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Mars 2001 (page 2/2)

Sommaire du mois de Mars : Clic !

 
 
16 Mars 2001
Didier a écrit : 

e me permets une petite bafouille et, de plus, j'ai deux trois questions à soumettre.

Tout d'abord bravo et encore bravo pour votre travail d'érudition et de patience et, si comme vous l'affirmez vous n'êtes ni historien professionnel (pas même licencié ? en philo classique, mmmhh ?), ni amateur fanatique et névrosé, je ne peux que m'ébahir à la fois devant le temps que vous avez dû consacrer à ce travail (vous parlez bien le latin tout de même, désolé, je taquine…) et à l'objectivité que vous avez pu développer en autodidacte.

Je retrouve ici certaines idées qui me sont chères depuis pas mal de temps ; bien sûr, Jésus était un activiste juif ; bien sûr son discours est à relire dans le cadre plus général du messianisme hébraïque ; bien sûr les communautés apostoliques attendaient la fin du monde et ne ressemblaient en rien à l'Église qu'on a connue plus tard (ça, il suffit de lire les évangiles pour s'en rendre compte, bien que certains prétendent que Saint Paul déjà avait "hellénisé" le message de Jésus, Nietzsche ?). Mais quant à la survie du Christ au supplice de la croix et son implication dans les révoltes ultérieures, c'est plus hasardeux (mais pourquoi pas après tout cela ne dépendait que de sa condition physique ou de ses disciples-guerilleros) et ce n'est pas ça qui m'intéresse le plus.

Ce qui me titille plus c'est la transformation qui s'est opérée entre cette secte juive assez obscure et son "jihad" apocalyptique, et la religion d'État de cet empire romain dont la naissance avait en fait sonné le glas de l'ancien monde (je ne sais plus qui a dit que la création de l'empire avait réduit un univers entier en la banlieue d'une ville, Rome) ; d'ailleurs, à l'époque d'Auguste le malaise semble généralisé même chez les romains, on peut supposer que bon nombre d'entre eux étaient conscients de ce qui se jouait, n'est ce pas à ce moment-là que le stoïcisme a pris son essor ? faute de pouvoir faire autrement valait-il mieux pour eux accepter leur destin de destructeur de monde ?) et l'interpénétration qui s'est opérée durant des siècles entre cet empire et cette religion. Le Christianisme ayant absorbé la culture gréco-romaine, ne pouvant faire autrement et l'empire s'étant allié au Christianisme parce qu'il jouait exactement le jeu dont avait besoin (quoique Mithra aurait très bien pu faire l'affaire, ah si seulement… mmh !)

Mais la personnalité de Jésus d'abord, ce qui m'a toujours intrigué, ce sont les 20 ans qu'il a passé en Égypte : une jeune province romaine avec Alexandrie comme centre du monde culturel pour un "pecnot" d'Hébreu ça a dû lui ouvrir pas mal les yeux ! Ci fait que quand il revient, certaines de ses prédictions paraissent plutôt être des avertissements, la destruction du temple de Salomon dans les 20 ans, fallait pas être devin pour s'en rendre compte, c'était marqué sur le front de tous les Romains !

Mais je m'écarte, ce que je me demande c'est si Jésus etait uniquement un digne successeur d'Élie et prophète juif pur jus ou si lui-même n'avait pas déjà "bouffé" un peu de neo-platonicisme ou autre en Égypte ? Et pour ce qui est du judaïsme, quelles sont ses relations exactes avec les Esséniens, faut-il croire que Marie etait essénienne ? Faut-il se fier aux manuscrits de Qumram qui prétendent que l'on avait déjà crucifié des rabbins depuis au moins un siècle avant Jésus dont un qu'on appelait justement "le Fils de l'Étoile" ?

A-t-on créé une légende sur base de plusieurs personnages, avant ou après la mort de Jésus (la vraie, celle à laquelle vous faites allusion, elle me plait, je l'avoue), avec lui ?

