54-68
Néron
(Suite) |
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GRANDES ÉTAPES DE LA VIE DE NÉRON
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Pour des chronologies plus détaillées, voir :
- Repères chronologiques pour le règne de Néron
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- Site Tiberius 13, chronologie du "Principat de Néron"
:
- Lutte d'influence entre Sénèque et Agrippine
(54/59) : Clic
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- Néron livré à lui-même (60/68)
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Néron se produit pour la première
fois dans un théâtre. Pas à Rome, mais à
Naples, ville grecque d'Italie, où il espère que le
public saura mieux apprécier son talent que la plèbe
romaine.
Fin juillet : Rome est ravagée par un grand incendie.
Voici comment Tacite relate la catastrophe de 64 (Annales,
XV, 38 et suiv.). Je me suis permis de résumer et de simplifier
quelque peu ce texte célèbre - mais un peu longuet
- cauchemar récurrent de générations de latinistes
débutants :
"Le feu prit d'abord près du Cirque, entre le mont
Palatin et le mont Cælius. Là, des boutiques remplies
de marchandises inflammables lui fournirent un premier aliment.
L'incendie devint violent. Poussé par le vent, il embrasa
bientôt le Cirque dans toute sa longueur. Ensuite, se répandant
avec impétuosité, il dévasta d'abord les quartiers
situés en plaine, puis s'élança vers les hauteurs
pour revenir ensuite vers les bas quartiers, La rapidité
du désastre entrava tous les secours. D'ailleurs, les chemins
étroits, tortueux et les pâtés de maisons sans
alignement de la Rome ancienne favorisaient l'extension du sinistre.
De plus, tout faisait obstacle : les plaintes des gens pris de panique,
des femmes égarées, des vieillards fatigués
ou des enfants en bas âge, ainsi que la précipitation
de ceux qui voulaient sauver leur propre peau, ou celle des autres.
Et personne n'osait combattre le feu, car beaucoup de gens, menaçants,
défendaient de l'éteindre, et d'autres encore lançaient
ouvertement des torches, en criant qu'ils avaient reçu l'autorisation
d'agir ainsi, sans que l'on sût s'ils faisaient cela pour
piller plus facilement, ou s'ils avaient effectivement reçu
un tel ordre.
À ce moment, Néron se trouvait à Antium
(station balnéaire de la baie de Naples). Il n'en revint
que quand le feu approcha du palais qu'il avait fait édifier
pour relier le Palatin aux Jardins de Mécène. Pour
consoler la foule des sans-abri, il ouvrit le Champ de Mars, les
monuments d'Agrippa et même ses propres jardins. Il fit
construire des baraquements pour y héberger la foule des
indigents ; du mobilier fut apporté du port Ostie, ainsi
que des localités voisines, et le prix du blé fut
ramené à trois sesterces. Mais ces mesures ratèrent
leur but, car la rumeur s'était répandue qu'au moment
où Rome était en flammes, Néron était
monté sur son théâtre privé et avait
chanté la ruine de Troie, comparant l'antique catastrophe
au désastre présent.
Le sixième jour enfin, l'incendie s'arrêta au pied
des Esquilies (= quartier situé à l'Est de la ville),
La terreur n'était pas encore dissipée que l'incendie
se rallumait soudainement, avec autant de violence qu'auparavant,
mais dans un quartier plus ouvert : aussi moins d'hommes perdirent-ils
la vie. Ce dernier embrasement fit courir les plus fâcheuses
rumeurs parce qu'il avait éclaté dans une propriété
de Tigellin (= Préfet
du Prétoire de Néron). On crut alors que Néron
ambitionnait la gloire de fonder une ville nouvelle et de lui
donner son nom.
Rome est divisée en quatorze quartiers. Après l'incendie,
quatre demeuraient intacts ; trois étaient consumés
jusqu'au sol ; les sept autres offraient à peine quelques
vestiges de bâtiments, ruinés et à moitié
brûlés.
Il y eut des gens pour remarquer que l'incendie avait commencé
le 14 avant les calendes d'août, le jour même où
les Gaulois avaient pris et brûlé Rome".
(d'après TACITE, Annales XV - 38 à 40)
Le récit de Suétone, plus bref, est plus explicite
quant la culpabilité de Néron :
"Il n'épargna ni le peuple ni les murs de sa
patrie. Quelqu'un, dans un entretien familier, ayant cité
ce vers grec : « Qu'après moi, la terre soit anéantie
par le feu ! », Néron rétorqua : « Pas besoin
d'attendre jusque-là ! » Et il accomplit ce projet.
En effet, choqué de la laideur des vieux bâtiments,
ainsi que des rues étroites et tortueuses de Rome, il y mit
le feu si ouvertement que plusieurs consulaires n'osèrent
pas arrêter ses domestiques, qu'ils surprirent dans leurs
maisons brandissant des étoupes et des flambeaux. Des greniers,
voisins de la Maison dorée, et dont le terrain lui faisait
envie, furent abattus par des machines de guerre et incendiés,
parce qu'ils étaient bâtis en pierres de taille. Le
fléau exerça ses fureurs durant six jours et sept
nuits. Le peuple n'eut d'autre refuge que les monuments et les tombeaux.
(
) Néron regardait ce spectacle du haut de la
tour de Mécène, charmé, disait-il, de la beauté
des flammes, et chantant la prise de Troie, revêtu de son
costume de comédien. De peur de laisser échapper cette
occasion de pillage et de butin, il promit de faire enlever gratuitement
les cadavres et les décombres ; mais il ne permit à
personne d'approcher des restes de sa propriété. Il
reçut et même exigea des contributions pour les réparations
de la ville, et faillit ainsi ruiner les provinces et les revenus
des particuliers." (Suétone, Douze Césars,
Néron,
XXXVIII)
Un authentique chef d'uvre de mauvaise foi !
Il serait fastidieux de démonter les incohérences
de ce récit haineux. Soulignons néanmoins que, sous
la plume de Suétone, toutes les mesures - efficaces - de
Néron, tant pour combattre l'incendie que pour remédier
à ses effets dévastateurs, deviennent systématiquement
autant de preuves de sa culpabilité ou de sa perversité
: ordonne-t-il de démolir des immeubles afin d'établir
des coupe-feux (seule explication logique de ces "machines de guerre"
en pleine ville), c'est qu'il veut accaparer à bon compte
le bien d'autrui ; fait-il enlever les décombres et les cadavres
gratis pro deo, c'est seulement pour piller à son
aise ; empêche-t-il, mesure élémentaire de sécurité
et d'hygiène, les sinistrés d'approcher des ruines
branlantes et puantes, c'est également pour s'emparer des
dépouilles de ses concitoyens. Fais du bien à Bertrand
Quant à cette légende de
"Néron chantant devant l'incendie de Rome", cela m'a
toujours semblé le comble du grotesque. Une version antique
de "l'homme qui a vu l'ours, qui a vu l'ours
" ! Un authentique
téléphone arabe
en dérangement !
