270 - 275
Adepte convaincu du Soleil Invaincu (Sol Invictus), Aurélien, croyait fermement que son dieu, dont il allait d'ailleurs faire la divinité tutélaire de Rome, lui avait ordonné de rétablir l'unité de l'Empire. Mais comme ce mystique était aussi - et surtout - un stratège avisé, il établit d'abord un plan méthodique pour réaliser ce grand dessein, et ensuite, il s'y tint scrupuleusement. Pour unifier l'Empire, il fallait d'abord dompter Rome.
C'était l'évidence même ! Ouvrons une petite parenthèse pour
signaler que certains historiens ne situent pas la "Révolte des
Monétaires" au début du règne d'Aurélien,
mais à son extrême fin, dans les années 273-274, quand
l'empereur tentait d'imposer tout un train de réformes économiques.
Ces mesures, ainsi que l'autoritarisme de plus en plus pesant d'Aurélien,
auraient indisposé les éléments les plus réactionnaires
du Sénat. Ceux-ci auraient alors profité du mécontentement
des ouvriers de l'atelier monétaire de Rome, irrités de
dispositions prises par Aurélien pour faire cesser leurs rapines,
pour susciter un soulèvement général. Le directeur
du fisc impérial, un certain Felicissimus, qui avait pris
la tête de la révolte, aurait même tenté d'évincer
Aurélien et de se faire reconnaître comme empereur. Après avoir assis son pouvoir à Rome, Aurélien commença par écraser les Vandales qui ravageaient les Balkans, puis rectifia la frontière du Danube en abandonnant définitivement la trop excentrique province de Dacie (Roumanie actuelle), trop difficile à défendre. Naturellement, dans l'esprit de l'empereur, cette évacuation ne devait être que provisoire : la Dacie, n'était-ce pas tout ce qui restait des conquêtes de Trajan, idole et modèle d'Aurélien ? L'empereur signa un pacte de non-agression avec les peuplades environnantes, puis l'armée ainsi que l'administration civile furent transférées sur l'autre rive du Danube, le gros de population restant sur place. Ces gens, pourtant livrés à eux-mêmes, ne se tirèrent pas trop mal d'affaire ; les Barbares environnants les laissèrent en paix, et, la Dacie étant très profondément romanisée, ses habitants continuèrent d'utiliser le latin qui, à force d'évolution, deviendra la langue roumaine. Plus étonnant encore : dans cette région, la "romanisation" se poursuivit encore après le départ des autorités romaines. Mieux ! Cette "romanité sans Rome" se propagea même aux régions voisines pendant une bonne partie du IVe siècle, alors que l'Empire commençait à agoniser. L'historien roumain Eugen Cizek explique ainsi ce phénomène
paradoxal : "À notre sens, c'est précisément parce
que le recul de l'administration est survenu tôt avant le Bas-Empire,
que la romanisation a pu se poursuivre et triompher en Dacie sans aucune
difficulté, autrement dit, au moment où les tendances centrifuges
étaient moins puissantes dans l'Empire et où l'administration
impériale était moins accablante et moins nuisible qu'elle
ne le sera sous le Bas-Empire. Les carcans du fonctionnarisme et de la
bureaucratie romaine n'étaient pas encore très étouffants
en 273 ap. J.-C. C'est pourquoi la population de la Dacie transdanubienne
avait conservé un bon souvenir de l'Empire, vers lequel elle n'a
guère cessé de regarder." (Eugen Cizek, L'Empereur
Aurélien et son temps, Les Belles Lettres, Paris, 1994). Cette déchirante, mais nécessaire, rectification de la frontière consommée, Aurélien mit une fois pour toutes l'Italie à l'abri des invasions barbares en repoussant, définitivement cette fois, les Alamans au-delà des Alpes et du Rhin. Au cours de cette très pénible campagne, où son armée avait frôlé plus d'une fois l'anéantissement, il se rendit compte que Rome, ville ouverte, n'était plus à l'abri d'une surprise. Il dota donc la capitale d'imposantes fortifications : la muraille d'Aurélien. Une fois débarrassé des ennemis extérieurs, Aurélien put enfin s'attacher à la réunification de l'Empire. Deux états faisaient toujours sécession : au Nord, l'Empire romain des Gaules et en Orient le royaume de Palmyre. Pour le premier, rien ne pressait encore. "L'Empire gaulois", en, proie aux querelles successorales se trouvait dans un tel état de déliquescence qu'il tomberait comme un fruit mûr à la moindre pichenette des légions d'Aurélien ! Mais il n'en allait pas de même en Orient où le royaume de Palmyre se montrait de plus en plus arrogant et menaçant. La reine Zénobie, qui gouvernait toujours au nom de son jeune fils Vaballath, s'était inventé une hypothétique, ancienne et lointaine parenté avec la fabuleuse reine Cléopâtre d'Égypte au si joli appendice nasal. Et si elle se revendiquait d'une aussi glorieuse aïeule, ce n'était pas par simple caprice féminin : Zénobie ne proclamait sa filiation avec la dernière des Ptolémées que pour mieux faire main basse sur l'Égypte, le grenier à blé de l'Empire romain.
