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Juin 69 (?)
- Janv. 69
Galba
(Servius Sulpicius Galba) |
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Tacite et Suétone,
historiens partiaux, présentèrent Néron
comme le monstre absolu, aussi sadique que vicieux,
aussi couard que tyrannique. En abordant son successeur
Galba, on aurait donc pu croire que leur dent calomnieuse
allait s'attendrir, d'autant plus que ce militaire blanchi
sous le harnais semblait correspondre à leurs
idéaux politiques. Passant sous leur plume conservatrice,
cette vieille baderne un tantinet rancie, mais réactionnaire
à souhait, semblait être appelée
à devenir le parangon de toutes les vertus impériales,
le prototype des "bons empereurs" à venir.
Hélas, même idéalisé, le
sujet restait ingrat ! Non seulement chenu, mais presque
gâteux, velléitaire et influençable,
obstinément indécis, d'une avarice et
d'une dureté séniles, Galba fut un empereur
d'une faiblesse insigne. Quant à son principat,
loin de restaurer la paix publique et les idéaux
républicains, il inaugura une guerre civile plus
sanglante et destructrice que tous les règnes
des Julio-claudiens réunis. |
Ne pouvant se résoudre à noircir ce prince
qui, malgré qu'ils en eussent, incarnait cette réaction
sénatoriale qu'ils appelaient de tous leurs vux,
Tacite et Suétone ingénièrent à
"noyer le poisson. Même si, dans ses Histoires
(Livre I), Tacite prend grand soin de relater longuement
la prise de pouvoir et le court de règne de Galba,
son récit, à la chronologie d'ailleurs assez
confuse, recèle plus de beaux discours émaillés
de nobles et mâles sentences patriciennes que de certitudes
historiques. Quant à Suétone, sa Vie
de Galba s'attarde davantage sur la carrière
politico-militaire ainsi que sur la personnalité du
successeur de Néron,
mais avec une narration entrelardée de digressions
oiseuses (présages, étymologie) et une chronologie
tout aussi floue que celle de son confrère Tacite.
On remarquera aussi avec un certain amusement que l'auteur
des Douze Césars, pourtant fort peu avare de
détails croustillants dès qu'il s'agit de salir
la mémoire des prédécesseurs de ses chers
"bons empereurs" du IIe siècle, évite soigneusement
de s'attarder sur certains détails scabreux susceptibles
d'entacher la réputation de cette chère vieille
culotte de peau de Galba, dont finalement, estime Suétone,
le seul tort fut d'avoir trop longuement vécu. Révélatrice
à cet égard est la manière dont cet auteur
d'ordinaire très "fouille-merde" aborde le sujet -
délicat - des préférences sexuelles de
Galba : "Question amour, il préférait les
hommes ; et encore, les voulait-il vigoureux et adultes",
note-t-il brièvement. (Douze Césars, Vie
de Galba, XXII). En tout et pour tout une seule petite
phrase elliptique là où, pour des empereurs
du genre de Tibère,
Néron ou Caligula,
des chapitres entiers, avec ballets roses aquatiques, orgies
sanglantes et mariages homosexuels pour faire bonne mesure,
n'auraient suffi ni à épuiser le sujet ni à
tarir la verve médisante de cette pipelette de Suétone
! |
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CARRIÈRE DE GALBA
Galba naquit à Terracine (en Campanie, au Sud de Rome) le
24 décembre de l'an 3 av. J.-C. Cet homme était donc,
de sept ans, le cadet de l'empereur Claude
(né en 10 av. J.-C.), et de 13 ans l'aîné de
Caligula (né en 10
ap. J.-C.). Galba enterrera tous ses contemporains et accédera
au pouvoir suprême à l'âge canonique de 72 ans
bien sonnés. C'est dire qu'à une époque où
rares étaient les hommes qui atteignaient la cinquantaine,
le successeur du jeune empereur Néron
devait apparaître à ses sujets comme un phénomène
de longévité, comme une apparition d'outre-tombe,
ou même comme un vestige archéologique d'une époque
immémoriale.
Comme son nom gentilice l'indique, Servius Sulpicius Galba
était issu de la gens Sulpicia, une famille très
ancienne et très noble qui, du côté paternel,
faisait remonter ses origines à Jupiter lui-même. Rien
que ça ! Quant au surnom familial Galba, il proviendrait,
selon les assertions savamment (et involontairement) hilarantes
de l'historien Suétone, ou bien d'un ancêtre amateur
d'effets pyrotechniques qui aurait utilisé la résine
incendiée d'une plante nommée galbanum pour
défendre les murs d'une ville assiégée ;
ou bien d'un autre constipé de ses aïeux qui aurait
fréquemment usé de compresses (galbeum) pour
soigner ses problèmes digestifs ; ou alors d'un troisième
ancêtre plutôt du genre grassouillet dont le ventre
au galbe particulièrement accentué aurait suscité
les railleries d'esclaves gaulois rigolards.
C'est pourtant un galbe d'un tout autre ordre qui déshonorait
la physionomie du père du futur empereur : papa Galba était
en effet un petit homme contrefait et bossu, un peu dans le genre
du poète Scarron (le premier mari de Mme de Maintenon), verve
poétique et sens de l'humour en moins. Cela ne l'empêcha
pourtant pas de convoler en fort belles premières noces avec
une certaine Mummia Achaïca, qui, elle, prétendait descendre
de Pasiphaé, l'épouse zoophile et adultère
du mythique roi de Crète Minos, la mère du non moins
mythique Minotaure, monstre anthropophage mi-taureau mi-homme qui
hantait le fabuleux Labyrinthe. Sans doute matrone plus vertueuse
que sa scandaleuse ancêtre, Mummia Achaïca donna deux
beaux enfants à son Servius de mari : Caius, l'aîné,
qui mènera une vie de patachon pour finir par se suicider
sous le règne de Tibère,
et notre Servius, le futur empereur Galba.