Ce qui s'est réellement passé se résume sans
doute à bien peu de chose : tout en contemplant le désastre
qui frappe sa chère cité (mais certainement pas depuis
la Tour de Mécène qui, située dans les jardins
de l'Esquilin, fut la proie des flammes aux premières heures
de l'incendie), peut-être un vers d'Homère, peut-être
même un court extrait de son propre poème épique,
revient à l'esprit lyrique de Néron, et il le murmure
sotto voce. Sur ce, un premier "témoin" assurera l'avoir
entendu réciter une strophe entière ; un autre, tout
aussi "digne de foi", l'aura vu prendre sa lyre ; un autre renchérira
en prétendant que Néron avait revêtu son beau
costume de scène et qu'il chantait à tue-tête
sur une estrade ; un autre l'aura vu se réjouir malignement,
etc, etc
C'est comme ça qu'un petit éternuement
devient un ouragan, et la citation apitoyée de l'empereur
une représentation théâtrale méprisante.
Mais laissons ces commérages absurdes et venons-en au fond
de l'affaire : Néron est-il responsable de l'incendie ?
On l'a lu, Tacite hésite à se prononcer et Suétone
est aveuglé par sa haine
Alors ?
Certes, l'empereur, mal conseillé par des intrigants dans
le genre de son épouse Poppée
et de son préfet du Prétoire Tigellin,
se laissa peut-être aller, occasionnellement, à des
penchants qui cadraient mal avec la dignité impériale.
Mais ce n'est pour cela qu'il fit incendier Rome ! On ne voit d'ailleurs
pas bien pourquoi cet artiste couronné, qui avait passé
les plus belles années de sa jeunesse à embellir sa
capitale, aurait commis un tel forfait. "Néron fit tant
pour l'embellissement de Rome au cours des cinq premières
années de son règne que Trajan
affirmait souvent, à juste titre, qu'aucun empereur n'approcha
jamais l'uvre de ces cinq années-là". (Aurelius
Victor, De Cæsaribus, V, 2).
Je sais bien que "faire et défaire, c'est toujours travailler",
mais, en la circonstance, dicton n'est pas raison !
"Mais Néron avait besoin de faire le vide pour construire
sa Maison Dorée, ce splendide palais dont il rêvait,
la seule demeure qu'il jugeait digne de lui !" m'objecteront certains.
Je veux bien
Mais, dans ce cas, je me demande quand même
bien pourquoi cet empereur si soucieux de sa popularité aurait
préféré l'exécration unanime de dizaines
de milliers de sinistrés, plutôt que le ressentiment
d'une poignée de nantis ? En effet, pourquoi brûler
toute la Ville quand quelques expropriations auraient suffi à
libérer le terrain nécessaire à ses fantaisies
architecturales ? Pourquoi Néron aurait-il jeté à
la rue tout son bon peuple, sa chère plèbe, le plus
ferme soutien de son trône, alors que son beau palais pouvait
être construit moyennant seulement quelques confiscations
qui, de plus, n'auraient touché que de riches propriétaires,
adversaires de toujours du régime néronien.
Si le grand incendie de 64 ne fut pas d'origine accidentelle (et
l'hypothèse d'une catastrophe fortuite - du moins au "départ
du feu" - reste la plus vraisemblable) les principaux suspects deviennent
les Chrétiens. À cette époque, la secte chrétienne,
se distinguait peu du judaïsme radical. Elle était encore
très influencée par le mouvement zélote. À
la veille de la grande révolte juive, la destruction de la
capitale de l'Empire venait à point nommé pour désorganiser
l'ennemi. En effet, la date des prémices de cette terrible
insurrection est controversée : la plupart des historiens
la situent en 66, mais certains pensent que le prétexte qui
servit de détonateur à la révolte (un conflit
sur caractère juif ou hellénique de la ville de Césarée)
remonte à 64, année de l'incendie de Rome.
Cependant, même si l'incendie n'a pas donné le signal
de l'insurrection, un tel acte de terrorisme - si du moins il s'agit
bien de cela - pouvait viser à affaiblir l'Empire romain,
fortement centralisé, en anéantissant son centre de
commandement. En outre la reconstruction de Rome coûterait
une fortune. Les dirigeants romains seraient contraints d'aller
chercher tout cet argent dans les poches des contribuables de leur
Empire, déjà passablement pressurés d'impôts.
Avec cet accroissement de l'imposition, avec l'acharnement redoublé
des agents d'un fisc déjà universellement honni, des
soulèvements ne manqueraient pas d'éclater un peu
partout, soulageant d'autant la grande révolte messianique
juive.
Mais existe-t-il des preuves de l'implication des Chrétiens
dans l'incendie ?
Les invectives du Jésus de l'Apocalypse (Chap. 17
et suiv.) sont aussi terribles que compromettantes. Citons, entre
autres amabilités : "Payez-la (= Rome) de sa monnaie,
rendez lui le double de ses méfaits, et, dans le calice où
elle versait à boire, versez-lui le double. Autant elle a
fait parade de luxe, autant donnez-lui de tourment et de deuil.
Parce qu'elle se dit : « Je trône en reine et ne suis
point veuve, et n'expérimenterai jamais le deuil »,
pour cela, le même jour verra fondre sur elle tous les fléaux
: mort, deuil, famine, et elle sera incendiée,
car il est fort, le Seigneur Dieu qui l'a condamnée".
(Apocalypse, 18 : 6 - 8).
Mais, par quand et par qui l'Apocalypse, ce vrai brûlot,
fut-il écrit ? Par Jésus lui-même vers l'an
30 ? Au sein de groupuscules messianiques avant la grande révolte
de 66 ? Dans les années 90 par des disciples de Jean ? Par
Cérinthe, un hérésiarque du IIe siècle
? Mystère, boules de gomme, boîte à sardine
et décalcomanie...
Il faut aussi signaler que quelques Chrétiens avouèrent
avoir bouté le feu à Rome. Certains craquèrent
sous la torture, et cela ne compte pas, mais d'autres, particulièrement
fanatisés, se mirent spontanément à table.
Pour le reste, je dois bien avouer que leur dossier d'accusation
reste vide. Aujourd'hui, n'importe quel juge un tant soit peu impartial
acquitterait les Chrétiens "au bénéfice du
doute".
