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Règne et mort d'Othon
Othon ne régna guère que trois mois (du 15 janvier
au 15 avril 69). Douze petites semaines, c'est vraiment un peu peu
pour juger de ses capacités à gouverner ! De plus,
quasiment dès son avènement, il lui fallut consacrer
tous ses efforts à la lutte contre un nouveau prétendant
au trône impérial. En effet, les légions de
Germanie s'étaient tellement lassées de la pingrerie
du vieux Galba qu'elles
n'avaient pas attendu le coup de force d'Othon pour renier cet Harpagon
couronné. Les soldats romains des bords du Rhin venaient
de bombarder empereur Aulus
Vitellius, un gros homme jusque-là plus illustre par
son incommensurable goinfrerie et par son goût prononcé
pour les débauches grossières et variées que
pour son aptitude à gouverner ou commander des armées.
Mais si l'apathie du gros prétendant était proverbiale,
la combativité des soldats de l'armée de Germanie
l'était tout autant : leurs légions, donc à
peu près la totalité des forces armées du Nord
de l'Empire, n'avaient pas daigné attendre la belle saison
pour se mettre en route vers le Sud afin de déboulonner Othon
de son trône et d'y installer leur cher Vitellius. Malgré
la neige et le froid, malgré les dangers de la traversée
des Alpes en plein hiver, elles fonçaient sur l'Italie, à
marches forcées, balayant tous ceux qui prétendaient
leur résister
Othon se trouvait dans une situation très précaire.
D'une part, il devait faire face à un rival dangereux, et
d'autre part, il était en butte à l'hostilité
d'un Sénat qui n'avait que médiocrement apprécié
l'assassinat de leur cher vieux Galba
qui les aimait tant. Il ne pouvait guère compter que sur
les soldats de la garde prétorienne qui l'avaient porté
au pouvoir. Il s'employa donc à consolider cette dangereuse
alliance en ne ménageant ni les flatteries ni les pécunes.
Il réhabilita aussi la mémoire de Néron,
voulant sans doute ainsi s'assurer le soutien d'une plèbe
tétanisée par la perspective d'une guerre civile sanglante.
D'après ce qu'écrit Suétone : "La populace
l'appela Néron, et, lui, il ne fit rien pour s'y opposer".
Certains historiens antiques prétendent même que, dans
ses premiers actes ainsi que dans ses lettres aux gouverneurs des
provinces, notre Othon aurait ajouté le nom de Néron
aux siens. Cela reste assez peu vraisemblable. Ce dont nous sommes
(à peu près) sûrs, c'est qu'il fit relever les
statues à l'effigie de son ancien ami, l'empereur-artiste,
ainsi que celles de celles de son ex-épouse adorée
ou amante chérie, l'Augusta Poppée.
Un geste fort sympathique. Chapeau ! pas rancunier pour un sou,
le bougre !
Toujours selon Suétone (Vie
d'Othon, VII) : "Le premier usage qu'il (= Othon)
fit de sa puissance fut de décréter l'emploi de
cinquante millions de sesterces pour achever la Maison dorée".
Cependant, même si, pour obtenir le soutien du peuple dans
sa lutte contre le Sénat et les Prétoriens, Othon
envisagea peut-être de recueillir l'héritage néronien,
on voit mal comment il lui aurait été possible de
renouer avec une politique "de prestige" qui avait complètement
asséché les finances de l'État alors qu'une
inexpiable guerre civile était déclarée.