Après avoir accompli la noble tâche procréatrice
qu'on attendait d'elle, la maman du petit Galba s'évanouit
dans la nature ; elle disparaît de la circulation.
Évanouie ! envolée ! disparue la Mummia ! Comme celle
de Rascar Capac dans les albums de Tintin, si vous me permettez
ce jeu de mot (très) approximatif
| Veuf ou divorcé, papa Galba
se remaria bien vite avec une certaine Livia Ocellina, une
femme extrêmement riche qui s'était entichée
de longue date du physique baroque de Sulpicius Senior - un
peu comme l'épouse d'Agecanonix des Aventures d'Astérix
(c'est ma dernière métaphore aussi bédéphile
qu'hasardeuse, je vous le promets !). Quoi qu'il en soit,
cette Livie Ocellina (qu'il faut se garder de confondre avec
l'impératrice Livie,
l'épouse d'Auguste)
était probablement une matrone très affectueuse
: non contente d'être follement éprise de Galba
père, elle se prit également d'une telle affection
pour le cadet des fils de son nouvel époux qu'elle
l'adopta. C'est ainsi que, pendant un certain temps (probablement
jusqu'à la mort de son frère aîné),
notre futur empereur ne s'appela plus Servius Sulpicius Galba
mais Lucius Livius Ocellaris
ce qui, avouons-le,
fait quelque peu "eau minérale" !
Notre Ocellaris-Galba fit de bonnes études, s'intéressant
surtout au droit, en bon Romain déjà quelque
peu réactionnaire qu'il était. Puis, il se maria
- ou plutôt, il "eut à cur de se marier"
comme le précise le traducteur de Suétone auquel
je me réfère, voulant sans doute signifier par
là que ce n'était que par devoir qu'il prenait
femme, alors que ses goûts le portaient vers des partenaires
quelque peu plus rugueux. Il épousa une certaine Lepida
qui lui donna deux fils. Mais son épouse et ses enfants
moururent très vite et le veuf (inconsolable ou échaudé,
voire dégoûté ?) ne se remaria plus jamais.
L'historien Suétone prétend aussi que la vieille
impératrice Livie
(épouse d'Auguste
et mère de Tibère)
aimait beaucoup le jeune Galba et qu'elle le coucha même
sur son testament pour l'énorme somme de cinquante
millions de sesterces. Mais, hélas, l'exécuteur
testamentaire, ce ladre d'empereur Tibère,
interpréta le chiffre indiqué par Livie (DCM)
au mieux de ses propres intérêts, et réduisit
le legs à 500.000 sesterces, une somme qu'il ne paya
d'ailleurs jamais. |
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Cette désillusion n'ébranla cependant pas la loyauté
de Galba envers la famille impériale julio-claudienne. Après
avoir exercé la charge de préteur et donné
à la plèbe romaine des jeux où l'on vit pour
la première fois, ô merveille, des éléphants
danser sur une corde (c'est du moins que l'historien Suétone
prétend, mais sans préciser si lesdits pachydermes
étaient roses), il fut chargé d'administrer la province
d'Aquitaine (Sud-Ouest de la France actuelle). Preuve qu'il ne se
débrouilla pas trop mal en Gaule : quand il sortit de charge,
l'empereur Tibère,
pourtant d'un naturel très suspicieux, et particulièrement
en ce qui concernait l'administration des provinces, le remercia
de ses bons et loyaux services en le désignant comme consul
ordinaire pour l'année 33 ap. J.-C. Coïncidence historique
: notre Galba, qui détrôna Néron
et fut détrôné par Othon,
succéda dans le consulat à Lucius Domitius, père
de Néron, et y eut comme successeur Salvius Otho, père
de l'empereur Othon. Fatalitas
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Galba était décidément
très bien en cour : même Caligula,
pourtant très hostile aux aristocrates réactionnaires
de son acabit, lui accorda sa confiance. Vers 40 ap. J.-C.,
le jeune empereur lui ordonna même d'aller remettre
au pas les légions de Germanie qui avaient fait mine
de se révolter contre lui en soutenant les prétentions
à l'Empire de leur chef, un certain Gætulicus.
C'était là une mission où Galba risquait
gros ! Trop conciliant envers les mutins, il encourrait à
coup sûr la suspicion de Caligula, mais s'il se montrait
brutal à l'excès, les soldats risquaient de
lui faire sa fête. Bref, ce voyage en Germanie, c'était
tout, sauf un voyage d'agrément ! Plutôt une
vraie corvée de chiottes ! Un vrai choix entre la peste
ou le choléra, entre Charybde ou Scylla ! Pour résoudre
la quadrature du cercle que constituait cette mission, Galba
utilisa astucieusement son service de propagande : il arriva
en Germanie précédé d'une telle réputation
de "peau de vache" que les soldats, qui s'attendaient au pire,
ne purent finalement qu'être "déçus en
mieux" (comme disent nos amis suisses). Les légionnaires,
l'esprit encore échauffé par leur mutinerie
avortée, et qui, avant la venue de leur nouveau chef,
se faisaient passer le mot d'ordre anxieux : "Disce miles
militare. Galba est, non Gætulicus !" (= "Soldat,
réapprends ton métier de troufion, car maintenant,
le chef c'est Galba, plus Gætulicus !"), furent finalement
soulagés en constatant que les châtiments, brimades
et sévices tant redoutés se limitaient finalement
à une énergique reprise en main des troupes,
avec séances de drill renforcées, marches prolongées
et exercices sur la plaine de manuvre. Galba, cette
présumée peau de vache, n'était finalement
qu'une vieille culotte de peau, simplement un fifrelin plus
"service-service" que d'autres commandants en chef.
Après l'assassinat de Caligula,
en dépit (ou à cause) de sa loyauté envers
le jeune empereur prétendument fou à lier, Galba
bénéficia toujours de la faveur impériale.
