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Janv. 69 - Avr. 69
Othon
(Marcus Salvius Otho) |
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"Othon était de
petite taille, les jambes torses et les pieds contrefaits.
D'une coquetterie quasi féminine, il se faisait
épiler tout le corps, et comme il était
presque chauve, il portait une moumoute si bien ajustée
que personne ne s'en apercevait. Il se rasait tous les
jours, et se frottait le visage avec du pain mouillé,
un traitement qu'il avait commencé à la
fleur de son âge, afin de n'avoir jamais de barbe".
Telle fut, d'après Suétone (Douze
Césars, Vie
d'Othon, XII), l'apparence du deuxième
successeur de Néron.
Une allure trompeuse car, comme le précise obligeamment
Tacite, "l'âme d'Othon n'était pas efféminée
comme son corps". Cet avorton raffiné et
délicat, ce "précieux ridicule" aurait
en effet caché sous un physique débile
l'âme virile et grave d'un Caton ou d'un Brutus,
toute la magnanimité d'un vieux Romain des temps
héroïques. Othon, tout libertin chétif
qu'il fût, aurait aussi été un gouverneur
de province compétent, un homme d'action résolu,
un commandant en chef adulé de ses soldats, et
surtout un souverain dévoué à la
"Chose publique" au point de sacrifier sa vie afin d'épargner
à la Mère Patrie les affres d'une guerre
civile longue et sanglante. |
Bien sûr, tout cela est certainement un peu (beaucoup)
enjolivé. Esthétiquement parlant, les historiens
antiques avaient sans doute besoin d'un empereur relativement
"passable" dans le genre d'Othon avant d'aborder l'infâme
Vitellius, qui, lui-même,
devait servir de repoussoir à Vespasien,
ce "bon" souverain certes un peu ridicule avec ses airs de
bourgeois parvenu, mais qui avait eu le mérite de mettre
fin à l'horrible guerre civile sans outrager l'orgueil
démesuré du Sénat. Cependant, malgré
l'évidence du procédé littéraire,
il n'est guère douteux que, malgré les frasques
de sa jeunesse et une vie privée fort tumultueuse,
Othon fut probablement un gouverneur de province plus intègre
que la plupart de ses collègues, qu'il fut très
aimé de ses soldats, et que l'intérêt
supérieur de l'État fut sans doute le principal
motif de son suicide.
Pour le reste, Othon demeure une figure énigmatique
de l'histoire romaine
Mais n'est-ce pas précisément
parce que les historiens de l'Antiquité n'éludèrent
pas la complexité psychologique de cet homme que leurs
biographies, pour le moins ambiguës, du successeur de
Galba nous paraissent
bien plus vraisemblables que celles, souvent très "monolithiques",
de bien d'autres Césars - monstrueux ou non. |
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Jeunesse et carrière d'Othon
Othon (Marcus Salvius Otho) naquit le 28
avril de l'an 32 ap. J.-C à Ferentino (Ferentinum),
une ville située à 75 kilomètres au Sud de
Rome). Sa famille, qui provenait d'Étrurie (le surnom Otho
serait étrusque), comptait, dit-on, parmi les premières
de cette région. Cependant, l'arrière grand-père
d'Othon n'était guère qu'un modeste chevalier,
donc un "bourgeois" peu fortuné, qui n'épousa d'ailleurs
qu'une femme d'humble naissance, peut-être même une
esclave. L'ascension sociale de la famille othonienne ne commença
réellement qu'avec le grand-père du futur empereur.
Celui-ci, qui s'appelait également Marcus Salvius Otho,
devint Sénateur grâce à la faveur de Livie
(l'épouse d'Auguste).