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"Et Paul de Tarse, ce "bon" saint Paul
? m'objecteront certains tenants de la culpabilité
chrétienne. N'était-il pas à Rome
dans ces années-là ? N'a-t-il pas joué
un rôle dans cette affaire ? Ne serait-il pas même
le commanditaire, l'instigateur du crime ?".
C'est ce qu'affirment certains auteurs. Mais ici encore,
les preuves qu'ils avancent sont singulièrement ténues.
Revenons un peu en arrière.
Avant d'arriver à Rome, quelques années avant
le grand incendie de 64, Paul de Tarse, notre "saint
Paul" s'était déjà taillé une
solide réputation d'activiste. Par exemple, lors d'un
de ses voyages à Chypre, il rendit une visite "amicale"
à un certain Élymas bar-Jésus. D'après
les Actes des Apôtres, c'était un vilain-pas-beau
que ce bar-Jésus : ami du proconsul Sergius Paulus,
il "cherchait à le détourner de la Foi".
C'est tout dire ! "Alors, poursuivent les Actes
(13, 8 - 11), Saül, qui porte aussi le nom de Paul,
le regarda dans les yeux : « Espèce de fourbe,
lui dit-il, imposteur, fils du Diable, coquin, tu n'en finiras
pas de pervertir les voies droites du Seigneur ! Gare ! la
main du seigneur est sur toi ! Tu vas être aveugle ;
jusqu'à nouvel ordre, tu ne verras plus la lumière
du soleil ! » À l'instant même, l'obscurité
puis la nuit noire s'abattirent sur lui, et il tournait de
tous côtés cherchant quelqu'un qui lui donnât
la main".
Opération du Saint-Esprit ? "Argument-massue" ou massue
en guise d'arguments ?
Mis à part ce genre de "miracle" dans lequel il n'est
pas interdit de voir une opération de représailles,
Paul s'était surtout illustré par ses discours
incendiaires, prononcés au hasard de pérégrinations
incessantes dans tout l'Orient romain. Or, si ces discours
étaient destinés à répandre la
bonne parole messianique, ils avaient surtout pour effet de
susciter une innommable pagaille dans les paisibles communautés
juives de la Diaspora. C'est d'ailleurs suite à une
de ces émeutes, à Jérusalem cette fois,
qu'il fut appréhendé par les soldats romains.
Il exigea alors d'être transféré à
Rome pour y comparaître devant le tribunal impérial,
comme sa qualité de citoyen romain ("de naissance",
précisait-il) l'y autorisait.
L'obscur juif Paul, originaire de Tarse, fabricant de tentes
de son état et citoyen romain "de naissance" ?
Depuis Voltaire, ce singulier état-civil a paru bizarroïde
à des générations d'historiens, et aujourd'hui
encore certains auteurs doutent des allégations du
Nouveau Testament. Ils estiment - non sans bonnes raisons
me semble-t-il - que l'"Apôtre des Gentils" serait un
fait un prince iduméen, issu de la famille d'Hérode
le Grand.
Je n'entrerai pas ici dans cette polémique. Je me
bornerai seulement à signaler qu'à mon avis,
il est bien difficile de concilier un Paul de naissance obscure
avec certains faits que les Écritures Saintes elles-mêmes
mentionnent à son propos. |

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Citons en vrac, et sans nous attarder :
- Paul est élevé avec des rois et des princes (Actes,
13 : 1) ;
- Il suit les leçons de Gamaliel, le plus prestigieux des
maîtres ès sciences judaïques (Actes,
12 : 3)
- Tout jeune encore, il dirige une importante milice au service
du Temple de Jérusalem et parle au grand-prêtre d'égal
à égal (Actes, 8 : 3 et 9 : 1 et 2), ;
- Il donne des ordres à des militaires romains de rang
élevé, et ceux-ci obéissent au doigt et à
l'il (Actes, 23 : 16-18).
- Il est citoyen romain de naissance à une époque
où cette qualité, hautement respectée, était
loin d'être bradée (Actes, 22 : 28)
Et je ne cite ici que les sources "sacrées" car l'historien
juif Flavius Josèphe, lui aussi, parle à plusieurs
reprises d'un turbulent prince hérodien nommé Saül
!
Mais, extrémiste ou évangélique, noble ou
roturier, est-ce Paul qui manigança l'incendie de la Ville
Éternelle ?
Certes, malgré son crâne dégarni et ses jambes
torses, le prestige de Paul, sa condition pitoyable de prisonnier
politique, son statut de "curiosité exotique", ainsi que,
peut-être, son sang aussi bleu que princier et sa réputation
de magicien, firent certes fondre le cur de bien des belles
Romaines aussi compatissantes que complaisantes.
Certes, des portes de nombreuses grandes et nobles demeures s'ouvrirent
toutes grandes devant lui. Peut-être même entra-t-il
en correspondance avec le philosophe Sénèque.
Certes, il se lia d'amitié avec des proches de l'empereur.
Peut-être même rencontra-t-il Néron en personne.
Certes, Paul entreprit - ou songea à entreprendre - un bien
étrange voyage en Espagne. Pour y apprendre l'art des castagnettes
? Pour y rencontrer Galba
? Pour prendre les ordres d'un Jésus réfugié
au beau pays de la Tramontane ?
Mais tout cela suffit-il réellement pour accuser Saül-Paul
de connivence avec les hypothétiques incendiaires chrétiens
de 64 ? Je ne le pense pas.
En fait, on ne sait plus rien de certain sur saint Paul après
son arrivée à Rome (vers 61 - 62). Aussi bien la date
(entre 65 et 68) que les circonstances de son martyre (décapité
sur la route d'Ostie ?) sont incertaines.
Alors, saint Paul, un incendiaire ? Peut-être... mais c'est
vraiment très loin d'être sûr.
À mon avis, si les Chrétiens
ont effectivement bouté le feu à Rome en 64, un autre
dirigeant de leur secte, présent sur place, aurait pu, mieux
que Saül-Paul, les aider à réaliser cet attentat.
Ce complice idéal s'appelait Flavius Clemens, un Romain
de fort bonne famille, neveu du futur empereur Vespasien,
cousin des futurs empereurs Titus
et Domitien, et qui ne ferait
peut-être qu'un seul homme avec saint Clément - le
"pape" saint Clément Ier, deuxième (ou quatrième)
successeur de saint Pierre.