En revanche, cela ne lui coûtait rien
de rétablir dans ses fonctions Flavius Sabinus, qui
avait été préfet de la ville de Rome sous Néron
et que Galba avait destitué
dès qu'il avait accédé au pouvoir. On ne se
sait trop si cet homme, que les historiens antiques nous présentent
plutôt comme un mollasson et un flemmard de la pire espèce,
était particulièrement populaire parmi la plèbe,
mais sa nomination, qui rappelait le "bon vieux temps", avait probablement
quelque chose de rassurant. En outre - et, aux yeux d'Othon, c'était
certainement un facteur non négligeable - ce Flavius se trouvait
être le frère bien-aimé du général
Vespasien (le futur empereur)
pour l'heure occupé de régler leur compte aux Juifs
révoltés. La désignation de son frérot
comme premier fonctionnaire de la Ville donnait donc des gages à
un militaire respecté qui pouvait se muer, s'il prenait la
mouche, en un dangereux rival pour l'empereur. Avec Vitellius,
usurpateur soutenu par les légions de Germanie, Othon était
déjà confronté à un péril gravissime,
et il n'avait aucune envie de voir un autre rival, disposant également
d'une armée puissante, s'élever contre lui à
l'autre bout de l'Empire. Alors, si un simple "coup de piston" pouvait
suffire à préserver Vespasien d'une périlleuse
atteinte de folie des grandeurs, cela aurait été vraiment
par trop bête de s'en priver !
Toujours guignant cette popularité
indispensable à son pouvoir, Othon condamna à mort
le sinistre Tigellin que le vieux Galba
avait fort mystérieusement épargné (voir ici
: Clic !). C'était là
une mesure qui réjouissait tout un chacun : les anti-néroniens
- cet infâme personnage ayant été l'âme
damnée, l'exécuteur des basses uvres de l'histrion
couronné - aussi bien que les nostalgiques du règne
de Néron qui estimaient
que ce tortionnaire sadique aurait dû être mis en croix
depuis belle lurette, lui qui avait toujours outrepassé les
ordres afin de satisfaire ses instincts pervers et qui avait fini
par trahir abominablement le maître auquel il devait tout.
Afin d'appréhender ce détestable personnage et de
l'amener pieds et poings liés à Rome où il
devrait répondre de ses noires actions. Othon envoya un détachement
à Sinuessa, une station thermale proche de Naples où
Tigellin prenait voluptueusement les eaux. Bien qu'il gardât
des bateaux prêts à appareiller pour s'éclipser
en cas de danger pressant, l'ancien Préfet du prétoire
de Néron fut pris au piège. Comme un rat ! Il tenta
cependant de soudoyer les soldats d'Othon afin qu'ils lui laissent
le temps de prendre le large, mais ceux-ci refusèrent. Il
les implora alors de lui laisser au moins le plaisir de prendre
son dernier bain, ne serait-ce que pour éviter d'incommoder
par de désagréables remugles le divin César
devant lequel il devrait comparaître. Les gardes consentirent
à cette pause hygiénique et Tigellin en profita pour
mettre fin à ses jours.
Selon Tacite (Histoires, I, 72), ce dégoûtant
personnage atteignit au comble du mauvais goût en transformant
le noble cérémonial du suicide patricien en une foire
libidineuse : "Il chercha dans les complaisances de ses concubines
et dans leurs baisers de lâches délais, puis se coupa
la gorge avec un rasoir, achevant de souiller une vie infâme
par une mort tardive et déshonorante". Nous sommes ici
à mille lieues du suicide philosophique de Sénèque
ou de celui, plus "artistique" de Pétrone
mais peut-être
Tacite dramatise-t-il un fifrelin les dernières heures de
Tigellin.
Bien que l'antagonisme entre Othon et le Sénat fût
quasi irrémédiable, le nouvel empereur évita
néanmoins de froisser les Pères conscrits en ne remettant
pas en cause les juteuses nominations que nombre d'entre eux avaient
extorquées aux feus empereurs Néron
et Galba. Cette politique
d'apaisement à l'égard du Sénat faillit cependant
être compromise par un incident qui aurait fort bien pu tourner
au bain de sang. Cette affaire est un peu ténébreuse,
mais voici ce qui semble s'être passé :
Toujours soupçonneux à l'égard du Sénat
qu'ils savaient hostile à leur empereur, les Prétoriens
s'alarmèrent quand ils s'aperçurent que des individus
armés, mais qui n'étaient pas des soldats, s'apprêtaient
à pénétrer dans Rome. "Il ne peut s'agir
que de mercenaires ! s'exclamèrent-ils aussitôt.