Cela reste de l'ordre de la spéculation, ce qui fait partie de l'histoire ce sont les métamorphoses successives du serpent chrétien, ses mues durant les siècles après ce Jésus-Oint-Christos-Elie-Apollonius (! ?) (on en reparlera), et surtout, les hérétiques et plus principalement les gnostiques ; car la je vous trouve un peu Manichéen (ha ha !), la vilaine Église de plus en plus platonicienne et les gentils hérétiques qui sont restés proches du message de Ché-Jésus l'oriental, un homme, un vrai prolétaire, tout de même, le fait seul qu'il y ait des dissensions théologiques prouve que le message se perd, dans quel clan que se soit. Et puis une religion révélée n'atteint jamais, sur base de l'expérience d'un seul homme, la somme métaphysique accumulée par une civilisation entière, sa philosophie est toujours bancale et se trouve obligée d'accepter et d'intégrer des pans de l'ancienne culture tout en réfutant d'autres ce qui la met dans une situation malaisée pour des siècles, le problème de la personne du Christ-Jésus, de la Sainte Trinité (et de la transsubstantiation, catholiques cannibales !) n'ont jamais été réglés, ce n'est pas Thomas d'Aquin qui me dira le contraire !

Le Christianisme n'est d'ailleurs pas seul dans le cas, le bouddhisme s'est débattu avec le même genre de problèmes pendant 2000 ans.

De plus j'en revient à Jésus lui-même, est ce que son message était si clair que ça, est ce qu'il n'y a pas eu simulacre sur simulacre et est ce qu'il n'a pas (comme le prétendaient les gnostiques) transmis un peu de ce qu'il avait appris en Égypte aux apôtres, et à eux seulement, le peuple hébreu étant + réceptif à un message messianique.

De nombreuses sectes gnostiques étaient basées sur le néo-platoniscisme (et ou le Pythagorisme, je confonds souvent), parfois plus platonicienne que Chrétienne et étaient pourtant persécutés par l'Église dès qu'elle en avait le pouvoir et déclaré hérésiarques auparavant.

Certains rituels de l'Église ont d'ailleurs été "empruntés" aux gnostiques les + importants étant l'extrême-onction et le culte de Marie, le culte des images aussi à ce qu'il semblerait (pure tradition grecque) tandis que l'Église est restée longtemps iconoclaste (en bons juifs, ca ils auraient pu le garder mais bon)

Non ce qui me chipote, c'est que vous semblez affirmer que la Chrétienté souffreteuse et morbide dans les pires cas (pfff Ignace), évanescente et transcendante dans les meilleurs (ah Maître Eckhart !) telle qu'on la connaît est héritée essentiellement de la cette culture gréco-romaine finissante et non pas du Judaïsme, sans antisémitisme primaire, bien entendu, alors que moi je prétends que le monothéisme en général (et donc sémitique) transportait en son sein une vue d'un absolu unique qui croisait celui de l'Empire et que la réalité polythéiste pouvait sublimer (discours à l'apparence illuminée je sais, mais je ne parle qu'en terme sociologique rassurez-vous).

Après tout, Apulée qui était prêtre d'Isis (un culte pas spécialement rigolo, pas le pire non plus, ce qui est intéressant c'est qu'il l'a choisi) et dans une période assez tardive (je ne vous apprends rien) me semble encore tout à fait capable d'assimiler cette pluralité qui est pour moi l'essence de ce monde antique et contre lequel le monothéisme (mais aussi l'empire) luttait.

Il y eut l'Église, l'Empire et les gens, et, pour les gens, peu importe qu'on soit païens ou Chrétiens pourvu qu'on leur donne une religion qui leur ramène un peu d'espoir et de liberté dans ce monde qui en manquait tant (il n'a qu'à voir les portraits du Fayoum, ca ne vous chipote pas vous des représentations funéraires sans aucun symbole, écrit ou marque religieuse, rien, une vraie photo d'identité).

Le Christianisme de base apportait de la liberté mais pas d'espoir, ou l'espoir que ca finisse vite !Les gnostiques ou autres hérétiques étaient sans doute plus proches des gens et, plus teintés de culture grecque ne professaient sans doute pas la fin du monde mais une lutte éternelle du bien et du mal (comme les cathares par exemple, bons dualistes aussi) ce qui leur permettait de nier l'Empire (abomination) mais pas l'ancien monde ou, en fait il transposait la lutte, c'est le monde en général qui est mauvais, pas telle ou telle partie (pour en revenir aux Cathares, l'Église avait interdit l'usure, même pour les juifs, mais les parfaits cathares étaient devenus banquier. Sans intérêt, on pouvait leur faire toute confiance, et eux ne voyaient pas plus d'inconvénients religieux à manipuler de l'argent que des morceaux de bois, matière = matière, point ! )