L'histoire officielle de l'Église Catholique ne sait presque
rien de ce pape Clément. Il aurait reçu l'enseignement
direct des Apôtres en discutant avec saint Pierre et saint
Paul. Il aurait aussi commis l'un des premiers textes chrétiens
non-évangéliques, une Épître aux Corinthiens
où il exhortait les fidèles de la capitale grecque,
en bisbrouille avec leurs prêtres, à se réconcilier,
chacune des parties opposées devant mettre, si j'ose dire,
de l'eau dans son vin de messe.
Plus concrètement, une tradition ancienne, rapportée
par Tertullien (De Præscriptione, XXII) et relayée
par saint Jérôme, affirme que notre brave Clément
aurait été ordonné prêtre par Pierre,
dont il aurait pris la succession à la tête de la communauté
romaine. (Tertullien ignore donc superbement saint Lin et saint
Clet - ou Anaclet - les deuxième et troisième "papes"
de la liste officielle du Vatican).
Une autre tradition chrétienne présente le pape Clément
comme issu de la famille impériale des Flaviens (Voir F.
Hayward, Histoire des papes).
D'autre part, Dion Cassius, historien romain païen, affirme
qu'en 95, l'empereur Domitien
fit rechercher les personnes qui "vivaient comme les Juifs"
et que, parmi elles, on arrêta un membre de la famille impériale,
le consul Flavius Clemens, cousin de l'empereur. Celui-ci, convaincu
"d'athéisme et de murs juives", fut exécuté
avec ses fils. Les Chrétiens revendiquèrent ce Flavius
Clemens, comme martyr de la Foi, ainsi d'ailleurs que sa femme Flavia
Domitilla, condamnée, elle, à l'exil dans l'île
de Pandateria et qui y mourut. Des Catacombes chrétiennes
de Rome portent son nom depuis les premiers siècles de notre
ère.
Nous avons donc :
1. Une ancienne tradition chrétienne prétendant
que le pape Clément Ier était issu de la famille impériale
des Flaviens.
2. Un Chrétien recruté par Pierre et dont il suit
l'enseignement. Cet homme porte le nom d'un personnage historiquement
bien connu (Flavius Clemens). À une date indéterminée,
il devient le chef du mouvement chrétien à Rome.
On ne sait rien de sa vie ni de sa mort sinon qu'il fut martyrisé
à une époque inconnue, probablement à la
fin du règne de Domitien.
3. Un Flavius Clemens, personnage consulaire, parfaitement connu
des historiens antiques (Suétone, Dion Cassius). Fils du
frère aîné de l'empereur Vespasien,
il a épousé sa cousine, Flavia Domitilla, la fille
de ce même Vespasien, donc la sur des empereurs Titus
et Domitien. Notre Clément
est ainsi, à la fois, neveu et gendre de Vespasien, et
cousin et beau-frère de Titus et Domitien (voir tableau
généalogique). Du mariage de Clément naissent
deux (ou trois ?) enfants que Domitien adoptera et désignera
comme successeurs. Le père (et probablement ses fils),
reconnus coupables "d'athéisme et murs juives", seront
exécutés. Quant à la mère (sur
de l'empereur Domitien), elle sera "seulement" exilée dans
l'île tyrrhénienne de Pandateria.
Jusqu'au siècle dernier, tous les historiens n'hésitaient
pas : pour eux, le personnage consulaire et le pape Clément
ne faisaient qu'une seule et même personne. Puis, "on" a changé
d'avis. Sans qu'aucun fait nouveau ne soit réellement apparu
pour justifier ce changement de cap, les historiens catholiques
ont décrété ex abrupto que le pape Flavius
Clemens, s'il portait ce nom illustre, c'était, "tout simplement",
parce que son père, ancien esclave, avait été
affranchi par un maître homonyme. Que cette hypothèse
ne soit étayée par aucun texte ; qu'à ma connaissance,
l'histoire ignore jusqu'à l'existence d'un autre Flavius
Clemens qui, dans les premières années de notre ère,
aurait donné son nom à un esclave affranchi, père
du futur pape ; et enfin, que cette hypothèse contredise
une "tradition" dont ils se font, par ailleurs les ardents défenseurs,
tout cela semble le cadet des soucis de ces historiens ingénieux.
Quant à moi, quitte à paraître rétrograde,
je préfère privilégier l'ancienne opinion.
Car enfin, même si l'on admet qu'il y eut, à la même
époque, au sein de la communauté chrétienne
de Rome, deux personnes se nommant Flavius Clemens, lequel des deux
hommes avait le plus de chance d'être désigné
comme successeur de Pierre ? Le fils d'un obscur ancien esclave
d'une famille provinciale de second ordre ou un jeune noble prometteur,
fils du préfet de Rome, neveu d'un général
réputé, ami de Néron ?
Pour une secte ambitieuse, qui cherchait désespérément
à raller à sa cause des membres de la bonne société
romaine, le résultat d'un éventuel scrutin ne pouvait
faire de doute !
Si on accepte l'hypothèse (très hasardeuse, je vous
l'accorde) d'un complot chrétien visant à détruire
Rome avant la grande insurrection messianique juive, les incendiaires
ne pouvaient rêver d'une meilleure recrue que ce Flavius Clemens
! Son père étant le préfet de la Ville, c'est-à-dire
le responsable du "Service Incendie" de Rome, Clément était
vraiment le mieux placé pour organiser et faciliter l'attentat,
par exemple en tarissant les aqueducs (soi-disant pour cause de
travaux) ou en désorganisant les vigiles, tout en restant
au-dessus de tout soupçon. En effet, comment imaginer que
le fils du premier magistrat urbain, un si brave garçon,
une personne si distinguée, issue d'une famille respectée,
dont l'oncle et les cousins faisaient partie de l'entourage impérial,
dirigeait un ramassis d'esclaves incendiaires ? Le terroriste contemporain
Carlos fréquentait plus volontiers la haute société
que les marginaux : son anonymat était mieux assuré
dans les palaces que dans les bouges des bidonvilles ! Les terroristes
du WTC "dormirent" pendant des moins avant de passer à l'action
Et Suétone parle de Flavius Clemens comme d'un personnage
insignifiant : "Il vivait dans une totale et méprisable
inaction" (Douze Césars, Domitien,
XV).
Même le vieux Brutus contrefit l'imbécillité
avant de renverser Tarquin le Superbe
Tradition romaine !