Cependant, même s'il fit un beau mariage qui lui fournit
de fort utiles appuis dans la maison des Césars, sa carrière
politique, son cursus honorum, ne l'éleva pas au-delà
du rang de préteur. Son fils Lucius Othon (donc le père
de l'empereur Othon) fit mieux : fort aimé de l'empereur
Tibère auquel il
ressemblait au point que l'on eût pu le prendre pour son
fils, il fut désigné comme consul pour l'année
33 ap. J.-C., succédant dans cette fonction, ô ironie
de l'histoire, à Galba,
cet homme que, bien plus tard, son fils évincera du trône
impérial. Papa Othon poursuivit sa brillante carrière
administrative et militaire sous les règnes de Caligula
et de Claude. Celui-ci
l'honora d'ailleurs d'une manière fort spectaculaire :
pour remercier Othon Senior d'avoir déjoué un complot
qui visait à l'assassiner, l'empereur fit ériger
une statue à son effigie au Palatin, ce qui était,
paraît-il un honneur fort rare. À cette occasion,
ce bafouilleur de Claude se serait même fendu d'une déclaration
solennelle en affirmant coram populo que le mérite
de cet homme était tel qu'il n'osait souhaiter que ses
enfants fussent meilleurs que lui ! Quant à la mère
du futur empereur Othon, on ne sait pas grand-chose d'elle, sinon
qu'elle se nommait Albia Terentia et qu'elle était de fort
noble extraction.
Dès ses vertes années, Othon se montra indiscipliné,
dépensier et arrogant. L'historien Suétone rapporte
que, pour dresser cet ombrageux enfant, son père recourut
aux grands moyens, ne lésinant ni sur les raclées
magistrales, ni même sur les coups de trique, mais que tous
les efforts "pédagogiques" de papa Othon n'eurent que peu
d'effet sur le caractère indocile de son diable de gamin.
Malgré la férule paternelle, toutes les nuits, le
jeune Othon quittait la douce quiétude du foyer pour rejoindre
ses camarades de jeu, des débauchés de la pire espèce,
et s'ébattre de par les rues mal famées de Rome, s'y
livrant à mille facéties juvéniles, chahutant
la matrone égarée ou le bourgeois en goguette, plaçant
un aviné sur une couverture tendue pour le faire voler dans
les airs tel un pantin ridicule
Bref, les plaisanteries habituelles
d'adolescents en guindaille, mais que les historiens antiques, plus
moralisateurs que jamais, considèrent comme autant d'épouvantables
méfaits, comme autant de scélératesses annonciatrices
des horribles perversions qui rapprochèrent fatalement Othon
du cercle vicieux (si j'ose dire) des infâmes familiers du
monstrueux Néron.
Pour franchir les derniers obstacles qui le séparaient encore
du jeune Prince, Othon aurait eu, selon Suétone, recours
à un stratagème peu reluisant. Afin d'être admis
dans la "bande à Néron", cet intrigant sans scrupule
aurait feint d'être follement épris d'une servante
de la maison impériale, une femme bien plus âgée
que lui, un genre de vieille peau presque décrépite
Évidemment, il ne faut pas accorder trop de crédit
à cette anecdote triviale : fils d'un vieux et fidèle
serviteur de la maison impériale, Othon n'avait nul besoin
de devenir le gigolo d'une soubrette sur le retour pour être
admis à la cour et fréquenter l'héritier du
trône ! C'est donc sans doute tout naturellement, parce qu'il
était issu d'une famille respectable, dévouée
au service de l'État, qu'Othon devint un des meilleurs amis
de Néron, voire le
plus proche, au point que certaines mauvaises langues évoquèrent
des relations homosexuelles entre les deux jeunes gens
On
ne prête qu'aux riches ! Cependant, qu'il fût amant
de Néron ou non, l'influence de ce patricien, fantaisiste
et spirituel, sur le jeune César, craintif et renfermé,
fut considérable. Mais Othon fut-il pour autant celui qui
"pervertit Néron dès son adolescence", ainsi que le
sous-entendent les moralistes antiques ? Je ne sais
En tout
cas, il aida certainement Néron
à "briser sa coquille", à se libérer, d'abord
psychologiquement puis physiquement, d'un entourage familial oppressant
au plus haut degré. Ce fut Othon qui fit apprécier
au jeune empereur, gros garçon coincé dans sa barbe
rousse, ces banquets artistiques, luxueux et raffinés ; ce
fut lui qui fit connaître au "prince impérial" la vie
nocturne de Rome, le petit peuple bruyant, bruissant, de Subure
ou du Trastévère, tout un monde grouillant de vie,
totalement différent de l'univers sénile des vieillards
amidonnés du Palatin ; et surtout, ce fut Othon qui montra
à Néron qu'il y existait sur terre bien d'autres femmes,
bien plus avenantes, bien plus distrayantes et diantrement moins
ennuyeuses que sa mère Agrippine,
si possessive et si autoritaire, et que son épouse en titre,
la terne Octavie,
si pâlotte et si falote.
| Poppée,
par exemple !