S'ils ont finalement été vaincus c'est parce que leur discours a fini par paraître désuet face à un monde qui avait évolué mais surtout parce que l'Église ne pouvait faire que gagner parce que finalement elle était ce dont l'empire avait besoin. Vous comprenez ce que je veux dire, le neo-platoniscisme n'a pas récupéré le christianisme ce qui lui a permis de devenir religion d'État, l'Église a intégré ce qui l'arrangeait de gnostiques, de platonicien, de mithriate (c'est comme ça qu'on dit ?… ) parce que de toute façon elle jouait au même jeu (psychologique cette fois-ci je ne parle pas de collaboration effective) que l'Empire contre l'Antiquité, contre l'Orient (et donc contre Jésus lui-même) , pour mettre sur pied un monde à réalité unique, sans échappatoire et sans choix, celui du monothéisme.

Ne pourrait t on imaginer que Jésus lui-même, lassé de la loi juive, aurait été cherché dans les mystères et les initiations païennes un peu de cette liberté que ni le monothéisme hébreu, ni l'empire ne lui promettait ? ou devait-il simplement s'en remettre à son Dieu unique de colère et de frustration ?

Et les gens qui ont vécu ces siècles après lui ne pouvaient-ils pas avoir les mêmes aspirations, donc la question à se poser serait non pas est-ce oriental ou platonicien mais bien est ce libérateur (et donc christique proche de Jésus) ou est-ce un jeu de pouvoir (et donc proche de l'Église et de l'Empire) ?

Voilà, j'en remets à vous, on ne refera pas le monde c'est sûr, mais au moins on ne s'endort pas !

Didier

PS : je ne voulais pas donner à ma lettre cette tournure, mais je l'ai écrite d'un jet, veuillez m'en excuser, le ton me parait maintenant bien trop exalté alors que je ne voulais que susciter des pistes de réflexion et ne pas m'alourdir autant sur Jésus lui-même. Mais tant qu'a fait, je retourne le couteau dans la plaie, croyez vous à une hypothétique rencontre entre Apollonius de Tyane et Jésus ? Je ne suis ni hermétiste, ni franc maçon, simplement un grand lecteur de Flaubert et de son Saint-Antoine . (…)

 
 
 
RÉPONSE :

Eh bien, le moins que l'on puisse dire, c'est que, pour une "petite bafouille", vous vous êtes surpassé ! Votre mail aborde même tant de sujets, aussi variés qu'intéressants, qu'il est bien difficile de déterminer par où commencer. Je ferai donc comme vous, je me laisserai aller à l'inspiration du moment… Et tant pis si on passe du coq à l'âne !

Charité bien ordonnée, commençons (non, pas par l'âne !) par moi-même !
Si le mot "autodidacte" n'était devenu une insulte à la Capitaine Haddock, il pourrait en effet, assez bien me définir. Quant à mes connaissances en latin, toutes défraîchies qu'elles soient, elles peuvent encore me permettre avec beaucoup de sueur, de jurons et un bon dictionnaire, de tirer quelque "substantifcque moelle" d'un texte pas trop compliqué… Mais quand je dispose d'une de ces traductions dont le Net est, heureusement, si bien pourvu, c'est encore mieux !

Mais venons-en à des sujets bien plus intéressants que ma petite (c'est très relatif !) personne.

Le Jésus des Évangiles (même en se limitant aux seuls "canoniques") est un personnage complexe, et les centaines de milliasses de bouquins qu'on a pondu à son sujet n'ont fait que compliquer encore les choses.

Cependant, de mon côté, il m'a toujours semblé paradoxal qu'on ait fait un Dieu Fils de Dieu de celui qui s'obstinait avec une belle constance à se désigner sous le modeste vocable de "Fils de l'Homme" (rassurez-vous, je ne suis pas sans connaître la soi-disant signification métaphysique de l'expression "Fils de l'Homme", mais reste à savoir s'il ne s'agit pas d'une explication a posteriori) … Quant à faire de celui qui interdisait que ses disciples aillent vers Gentils, qu'on jette les perles aux pourceaux et qu'on sème dans chemins caillouteux (entendez les esprits obtus des Goyim) le créateur d'une religion "universelle, cela m'a paru toujours pousser le bouchon un peu loin !