Maintenant, vous comprenez pourquoi certains historiens répugnèrent
à faire du pape Clément Ier et de Flavius Clemens
une seule personne alors que cela ne posait aucun problème
à ceux du siècle dernier. Pour tous ceux-ci, aussi
bien catholiques qu'athées, aucun doute n'était permis
: seul Néron portait la responsabilité du grand incendie
! Mais aujourd'hui, si des historiens chrétiens admettent
l'innocence de l'empereur, et s'ils refusent la thèse d'un
incendie accidentel, il leur est quand même difficile de reconnaître
de but en blanc que le chef de ces Chrétiens de Rome, principaux
suspects de l'incendie de 64, n'était autre que le fils du
commandant des sapeurs-pompiers de la Ville de Rome !
Mais, encore une fois, les preuves manquent pour incriminer les
Chrétiens.
| Reste que, complot ou pas, ce
furent des lampistes (c'est bien le cas de le dire !) qui
grillèrent dans les jardins du Vatican.
Cependant, ici aussi, il convient d'être circonspect
car les textes de Tacite et de Suétone qui évoquent
la "persécution" de Néron sont hautement suspects
d'interpolation.
Tacite, pourtant ancien proconsul d'Asie, y parle du Christ
comme de l'homme qui fut livré au supplice par le procurateur
Ponce Pilate (Annales, XV, 44).
Moi, je veux bien, mais à l'époque de la mort
de Jésus et jusqu'au règne de Claude (44 ap.
J.-C.), le gouverneur romain de Judée portait le titre
de préfet. Une inscription découverte
en 1961 à Césarée Maritime le prouve.
L'erreur de Tacite : une "coquille", un "détail" ?
D'accord ! Mais, par exemple, en l'absence de tout autre témoignage,
quel crédit accorderait-on aujourd'hui à un
manuscrit attribué au fils du général
Cambronne, mais édité par une association bonapartiste,
prétendant que Napoléon a remporté une
grande victoire à Waterloo en tant que "Premier Consul
de la République française" !
La bourde attribuée à Tacite est du même
tonneau ! |

|
Quant au texte de Suétone, il suffit de le lire pour voir
qu'il y a quelque chose qui cloche : "Il fut défendu de
vendre dans les cabarets aucune denrée cuite, en dehors des
légumes et des herbes potagères, alors qu'on y servait
auparavant toutes sortes de mets, on livra au supplice
les Chrétiens, sorte de gens adonnés à une
superstition nouvelle et dangereuse ; on interdit les
ébats des conducteurs de quadriges, qu'un antique usage autorisait
à vagabonder dans toute la ville en trompant et volant les
citoyens pour se divertir ". (Suétone, Douze Césars,
Néron,
XVI).
On pourrait penser que tout en insérant ce passage bizarre
entre les choux et la circulation routière, le faussaire
naïf s'est dit en lui-même : "Tiens ! Puisqu'on parle
de salades, ajoutons-en une bien craquante !".
Mais si l'on admet malgré tout, que, comme le veut la tradition,
Néron a réellement "persécuté" les Chrétiens,
cette soi-disant première "persécution" n'eut alors
aucun motif religieux : il ne s'agissait que de punir - à
tort ou à raison - les auteurs d'un crime odieux. On ne peut,
en l'occurrence, que déplorer la cruauté des châtiments
infligés aux coupables (c'étaient, hélas, ceux
prévus pour les incendiaires par les dures lois romaines
- dura lex, sed lex) ainsi que la propension de la police
impériale à ratisser large pour compléter les
effectifs des Jeux du cirque. Mais qu'on se souvienne qu'il ne s'agissait
que d'une mesure locale et ponctuelle : si les Chrétiens
étaient inquiétés à Rome, dans tout
le reste de l'Empire (sauf en Palestine où ils prenaient
les armes), les Chrétiens vivaient dans la paix la plus complète. |
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| 65 |
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Aux premières heures d'une belle
journée d'avril, le sénateur Flavius Scevinus se présente
aux portes de la villa sur la route d'Ostie où Néron
réside depuis le grand incendie. À cor et à
cris, le visiteur sollicite la faveur d'être reçu d'urgence
par César : c'est une question de vie et de mort, prétend-il,
car l'empereur doit être assassiné le jour même
! Traîné devant Néron, Scevinus lui annonce,
bouche sucrée en cur et main sur le cur, qu'un
complot se trame contre son auguste personne. D'un seul trait, il
dégoise qu'il a été fortuitement informé
du plan des conjurés, qu'il connaît leurs noms mais
que, loyal d'entre les loyaux, ami des Césars comme pas un
et scrupuleux comme personne, il est disposé à tout
balancer... Ça fait des nuits et des nuits qu'il ne dort
plus et que sa conscience lui point comme ce n'est pas possible
! La conjuration de Pison vient d'être éventée.
Pison, aristocrate jouisseur et débauché issu de
la très ancienne famille des Calpurnii, feignait hypocritement
la vertu pour séduire ses commensaux, les nobles réactionnaires
hostiles à la politique de Néron. Hautain et dédaigneux,
il affectait de compatir aux misères du peuple pour séduire
une plèbe qu'il méprisait mais dont le soutien était
indispensable en cas de coup d'état. Cependant, malgré
sa prestance, sa haute taille et son visage avenant, malgré
ses relations haut placées, et malgré sa popularité,
le nonchalant Pison paraît n'avoir été qu'un
pion, un homme de paille, une icône susceptible de rassembler
autour d'elle la foule disparate des opposants au régime
en place. Il semble établi qu'une fois Néron abattu,
les conjurés de cette "conspiration de Pison" n'envisageaient
nullement de confier les rênes de l'État à leur
chef titulaire, mais plutôt de laisser le trône au vieux
"philosophe" Sénèque.
Quoi qu'il en soit, les aveux circonstanciés de Scevinus
permirent d'appréhender immédiatement une première
fournée de suspects. Peu courageux, ces prévenus !
À peine démasqués, presque tous se "mirent
à table" sans même que le préfet Tigellin
n'eût vraiment à souiller ses jolis instruments de
torture. Afin de sauvegarder une mince chance de s'en sortir sans
trop de casse, tous et toutes s'empressèrent donc de dénoncer,
à la volée, des complices vrais ou faux, qui s'en
allèrent aussitôt remplir les cellules des prisons.
Seule exception à ce pitoyable sauve-qui-peut, une affranchie
nommée Épicharis qui résista courageusement
à son premier "interrogatoire musclé" et qui s'étrangla
avec son soutien-gorge pour échapper à une seconde
mise "à la question".
Comment Néron réprima-t-il ce dangereux complot ?
"Sauvagement !", s'exclament ses adversaires. "Avec une
modération surprenante pour l'époque !" rétorquent
les partisans de l'empereur-artiste.