Pourtant, nous ne savons pas précisément quels
rapports existaient entre Othon et la future impératrice
avant que la belle ne glissât sa peau de satin, quotidiennement
ablutionnée de lait d'ânesse, entre les draps
de soie de la couche de Néron.
Faut-il croire que l'empereur, follement épris d'une
Poppée
alors toute jeune veuve, confia la dame de ses pensées
à son meilleur ami afin qu'il l'accueille dans sa maison,
qu'il l'épouse, mais tout en ménageant ses charmes
et sa vertu, et qu'il la lui rétrocède sans
rouscailler quand lui-même se serait enfin débarrassé
de sa mère Agrippine
et de son épouse Octavie
?
Serait-il vrai qu'Othon s'amouracha de Poppée
à son tour ? qu'il se fit tirer l'oreille pour rendre
à César ce qui lui était dû et
qu'ayant enfin cédé sa belle épouse à
Néron, Othon
fut expédié comme un malpropre gouverner la
lointaine Lusitanie (Portugal actuel), autant pour le punir
de sa mauvaise volonté que pour préserver l'impérial
front des fort jolies cornes qu'il aurait pu y planter ?
Ou alors serait-ce un Othon tout fiérot d'avoir épousé
une telle beauté qui aurait présenté
Poppée à son bon copain Néron,
et que, patatras ! celui-ci en serait tombé amoureux
fou et aurait exigé la rupture du mariage afin de garder
la belle pour lui ? Othon ne se serait-il exécuté
qu'en regimbant, et Néron lui aurait-il gardé
rancune de sa mauvaise volonté ?
Ou enfin, Othon, entremetteur de la pire espèce ou
proxénète doré sur tranche, aurait-il
littéralement vendu sa douce moitié à
Néron, et puis aurait-il été exilé
au bout du monde, soit parce qu'il voulait tirer trop d'avantages
de ceux de son ex-femme, soit parce qu'il prétendait
encore être l'usufruitier des charmes qu'il avait vendus
? |

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Impossible de savoir ce qui se passa réellement. Mais ce
qui est certain, c'est que dès que le mariage entre Poppée
et Néron fut conclu
(59 ap. J.-C.), le bon Othon dut faire ses bagages, prendre ses
cliques et ses claques, et s'en aller au bout du monde administrer
la sauvage Lusitanie. En outre, n'ayant été envoyé
sur les bords du Tage qu'avec le rang de questeur, le plus humble
des titres requis pour la fonction, Othon demeura là-bas
jusqu'à la mort de Néron (68 ap. J.-C.), sans être
autorisé à mettre les pieds à Rome
Convenons
que tout ceci ressemble diablement à un éloignement
forcé !
Othon fut, paraît-il, un excellent gouverneur. Tacite, qui
note que Néron l'expédia
en Lusitanie "sous prétexte de gouverner cette province"
(Histoires, I, 13), comme si ce poste n'avait été
en réalité qu'une disgrâce camouflée,
est néanmoins forcé de reconnaître qu'"Othon
administra sa province avec bonté", ce qui constitue
une appréciation fort flatteuse quand on connaît la
fâcheuse et trop commune propension des représentants
de Rome à saigner à blanc leurs contribuables ! Suétone
confirme ce jugement élogieux : "Il administra sa province
pendant dix ans en qualité de questeur, avec une modération
et un désintéressement remarquables" (Vie
d'Othon, III). Cette compétence n'est guère
étonnante : l'administration, il était, en quelque
sorte, tombé dedans quand il était petit ! Issu d'une
famille de "grands commis de l'État", à force d'entendre
son père et son grand-père rabâcher leurs exploits
d'éminents fonctionnaires, Othon connaissait probablement
tout ce qu'il devait savoir sur la question sans avoir jamais rien
appris ! En outre, débauché notoire, grand manipulateur
d'hommes et de femmes devant l'Éternel, il ne pouvait qu'être
un fin connaisseur de l'âme humaine, de ses gros défauts
et de ses petites faiblesses. Comme bien après lui le bon
roi Henry IV, Il savait parfaitement, le bougre, qu'on attire plus
de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec un muid de
vinaigre ! Atavisme et "béhaviorisme" se conjuguèrent
donc pour faire d'Othon un administrateur à la fois rigoureux
et aimé de ses administrés.