Ce sont certainement des hommes de main du Sénat, des
sicaires armés par ces maudits aristos afin de détrôner
notre cher Othon, de le jeter au bas de son trône et de le
tuer ignominieusement ! Aux armes camarades ! Nous n'allons pas
laisser notre César aux mains de ces brutes ! Tous au palais,
soldats ! Là, nous ferons de nos corps un rempart et, fidèles
à notre serment, nous défendrons notre chef et, au
péril de nos vies, le libérerons de tous ses ennemis
!".
Les Prétoriens, armés jusqu'aux dents, quittèrent
donc leur caserne, entrèrent dans la Ville et prirent littéralement
le palais d'assaut, non sans égorger au passage quelques-uns
de leurs camarades qui, pour leur malheur, y étaient de garde
ce jour-là. Toujours écumants de fureur, avides d'en
découdre avec un ennemi toujours invisible, ils firent irruption
dans les appartements privés de l'empereur
et le trouvèrent
en train de dîner paisiblement avec quelques Sénateurs
qu'il tentait de gagner à sa cause ! Le délicat empereur
crut bien que sa dernière heure avait sonné, tandis
que ses convives, tout aussi épouvantés, s'égaillaient
comme poules dans une basse-cour attaquée par le renard.
Et l'empereur, et ses proches, et le Préfet du Prétoire
eurent toutes les peines du monde à calmer les soldats déchaînés
; à leur expliquer patiemment que ces individus patibulaires
qui s'apprêtaient à pénétrer dans la
Ville n'étaient pas, mais alors là pas du tout, des
ennemis de leur cher Imperator ! Il s'agissait tout bêtement
de braves citoyens romains originaires d'Ostie, des braves gens,
des amis, des gens sûrs qu'Othon lui-même avait réquisitionné
pour assurer la sécurité des rues de Rome pendant
que lui et ses soldats, ses braves Prétoriens chéris,
se trouveraient en Italie du Nord, occupés à repousser
les hordes germaniques de l'usurpateur Vitellius.
Il n'y avait donc rien à craindre : la concorde civile régnait
à Rome ! Les glaives devaient être rentrés au
fourreau, et chacun se devait de rentrer dans sa chacunière
!
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Moyennant un dédommagement
substantiel, les Prétoriens finirent par se calmer
et rentrèrent dans leurs casernements
Le carnage
avait été évité de justesse, mais
l'incident démontrait clairement que, malgré
les efforts de conciliation d'Othon, l'irréductible
méfiance qui empuantissait les relations entre armée
et le Sénat pouvait, à tout moment, dégénérer
en une sanglante tragédie.
Cependant, qu'Othon se voulût, à l'instar d'Auguste,
réconciliateur de l'armée, du Sénat et
du peuple romain ou bien continuateur de l'uvre néronienne,
les préparatifs et le déroulement de la guerre
civile ne lui laissèrent pas le temps le temps de développer
aucune de ces politiques. Après avoir passé
deux mois à tenter de remettre un semblant d'ordre
à Rome, le successeur de Galba
quittait la Ville à la tête de ses troupes et
se dirigeait vers le Nord de l'Italie afin d'en déloger
les armées de Vitellius
qui venaient d'apparaître dans la plaine du Pô.
(14 mars 69).
Pourtant Othon avait, paraît-il, une sainte horreur
des guerres civiles. Suétone prétend d'ailleurs
qu'il n'avait rejoint la conspiration de Galba
que parce qu'il estimait que l'éviction de Néron
pourrait s'accomplir sans effusion de sang romain. Il avait
donc d'abord tenté de s'entendre avec Vitellius.
Des émissaires avaient été envoyés
au prétendant des légions germaniques pour lui
proposer un partage du pouvoir et une alliance familiale,
le frêle Othon devenant le gendre du gros Vitellius.