J'ai donc pensé, et je pense d'ailleurs toujours, que c'est l'aspect de Jésus que les Évangiles mettent le moins en exergue, à savoir son rôle politique, qui avait les meilleures chances de "coller" le mieux à la réalité. C'est aussi la seule façon d'expliquer la raison de la censure chrétienne dont ont fait l'objet les rapports des historiens antiques. Pourquoi en effet aurait-on impitoyablement "censuré" les livres de Tacite (entre autres) traitant de la période de la "vie publique" de Jésus (entre 28 et 33 ap. J.-C.) s'ils n'avaient dépeint ce dernier que comme un inoffensif réformateur religieux prêchant l'amour universel et le pardon des offenses ? Tacite (et sans doute bien d'autres historiens "païens" aujourd'hui perdus - volontairement, à n'en pas douter) devait montrer un Jésus gênant pour les Chrétiens du IVe siècle, donc non conforme aux Évangiles, donc plus "politique" que religieux…. Tout en n'oubliant pas que, dans le milieu juif de l'époque, religion et politique étaient intimement liés ; une évidence qui n'apparaît pourtant nulle part dans lesdits Évangiles, où Jésus semble évoluer comme un ectoplasme, au milieu de champs fleuris de lys, de moissons abondantes et de petits oiseaux gazouillants "qui ne filent ni ne tissent" ! Alors que la réalité de Terre Sainte, pays (déjà à l'époque) de sang et de larmes, devait être sensiblement moins idyllique !

Pour le reste, personne ne peut, et ne pourra jamais dire, qui fut réellement Jésus, comme personne ne sait rien et ne saura jamais rien des trente (ou quarante) premières années de sa vie ! Et ce ne sont pas les informations, finalement assez laconiques de Matthieu et de Luc, ni les fantaisies des Évangiles apocryphes "de l'enfance" qui peuvent nous apporter la moindre lumière à ce sujet. Alors on peut, à son gré, faire voyager Jésus de par le vaste monde, même jusqu'au Tibet, ou le faire fréquenter les gnostiques judaïco-hellénistiques du cercle de Philon d'Alexandrie. On peut même, pourquoi pas, le montrer dans da bonne ville de Nazareth (dont l'existence n'est d'ailleurs guère attestée avant le IVe siècle) en train de gagner humblement sa vie en jouant du rabot et de la varlope pendant ses trente quarante premières années, puis se réveiller brusquement avec une vocation de réformateur religieux promis à un succès aussi inespéré qu'inouÏ ! Tout cela est, reste et restera hypothétique, comme d'ailleurs, après la cruci-fiction, son exil dans cette douce Narbonnaise chère à ce très regretté Charles Trenet… et naturellement ses colloques avec ce brave Apollonios de Tyane qui tant vous tiennent à cœur ! :-)))

Quant à savoir comment l'obscure secte juive dont Jésus fut le fondateur, l'initiateur, ou simplement le prétexte, comment cette secte, qu'elle soit religieuse ou politico-religieuse, a réussi à s'imposer au monde gréco-romain, puis à le dominer, c'est, bien là, comme vous le dites, le problème fondamental.

Les digressions que j'ai placées dans les pages consacrées aux "Empereurs romains" ne peuvent qu'effleurer ce sujet complexe. Leur but est surtout de "recadrer" les débuts du christianisme dans un contexte historique plus vaste. En effet, au fil de mes lectures, j'ai constaté que la plupart des historiens "tout court" ne faisaient bien souvent que reprendre les thèses d'historiens "de l'Église", tandis que ceux-ci, en général, ignoraient superbement l'environnement politique des premiers siècles de notre ère.

Cela me choquait quelque peu : À les lire, on pouvait avoir l'impression que les "Chrétiens des premiers temps" vivaient sur un petit nuage, comme étrangers au monde qui les entourait. Entre deux réunions dans de pieuses catacombes feutrées, ils subissaient d'inexplicables persécutions comme autant d'incompréhensibles épreuves destinées à affermir leur Foi ! Bref, et sans doute à cause d'une excessive spécialisation des disciplines historiques, "l'histoire ecclésiastique" me semblait "désincarnée", tandis que l'Histoire avec un grand H, toute à ses préoccupations politiques, sociales et économiques, ne s'attardait guère à ce phénomène culturel assez minoritaire qu'était le Christianisme des trois premiers siècles de "l'ère chrétienne".

Pour tenter - à titre purement personnel - de comprendre l'évolution du christianisme, mouvement politique de tendance nationaliste, messianique et zélote, en une religion d'État, j'ai donc commencé à me documenter et à écrire un genre d'histoire du christianisme sous forme de biographies des premiers papes. Actuellement je suis arrivé (premier jet d'écriture) à l'époque de Dioclétien.