À la fin de l'année 67 ap. J.-C., Caius
Julius Vindex, gouverneur d'une des provinces gauloises, leva
l'étendard de la révolte contre Néron,
puis tenta de convaincre ses collègues des régions
voisines de s'associer à lui. Le voisin d'Othon, le vieux
Sulpicius Galba qui administrait
l'Espagne depuis de nombreuses années, fut lui aussi sollicité
par des émissaires de Vindex. Galba, issu d'une très
noble et très ancienne famille romaine, alliée de
longue date à celle des Césars, était, en fait,
le deuxième personnage de l'État. Lui seul pouvait
donner une couleur de légitimité à la révolte
de Vindex. Le vieil homme hésita un moment avant de se résoudre
à accepter de se mettre à la tête de la coalition
anti-néronienne en prenant le titre de "Lieutenant du Sénat
et du peuple romain". (Printemps 68).
Othon fut parmi les premiers à embrasser la cause de Galba.
Pourquoi cela ? Effet d'une vengeance bien recuite tout au long
de dix années d'un exil au bout du monde civilisé
? Pure ambition personnelle ? Ou, comme le prétendent les
historiens antiques, afin de se conformer à des divagations
d'astrologues qui lui avaient prédit qu'il survivrait à
Néron et qu'il lui
succéderait peut-être ?
En réalité, l'explication est sans doute beaucoup
plus simple. Si Othon se rallia si promptement au parti de Galba,
c'est parce qu'il n'avait pas d'autre choix, parce que c'était
seul moyen de sauver sa peau. Car c'est qu'il se trouvait dans une
position très délicate, le bon gouverneur de Lusitanie
! Tout d'abord, quoi qu'il fasse, qu'il le trahisse ou non, Néron
le présumerait automatiquement coupable, et le traiterait
comme tel. Quelles qu'aient été ses relations avec
feue l'Augusta Poppée,
Othon, ancien mari-amant-soupirant évincé, faisait
trop évidemment figure de conspirateur en puissance pour
être épargné. La plus évasive ou la plus
invérifiable dénonciation lui serait fatale ! De plus,
Galba occupant l'Espagne et contrôlant ses routes et ses ports,
Othon, isolé aux confins de la Péninsule ibérique,
ne pouvait plus communiquer avec Rome, se justifier, ou attendre
des instructions. N'ayant aucun secours à attendre du pouvoir
central ni aucun moyen de s'opposer à l'usurpateur, mieux
valait donc se rallier à la cause anti-néronienne
et sans faire semblant ni lésiner sur les moyens !
Toutefois, Othon pouvait espérer retirer de grands avantages
de cette situation qui lui laissait si peu de marges de manuvre : Galba,
dont le coup d'état avait une certaine couleur de légitimité,
était vieux comme Saturne, et il n'avait pas d'enfants. Après
lui, le pouvoir écherrait au mieux placé, ou au plus
méritant, ou au plus généreux de ses amis
Et, même, qui sait (l'adoption n'était pas faite pour
les chiens !), Othon pouvait même rêver de devenir très
officiellement l'héritier et le successeur de ce vieillard
un peu gaga, mais richissime !
C'est ainsi que l'ancien ami de Néron,
se voyant contraint de surmonter son indolence naturelle afin de
sauver sa peau et, éventuellement, s'élever au sommet
de l'"échelle sociale", fit fondre sa plus belle vaisselle
pour alimenter le trésor de guerre des anti-néroniens.
Puis, apportant avec lui de l'or et des hommes, il rejoignit en
Espagne ce vieux gouverneur qui prétendait éjecter
l'empereur-artiste de son trône. Il ne le quitta plus jusqu'à
Rome, Oreste désinvolte d'un Pylade blanchi sous le harnais,
le soutenant constamment, et partageant toutes les vicissitudes
de sa dangereuse ascension vers le pouvoir suprême.
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Car ce n'était pas du "tout
cuit" ! Même si le régime néronien chancelait,
il était encore bien loin d'être à terre.