Mais ces pourparlers n'avaient pu aboutir. Outre le fait,
qu'à mon avis, ils n'étaient sans doute destinés
qu'à gagner du temps, la pression des soldats "vitelliens"
était trop forte : ceux-ci n'auraient jamais admis
d'être à nouveau frustrés des récompenses
liées aux investitures impériales. Bientôt,
les injures avaient succédé aux paroles mielleuses
et, que ce fût au grand dam d'Othon ou non, l'affrontement
des deux "Césars" par légions romaines interposées
était devenu inéluctable. |
Vitellius était
plutôt d'un naturel nonchalant, mais, heureusement pour ses
fesses, ses deux généraux, Fabius Valens et Aulus
Cæcina Alienus, eux, ne manquaient pas d'efficacité.
Après avoir rapidement mis au pas les villes et tribus gauloises
qui renâclaient à reconnaître leur gros prétendant
au trône et s'être ainsi assuré de soutien, volontaire
ou non, de tout le Nord de l'Empire romain, du Rhin à l'Espagne
en passant par la (Grande-)Bretagne, ils avaient pris la tête
de leurs redoutables légions germaniques et leur avaient
ordonné de marcher vers le Sud. Deux puissantes colonnes
s'étaient aussitôt ébranlées. La première,
placée sous le commandement de Cæcina, rejoindrait
l'Italie par le chemin le plus court, en suivant le cours du Rhin.
Quant à la seconde armée "vitellienne", commandée
par Valens, elle remonterait la vallée du Rhône.
Malgré les conditions climatiques - c'était encore
l'hiver - la progression de ces deux armées fut fulgurante.
Les braves Helvètes, traditionnellement allergiques à
l'intrusion d'étrangers dans leurs belles vallées,
tentèrent bien de s'opposer à la progression de ces
colonnes ravageuses et indisciplinées, mais furent battus
à plates coutures, anéantis, exterminés. Dès
les premiers jours de mars 69, les légions de Cæcina
se trouvaient déjà en Gaule Cisalpine, entre Alpes
et Pô, où elles avaient été accueillies
à bras ouverts par des soldats qui avaient embrassé
la cause de Vitellius dès
que la nouvelle de sa désignation leur était parvenue.
Grosso modo, les forces des deux empereurs s'équilibraient.
Vitellius disposait personnellement
d'environ 30,000 hommes, et chacun de ses deux généraux
d'entre 15,000 et 20,000 hommes. Ces légions, très
aguerries par des années de guerres sur la frontière
la plus exposée de l'Empire, étaient certes redoutables,
mais leur approvisionnement n'était pas suffisant. Quant
aux troupes d'Othon, elles étaient moins nombreuses, moins
affûtées, mais mieux ravitaillées. De plus,
elles pouvaient compter sur l'arrivée imminente des légions
danubiennes, celles de Mésie, de Pannonie et de Dalmatie,
qui avaient pris parti pour l'empereur de Rome et viendraient progressivement
gonfler ses effectifs. Si Othon attendait l'arrivée de ces
renforts, il pourrait lui aussi compter sur environ 60.000 hommes.
Pour triompher de son rival, il lui suffisait de faire preuve de
patience, de temporiser. Et c'est ce que ne manqua pas de lui conseiller
Suetonius Paulinus, son meilleur général : "Vitellius
n'a pas d'armée de réserve et il n'est pas sûr
de ses arrières, diagnostiqua-t-il. Il se trouve pris
au piège dans un pays ravagé par le passage de sa
propre armée. Dépourvu de blé et sans approvisionnement,
il lui sera impossible de garder longtemps ses légions en
état de combattre. Si la guerre se prolonge jusqu'en été,
tu verras le corps de ses soldats se délabrer pire que beurre
au soleil, car ils ne supporteront ni la chaleur ni les privations.