D'une certaine façon, tous deux ont raison : dix-sept condamnations
à mort pour quarante et un coupables (ou tenus pour tels)
c'est à la fois peu et beaucoup. Je pense néanmoins
que, tenant compte des murs du temps et de la sensibilité
d'écorché vif de l'empereur, on doit reconnaître
que Néron retint remarquablement ses coups. Il faut quand
même souligner que, du point de vue personnel, la conjuration
de Pison constitua sans doute une terrible épreuve pour le
jeune empereur : à vingt-huit ans, après dix ans d'un
règne entièrement consacré à apporter
paix et bonheur à l'humanité souffrante (du moins
le croyait-il), alors qu'il avait même été contraint
de sacrifier sa propre mère à la paix publique, il
constatait subitement que son entourage n'était composé
que d'ennemis, de flagorneurs, de rapaces et d'hypocrites. En dénonçant
le complot de Pison, le sycophante Scevinus avait également
révélé à l'empereur sa propre condition
: il était désespérément seul, n'avait
aucun ami, personne ne le comprenait réellement, personne
ne l'estimait vraiment à sa juste valeur. Devant un tel constat
d'échec, bien des souverains, même plus équilibrés
que le fils d'Agrippine,
auraient fait couler des flots de sang ! Néron, lui, resta
raisonnable... Et cela doit être porté à son
crédit. |
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Toujours en 65, un autre coup dur pour
Néron : Poppée,
sa chère et tendre épouse, meurt subitement.
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Néron la tua "d'un coup
de pied, parce qu'étant enceinte et malade, elle lui
avait reproché trop vivement d'être rentré
tard d'une course de chars" prétend Suétone
(Vie
de Néron, XXXV). Cependant, aujourd'hui, bien
rares sont les historiens qui gobent encore cette fable !
À vrai dire, cette scène de ménage, qui
ne jurerait pas dans l'"Assommoir" de Zola, et où il
ne manque que le rouleau à pâtisserie pour atteindre
au sublime du grotesque parodique, est absolument ridicule.
Néron adorait littéralement sa chère
Poppée, et il la mit au rang des divinités après
sa mort. Il ne l'aurait sans doute pas même frappée
avec une fleur ! De plus, elle était enceinte, et ce
que l'empereur désirait le plus au monde, c'était
un héritier de son sang. Il avait été
fou de douleur puis malade de chagrin quand, deux ans plus
tôt, sa petite fille Claudia
était morte subitement après quelques mois d'une
existence qui avait illuminé la sienne ! Même
fin saoul, comment imaginer ce père désespéré
donnant un coup de pied dans le ventre arrondi de Poppée,
symbole d'un bonheur renaissant !
Signalons aussi que le passage de Tacite qui décrit
les circonstances de la mort de l'impératrice vaut
son pesant d'esprit de parti : "Après la fin des
jeux quinquennaux, Poppée mourut, victime d'une colère
de son époux, dont elle reçut, alors qu'elle
était enceinte, un violent coup de pied. Je ne crois
pas au poison bien que plusieurs l'aient évoquée,
plus par haine plus que par conviction : Néron souhaitait
des enfants et il était amoureux fou de son épouse"
(Annales, XVI, 6). |
i je comprend bien, le "syllogisme imparable" de Tacite est le
suivant :
1. C'est certain, Néron a assassiné Poppée
;
2. Mais Néron n'a pas empoisonné Poppée ;
3. Donc Néron a battu Poppée jusqu'à ce que
mort s'ensuive.
Merveilleuse construction logique ! L'impartialité même
!
Non ! toutes ces calomnies ne tiennent pas la route... Plus que
probablement,, l'Augusta Poppée
connut le sort de bien des femmes de cette époque : elle
mourut de complications survenues soit au cours de sa grossesse,
soit lors de l'accouchement. |
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| 66 |
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Néron règle "définitivement"
la question d'Orient.
Depuis plus d'un siècle, l'Empire romain et le royaume parthe
se disputaient l'Arménie. Rome ne parvenait décidément
pas à introniser un roi favorable à ses intérêts
dans ce pays situé au bout du monde civilisé, mais
d'un intérêt stratégique capital. Dès
que les légions tournaient les talons, les cavaliers parthes
envahissaient l'Arménie, chassaient le souverain pro-romain,
annexaient purement et simplement le pays, et tout était
à recommencer. Ce petit jeu n'en finissait pas !
Au début du règne de Néron, les Romains, sous
la conduite de Corbulon, un excellent stratège, avaient paru
prendre définitivement le dessus sur les cavaliers orientaux.
Hélas, il avait fallu limoger ce général certes
compétent, mais qui faisait montre d'un esprit d'indépendance
des plus suspects. Privés de leur chef, moral dans les godillots,
les soldats romains, désormais commandés par l'incapable
Cæsonius Pætus, furent finalement taillés en
pièces par les Parthes en 62. L'Arménie était
à nouveau sous le joug des Parthes. Tout était à
recommencer !
Néron préféra négocier. Plutôt
une solution pacifique que ces interminables guerres, aussi ruineuses
qu'infructueuses ! En outre, tout général victorieux
deviendrait un rival pour cet empereur qui n'avait vraiment pas
du tout la fibre militaire
| Dans un genre de petit Yalta à
la mode antique, diplomates romains et parthes se réunirent
donc, discutèrent pacifiquement, entre gens civilisés,
palabrèrent autant qu'il le fallait, et résolurent
pacifiquement le problème arménien. Leur solution
était vraiment révolutionnaire pour l'époque
: désormais, il ne serait plus question de guerre !
on remettait définitivement les glaives au fourreau
! L'Arménie, théoriquement indépendante,
serait désormais gouvernée par un prince issu
de la famille royale parthe, mais qui serait couronné
par l'empereur romain. Il suffisait d'y penser !
C'est ainsi qu'en 66, le prince Tiridate arriva à
Rome pour y recevoir la couronne d'Arménie des mains
de Néron. C'était le frère de Vologèse,
le roi des Parthes qui, à cette époque, régnait
sur un territoire qui s'étendait de l'Euphrate à
l'Indus. Pour recevoir, et surtout impressionner, éblouir
cet hôte prestigieux et son imposante suite de dignitaires
orientaux, l'empereur romain mit réellement "les petits
plats dans les grands" : ce n'est qu'après une succession
de fêtes mirobolantes, que Néron consentit, au
terme d'une cérémonie plus impressionnante encore,
à poser le bandeau royal sur la tête du prince
parthe.
Ce couronnement fut aussi celui du règne de Néron,
le triomphe de sa politique étrangère. Désormais
la paix triomphait partout, Rome n'avait plus d'ennemis, et
l'empereur put solennellement présider à la
fermeture "définitives" des portes du temple de Janus
qui restaient ouvertes en temps de guerre. Cependant, revers
de la médaille : toutes ces fêtes éblouissantes
avaient vidé les caisses de l'État, déjà
asséchées par les travaux de reconstruction
de Rome.