Pendant que Galba
renforçait sa position en Espagne, Julius
Vindex, ce gallo-romain qui, le premier, avait osé
émettre des doutes quant à la verve poétique
et quant au génie politique de Néron,
avait été contraint au suicide après
que son armée se fut fait écraser à Besançon
par les légions de Haute-Germanie, commandées
par leur préfet Verginius (vers le 15 mai 68). Heureusement,
ce Verginius n'était un chaud partisan ni de Néron
ni de Vindex,
n'ayant combattu ce dernier que parce qu'il le considérait
comme un sécessionniste gaulois. Le général
vainqueur ne marcha donc pas contre Galba
et ramena ses soldats dans leurs casernements sur le Rhin,
attendant de voir qui, de l'histrion couronné de Rome
ou du vieillard gâteux d'Espagne, finirait par l'emporter.
Le sort de Néron
se joua à Rome. Le préfet de prétoire
Nymphidius Sabinus,
qui était depuis longtemps acquis à la cause
de Galba, s'ingénia
à saper le moral de l'empereur par une accumulation
de mauvaises nouvelles, le plus souvent inventées de
toutes pièces. Au bout de quelques semaines de ce harcèlement
psychologue intensif, Néron, bien découragé,
brisé, dégoûté de la vie et des
hommes, se résigna à effectuer un court séjour
à la campagne, histoire de se ressourcer à l'écart
du tumulte d'une ville que son ineffable conseiller lui affirmait
désormais peu sûre. Naturellement, à peine
l'empereur eut-il tourné les talons que Nymphidius
se précipitait au camp des Prétoriens pour leur
offrir une somme pharamineuse en échange d'un serment
d'allégeance à l'usurpateur d'Espagne. Ces vénaux
soldats acceptèrent. Le Sénat leur emboîta
le pas, reconnut Galba
comme empereur, et condamna Néron
à mort (9 juin 68). Un jour plus tard, l'empereur-artiste
se suicidait à grand-peine. "Quel artiste périssait
avec lui !"
Acclamé par les Prétoriens, plébiscité
par le Sénat, Galba
prit désormais le nom de César et quitta
l'Espagne avec les légions qu'il y avait levées,
Othon ne lâchant pas d'une semelle le vieil homme auquel,
in petto, il espérait succéder. |
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Accession au pouvoir
Galba ne se pressa guère
d'effectuer sa "joyeuse entrée" dans sa capitale ! Son voyage
d'Espagne en Italie - un trajet qui n'avait pourtant rien du périple
d'Ulysse ! - lui prit quatre longs mois. Parti de la "Costa Brava"
au début de l'été, il n'arriva aux portes de
la Ville qu'au milieu du mois d'octobre 68. Ensuite, très
mal conseillé, faible, influençable, d'une avarice
sénile, le successeur de Néron
allait passer tout le temps de son court règne à accumuler
les gaffes.
Après s'être brouillé avec tous ses partisans
sans être parvenu à se concilier ses adversaires, Galba
se mit à dos les dangereux Prétoriens en refusant
catégoriquement de leur payer la prime qui leur avait été
promise pour prix de leur loyauté. "J'ai coutume d'enrôler
mes soldats, non de les acheter !" leur déclara-t-il
hautainement, s'aliénant ainsi définitivement ces
"grands électeurs" de l'Empire romain ! Dorénavant,
ceux-ci étaient prêts à confier la couronne
impériale au premier venu, pourvu qu'il se montrât
plus généreux que le vieux pingre qui siégeait
au Palatin. Ce qui n'était pas difficile
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Et pendant que ce ladre d'empereur s'ingéniait
à faire grincer les dents, à crisper les nerfs
des soldats, Othon, de son côté, n'en finissait
plus de gagner leur faveur. Il avait déjà commencé
ses grandes manuvres de séduction pendant la
longue et lente marche de Galba
vers Rome, quand, malgré sa solide réputation
de débauché un tantinet efféminé,
il avait tenu à partager les souffrances des légionnaires.
Afin d'être reconnu par la troupe comme le principal
lieutenant - fort prévenant - d'un commandant en chef
plutôt du genre austère, il avait été
aux petits soins pour ces soldats, saluant les vétérans
comme de vieux copains, s'informant de la petite famille des
uns, aidant financièrement d'autres, non sans épingler
au passage l'avarice de l'Imperator. Ensuite, enfin
arrivé dans la capitale, ce fut aux féroces
et cupides Prétoriens qu'Othon distribua piécettes
et risettes, se présentant ainsi à eux comme
une plaisante alternative à l'avaricieux vieillard
qu'ils avaient inconsidérément porté
au pouvoir.