Claude, oncle et successeur
de Caligula, lui confia le gouvernement de la province d'Afrique
(Tunisie actuelle). Il occupa pendant deux ans (45-47 ap.
J.-C.) ce poste de proconsul d'Afrique, y réprimant
une révolte de Maures et administrant le pays avec
une rigueur non dénuée de finesse. Suétone
rapporte (Douze césars, Vie
de Galba, VII) qu'"un jour qu'il rendait la justice,
des gens se disputaient la propriété d'une bête
de somme. Comme les preuves et les témoignages étaient
si faibles qu'on ne pouvait trancher en faveur de l'une ou
l'autre partie, il ordonna que l'on conduirait l'animal à
l'abreuvoir, la tête couverte ; ensuite, on lui ôterait
son voile, il appartiendrait à celui vers qui il se
dirigerait de lui-même." |
Cette vieille baderne était donc capable de rendre des jugements
dignes de Salomon !
Vers 48 ap. J.-C., Galba revint à Rome où il reçut
les ornements du triomphe. Une juste récompense alors que
sa carrière touchait à son terme. Finalement, malgré
ses quelques gros défauts, sa brutalité et sa rapacité,
il avait plutôt bien mérité de la "République".
Pendant quelques années, Galba goûta aux charmes d'une
retraite bien méritée. Prévoyance ou signe
avant-coureur de cette avarice sénile qui causera sa perte,
ce colonel
Dubarda version antique ne se déplaçait que
suivi - on n'est jamais trop prévoyant - d'une voiture contenant
un million de sesterces. Un porte-monnaie fort bien garni quoiqu'un
tantinet encombrant
En 61 ap. J.-C., alors que Galba avait déjà atteint
la soixantaine, l'empereur Néron
l'envoya en Espagne Tarraconaise en tant que légat impérial.
Il y resta jusqu'au moment où il s'empara du pouvoir, soit
huit longues années.
D'après Suétone, il gouverna d'abord sa province
de manière fort énergique, quoiqu'un peu brutale,
faisant, par exemple, couper les mains d'un changeur peu scrupuleux
et les clouer à son comptoir. Il ordonna aussi, paraît-il,
la crucifixion d'un individu qui avait empoisonné un jeune
garçon pour de vagues raisons d'héritage ; comme le
meurtrier excipait de sa qualité de citoyen romain pour éviter
cet horrible supplice habituellement réservé aux esclaves,
Galba ordonna, avec un détestable sens de l'humour, d'attacher
l'homme à une croix blanchie à la chaux et plus haute
que les autres !
Cependant, la période énergique de la légation
espagnole de Galba ne dura guère. Bien vite, il sombra dans
la paresse, dans l'inaction la plus crasse. Cette attitude peu glorieuse,
il la justifiait en alléguant l'incertitude de la conjoncture
politique : à ce qu'il semblait, le pouvoir de Néron
vacillait, étant ébranlé par des conjurations
consécutives, en particulier celle de Pison
dont le gouverneur d'Espagne fut sans doute informé, même
s'il se garda bien d'y participer. Alors, en ces temps pour le moins
troubles, mieux valait faire le mort ! Toute action, quelle qu'elle
fût, était susceptible d'être considérée
comme une trahison par les "Néroniens", ou, inversement,
d'être perçue par les anti-néroniens comme une
preuve de fidélité au pouvoir en place
Pris
entre marteau et enclume, Galba pensait qu'en demeurant absolument
inactif, il serait à l'abri de tout reproche : "En effet,
nul n'est tenu de rendre compte de quelque chose qu'il n'a pas fait"
avait-il coutume de dire. Mais en réalité, ce qui
accablait le plus notre Galba, c'était sans doute moins l'avenir
incertain de la "République" romaine que le poids des ans.
Peut-être ce vieux serviteur de l'État était-il
tout simplement fatigué, usé par une trop longue carrière
? Peut-être n'aspirait-il plus qu'à finir ses jours
tranquillement, que ce soit en Espagne ou à Rome, en profitant
de l'or qu'il avait accumulé au cours de sa longue existence
et en s'éteignant paisiblement dans son lit, avec la satisfaction
du devoir accompli.
Si c'était le cas, cela ne lui fût pas accordé. |
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RÉVOLTE DE GALBA
À la fin de l'année 67 ap. J.-C.,
l'empereur Néron
quitta la Grèce où il effectuait une tournée
artistique triomphale pour rentrer précipitamment en Italie.
Il avait été informé qu'une nouvelle conspiration
contre lui était en train de se former. À trop s'attarder
à exhiber son bel organe devant des Hellènes fascinés,
l'empereur-star risquait de perdre son trône et sa vie. Et
de fait, quand il débarqua à Naples, la situation
s'était encore aggravée : le Gallo-romain Caius
Julius Vindex, gouverneur d'une des provinces gauloises, tentait
de convaincre ses collègues des régions voisines de
s'associer à lui dans un vaste complot visant à abattre
le saltimbanque couronné qu'il traitait ouvertement d'histrion
dégénéré, d'artiste de troisième
ordre. Le bruit courait aussi à Rome que le gouverneur d'Espagne,
le vieux Galba, l'un des plus sûrs soutiens de la maison impériale,
s'était associé au parti de Vindex
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Ce n'était pas vrai. Ou
plutôt ce ne l'était pas encore à ce moment-là
! De fait, Galba avait été sollicité
par des émissaires de Vindex, mais après leur
avoir prêté une oreille des plus attentive, il
avait finalement refusé de rallier leur cause : "Je
n'ai plus l'âge pour ces conneries !" leur dit-il
en substance, restant en cela fidèle à cette
politique nonchalante et attentiste qui était la sienne
depuis de nombreuses années.
Mais le temps n'était plus ni aux atermoiements ni
à la neutralité. D'une part, l'autorité
de Néron ne
cessait de s'effriter, et le pouvoir était vraiment
"à prendre"
ou plutôt "à ramasser".