Or, quand j'ai commencé la réalisation de ce site consacré aux "Empereurs romains", j'ai repris, en les résumant, de nombreuses sections de ce travail plus général. Ceci explique pourquoi certains de ces textes, volontairement simplifiés et adaptés à une lecture sur écran, peuvent vous paraître "manichéens", comme vous me le reprochez gentiment.

Évidemment, et je suis bien d'accord avec vous : Aux premiers temps de "l'Église chrétienne, il n'y avait pas seulement, comme vous dites avec humour, d'un côté "la vilaine Église de plus en plus platonicienne, et de l'autre, de gentils hérétiques restés proches du message de Ché-Jésus l'oriental, un homme, un vrai prolétaire". La réalité était certainement plus complexe. Ce n'est pas à un lecteur assidu de la "Tentation de Saint Antoine" que je dois rappeler que les sectes hérétiques judaïco-chrétiennes, christiano-judaïques, gnostiques ou non, pullulaient. Et si toutes étaient sans doute peu ou prou "militantes", il nous est aussi difficile qu'il ne l'était aux magistrats romains de juger de la "perniciosité" relative de ces Ébionites, Elkasaïtes, Nicolaïtes, Barbélognostiques, Séthiens, Carpocratiens, Basilidiens, Marcionites, et autres Montanistes.

christ 3
   

À mon avis, le grand tournant dans l'histoire de christianisme se produisit après l'échec de la révolte de Bar Kochba (136), un échec qui signifiait aussi la fin du messianisme séculier. C'est alors seulement qu'allait s'élaborer, très progressivement, une théologie chrétienne structurée. Cette doctrine, qui s'appuyait sur les travaux spéculatifs des gnostiques alexandrins du Ier siècle (juifs et néo-platoniciens), sera pour la première fois mise en forme par le savant théologien Origène, lui aussi natif d'Alexandrie, mais elle ne s'imposera réellement, qu'au début du siècle suivant avec le triomphe du Christianisme… et alors naître l'hérésie d'Arius, une autre "gnose" tributaire de l'Origénisme et qui sera la cause d'infinis désordres dans l'Empire romain.

De plus, de la même façon qu'il n'y eut pas de scission stricte entre gnosticisme militant et spéculatif (les Montanistes, par exemple, étaient très spéculatifs et très militants), il n'y eut pas non plus de différence notable, au point de vue engagement séculier du moins, entre les Chrétiens orientaux et occidentaux, les premiers étant réputés plus "durs" que les seconds. Par exemple, l'occidental Tertullien, qui sévissait à Carthage, fut un Chrétien nettement plus "radical" qu'Origène l'Alexandrin. Il est certes vrai que Tertullien était "contaminé" par l'hérésie orientale de Montanus, mais il est tout aussi exact que cette gnose apocalyptique s'était taillé un beau succès dans la partie occidentale de l'Empire : les martyrs de Lyon (Saint Pothin, Ste Blandine et consorts), exécutés sous le règne de Marc Aurèle, semblent avoir été des adeptes de Montanus.

Si l'activisme chrétien est plus détectable en Orient, c'est uniquement parce que les Chrétiens y étaient plus nombreux ; ce qui ne veut pas dire que les Chrétiens d'Occident aient été moins déterminés. Et si certains passages de mes notices ont pu vu donner à penser le contraire, seule la nécessité d'abréger mon propos en est responsable.

Enfin, comme je vous l'ai déjà signalé, mes recherches sur l'histoire du christianisme se sont arrêtées, pour l'instant, au règne de Dioclétien pour lequel je peine à donner une explication plausible à la persécution des années 303-313. Dès lors, les idées que j'expose quant au triomphe du Christianisme sous le règne de Constantin et de ses successeurs ne sont guère que des pistes de recherche, des hypothèses qui doivent encore être, pour la plupart, vérifiées et re-vérifiées.

marc aurele

Il est également vrai qu'à première vue, je pense que les Chrétiens triomphants se sont empressés de faire disparaître de leur doctrine les traces de l'héritage juif, un processus d'ailleurs déjà initié à partir de l'échec de la révolte de Bar Kochba (136). C'est ainsi que, par exemple, au Concile de Nicée (325), le christianisme officiel renonce formellement au monothéisme radical juif pour adopter une Trinité néo-platonicienne, où Jésus devient, à l'instar du dieu solaire Mithra, un médiateur divin et un rédempteur (ici encore, je simplifie outrageusement). En outre, l'antisémitisme des Pères de l'Église des IVe et Ve siècle devient de plus en plus virulent : c'est tout juste si on ose encore avouer que Jésus était un Juif pur jus, et, par corollaire, on commence à accuser les pauvres Juifs de déicide et à les traiter comme tels.