En courtisant ainsi les soldats, l'ancien ami de Néron
manigançait-il déjà le renversement de
Galba ? C'est ce qu'affirme
Tacite, mais ce n'est pas si sûr. Pourquoi diable aurait-il
comploté contre un vieil homme dont il était
le successeur sinon désigné, du moins le plus
probable ? Toute conspiration risquait d'être plus dangereuse
qu'utile ! À mon avis, Othon plaçait seulement
ses pièces, il mettait quelques atouts dans son jeu
pour les utiliser quand le moment serait venu, c'est-à-dire
quand Galba aurait, d'une manière ou d'une autre, disparu
de la circulation. Car Othon n'ignorait pas que le Sénat
se ferait tirer l'oreille pour reconnaître comme empereur
un ancien favori de Néron. Et pour "convaincre" ces
Pères conscrits plus que réticents, la collaboration
de l'armée ne serait certes pas inutile
Les événements se précipitèrent
au début du mois de janvier 69, quand parvint à
Rome une fort inquiétante nouvelle : les soldats de
l'armée de Germanie, s'estimant mal récompensés
de leur victoire contre les séparatistes (ou du moins
ceux qu'ils considéraient comme tels) de Vindex,
refusèrent désormais de reconnaître comme
imperator ce rapiat de Galba.
Cependant, ils laissaient encore au Sénat et au peuple
de Rome le soin de désigner un empereur plus à
leur goût. |
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Une fois de plus, Galba
réagit de façon inappropriée. Il pensa - et
cela, c'était plutôt bien vu - que son pouvoir serait
mieux assuré s'il désignait d'ors et déjà
comme successeur et héritier un homme plus jeune et plus
avenant que lui. Mais - et c'est cette erreur qui lui fut fatale
- au lieu de désigner notre Othon, qui n'attendait que cela
et que tous (et surtout les dangereux Prétoriens) considéraient
déjà comme son héritier naturel, il adopta
un certain Pison
(de son nom latin complet Lucius Calpurnius Piso Frugi Licinianus),
un fils à papa, de belle apparence et de très noble
extraction, mais parfaitement inconnu de l'armée et du peuple.
Dire qu'Othon trouva la plaisanterie saumâtre serait encore
un euphémisme ! De colère, d'humiliation et de désespoir,
il en devint rouge, comme une tomate, Othon !
Il faut dire aussi que l'ingratitude de Galba
dépassait les bornes : qui sinon Othon avait été
son premier et plus ferme soutien lors de sa marche vers le pouvoir
? Jamais il ne l'avait abandonné, même aux heures les
plus sombres, quand Vindex
avait été écrasé et que les Néroniens
relevaient la tête ! Il avait tout sacrifié à
la cause du vieux gouverneur, sa fortune, sa plus belle vaisselle,
et sa prometteuse carrière administrative ! Pour lui, il
s'était couvert de dettes ! À cause de lui et de sa
fichue ambition sénile, d'innombrables créanciers
aboyaient à ses chausses, pires que chiens à la curée
! Othon était à ce point aux abois que ce statut tant
escompté d'héritier et successeur de Galba,
avec, à la clef, la mainmise sur le trésor public
ainsi que sur l'immense fortune personnelle du vieillard, c'était
vraiment son seul et ultime espoir d'échapper à la
ruine et au déshonneur. Et voilà que, sur un coup
de tête, ce vieillard gâteux et influençable
le frustrait de toutes ses espérances légitimes !
De plus, Othon ne pouvait pas non plus perdre de vue que, même
s'il avait la chance d'échapper à des créanciers
hargneux, son espérance de vie ne s'en trouverait sans doute
pas allongée de beaucoup. Il n'entrait en effet pas dans
les habitudes successorales des empereurs romains de laisser faire
de vieux os à leurs rivaux potentiels, surtout s'ils étaient
aussi aimés du peuple et estimés de l'armée
que l'ancien ami intime de Néron.
Finalement, tout considéré, tout pesé, tout
rabattu, s'il voulait sauver sa vie et son honneur, Othon n'avait
d'autre choix qu'accéder au trône impérial en
passant sur les corps de Galba
et de son Pison de
successeur putatif. Or, ça tombait bien ! Othon venait précisément
d'extorquer un million de sesterces à un esclave de l'empereur
désireux d'obtenir une place d'intendant. Ce pactole, en
définitive soutiré au vieux pingre couronné
lui-même, servirait donc à financer la conspiration
visant à l'abattre. Comme quoi il y avait une justice !