D'autre part, Galba était, qu'il le veuille ou non,
le deuxième personnage de l'État. N'était-il
pas issu d'une famille tout aussi noble que celle des Julio-claudiens
? N'avait-il pas rendu de grands services à la Patrie
? N'avait-il pas toujours servi loyalement les bons empereurs
Tibère, Caligula
et Claude ? Bref,
n'était-il pas l'ultime recours pour sauver Rome de
la décadence néronienne ? Et puis, même
s'il avait repoussé les offres des émissaires
de Vindex, il s'était refusé à prévenir
Néron des menées suspectes du gouverneur gaulois.
Nul doute que l'empereur assimilerait cette "omission" coupable
à une trahison !
Ces arguments, on peut croire que les familiers de Galba
les lui serinèrent à l'envi. Cependant, Galba
différait encore d'afficher ses prétentions
au trône
Ce serait une maladresse de Néron
qui aurait précipité le gouverneur dans les
bras de ses opposants. Il paraît en effet que l'empereur,
croyant que Galba avait d'ors et déjà rallié
le parti de Vindex, envoya en Espagne des "procurateurs" chargés
de l'assassiner. Mais le projet meurtrier fut éventé.
Galba fit appréhender les tueurs à gage dès
leur arrivée en Espagne, puis, considérant que,
quoi qu'il fasse, il n'avait plus rien de bon à attendre
de Néron, il aurait alors rallié les rangs des
ennemis de l'empereur, finissant même par prendre la
tête de la coalition anti-néronienne. |
Naturellement, il faut sans doute prendre cette anecdote avec un
grain de sel : ce racontar "suétonien" vise par trop évidemment
à dédouaner Galba de l'accusation de trahison tout
en ajoutant une couche supplémentaire à la noirceur
d'âme d'un Néron
"tueur de petits vieux retraités dans leur villégiature
espagnole". En fait, parfaitement au courant de l'évolution
d'une situation qui devenait de plus en plus défavorable
à l'empereur-artiste, il est probable que Galba n'hésita
que bien peu avant de tenter d'en tirer le meilleur parti. Ce fut
d'ailleurs seulement moins d'un mois après que Vindex se
fût ouvertement révolté que Galba tomba le masque
: alors qu'il rendait la justice à Carthagène, il
fit placer sur le devant de la tribune où il siégeait
"un grand nombre de portraits de citoyens que Néron avait
ignominieusement fait périr, et, prenant à ses côtés
un noble jeune homme qu'il avait fait venir de l'île des Baléares
où il était exilé, il déplora la triste
conjoncture présente et il fut salué empereur. Cependant,
il ne revendiqua que le titre de lieutenant du Sénat et du
peuple romain " (Suétone, Vie
de Galba, X).
Prendre le titre de lieutenant du Sénat et du peuple
romain et prétendre éjecter Néron
du trône qu'il avait déshonoré, c'était
bien beau, mais c'était un peu vendre la peau de l'ours avant
de l'avoir tué. En effet, même si, en ce début
de printemps 68 ap. J.-C., le régime néronien chancelait,
l'empereur-artiste n'était pas encore à terre, loin
de là ! D'ailleurs, pendant que Galba tentait de renforcer
sa position en levant des troupes en Espagne ainsi qu'en en ralliant
à sa cause Othon,
le gouverneur de Lusitanie (Portugal actuel), l'armée de
Julius Vindex se faisait écraser à Besançon
par les légions de Haute-Germanie, commandées par
leur préfet Verginius (vers le 15 mai 68). Ce Verginius n'était
pourtant pas l'un des plus chauds partisans de Néron. S'il
avait anéanti Vindex, c'était surtout parce qu'il
avait cru déceler chez ce Gallo-romain des tendances sécessionnistes
gauloises qui ne lui avaient guère plu. Cependant, tout général
victorieux qu'il fût, Verginius n'aspirait pas au pouvoir
suprême. Il ne marcha donc ni sur Rome contre Néron
ni sur l'Espagne contre Galba. Après avoir accompli ce qu'il
estimait être son devoir de bon Romain en liquidant les rebelles
de Vindex, Il se borna à ramener ses soldats dans leurs casernements,
non sans avoir énergiquement refusé la pourpre impériale
qu'ils lui offraient.
Sur le front germano-gaulois, Néron
semblait tiré d'affaire. Inversement, les affaires de Galbe
prenaient quant à elles - et c'est le moins que l'on puisse
dire - une fort vilaine tournure !
Pourtant ce n'était pas encore tout ! D'autres mauvaises
nouvelles ne tardèrent pas à lui parvenir. En Afrique
(du Nord), Lucius Clodius Macer, le préfet des légions
locales, avait levé l'étendard de la révolte
contre Néron. Ça, c'était plutôt bien
! Encore mieux : Macer menaçait d'affamer Rome en bloquant
les exportations de blé africain vers la capitale. Mais -
et c'était là où les choses se gâtaient
-, non content d'avoir osé se rebeller contre l'empereur,
ce Macer semblait atteint de folie des grandeurs : sa révolte,
il prétendait "se la jouer perso", sans daigner se subordonner
à quiconque, et surtout pas à Galba. Sans ouvertement
prétendre lui-même à la succession impériale,
Macer comptait néanmoins tirer le meilleur parti de la situation
en monnayant, le plus cher possible, son éventuel ralliement
au plus offrant. (Sur Macer, voir aussi ici : Clic
!)