Au contraire, tes vaillants soldats, ô César, ont tout
ce qu'il leur faut, nécessaire comme superflu ! Ils ont tout
l'or qu'il faut pour soutenir une longue guerre ainsi que pour soudoyer
tes ennemis (car, dans ce genre de conflit, l'argent est bien souvent
plus puissant que le fer). Ils sont parfaitement adaptés
au climat de l'Italie et à ses chaleurs. Ils ont un grand
fleuve, le Pô, comme rempart, et, à l'arrière,
des tas de villes puissamment fortifiées, pourvues d'abondantes
garnisons. Enfin, last but not least, ô César, non
content d'avoir le soutien de Rome, le nombril du monde, celui de
son illustre Sénat et de son invincible peuple, tu as aussi
avec toi, intactes, presque toutes les armées de ton vaste
Empire, toutes celles des Balkans, celles d'Afrique et celles d'Orient
! Alors, de grâce, ô César, ne cède pas
à la précipitation
Cette guerre, fais-la durer
autant que tu pourras, et dans quelques mois, on n'en parlera plus
; le gros Vitellius se sera dégonflé de lui-même
comme l'outre pleine de vent qu'il est
Pschîîît,
elle fera cette baudruche !" (Voir Tacite, Histoires,
II, 32 et Plutarque, Vie
d'Othon, XII).
Bien sûr, on peut gloser à l'infini,
sur les "erreurs stratégiques" d'Othon, mais force est de
reconnaître la noblesse de ses intentions ! Comme je l'ai
déjà signalé, cet empereur abhorrait la guerre
civile. Contraint d'accepter un affrontement fratricide, il jugea
préférable de le limiter, autant que possible, dans
le temps et l'espace. Il se contenta d'ordonner à sa flotte
d'effectuer un mouvement de diversion - d'ailleurs couronné
de succès - vers la Narbonnaise, puis, comme il n'avait pu
s'opposer à l'avance des armées de Vitellius,
il choisit d'affronter immédiatement l'ennemi dans la vallée
du Pô, même si ce serait avec des forces insuffisantes.
La funeste guerre civile se limiterait ainsi à une seule
bataille décisive, la "Mère de toutes les batailles",
comme disait jadis le sinistre Saddam.
Sachant qu'Othon désirait avant tout limiter la durée
de cette guerre, il est un peu inutile de s'attarder sur son déroulement.
Retenons seulement que Cæcina, arrivé le premier dans
la vallée du Pô, tenta présomptueusement de
forcer seul la décision, mais qu'il se cassa les dents devant
les murs de Plaisance. Finalement, les deux armées "vitelliennes",
celle de Cæcina, passablement échaudée par la
résistance des "othoniens", et celle de Valens, harassée
par sa longue marche, effectuèrent leur jonction sur la rive
gauche du Pô. Malgré le vu d'Othon de forcer
une décision rapide, en ce début du mois d'avril 69,
la situation semblait mûre pour s'enliser.
Aux environs du 10 avril, Othon monta en première
ligne pour tenir conseil avec ses généraux. On lui
signala que les "Vitelliens" construisaient un pont sur le Pô
afin de franchir le fleuve en masse. Après mûre réflexion
et après que son général Suetonius Paulinus
lui eût une nouvelle fois rappelé tous les avantages
d'une temporisation d'autant plus nécessaire que l'activité
des pontonniers de Vitellius
respirait le guet-apens à plein nez, l'empereur ordonna à
son armée de s'avancer jusqu'à Bédriac
(auj. Canneto sull'Oglio en Lombardie), une petite bourgade
d'où elle pourrait empêcher l'achèvement de
l'ouvrage ennemi. Othon désirait se joindre à l'expédition,
mais ses généraux le lui déconseillèrent
: mieux valait qu'il se retire à Brixellum (auj. Bersello,
dans la vallée du Pô), une localité située
en peu à l'écart du front, où il ne risquait
pas de recevoir des mauvais coups, et d'où il pourrait, éventuellement,
repousser des incursions ennemies qui menaceraient l'arrière-garde
de son armée.