En 272, le royaume de Palmyre avait vécu. Envers les vaincus, l'empereur romain se montra exceptionnellement magnanime. Un étrange récit (qu'il faut, naturellement,
prendre avec un très sérieux grain de sel !) explique
la raison de cette clémence assez inattendue chez un souverain
réputé pour sa cruauté. Dieu merci, bien que mort et enterré depuis plus
de deux siècles, le plus illustre des enfants de Tyane, le philosophe
et thaumaturge Apollonios, contemporain et prototype du Christ, apparut
en songe à Aurélien et, d'une terrifiante voix d'outre-tombe,
lui dit : Aurélien, si tu veux vaincre, cela ne te mènera
à rien de méditer le massacre de mes concitoyens ! Aurélien,
si tu veux régner, épargne le sang des innocents ! Aurélien,
si tu veux vivre, montre-toi clément !" (Histoire Auguste,
Aur., XXIV). Et c'est pourquoi, quand, après un siège pénible,
la ville de Tyane se rendit enfin, l'empereur obéit aux injonctions
d'Apollonios. Il respecta la vie et les biens des concitoyens de l'illustre
thaumaturge. Et comme des soldats, furieux de voir tout ce butin leur
échapper, commençaient à murmurer et lui rappelaient
sa promesse de ne pas laisser un chien vivant dans la cité, Aurélien
leur aurait répondu : "Et bien, puisque j'ai dit ça,
tuez donc tous les chiens !".
Après avoir réglé le problème de Palmyre, Aurélien se tourna vers le Nord et liquida en deux temps trois :mouvements l'Empire sécessionniste des Gaules. À l'époque où Aurélien entrait en campagne, l'empire fondé dix ans plus tôt par Postumus se trouvait déjà à un stade de décomposition avancée : l'Espagne et la province de Narbonnaise avaient déjà rallié la cause de Rome ! Quant à Tetricus, l'"empereur gaulois" du moment, c'était, certes, un bon général, mais il redoutait davantage ses propres soldats que ceux d'Aurélien. Il faut bien dire que cette crainte semblait justifiée : tous ses éphémères prédécesseurs avaient péri par le glaive, massacrés lors de mutineries, et ce pauvre Tetricus ne tenait nullement à partager leur sort ! Aurélien et ses légions marchèrent vers le Nord, leur moral gonflé à bloc par leurs victoires orientales. Tetricus se porta à sa rencontre avec toutes ses forces et les armées ennemies s'affrontèrent aux environs de Châlons-sur-Marne. Et puis, on ne sait pas trop ce se passa réellement
Ce qui, en revanche, n'est pas contesté, c'est la mansuétude dont Aurélien fit preuve à l'égard de l'usurpateur vaincu. Après l'avoir fait figurer aux premiers rangs de son défilé triomphal à Rome (printemps 274), Tetricus Père fut nommé gouverneur (corrector) de Lucanie (Pouilles). En 274, l'empereur Aurélien avait réussi à réunifier l'empire romain. Ses monnaies le proclamaient : il était le "Restitutor Orbis romani", "le Restaurateur du monde romain". Revenu à Rome afin d'y célébrer le triomphe mémorable que l'on sait (automne 274), Aurélien n'eut guère le temps que d'ébaucher quelques réformes politiques, militaires et religieuses, car l'année suivante, il était mort, assassiné dans des circonstances pour le moins équivoques (Voir ici). Aurélien s'attacha surtout à réformer le système monétaire en faisant frapper une nouvelle devise, l'Aurelianus, destinée à remplacer l'Antoninianus, qui de dévaluation en dévaluation, ne valait plus que des clopinettes. Aurélien réduisit aussi le pouvoir du Sénat en confiant l'administration des provinces italiennes non plus à des Sénateurs, mais à des gouverneurs (Corrector), désignés par l'empereur lui-même. Tetricus, le dernier empereur gaulois, aurait été l'un d'eux, chargé d'administrer la Lucanie (les Pouilles). Comme je l'ai déjà signalé, Aurélien était un fervent adorateur du Soleil - certains prétendent même que sa mère était une prêtresse de cette divinité. Il s'employa donc à promouvoir le culte du "Sol Invictus" (Soleil invaincu) dans tout l'Empire et en particulier à Rome, où il fit édifier un magnifique temple en l'honneur de son dieu favori. Cette dévotion particulière
envers le Soleil allait-elle faire d'Aurélien un persécuteur