Heureusement pour ces comploteurs provinciaux,
trop brouillons, trop hésitants ou au contraire trop ambitieux,
les conspirateurs qui gravitaient autour du pauvre Néron
étaient mille fois plus habiles et plus machiavéliques
que tous les Galba, Othon,
Vindex et Macer réunis. Sous prétexte d'informer de
l'évolution de la situation un empereur déjà
passablement atteint de délire paranoïaque et qui s'était
précautionneusement retranché dans son magnifique
palais romain, l'affranchi Halotus, et surtout le préfet
du prétoire Nymphidius Sabinus, l'accablaient de mauvaises
nouvelles qui n'étaient le plus souvent que d'infâmes
bobards. Avec, aux yeux, des larmes suintantes d'hypocrisie, ces
"dévoués serviteurs" lui annonçaient, en vrac,
la défection de la flotte d'Égypte, le soulèvement
des légions de Germanie, le ralliement de l'armée
à Galba, la sécession de l'Égypte, etc
Ce harcèlement psychologique, cette "guerre des communiqués"
porta enfin ses fruits. Au début du mois de juin 68, le préfet
Nymphidius Sabinus, déjà secrètement rallié
à la cause de Galba, parvint à convaincre Néron
d'abandonner sa fameuse Maison dorée, prétendument
peu sûre, pour se réfugier dans un autre palais de
la banlieue romaine. Quand le chat est parti
À peine
l'empereur avait-il tourné les talons que Nymphidius
faisait irruption dans le camp de ses prétoriens pour offrir
aux soldats une somme pharamineuse en échange d'un serment
d'allégeance à Galba. Les Prétoriens acceptèrent.
C'en était fait de Néron !
On connaît la suite : l'empereur abandonné de tous,
se réfugie dans la maison de son affranchi Phaon et se suicide
à grand-peine. "Quel artiste périt avec moi !"
Après la défaite de Vindex, le vieux Galba s'était
à ce point découragé qu'il songea un moment
à se suicider. Mais naturellement, la nouvelle de la chute
aussi brutale qu'inopinée de Néron
changeait radicalement la donne. D'autant plus que le Sénat
n'avait même pas attendu que l'histrion couronné s'enfonce
un glaive dans son triple menton pour offrir le trône à
l'ancien gouverneur d'Espagne : dès le 9 juin, soit un jour
avant le suicide du dernier empereur de la dynastie julio-claudienne,
Galba avait été très officiellement reconnu
comme nouveau princeps.
Acclamé par les Prétoriens, plébiscité
par le Sénat, Galba prit désormais le nom de César,
comme s'il voulait se rattacher à la dynastie qui s'était
éteinte avec Néron.
Ensuite il quitta l'Espagne avec les légions qu'il y avait
levées et marcha enfin sur Rome. (Fin juin 68). |
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RÈGNE DE GALBA
Le moins que l'on puisse dire, c'est que Galba ne fut guère
pressé de faire sa "joyeuse entrée" dans sa capitale
! Il perdit quatre longs mois à traverser le Sud de la Gaule
et le Nord de l'Italie pour n'arriver aux portes de la Ville qu'au
milieu du mois d'octobre 68.
Pendant ce temps, à Rome, l'anarchie
la plus totale régnait. Les rues, d'ordinaire déjà
fort peu sûres, étaient aux mains de partisans de Néron,
en fait d'inquiétantes bandes d'individus patibulaires, rameurs
de la flotte impériale ou esclaves affranchis par décret
néronien, enrôlés précipitamment par
l'empereur-artiste pour le défendre d'ennemis imaginaires.
Néron suicidé, ces "soldats sans armes" (comme
les appelle Tacite) ne s'en étaient pas retournés
paisiblement à leur banc de nage ou chez leurs maîtres
; grisés par cette liberté fort inconsciemment accordée
par feu leur impérial bienfaiteur, ils prirent littéralement
possession des rues de la Ville, terrorisant les riches citoyens
et terrifiant les vertueuses matrones. Et pendant que les exactions
de ces bandes pillardes se multipliaient, le Sénat n'en finissait
pas de tergiverser sur les mesures à prendre pour restaurer
le calme tandis que la garde prétorienne, la seule véritable
force armée de Rome, retranchée dans ses casernements,
attendait l'arrivée de Galba pour intervenir. Mais en fait,
ce qui tracassait les Prétoriens, ce n'était pas l'anarchie
dans les rues du Rome - cela, ils s'en battaient l'il !
Leur principal sujet de préoccupation, c'était l'époustouflant
pécule que leur chef, le Préfet du prétoire
Nymphidius Sabinus, leur avaient promis s'ils reniaient Néron
pour accorder leurs suffrages à Galba. Mais le nouveau princeps
n'en finissait pas d'arriver, la situation à Rome continuait
à se dégrader, et le pouvoir semblait prêt à
tomber dans les mains du premier venu.
Nymphidius Sabinus tenta le coup. À ce moment, l'homme
fort de Rome, c'était lui ; alors, autant en profiter !