Cela dit et pour vous montrer que ma position n'est pas encore tout à fait arrêtée à ce propos, je vous signale que, dans la notice consacrée à Théodose, j'ai cité cette épigramme désabusée de Palladas (traduite par Marguerite Yourcenar) et qui parle de la fin de la civilisation "païenne" :

Les dieux sont las de nous, nous Grecs, et tout s'enfonce
Chaque jour un peu plus. La Rumeur, étant femme
Et déesse, nous trompe aussi. Quand, troublant l'âme,
Quelque bruit redoutable est dans toutes les bouches,
Il est vrai. Attends-toi aux lendemains farouches.
Mais le pire, qui vient, viendra sans qu'on l'annonce.

Chez Palladas, les "païens" se désignent du nom de "Grecs". ils sont les héritiers de la civilisation hellénique… Mais par opposition à quoi ? Aux Chrétiens héritiers des Juifs ou aux Chrétiens "barbares" ? La question reste ouverte.

Une dernière chose pour la route :

À première vue, je pense aussi, que la "Révolution de la Croix" (comme dirait ce bon vieux Daniel-Rops) n'a pas triomphé grâce aux conversions spontanées et massives de pauvres hères en proie à dieu sait quelle attente métaphysique, ou séduits par cette "théologie de la libération" qu'aurait représenté à leurs yeux le christianisme. Je crois plutôt - et excusez encore les simplifications - que Constantin s'est appuyé sur le parti chrétien pour vaincre ses rivaux impériaux, et qu'ensuite, il fut trop faible, trop nonchalant ou trop influençable pour se débarrasser de ces dangereux alliés (voir le Banquet des Césars de Julien l'Apostat, où Constantin le Grand est présenté comme un mollasson vaniteux). Par la suite, puisque le Christianisme était devenu la religion des empereurs, les conversions se multiplièrent, certaines par peut-être encore par conviction, mais beaucoup d'autres par flatterie, par ambition, ou par soumission à l'Autorité.

Lors de la Christianisation de l'Empire romain, comme dans bien d'autres circonstances historiques similaires (islamisation, colonisation, conversions des pays nordiques au protestantisme, etc), le libre-arbitre des populations ne semble pas avoir été le facteur déterminant !

Voilà donc le fruit de mes réflexions, pour la plupart provisoires, simplifiées et sous bénéfice d'inventaire. En enfourchant mes dadas favoris, j'espère ne pas avoir par trop lassé ni votre attention ni votre patience.

constantin le grand

 

 
 
 
25 Mars 2001
Vincent a écrit : 
Dans le cadre d'un concours, j'ai une question à vous poser, j'aimerais savoir quand "Carlus Magnus" fut couronné Empereur.
 
 
 
RÉPONSE :

"Carlus - ou Karolus - Magnus", ça veut dire, en vieux français, "Charles le Magne" (= en français moderne : "le grand Charles").

Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'un "empereur romain", mais plutôt de cet empereur Charlemagne "à la barbe fleurie", de ce Sacré Charlemagne qui eut l'idée folle d'un jour inventer l'école (comme le chantait jadis la blondinette France Gall), bref de ce roi des Francs qui fut couronné empereur à Rome précisément le jour de Noël (25 décembre) de l'an de grâce 800… Un compte bien rond : l'une des dates les plus faciles à retenir de toute l'histoire universelle !

 

 
 
 
25 Mars 2001
Jean-Claude a écrit : 
Je fais appel à vos connaissances car je dois rédiger un exposé sur la composition de l'empire romain sous Constantin Ier et, bien entendu, indiquer le nom des différents peuples avec leur localisation :géographique. Pourriez-vous m'aider ?
 
 
 
RÉPONSE :

Les Romains ont conquis la Gaule qu'habitaient les Gaulois "astérixiens", la Belgique peuplée de Belges "fortissimes", la Suisse habitée par des Helvètes, la Bretagne par des Bretons, l'Espagne par des Ibères, le Portugal par des Lusitaniens, etc…, etc…

Au-delà de ces considérations aussi générales qu'évidentes, il serait fastidieux d'énumérer les peuplades tombées sous le joug de Rome au cours de ses cinq siècles d'expansion (d'environ 300 av. J.-C. au IIe siècle ap. J.-C.). Fastidieux et presque impossible : sans même entrer dans de savantes gloses sur l'appartenance ethnique de telle ou telle tribu, rien qu'une simple liste des tribus gauloises et belges soumises par Rome prendrait sans doute déjà quelques pages d'écriture serrée !

