus" d'Auguste dans ce genre de dépôt datant de la "Chute de l'Empire romain", mais je saisis mal l'intérêt de ces pauvres gallo-romains, pourchassés par des hordes de Barbares en furie, à sauvegarder de vieilles menues monnaies presque sans valeur ! Imaginez que Saddam Hussein (par exemple) envahisse notre vaillante petite Belgique ; je me hâterais peut-être d'enterrer au fond de mon jardin tous mes Napoléons, mes Louis d'or ou autre Krugerrands, histoire de ne pas me retrouver "sans rien" après que les inévitables G.I. soient venus nous libérer du joug irakien… Mais il m'étonnerait quand même fort que je dépense mon énergie - et peut-être les dernières heures de ma chienne de vie - à récolter les vieilles pièces trouées de vingt-cinq centimes de feue ma vieille Bobonne et à les enterrer avec les vraies valeurs monétaires !

Michel :

Il y a une explication toute simple ! À l'époque d'Auguste, une monnaie comme le demi-as avait encore un poids d'environ 6 à 7 g de cuivre (ou, plus souvent, une sorte de bronze simple - sorte de laiton). Or, un bête nummus pesait entre 3 et 3,5 g de cuivre. Donc deux fois moins que l'ancienne pièce qui était, de plus d'un meilleur métal ! Ce qui veut dire que quand vous alliez chez le boulanger de l'époque pour chercher votre cramique du dimanche, le commerçant tirait une drôle de tête quand vous sortiez votre pièce de 3,5 g de vil métal ! Et si, à côté, s'amenait un autre client qui demandait 2 cramiques et 2 éclairs au chocolat en sortant de sa poche un demi-as en bronze, de la bonne vieille monnaie de "dans le temps", le boulanger se précipitait et lui donnait tout ce qu'il voulait !

Ce qui comptait, c'était le métal, son poids et sa qualité ! C'est n'est pas du tout comparable avec nos monnaies "fiduciaires" actuelles. À ces époques, tout était fonction de la valeur du métal.

Votre exemple démontrant l'absurdité de l'enfouissement de pièces de 25 centimes de votre "Bobonne" est donc valable pour notre époque, mais à l'époque les valeurs étaient différentes.

Néron (54 - 68 ap. J.-C.), le "crac" des dévaluations, écorne déjà sérieusement la valeur de l'as, et sous Trajan (98 - 117), ce n'est déjà plus qu'une toute petite pièce. Du point de vue monétaire et numismatique, il est beaucoup plus difficile de trouver un sesterce de l'époque de Claude (41 - 54), car il s'agissait d'une pièce de plus grande valeur, moins frappée, donc plus rare, qu'un sesterce de l'époque de Trajan (98 - 117)…Et si on continue d'encore avancer dans le temps,, sous Antonin le Pieux (138 - 161), il y a plein de sesterces, mais ce sont les as qui deviennent rares, car cette monnaie était devenue vraiment trop faible.

C'est époustouflant de voir les dévaluations successives ! Vers le IIIe siècle, presque chaque empereur change de système monétaire et invente d'autres pièces. Le denier ne valant quasiment plus rien, on invente l'antoninien, ou double denier (reconnaissable à la couronne à rayons - couronne radiée - sur la tête de l'empereur). Puis, en moins d'un siècle, ce qui était un double denier d'argent devient d'abord une pièce en billon pour finir en une piécette de cuivre quasiment pur ! Dioclétien (284 - 305) essaie de rétablir le système monétaire en créant le follis, mais, cinquante ans plus tard, ce follis de cuivre, grand comme une pièce de 5 anciens francs belges, avec une couche argentée, n'est plus qu'une bête rondelle de cuivre de la moitié de son diamètre original. Constantin (306 - 337) remplace également l'ancien aureus par le solidus, mais les affaires vont de mal en pis !… Alors, vous comprenez bien que si, à cette époque-là, en ce milieu du IVe siècle, alors que tout - système monétaire en tête - commençait à "foutre le camp", un type s'amenait avec les poches pleines à craquer de vieux demi-as de l'époque d'Auguste, il avait largement de quoi payer des tournées générales dans tous les bistrots du coin !

Voilà l'explication de ce demi-as de Nîmes dans un dépôt monétaire de l'an 350 !

L. J. HELDÉ :

C'est sans doute encore une question de béotien… Mais toutes ces inscriptions sur les monnaies romaines, "Consul X fois, Tribun Y fois, Auguste, Imperator, Divin", etc… était-ce bien utile ? Ils n'étaient pas un peu mégalos, ces empereurs romains ?

Michel :

Justement, c'est grâce à ces inscriptions que les monnaies romaines sont comme un livre ouvert sur l'histoire de Rome. Comme il n'y avait ni journaux ni télé à l'époque, les empereurs se faisaient connaître en frappant, en quelque sorte, leur curriculum vitæ (Consul, Tribun, Pontife, Imperator, Auguste) sur l'avers de leurs monnaies. Quant au revers, il leur servait à se vanter de leurs victoires militaires ou de leurs autres hauts faits… Le tout, évidemment, sous la protection d'un dieu ou d'une déesse, histoire de prendre l'Olympe à témoin de la véracité de leurs vantardises !

D'autre part, la monnaie servait aussi à annoncer la mort de tel ou tel empereur, et que son successeur le divinisait, même si c'était cet hypocrite qui l'avait trucidé !

Et c'est grâce à cela qu'on retrouve sur les monnaies toutes sortes de faits facilement datables. Hadrien va en Égypte ? Magnifique ! Et bien, on peut savoir en quelle année, car, sur une pièce commémorative de ce voyage, se trouve, par exemple, une mention COS II ou III (consul pour la deuxième ou troisième fois). Or on sait que le consulat "X" d'Hadrien correspond à l'année "Y" ou "Z" ap J.C. !

Il est donc toujours très intéressant d'examiner soigneusement les pièces romaines. Par exemple, aujourd'hui, j'ai entre les mains une pièce avec le texte : "IMP CAESAR VESPASIANUS AVG", mais c'est la tête de Vitellius, prédécesseur de Vespasien qui y figure ! Ah ? Et bien c'est simple à comprendre : quand Vespasien est nommé empereur, il ne se trouve pas à Rome. Mais les monnayeurs doivent fabriquer une nouvelle monnaie pour leur nouvel empereur ! "Quelle tête a donc ce type-là ?" se disent les ouvriers de l'atelier monétaire… - "On ne sait pas, on a oublié de faire sa photo !" - "Zut ! flûte ! qu'est-ce qu'on fait ?" Et le chef d'atelier de dire : "Ça ne fait rien ! mettez seulement le visage de l'autre dessus ! Il sera encore temps de voir la tête qu'il a quand il sera là !"

Et voilà, résolu le mystère de la pièce (denier) de Vespasien avec la tête de Vitellius ! Vous pourrez dormir tranquille… Et moi aussi !

 

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