Dans un premier temps, il parvint à obtenir des Sénateurs,
plus serviles que jamais, la prolongation "à vie" de ses
fonctions de Préfet de Prétoire. Mais cela ne lui
suffit pas ! Constatant que Galba traînassait toujours en
chemin sans arriver jamais, il envisagea sérieusement de
s'asseoir sur le trône des Césars à la place
de ce vieillard podagre qui n'en finissait pas de revenir de sa
villégiature espagnole. Comme il n'était que fils
d'un ancien esclave affranchi, il se prétendit (à
tort ou à raison) bâtard de l'empereur Caligula,
et, fort de cette illustre filiation, se présenta au camp
des Prétoriens revêtu des insignes impériaux
afin de se faire acclamer comme nouvel imperator. Mais les
Prétoriens trouvèrent cette plaisanterie assez saumâtre
: reconnaître Nymphidius comme empereur, c'était surtout
renoncer à la fabuleuse prime que leur chef, en l'occurrence
ce présomptueux Nymphidius, leur avait jadis promise au nom
de Galba
Et comme ces soldats cupides n'avaient vraiment aucun
sens de l'humour, surtout quand leurs intérêts pécuniaires
étaient en jeu, ils se ruèrent sur leur chef mégalomaniaque
et le massacrèrent. (Juillet 68)
N'allez cependant pas croire que cette dangereuse
tentative de coup d'état précipita l'arrivée
de Galba à Rome. Que nenni ! Le vieux princeps se
contenta d'ordonner l'exécution des partisans de Nymphidius
(et d'autres personnes qui n'avaient rien à voir avec ce
complot, mais en qui il voyait des rivaux potentiels), puis il reprit,
cahin-caha, sa laborieuse déambulation, sans daigner lui
donner le moindre coup d'accélérateur. Il est vrai
qu'exception faite de la situation à Rome, plus anarchique
que jamais, son autorité avait été reconnue
partout, et en gros, les provinces paraissaient calmes et soumises
Même en Afrique où le trop ambitieux "proconsul" Macer,
ce préfet qui avait dédaigné son alliance et
menaçait d'affamer Rome en la privant des céréales
africaines, avait été exécuté sur son
ordre. Quant à l'armée, elle avait en général
(si j'ose dire !) accueilli favorablement l'élévation
à l'empire de Galba. En Judée, le général
Vespasien, qui s'apprêtait
à marcher sur Jérusalem pour y écraser définitivement
les révoltés juifs, avait interrompu les opérations
militaires et envoyé son fils Titus
auprès du nouvel empereur pour lui présenter ses respects
et lui demander ses instructions quant au futur déroulement
de la campagne. Il y avait bien sûr les légionnaires
de l'armée de Germanie, qui s'estimaient mal récompensés
de leur victoire contre les indépendantistes gaulois de Vindex,
qui acceptaient très mal que seuls les Prétoriens
de Rome - ces fainéants ! - tirent parti de l'accession au
trône du vieux Galba - leur ancien commandant en chef ! -
et qui, en un mot comme en cent, commençaient à en
avoir ras-le-casque de devoir constamment se taper le sale boulot
sans jamais voir la couleur de la moindre petite récompense
! Mais, à ce moment, en cette fin d'été 68
ap J.-C. le mécontentement des légionnaires rhénans
ne s'exprimait encore que par des murmures pourtant lourds de rébellion
larvée. Galba pouvait continuer à dormir sur ses deux
oreilles
et ne s'en privait pas !
Les choses commencèrent à tourner à l'aigre
pour lui quand il arriva à Rome. Outre le fait que l'accueil
de la population ne fut pas délirant d'enthousiasme tant
le bon peuple regrettait déjà les fastes et l'insouciance
du règne de Néron,
la confrontation des légions de Galba avec les "milices néroniennes"
se transforma bien vite en un monstrueux bain de sang. Les anciens
esclaves et les rameurs de la flotte refusèrent obstinément
de se laisser démobiliser et de s'en retourner qui à
leur condition servile, qui à leurs galères, et l'impitoyable
Galba les fit tous passer au fil de l'épée. Aussi
sec ! Des milliers de corps jonchèrent bientôt les
rues de la capitale impériale. (Je reviendrai plus tard sur
cet épisode sanglant : Clic
!).
Après être entré dans Rome en enjambant des
monceaux de cadavres, Galba passa le reste de son court règne
à collectionner les bourdes.
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En toute justice (et c'est d'ailleurs
l'argument utilisé par les historiens Suétone
et Tacite pour atténuer la responsabilité de
Galba), il faut cependant signaler que si le vieil empereur
régnait, il ne gouvernait que fort peu. Un peu gaga,
totalement dépassé par les événements,
il avait abandonné le pouvoir à de mauvais conseillers,
trois sinistres personnages, trois fripouilles que le peuple
nommait ironiquement ses "pédagogues" : Titus
Vinius, Cornelius Laco et Icelus. Vinius, homme d'une
cupidité sans borne, avait été le légat
de Galba en Espagne. Laco, était un sot plein
d'arrogance que l'inconséquent vieillard qui régnait
désormais sur Rome avait bombardé au poste de
Préfet du prétoire pour remplacer feu Nymphidius
Sabinus. Quant à Icelus, connu également
sous le nom de Marcianus, c'était un affranchi roué
et ambitieux. Or, selon Suétone, "ces trois hommes,
dominés par des vices différents, gouvernaient
si despotiquement le vieil empereur, qu'il ne s'appartenait
plus, tantôt trop dur et trop avare pour un souverain
élu, tantôt trop faible et trop insouciant pour
un souverain de son âge" (Suétone, Vie
de Galba, XIV).
Le "conseil privé" du successeur était également
désastreux à un autre titre. Outre leur incompétence
et leur manque de désintéressement, les trois
"pédagogues" de l'empereur ne s'entendaient sur rien.
Ils ne s'accordaient que sur une chose : profiter du court
règne de Galba pour s'en mettre plein les fouilles
! Vinius et Laco en particulier, "l'un le plus méchant,
l'autre le plus lâche des hommes", comme les présente
respectivement Tacite, ne pouvaient pas se voir en peinture.
Ils se détestaient cordialement et s'affrontaient quotidiennement.
Il suffisait que Vinius soutienne une mesure pour que, systématiquement,
Laco la refuse catégoriquement.