Dans les mois qui suivront, Néron devra recourir à
des expédients de plus en plus difficilement supportables
(levée d'impôts supplémentaires, confiscations
judiciaires, etc
) afin de boucler un budget somptuaire
inconsidérément gonflé. Mais ces mesures
impopulaires ne parviendront jamais à combler le déficit
colossal des finances publiques. Bientôt, les légionnaires
ne seront plus payés, la révolte grondera dans
les provinces harcelées par le fisc, sans que Néron,
tout à ses rêves de grandeur, de gloire artistique,
de beauté et de paix universelle, ne prenne conscience
de cette hostilité grandissante. |

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C'est également cette année-là (66) que Néron
se maria pour la troisième fois : il épousa une certaine
Statilia Messalina. Puis, à la fin du mois de septembre,
il partit enfin pour la Grèce. Cela faisait longtemps que
l'empereur rêvait de ce pèlerinage aux sources de la
civilisation, de ce voyage culturel doublé d'une tournée
artistique afin que le public grec - le seul qui vaille réellement
- pût enfin apprécier ses impériaux talents
de poète, de chanteur, de mime et d'aurige. Pendant son absence,
Helius, un affranchi, fut chargé de gouverner Rome et l'Italie
en son nom. Inutile de dire que la désignation d'un personnage
d'aussi basse extraction à un poste si éminent ne
favorisa pas la réconciliation entre Néron et les
très nobles, très orgueilleux et très riches
Pères conscrits du Sénat romain.
C'est également en 66 que le mécontentement latent
des Juifs de Palestine se transforma en une dangereuse révolte
générale. Après s'être emparés
de la forteresse de Massada, les insurgés prirent Jérusalem
puis repoussèrent l'armée du gouverneur de Syrie.
Malgré sa crainte des soldats victorieux, Néron, conscient
du danger, envoya Vespasien
- un de ses meilleurs généraux - en Judée afin
d'y rétablir l'ordre.
Histoire de ne pas gonfler démesurément cette notice
(ou, si vous préférez, de ne pas la saturer de prose
iconoclaste à l'égard des Chrétiens), je m'étendrai
davantage sur la Grande Révolte juive dans les pages consacrées
à l'empereur Vespasien
et à son fils Titus. |
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| 67 |
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Toute l'année, Néron
séjourne Grèce.
Pour lui plaire, pour accéder à son désir
frénétique d'apparaître en public, tous les
jeux hellènes (olympiques, isthmiques, etc), tous les concours
artistiques sont exceptionnellement organisés cette année-là,
même si ce n'est pas la date prévue. L'empereur peut
ainsi concourir dans toutes les disciplines, faire admirer partout
ses multiples talents artistiques, imbiber de son impériale
transpiration le sable de tous les stades de l'Hellade, et
truster tous les prix. Il récolte palmes et couronnes à
la pelle, comme chanteur, comme mime, comme aurige.
Victoires imméritées ? Flatterie grecque répondant
à l'incommensurable vanité néronienne ? Certainement
mais en partie seulement : l'empereur avait, parait-il, un fort
bel organe, quoiqu'un peu faiblard, et n'était pas manchot
quand il s'agissait de conduire un quadrige, pour peu que ses chevaux
ne fussent point trop ombrageux.
Ces prestations artistiques constituaient-elles le seul objectif
du voyage de Néron ?
La question mérite d'être posée.
Politiquement, ce voyage était très risqué.
Moins de trois ans après le grand incendie, Rome n'était
encore qu'un immense chantier ; les sinistrés, totalement
dépendants des secours impériaux, restaient nombreux.
Ces nécessiteux, à mille lieues des préoccupations
artistiques de l'empereur, ne manqueraient pas de ressentir le départ
de l'empereur, leur seul rempart contre la rapacité des puissants,
comme une désertion
ou pire comme un reniement. "Néron
le matricide veut transférer la capitale de l'Empire en Orient,
en Grèce ou en Égypte !", grogneraient-ils. C'était
là un terreau idéal de révoltes. D'autant plus
que le voyage de Grèce allait coûter une fortune à
un trésor impérial déjà saigné
à blanc par la reconstruction de Rome, les folies architecturales
de la "Maison Dorée" de l'empereur et par la révolte
des Juifs qui prenait de jour en jour un tour plus inquiétant.
Les finances à sec, cela signifiait moins de blé égyptien,
moins de pain et moins de jeux pour le peuple romain ; cela voulait
dire aussi que les indispensables grands travaux de Rome seraient
interrompus, que la solde des légionnaires ne serait plus
payée, et que le fisc se montrerait encore plus intraitable
qu'auparavant. Bref, plus longtemps l'empereur resterait éloigné
de Rome, plus il perdrait de sa popularité. Plus longtemps
il séjournerait en Grèce, plus les motifs de mécontentement
populaire s'accumuleraient, finissant par constituer un cocktail
explosif pour le pouvoir en place !
Et là-dessus, que fait notre Néron ? Totalement inconscient
de la grogne croissante de ses peuples, il ne se contente pas d'aller
se faire voir par les Grecs, bonjour bonsoir, je ne fais que passer...
Non ! il s'incruste en Grèce, puis rassemble les autochtones
à Corinthe et leur déclare tout de go : "Mes bons
amis, je suis si satisfait de votre charmant accueil, de votre bonne
mine et de vos belles manières que j'ai décidé
par-devers moi de vous rendre votre ancienne liberté. Vous
êtes désormais libres de toute sujétion à
Rome. Les impôts, c'est fini ! Ter-mi-né ! Vous ne
payerez plus un sou aux collecteurs d'impôt romains ! Soyez
contents de moi autant que je le suis de vous, car si d'autres princes
ont accordé leur liberté à une ville, Néron,
lui, la donne à une province entière !".
Si les Grecs furent bien aises de la libéralité de
l'empereur - et on le serait à moins ! - on peut imaginer
comment cette exorbitante exonération fut reçue par
les habitants des autres provinces de l'Empire, déjà
accablés d'impôts, et qui, quoi qu'on fasse, devraient
combler le manque à gagner !
Et ce n'est pas encore tout ! Pour contenter ses nouveaux amis
Grecs, Néron entreprend le percement de l'isthme de Corinthe,
le creusement de ce fameux canal, déjà envisagé
par le grand Jules César
et qui relierait les mers Égée et Ionienne. Un travail
pharaonique ! Une lubie irréalisable et, de toute façon,
hors de prix !