de Chrétiens ? Rappelons les faits : Devenu évêque d'Antioche en 260, au lendemain de la cuisante défaite de l'empereur Valérien face aux Perses, ce Paul, originaire de Samosate (auj. Samsat en Turquie) s'était bien vite attiré la haine d'une grande partie de ses ouailles. En effet, l'évêque d'Antioche était devenu le ministre des finances (ducenarius) des souverains de Palmyre et profitait outrageusement de cette double casquette pour remplir sa cassette privée au détriment de ses frères en Christ. De plus, il avait introduit dans la célébration de la Sainte Eucharistie de bizarres coutumes orientales : tandis que lui, juché sur un trône doré, se bidonnait bruyamment en écoutant les Saintes Écritures, il incitait le public à applaudir et à agiter des mouchoirs en signe de joie. Comme au théâtre ! Et que dire de sa vie privée ! Il entretenait trois concubines dans son palais épiscopal et emmenait partout avec lui deux autres jolies jeunes femmes, roses et rondes, qui partageaient aussi bien ses loisirs que sa couche ! Pourtant, poursuivaient ses détracteurs, horrifiés, là n'était pas le plus grave. Le vrai gros problème c'était la doctrine hérétique et blasphématoire que prêchait l'indigne évêque. Il avait ordonné de ne plus chanter les psaumes en l'honneur de Jésus-Christ. Ce n'étaient là, disait-il, que "des uvres modernes, créées par des hommes modernes". À la place de ces hymnes, il faisait interpréter des chants de son cru, où il prétendait que le Fils de Dieu n'était pas descendu du Ciel ! "Jésus est d'ici-bas !" proclamait-il à tout venant. Il faut évidemment prendre toutes ses accusations
avec une certaine réserve. Paul de Samosate s'attira donc la réprobation, de jour en jour plus virulente, de tous ces prêtres intellectuels. Ceux-ci dénoncèrent leur évêque aux autres Églises chrétiennes d'Orient ainsi qu'au pape de Rome. Aussi, dès 261, la crème de l'épiscopat oriental se réunissait à Antioche pour juger l'évêque de cette métropole. Mais tant étaient vives les tensions au sein de ce concile que Paul de Samosate ne put être condamné qu'en 268. Pas moins de sept longues années de disputes passionnées et d'empoignades pour que les Pères conciliaires se mettent enfin d'accord pour excommunier Paul de Samosate ! Ils le sommèrent de quitter le palais épiscopal et de laisser la place à l'évêque qu'ils avaient nommé à sa place, un certain Domnus. Autant souffler dans une contrebasse ! La décision du concile resta lettre morte : Paul de Samosate disposait de trop puissants protecteurs, en l'occurrence des souverains de Palmyre, désormais maîtres de tout l'Orient romain, pour que quiconque ose toucher un seul cheveu de son crâne. La situation n'évolua qu'avec la défaite de Zénobie et l'écroulement du royaume de Palmyre (272). Cependant, et contrairement à ce que l'on aurait pu croire, la défaite totale de la soi-disant héritière de Cléopâtre n'avait pas, dans un premier temps, fondamentalement modifié les données du problème : malgré la chute de sa protectrice et sa condamnation lors du concile de 268, l'ancien ministre des finances de la reine de Palmyre refusait toujours de céder l'église d'Antioche à Domnus. Plus que jamais, Paul de Samosate, l'évêque destitué, flanqué de sa clique de partisans syriens et de ses jolies concubines, se pavanait dans son magnifique palais épiscopal, au grand dam des tenants de l'orthodoxie et des moralistes rigoureux. De guerre lasse, les adversaires de Paul furent donc bien
obligés de recourir au jugement de l'empereur Aurélien,
qui, par parenthèse, dut être quelque peu surpris d'avoir
à intervenir dans cette querelle purement christo-chrétienne. Et pourtant l'empereur répugna à trancher
lui-même la question. En rendant ce jugement apparemment respectueux du libre arbitre du pape, Aurélien savait toutefois fort bien que Félix, évêque de la capitale de l'Empire, n'oserait jamais prendre le parti d'un ancien ennemi de l'Empire tel que Paul de Samosate. Le pape, qui connaissait bien son Aurélien, homme cruel et de courte patience, se doutait que s'il choisissait le mauvais cheval, il lui en cuirait, à lui et à la communauté dont il avait la charge ! Le pape Félix et ses évêques italiens confièrent donc, tout naturellement, les rênes de l'Église d'Antioche à Domnus, le prélat désigné par le concile. Quant à Paul de Samosate, l'évêque déchu, il tomba dans les oubliettes de l'histoire : personne ne