Othon se rangea à cet avis et partit vers l'arrière,
non sans emmener avec lui une force considérable d'infanterie
et de cavalerie, affaiblissant d'autant une armée déjà
en état d'infériorité numérique par
rapport à celle de Vitellius.
Quant au gros de ses troupes, il se mit en route, comme prévu,
vers Bédriac. C'est à ce moment, pendant que ces légions
cheminaient tout au long de la Via Postumia, étirées
sur plusieurs kilomètres, avec des soldats un peu troublés
par l'absence de leur empereur bien-aimé, exténués
par la marche et encombrés de vivres et de bagages, que les
soldats de Vitellius attaquèrent. Ce fut un massacre, et
la bataille dite "de Bédriac" s'acheva par la défaite
totale des "Othoniens".
Cependant, malgré la cuisante défaite de son armée,
Othon était toujours bien vivant et en bonne santé.
Il disposait même encore d'assez d'hommes, présents
ou à venir, pour continuer longtemps la guerre, d'assez de
soldats fidèles jusqu'à la mort, et que la défaite
de leurs camarades avait rendu avides de revanche, pour poursuivre
la lutte jusqu'aux murailles de Rome, jusqu'aux colonnades du Forum
même, s'il le fallait ! Mais l'empereur en avait assez
Résolu au suicide pour en finir avec cette guerre civile
qu'il abhorrait, voici (à peu près), les nobles paroles
qu'il adressa à ces hommes qu'il savait prêts à
mourir pour lui (certains illuminés s'étaient d'ailleurs
déjà embrochés sur leur glaive lui prouver
leur loyauté !) : "Ce serait, dit-il, mettre ma
vie à un prix plus haut qu'elle ne le vaut que d'exposer
les vôtres plus longtemps. Comment pourrais-je contempler
d'un cur léger l'horrible spectacle des carcasses de
tant de valeureux Romains pourrissant sur un sol ensanglanté
? Comment pourrais-je encore supporter de voir tant de jeunes gens,
tant de jeunes espérances ravies à la République
? Laissez-moi seulement emporter dans ma tombe l'idée réconfortante
que vous seriez morts pour moi, mais, de grâce, survivez-moi
! C'est Vitellius qui a pris l'initiative de cette guerre fratricide,
mais c'est à moi que l'on devra d'y avoir mis rapidement
fin, après un seul engagement malheureux. Que la postérité
me juge sur ce seul acte ! Certes, d'autres conserveront l'Empire
plus longtemps que moi, mais nul ne le quittera avec plus de courage.
Mais trêve de bavardages ! Parler longuement de sa fin, c'est
déjà de la couardise. Retenez simplement ceci : moi,
de mon côté, je n'en veux à personne car toute
idée de vengeance, à l'encontre des dieux ou des hommes,
c'est encore le fait d'un homme attaché à la vie"
(Voir Tacite, Histoires, II, 47 et Plutarque, Vie
d'Othon, XXII).
Malgré les apparences, il n'avait vraiment plus la pêche,
Othon (si je puis me permettre ce très contestable jeu de
mot "culinaire") !
Ayant donc décidé de mourir noblement afin d'éviter
que l'État ne subisse plus longtemps les affres de la discorde
civile, Othon "exhorta son frère, le fils de son frère
et chacun de ses amis à prendre le parti qui leur semblerait
le plus convenable. Ensuite, il les serra contre son cur,
les embrassa, et enfin, il les renvoya tous. Puis, se retirant à
l'écart, il écrivit deux lettres, l'une à sa
sur pour la consoler, l'autre à Statilia Messalina,
la veuve de Néron, qu'il avait voulu épouser. Il lui
recommanda le soin de ses funérailles et de sa mémoire.