Cela dit, comme votre exposé porte sur la composition de l'Empire romain à l'époque de Constantin Ier, il ne serait peut-être pas inutile de commencer par préciser la composition administrative de cet empire. Vous trouverez ci-dessous quelques liens qui vous fourniront de fort utiles éclaircissements et illustrations.

  • wmw.ca/rome : Une carte générale de l'Empire romain au IIIe siècle : Clic !
  • usd.edu/~clehmann : Pour information, une carte de l'Empire romain en 120, alors qu'il était à son apogée après les éphémères conquêtes de Trajan : Clic !
  • lib.utexas.edu : De nombreuses cartes historiques concernant les périodes romaine et pré-romaine : Clic !

D'autre part, je n'ai pas trouvé sur le Net de liste reprenant la totalité des Diocèses et provinces de l'Empire romain à l'époque de la Tétrarchie. Je me suis donc risqué à en établir une : Clic !

Bien sûr, pour mieux visualiser tout cela, quelques petites cartes sont disponibles sur mon site : Clic !

 

 
 
 
27 Mars 2001
René a écrit : 

Je viens de découvrir votre site et je suis stupéfait de voir que, dans la liste des empereurs, vous insérez Jules César.

Ceci m'amène à deux réflexions :

1. Rappelons-nous bien que la dénomination d'empereur n'est qu'une convention historique pour une simplification de la compréhension des fonctions et des titres recouvrant le pouvoir de ces personnes. En fait il n'y a jamais eu juridiquement d'empereur à Rome.

2. Quant à Jules César, il n'a jamais porté ce titre, ni de droit, ni conventionnellement (sauf dans Astérix qui n'est pas une référence historique). Il était Dictateur, ce qui n'a rien à voir avec ce qu'on entend par ce mot aujourd'hui. À l'époque c'était une magistrature exceptionnelle mais tout à fait honorable. D'après les études les plus récentes il semblerait qu'au début de l'année 42 et par la découverte de pièces de monnaies frappées à l'atelier de Rome il ait porté le titre de Rex (Roi) qui comme on le sait était un crime impardonnable sous la République romaine. Ce qui a probablement amené à son assassinat en 44 av. J.-C.

Si l'on veut essayer une interprétation historique, on peut diviser l'histoire du dernier siècle de la République et dudit empire romain comme suit

  • De 100 ap. J.-C. à 27 ap. J.-C. : " La république des Imperators" (connus à l'époque sous le nom de Liberta)
  • De 27 ap. J.-C à 285 ap. J.-C " : Le Principat
  • De 285 ap. J.-C à 476 ap. J.-C : " Le Dominat"

Toutes ces périodes étaient connues à l'époque romaine sous le nom de Res Publicae.

 
 
 
RÉPONSE :

Je suis naturellement, tout à fait d'accord avec vous : la fonction politique prééminente instaurée par Auguste, bien qu'assez floue, recouvrait les prérogatives de l'Imperator militaire, du princeps sénatorial et du tribun du peuple (sans oublier le rôle religieux du pontifex maximus et celui, judiciaire, du censeur). J'opère donc une simplification grossière en appelant "empereurs" les dirigeants de Rome successeurs d'Auguste, tout comme j'obéis à une tradition controversée en considérant César comme le premier d'entre eux. Simplification parce qu'Auguste ne disposa évidemment pas des mêmes pouvoirs que, plus tard, un Vespasien, un Nerva, un Dioclétien ou un Romulus Augustule ! Tradition controversée parce que vous n'êtes évidemment pas le premier (ni sans doute le dernier) à "être stupéfait" de voir ce bon vieux Jules figurer en tête de liste des "empereurs romains" (voir à ce sujet (Clic !)