sait ce qu'il advint de lui. L'intervention d'Aurélien dans les affaires chrétiennes ne suffit cependant pas à faire de lui un catéchumène, loin de là. Les historiens de l'Église prétendent même qu'il était sur le point de signer un édit de persécution contre le christianisme quand, fort opportunément, le bon Dieu le rappela à lui. Faut-il pour autant imputer aux Chrétiens une quelconque responsabilité dans la disparition d'Aurélien ? Je n'en sais trop rien il faut cependant bien avouer que les textes chrétiens qui relatent ce tragique événement manquent de la plus élémentaire commisération. Mais examinons d'abord les faits tels qu'ils sont communément relatés. Pour ce faire, le mieux est encore de laisser la parole à ce bon vieux Edward Gibbon et à sa célèbre Histoire du Déclin et de la Chute de l'Empire romain (Vol. 1, Chap. XII). Ce texte résume fort bien, et en langage fleuri de surcroît, ce que l'on pourrait considérer comme "la version officielle" de la mort d'Aurélien : "Le souverain de Rome (Aurélien), à la tête d'une armée moins formidable par le nombre que par la valeur et par la discipline, s'était avancé jusqu'au détroit qui sépare l'Europe de l'Asie (le Bosphore). C'était là qu'il devait éprouver que le pouvoir le plus absolu est un faible rempart contre les efforts du désespoir. Il avait menacé de punir un de ses secrétaires accusé d'exaction, et l'on savait que l'empereur menaçait rarement en vain. Il ne restait au criminel d'autre ressource que d'envelopper dans son danger les principaux officiers de l'armée, ou du moins de leur inspirer les mêmes alarmes. Habile à contrefaire la main de son maître, il leur montra une liste nombreuse de personnes destinées à la mort, parmi lesquelles leurs noms se trouvaient inscrits ; sans soupçonner ou sans examiner la fraude, ils résolurent de prévenir l'arrêt fatal en massacrant l'empereur. Ceux d'entre les conjurés qui, par leurs emplois, avaient le droit d'approcher de sa personne, l'attaquèrent subitement entre Byzance et Héraclée ; après une courte résistance, il périt de la main de Mucapor, général qu'il avait toujours aimé". Au milieu de l'année 275, alors qu'il allait entrer en campagne contre les Perses, Aurélien est assassiné à l'occasion d'un complot domestique vaudevillesque, dans lequel les Chrétiens ne sont en rien impliqués. Ça, c'est la version officielle de la mort d'Aurélien. Vous croyez à cette histoire, vous ? Pour Eusèbe, c'est clair, c'est net . Chez lui, il n'est nullement question d'un absurde drame domestique. La mort d'Aurélien, c'est le résultat d'un "jugement divin" ! Le Dieu des Chrétiens a puni l'empereur parce qu'il voulait persécuter ses adeptes sans Sa permission. Quant aux voies qu'emprunta ladite "volonté divine" pour rendre son jugement exécutoire, elles restent plus que jamais impénétrables. Mais quoi qu'il en soit, crime et projet de persécution sont intimement et explicitement liés : le premier empêche et sanctionne le second. Pour confirmer certains soupçons que le texte d'Eusèbe
pourrait faire naître, je citerai un autre témoignage plus
tardif, mais aussi plus explicite. Il date du XIIe siècle et émane
de Jean Zonaras, le dernier grand historiographe byzantin, un auteur qui
avait encore à sa disposition de nombreux manuscrits d'historiens
plus anciens, mais qui ne nous ne sont pas parvenus. Son témoignage,
bien que postérieur de plus de huit siècles aux faits qu'il
relate, n'est donc dénué ni d'intérêt ni de
valeur : Chez Zonaras, le bon Éros n'est même pas menacé personnellement par Aurélien. il agit uniquement parce que l'empereur "devient fou". Or, le seul symptôme de sa démence que Zonaras nous décrit, c'est sa volonté de persécuter la religion chrétienne. Ici, tout est donc très clair et tout se tient ! Aurélien, veut persécuter les Chrétiens, c'est qu'Aurélien est devenu fou "furieux" ! Éros, serviteur (chrétien ?) de l'empereur, constate qu'effectivement, son maître est devenu fou. Ne veut-il pas persécuter les Chrétiens ? Alors, il monte le complot qui sera fatal à Aurélien "Restitutor Orbis romani" Reste la question : faut-il canoniser cet Éros, complice (sinon coupable) de régicide ?
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