Le pouvoir impérial était tiré hue à
dia ; les décisions importantes prises comme à
pile ou face, selon que l'un ou l'autre conseiller ait eu
l'occasion d'attirer un moment l'attention défaillante
de l'empereur
Et ensuite, dès que ce "ministre"
avait le dos tourné, l'autre accourait et faisait des
pieds et des mains pour arracher à l'impérial
vieillard d'autres mesures qui contredisaient celles qu'il
venait de prendre, ou en annulaient l'effet. |
Galba (ou ses "pédagogues) projetèrent tout
d'abord de renflouer les caisses de l'État en réclamant
à leurs bénéficiaires la quasi-totalité
(90 %) des gratifications accordées par feu l'empereur Néron
et qui étaient estimées - excusez du peu - à
deux milliards deux cents millions de sesterces ! C'était
peut-être une mesure nécessaire, mais vraiment très
maladroite. Outre le fait que cette décision allait à
l'encontre du principe bien connu selon lequel donné c'est
donné, reprendre c'est volé, elle était
en bonne partie inutile puisque la plupart de ces cadeaux, en nature
ou en argent, avaient été ou dépensés
depuis longtemps ou revendus à d'autres personnes non compromises
avec le régime néronien. Mais surtout, cette rétrocession
obligatoire qui, théoriquement, ne frappait que les complices
du "tyran" déchu, risquait, paradoxalement, de priver Galba
du soutien de quelques-uns de ses plus chauds partisans : Néron
n'avait-il pas été trahi par ses propres amis, par
ceux qui avaient le mieux tiré parti de sa folle générosité
? N'était-ce pas ces mêmes profiteurs, ces parasites,
qui avaient les premiers abandonné l'empereur-artiste, complètement
ruiné par ces largesses, pour se précipiter, l'escarcelle
encore débordante d'or néronien, dans les bras de
son richissime successeur ? Et maintenant, voilà que ce vieux
rapiat, voilà que ce vieux grigou de Galba, cet ingrat songeait
à leur retirer ce pécule si péniblement amassé
en encensant les vers médiocres du poète couronné,
en louant les pitoyables gesticulations et les grotesques simagrées
de l'impérial histrion. Il n'y avait décidément
plus de justice !
En effet, il n'y avait vraiment plus de justice
et guère plus de logique ! Après avoir sévèrement
frappé (même si c'était seulement au portefeuille)
les "fidèles" de Néron,
l'inconséquent Galba décida d'amnistier deux des plus
importants piliers de l'ancien régime : l'affranchi Halotus
et surtout le très impopulaire Tigellin,
le bourreau, l'exécuteur des basses uvres, l'âme
damnée de Néron. Personne ne comprit, et nul ne comprend
encore cette clémence fort peu compatible avec le caractère
assez cruel du nouveau princeps. Je soupçonne un genre
de chantage à la "Edgar Hoover" : à l'instar du fondateur
du FBI, l'ancien préfet du prétoire de Néron
devait en savoir très long sur les goûts et les manies
de Galba, sur sa vie privée et sur ses affaires, honnêtes
ou non ; peut-être même plus long que l'empereur lui-même
! Et si l'ancien Préfet du Prétoire de Néron
devait être exécuté, il ne mourrait pas sans
avoir divulgué ses "dossiers secrets", sans avoir accroché
toute une batterie de casseroles à la queue de son bourreau
! Quoi qu'il en soit, chantage ou non, l'indulgence de Galba à
l'égard de très nauséabond personnage ne contribua
pas à le rendre plus populaire.
Comble d'inconscience, d'inconséquence et d'obstination
sénile : comme l'opinion publique, avide de vengeance, s'obstinait
à réclamer, à cor et à cris, la tête
de l'exécuteur des basses uvres de Néron,
Galba fit afficher sur les murs de Rome des avis où il accusait
le peuple de cruauté. Il y disait que ce bon Tigellin,
tuberculeux en phase terminale, n'en avait plus longtemps à
vivre, que sa maladie l'accablait plus que les pires supplices,
et que la plèbe sanguinaire était vraiment mal avisée
de lui demander de souiller les premiers jours de son règne
par le sang d'un pauvre phtisique, sans doute innocente victime
d'infâmes calomnies, qui avait déjà un pied
dans la tombe
Pour un empereur qui venait d'ordonner, d'un cur léger,
l'exécution de dizaines de partisans (réels ou non)
de Nymphidius Sabinus ainsi que le massacre de milliers de pauvres
diables dont le seul véritable tort avait été
de croire aux fables de Néron,
il fallait quand même le faire ! (Pour des infos sur la mort
de Tigellin : Clic
!)
Autre bourde de Galba, mais autrement grave : il refusa catégoriquement
de payer aux Prétoriens la prime que Nymphidius
Sabinus leur avait promise en son nom. "J'ai coutume d'enrôler
mes soldats, non de les acheter !" dit-il en une sentence qui
fleurait bon la rigueur romaine, mais qui était fort peu
adaptée aux circonstances présentes. Objectivement,
pragmatiquement, l'attitude hautaine et intransigeante de la vieille
baderne couronnée, pour noble qu'elle fût, était
même, pour parler crûment, une véritable connerie
! En effet c'étaient ces soldats de la garde prétorienne,
si influençables, si corruptibles, qui "faisaient et défaisaient"
les empereurs
Et Galba, désormais réputé
le plus ingrat et le plus avare des hommes, venait de s'aliéner
définitivement les "grands électeurs" de l'Empire
romain ! Maintenant, ils étaient prêts à donner
leurs suffrages au premier venu, pourvu qu'il se montrât plus
généreux que le vieux pingre qui siégeait au
Palatin. Ce qui n'était pas difficile !
C'est encore en appliquant son beau principe
de ne "pas acheter la loyauté de ses soldats" que
Galba perdit celle de l'armée de Germanie. Depuis leur victoire
contre les séparatistes de Vindex (ou du moins ceux qu'ils
considéraient comme tels), ils attendaient en vain que l'empereur
de Rome, quel qu'il fût - Néron,
Galba ou Tartempionus, qu'importe ! - reconnaisse leurs
mérites autrement que par de belles paroles. Au début
du mois de janvier 69, leurs réserves de patience se trouvèrent
épuisées et ils refusèrent désormais
de reconnaître comme imperator le vieil avaricieux
qui régnait à Rome. Pourtant, ils se refusèrent
encore à désigner un nouvel empereur : ils ne voulaient
plus de Galba, mais laissaient au Sénat et au peuple de Rome
le soin de désigner son remplaçant.
Une fois de plus, Galba réagit de façon inappropriée.