Quant à César, ses prétentions à la royauté sont bien connues. Suétone (Vie du divin Jules, LXXVIII et suivants) rapporte d'ailleurs plusieurs anecdotes à ce sujet : avant son assassinat aux ides de mars 44, une main anonyme, sans doute à sa solde, orna le chef d'une de ses statues du bandeau royal ; une clique (ou une claque) plébéienne soudoyée le salua du nom de Rex (roi) ; sur les Rostres, son féal Antoine lui offrit le diadème à plusieurs reprises… Autant de coups d'essai, autant de tests, … et autant de reculades devant l'hostilité du Sénat !

En outre César fut, paraît-il, tué juste avant la séance du Sénat au cours de laquelle les Pères conscrits, de force plutôt que de gré, devaient enfin lui accorder cette royauté objet de toutes ses convoitises. Il n'est donc certes pas impossible que César, anticipant cette décision, ait fait frapper des pièces à son effigie portant la légende REX. À ce moment, Jules César préparait sa grande expédition contre les Parthes, et s'il aspirait à la royauté, c'était surtout pour accroître son prestige auprès de peuples orientaux accoutumés aux souverains divinisés et donc peu impressionnés par son modeste titre républicain de "Dictateur". Un "stock" de pièces reprenant sa nouvelle titulature était indispensable et celui-ci ne pouvait être constitué en un jour !

De plus, César, homme politique visionnaire, était un expert en matière de propagande (ses Commentaires en sont la preuve la plus éclatante). Je mettrais donc ma tête à couper que tout était prêt pour que, dès la dignité royale acquise, les Forums romains soient inondés de pièces portant, comme un slogan, l'éclatante mention "C. IULIUS CÆSAR IMP REX" !

Ce qui m'étonne plus, c'est qu'on ait retrouvé certaines de ces pièces, sans doute bien vite fondues et "recyclées" après l'assassinat des Ides de Mars 44 av. J.-C. Les successeurs et héritiers du grand Jules jetèrent en effet le plus opaque des voiles pudiques sur les prétentions royales de leur aïeul putatif. Si l'on est encore informé de celles-ci ce n'est que par la grâce de ce cancanier de Suétone dont le but avoué n'était que de noircir la réputation de tous les prédécesseurs des Antonins, "Divin Jules" compris.

 

 
 
 
28 Mars 2001
Daniel a écrit : 

Pourriez-vous me préciser où se trouve la statue équestre de Marc Aurèle qui illustre votre site web ?

Serait-ce la place du Capitole ?

 
 
 
RÉPONSE :

La statue équestre de Marc Aurèle (en fait aujourd'hui une simple copie en bronze doré) se trouve effectivement sur la place du Capitole à Rome.

Elle y fut placée par l'illustre et génial Michel-Ange, lui qui, paraît-il, dessina cette place (elliptique) en s'inspirant de la forme du piédestal de la statue antique.

On notera aussi que le gouvernement italien a décidé ce chef d'œuvre de l'art statuaire serait représenté sur certaines nouvelles pièces "euro".

Une preuve supplémentaire de la pérennité de la civilisation romaine !

Pour terminer, quelques liens intéressants :

( liste vérifiée et complété le 13/12/2013)

Pourquoi la statue équestre de Marc Aurèle
a-t-elle survécu aux vandales du Moyen Age ? : 

Clic !

emp 18

 

 

Conclusion de Daniel :

Merci pour les précisions concernant la statue équestre de Marc Aurèle. Je me suis permis de l'insérer dans un petit article que j'ai fait parvenir à "Histoire du jour". Vous connaissez ? Le responsable de cette publication quotidienne m'a affirmé qu'il programmait le contenu pour le 9 avril (mort de Marc Aurèle).

(…) deux citations de Marc Aurèle qui traduisent bien, à mon sens, à la fois la belle maîtrise de la rhétorique acquise grâce au maître Fronton (et à la pratique quotidienne) et surtout la volonté de mettre cette rhétorique au service de la vie philosophique.

  • XXVII : N'envisage pas comme toujours présentes les choses absentes, mais évalue entre les choses présentes, celles qui sont les plus favorables, et rappelle-toi avec quel zèle tu les rechercherais, si elles n'étaient point présentes. Mais garde-toi en même temps de tellement te complaire aux choses présentes que tu ne t'habitues à les surestimer, de sorte que, si par hasard elles te manquaient, tu en serais bouleversé.
  • LXIX : La perfection morale consiste en ceci : à passer chaque jour comme si c'était le dernier, à éviter l'agitation, la torpeur, la dissimulation .

 

marc aurele
 
 

Mars 2001

Ugo a écrit : 

Ce mot pour vous dire que j'ai mis en ligne les vies de :

nimispauci