Ensuite il brûla toutes ses lettres afin de ne mettre en danger
personne ou d'être à l'origine de motifs d'accusation
quelconques, et distribua à ses serviteurs l'argent comptant
qu'il avait à sa disposition.(
) Il défendit
que l'on fît aucune violence à personne. Son appartement
resta ouvert jusqu'au soir, et il reçut tous ceux qui voulurent
le visiter." (Suétone, Douze Césars, Vie
d'Othon, IX
à XI).
"Ensuite, il prit son glaive à deux mains, et, pressant
la pointe contre son estomac, il se laissa tomber dessus, sans manifester
sa douleur autrement que par un soupir, ce par quoi les soldats
qui étaient dehors ne purent plus ignorer qu'il s'était
donné la mort. Tous ses serviteurs se mirent aussitôt
à crier, et bientôt, tout le camp et toute la ville
retentirent de pleurs. Les soldats aussi, accourus à grand
bruit à la porte de sa demeure, se prirent à pleurer
à chaudes larmes, se disant entre eux qu'ils n'étaient
que des lâches pour avoir si mal protégé leur
empereur contre lui-même et n'avoir pas pu empêcher
qu'il se tuât pour eux. C'est ainsi qu'il n'y en eut pas un
seul qui s'éloignât de son corps, bien que l'ennemi
se rapprochât dangereusement. Au contraire, ils l'enveloppèrent
pieusement dans un linceul, construisirent un bûcher, et le
conduisirent avec tous les honneurs militaires jusqu'au lieu de
son incinération, les plus heureux étant ceux des
soldats qui portaient le lit funéraire. D'autres soldats
s'approchaient à genoux pour baiser qui sa plaie, qui ses
mains ; d'autres encore, qui ne pouvaient s'approcher, le saluaient
dévotieusement de loin. D'autres enfin se tuèrent
devant le bûcher dès que l'on y eût mis le feu,
et cela sans même n'avoir bénéficié d'aucune
faveur particulière de la part de l'empereur décédé,
ni sans aucune raison de craindre la vengeance de son vainqueur.
Il semble bien que jamais aucun roi ni aucun tyran n'eut une envie
de régner comparable au furieux désir de ses soldats
d'être commandés par Othon et de lui obéir !
D'autant plus que ce désir ne s'estompa même pas après
la mort de cet empereur, mais au contraire demeura si vivace en
leurs curs qu'ils vouèrent une haine aussi féroce
qu'inexpiable à l'encontre de Vitellius" (Plutarque,
Vie
d'Othon, XXIV - d'après la traduction d'Amyot, Éditions
de la Pléiade)
Et ne croyez pas que cette dévotion des soldats d'Othon
envers leur chef est une exagération du bon Plutarque. Que
du contraire, il s'agit d'un des faits les mieux établis
concernant cet empereur ! Tous les historiens antiques évoquent
cette vénération, même Suétone, qui était
d'ailleurs bien placé pour l'attester puisque son propre
père, Suetonius Laetus, servait dans l'armée d'Othon
"en qualité de tribun angusticlave", précise l'historien.
Cela étant, une mort héroïque peut-elle racheter
toute une vie de patachon ? La difficulté de répondre
à une telle question explique l'embarras de Suétone,
Tacite, Plutarque et consorts, ces historiens-moralistes de l'Antiquité
qui ne surent jamais très bien par quel bout prendre notre
Othon. N'était-il qu'une "grande fofolle" qui n'était
arrivé au pouvoir suprême que par le meurtre de son
prédécesseur ? Cet avorton dont corps de fillette
abritait le cur viril d'un vieux Romain aurait-il pu, s'il
avait vécu, sublimer ses tares et devenir un grand homme
d'État, un bon empereur ? Mais, finalement, tout cela n'est
d'autre que de l'"histoire-fiction" : libertin ou non, grand homme
trop tôt disparu ou non, suicidé par patriotisme ou
non, Othon ne régna que trois mois, et Vitellius
succédant sans trop de difficultés à cet énigmatique
empereur, la cruelle guerre civile, celle-là même que,
paraît-il, détestait tant le vaincu de Bédriac,
s'en trouva encore prolongée de huit longs mois
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