Pensant, à juste titre, que, vu son âge avancé
et son impopularité croissante, il était grand temps
pour lui de désigner un successeur qui, plus jeune, plus
avenant et moins austère que lui, pourrait redonner quelque
lustre à sa fin de règne (et de vie), il adopta Pison
(de son nom latin complet Lucius Calpurnius Piso Frugi Licinianus),
le petit-fils de ce Pison
qui avait conspiré contre Néron.
(10 janvier 69)
En soi, ce choix n'était pas mauvais.
Quoiqu'il fût, aux yeux de l'armée et du peuple, un
parfait inconnu, Pison Junior jouissait d'une réputation
plutôt flatteuse : né de la gens (= famille)
Calpurnia, comme la rêveuse épouse du grand
Jules César, il était
de très noble extraction et, de plus, c'était un jeune
homme sérieux quoiqu'un peu du genre austère. Pourtant,
ce n'est pas parce qu'il avait choisi un jeune homme certes bourré
de qualités, mais inexpérimenté et manquant
totalement de charisme que le vieil empereur avait commis une nouvelle
"boulette"
Le vrai problème, c'est qu'en désignant
Pison comme héritier de l'Empire, l'inconscient Galba avait
écarté Salvius
Othon du trône ; cet Othon qui, alors gouverneur de
Lusitanie (= Portugal actuel), avait, le premier, rallié
sa cause, portant même sa vaisselle d'argent à la fonte
pour enrichir son trésor de guerre ; cet Othon, qui était
à ses côtés quand il avait pris possession de
sa capitale et que tous (Othon lui-même compris) considéraient
comme son successeur naturel ! Bien sûr, Othon n'avait pas
la blancheur Persil de Pison ; c'était même un débauché
de la pire espèce, un ancien ami de Néron,
à qui il avait offert (vendu) son épouse, la jolie
Poppée ! Mais comme bien des libertins, le bel Othon s'adaptait
très facilement à n'importe quelle situation, même
la plus inhabituelle. Dépravé comme pas un, grand
ami du luxe et des plaisirs, d'un naturel raffiné et sensuel,
ce Fregoli romain était capable de se métamorphoser,
si les circonstances l'exigeaient, en un soldat plus endurant qu'un
vétéran d'une légion disciplinaire et moins
exigeant qu'un Spartiate des temps héroïques. Bref,
aux yeux du peuple et de l'armée, un seul Othon était
plus sympa qu'une centaine de Pisons et de Galbas mis en tas !
Bien naturellement, Othon
ressentit la désignation de Pison
à la fois comme une injustice, comme une offense personnelle,
et même comme une menace pour ses jours - en général,
un prétendant au trône évincé ne faisait
pas de vieux os, surtout s'il disposait du soutien de l'armée
et du peuple ! Il rassembla donc une poignée de fidéles
et se présenta à la caserne des Prétoriens.
Et comme ceux-ci n'avaient pas encore digéré la ladrerie
de Galba, ils le reconnurent comme seul empereur légitime
puis marchèrent sur le centre de Rome pour jeter le vieux
grippe-sous en bas de ce trône dont il n'était pas
digne.
Pendant ce temps, le vieux rapiat en question, bien qu'il fût
tenu au courant, heure par heure, des progrès de la tentative
de putsch d'Othon, hésitait
(c'était dans sa nature) sur la conduite à adopter.
Comme d'habitude, ses conseillers ne parvenaient pas à se
mettre d'accord entre eux. L'un disait qu'il fallait sortir du palais,
ameuter la foule, mobiliser les partisans et courir sus à
l'usurpateur. Et, bien sûr, l'autre rétorquait qu'il
était dangereux de s'aventurer dans une Ville peu sûre,
qu'on ne savait pas comment le peuple allait réagir en voyant
Galba, qu'il valait mieux rester bien douillettement dans ce Palais
où l'on pourrait, le cas échéant, plus facilement
résister.
Sur ces entrefaites un soldat, un certain Julius Atricius se présenta
à Galba. Exhibant son glaive maculé de sang, il prétendait
avoir occis Othon. "Qui t'a ordonné de le tuer ?",
le questionna rudement Galba. "Ma fidélité au serment
que je t'ai prêté", répondit Julius. Et
tous les assistants d'applaudir, ne tarissant pas d'éloges
pour la loyauté de ce brave légionnaire ! Cette bonne
nouvelle convainquit Galba qu'il ne risquait plus rien, que la Ville
était désormais sûre et qu'il pouvait sortir
du Palais. L'empereur monta donc dans sa litière, demandant
qu'on le mène au Forum afin de montrer à son bon peuple
que, quant à lui, il était bien vivant, toujours bon
pied bon il, et que, plus que jamais, il tenait les rênes
du char de l'État de ses mains fermes, quoiqu'un tantinet
tavelées.
Naturellement, c'était un piège ! Quand Galba atteignit
le Lacus Curtius, une placette du Forum, des cavaliers surgirent,
bousculèrent son escorte et renversèrent sa litière.
Le vieil homme tomba à terre. On ne lui laissa pas le temps
de se relever : des soldats fidèles à Othon
le lardèrent de coups de glaives. Finalement, un de ces meurtriers,
un certain Fabius Fabulus, lui trancha la tête pour la présenter
à Othon et en tirer une coquette récompense. Détail
sordide : Galba étant complètement chauve, le soldat
se trouva fort embarrassé pour emporter son macabre trophée.
Ne pouvant le saisir par ses cheveux absents, il pensa l'emballer
dans son manteau, mais ses camarades s'y opposèrent : il
ne fallait pas cacher ce bel objet ! Fabius Fabulus ficha donc le
chef de Galba au bout d'une lance et l'exhiba ainsi, livide et dégoulinant
de sang, de par les rues de Rome. (15 janvier 69)
Le successeur de Néron
n'avait régné qu'environ sept mois, dont trois seulement
passés à Rome. |
| Suite… |
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