Grâce à cet argent frais, Othon s'acheta la loyauté
d'une poignée de Prétoriens et ensuite, afin de paraître
au-dessus de tout soupçon, il fit tout un temps comme si
de rien n'était. Il feignit même de se résigner
à la désignation de Pison,
assistant sans broncher aux cérémonies, séance
plénière du Sénat et acclamation sur le front
des troupes, qui consacrèrent l'adoption et l'investiture
de ce rival détesté. Puis, la méfiance de Galba
endormie, il passa à l'action. Le jour fixé (15 janvier
69), Othon alla, comme de coutume, présenter ses hommages
au vieil empereur, mais, après qu'il eût posé
trois grosses bises sur les joues flasques du princeps, un
de ses serviteurs vint l'avertir que son architecte personnel l'attendait.
"Excuse-moi, ô César, dit alors Othon, mais
j'ai acheté un petit pavillon dans la banlieue romaine, et
j'ai demandé l'avis d'un expert pour retaper cette bicoque !
Je me vois donc dans l'obligation de solliciter de ta part la permission
de priver quelques heures mes pauvres yeux de ta lumineuse et divine
présence afin de m'atteler à des besognes vulgaires,
mais nécessaires". "Va donc, mon bon Othon, et tâche
de ne pas égaler ton ancien copain Néron dans ses
folies architecturales. Tu sais ce qu'il lui en a coûté
!" répondit Galba, non sans ironie.
Il était bien question de bâtisse ! En fait d'architecte,
c'étaient ses partisans qui attendaient Othon sur le Forum.
Ils enfournèrent leur chef dans une litière et se
mirent en marche vers le camp des Prétoriens. Les conjurés
étaient encore peu nombreux, guère plus d'une vingtaine,
mais pendant qu'ils cheminaient, et bien que le prétendant
au trône fît l'impossible pour ne pas être reconnu,
une foule considérable et enthousiaste se joignit au cortège.
Othon arriva sans encombre à la caserne des Prétoriens
et y fut accueilli comme le sauveur de l'État en personne
tant les soldats en avaient marre des lésines de Galba.
Plébiscité empereur, Othon ne manqua pas de caresser
ses "électeurs" dans le sens de leurs plumes de rapaces :
"Je vous donne tout ce que j'ai ! leur promit avec un bel
aplomb cet homme perdu de dettes. Quant à moi, je me contenterai
du peu que vous daignerez me laisser. Je suis d'ailleurs si peu
exigeant de nature que si vous m'offrez seulement les têtes
de Galba et de Pison, je serai déjà satisfait au-delà
de toutes mes espérances et comblé au-delà
de tous mes désirs !". À ces mots, les Prétoriens
ne se sentirent plus de zèle ; ils fourbirent leurs armes,
sortirent de leur camp et pénétrèrent dans
la Ville afin d'asseoir définitivement le pouvoir de leur
prétendant en exterminant, en vrac, ses rivaux, adversaires
et ennemis.
Pendant ce temps, bien qu'il fût informé
de la tentative de putsch d'Othon, Galba
hésitait sur l'attitude à adopter : fallait-il sortir
du palais, ameuter la foule, mobiliser ses partisans et courir sus
à l'usurpateur, ou bien rester douillettement au palais,
à attendre la suite des événements. C'est alors
qu'un soldat se présenta au vieil empereur, exhibant son
glaive maculé de sang, celui d'Othon, prétendait-il.
"Qui t'a ordonné de le tuer ?", le questionna rudement
Galba. "Ma fidélité au serment que je t'ai prêté,
ô César !", répondit laconiquement le soldat.
Naturellement, c'était un piège
et le vieil
empereur y tomba lamentablement ! Estimant qu'il n'avait plus rien
à craindre, il demanda qu'on le mène au Forum afin
de se montrer à son bon peuple. À peine y fut-il arrivé
que des cavaliers d'Othon surgirent, bousculèrent son escorte,
renversèrent sa litière et le lardèrent de
coups de glaives. Quelques heures plus tard, Pison,
son successeur désigné, était exécuté
devant le portique du temple de Vesta où il s'était
réfugié. Le soir même, le Sénat, épouvanté
par les gardes prétoriens, reconnaissait le pouvoir d'Othon.
Celui-ci était désormais le seul maître de Rome.
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| Suite… |
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