Et puis, sans doute convaincu qu'en Grèce, il se devait
d'adopter les murs grecques, ne voilà-t-il pas que
l'empereur, se prenant pour une jeune mariée, épouse
un autre homme, un certain Doryphore ; puis, reprenant un rôle
plus viril, il convole avec Sporus, un castrat
qui ressemble tant à feu son épouse Poppée
qu'on eût pu les confondre ! Réaction des vieux Romains
traditionalistes : "Les dieux soient loués : ce mariage
restera stérile !".
Vu sous cet angle, qui est celui de l'historien Suétone
et de ses épigones, il est évident que le séjour
de Néron en Grèce ne peut être considéré
que comme l'ultime folie d'un souverain déséquilibré
: une erreur politique teintée de mégalomanie et de
licence effrénée... Mais Néron n'était
certainement pas aussi fou que ne le prétendirent ses biographes
antiques. Il est fort probable que ce pèlerinage aux sources
de la civilisation n'avait pas pour seuls buts l'assouvissement
d'ambitions artistiques ou la recherche de nouvelles sensations
érotiques. L'empereur-artiste poursuivait probablement un
autre objectif, plus ambitieux, plus révolutionnaire.
En effet, quand les vieux Romains supputaient que leur jeune souverain
était las de Rome et songeait à installer sa capitale
en Orient, ils ne se trompaient qu'à moitié, car s'il
semble inconcevable que Néron projetait d'abandonner totalement
la Ville Éternelle, il est probable qu'il souhaitait recentrer
l'Empire sur ses provinces orientales, plus riches, plus peuplées,
plus "civilisées" que l'Occident romain. Pour atteindre cet
objectif, il ne suffisait naturellement pas de déplacer la
capitale du Monde romain, il fallait surtout promouvoir cette culture
hellénistique destinée à devenir universelle,
initier tous les peuples de l'Empire, qu'ils soient Romains, "romanisés"
ou barbares, à la beauté, à l'harmonie grecques.
Et c'est pour cela que Néron "paya de sa personne" ! Pour
être bien compris, l'exemple devait venir du plus haut ! Et
puisque Néron, empereur divin, le premier des hommes, avait
adopté l'art de vie grec, puisqu'il dansait, chantait, jouait
de la lyre, cela démontrait à suffisance que ces disciplines
artistiques, ce mode de vie, n'étaient pas "ignobles", qu'ils
n'étaient pas l'apanage de peuples vaincus ou décadents.
Si l'empereur lui-même pouvait sans déchoir "vivre
à la grecque", tous pouvaient en faire autant sans crainte
du ridicule !
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Cette utopie culturelle était aussi
l'une des facettes d'un programme politique visant à
mettre l'empereur au rang des dieux vivants, à diviniser
la personne impériale. Car c'était bien de cela
dont rêvait Néron : il voulait régner
sur le monde romain comme un monarque hellénistique,
non seulement "ami des arts", philanthrope, évergète,
mais également vénéré et respecté
à l'égal d'une divinité. C'est cette
vision de la royauté, largement répandue dans
la partie orientale de l'Empire, mais peu coutumière
aux peuples occidentaux, que Néron voulait généraliser
partout en ses états. Ce faisant, il ne faisait d'ailleurs
que de remettre au goût du jour les idées de
Cléopâtre,
l'épouse égyptienne de son aïeul Antoine,
et celles l'empereur Caligula,
cet oncle dont il admirait la grandeur de vues, mais réprouvait
sans doute les rudes méthodes.
Dans cette optique, le percement du canal du Corinthe (un
travail dont l'utilité était évidente,
même s'il dépassait les moyens techniques de
l'époque) et la liberté accordée aux
Grecs (qui cependant ne remettait pas en cause leur sujétion
à l'empereur, sinon à Rome) n'étaient
pas des "coups de folie". Il s'agissait uniquement de restaurer
la prospérité économique et culturelle
de la Grèce et de son peuple. Car, malgré son
passé prestigieux, l'Hellade restait un pays pauvre
dont les habitants avaient en bonne partie perdu leur élan
créateur.
"Et les mariages homosexuels de Néron ? m'objecterez-vous.
En quoi pouvaient-ils être utiles à sa prétention
à la monarchie de droit divin ?" . |
Libre à vous d'y voir l'accomplissement d'une cérémonie
religieuse exotique, mais dont le sens nous échappe, ou encore
de considérer ces "gais mariages" comme une manifestation
tangible de la nature divine du prince, assumant avec bonheur, à
l'instar des divinités, une sexualité aussi bien masculine
que féminine. Cependant, n'en déplaise aux défenseurs
de la cause homosexuelle qui seraient tentés d'arguer de
ce précédent pour légitimer leurs revendications,
j'ai bien peur, vu le ton venimeux qu'emploie Suétone pour
nous relater ces noces, qu'il ne s'agisse là que de ragots
malveillants.
Je cite : "Il (= Néron) rendit eunuque le jeune
Sporus et prétendit le métamorphoser
en femme. Il l'introduisit à sa cour avec une suite considérable,
lui constitua une dot, l'orna du voile nuptial, et l'épousa
en observant toutes les cérémonies d'usage. C'est
ce qui fit dire assez spirituellement à quelqu'un, qu'il
eût été heureux pour le genre humain que son
père Domitius eût épousé une femme de
cet acabit. Il fit habiller ce Sporus comme une impératrice,
le promena en litière et l'accompagna dans les assemblées
et dans les marchés de la Grèce, ainsi que dans les
fêtes sigillaires de Rome, en lui donnant de temps en temps
des baisers." (Suétone, Néron,
XXVIII).
Et encore : "Il (= Néron) s'abandonnait à
son affranchi Doryphore auquel il tenait lieu de femme, comme il
était l'époux de Sporus, et contrefaisait alors les
cris lamentables des vierges qu'on outrage. Je tiens de quelques
personnes qu'il était très persuadé qu'aucun
homme n'était chaste ou pur dans aucune partie de son corps
; mais que la plupart dissimulaient ce vice et avaient l'art de
le cacher. Aussi pardonnait-il tout à ceux qui avouaient
devant lui leur lubricité." (Suétone, Néron,
XXIX).
Je ne nie bien évidemment pas que Néron, le "Philhellène",
partageait l'amour des Grecs pour les beaux garçons. Peut-être
même "officialisa-t-il" par une cérémonie ses
relations avec Doryphore et Sporus... Ce que je veux simplement
dire, c'est que le récit de Suétone, insignifiant
parce qu'outrancier, n'est évidemment destiné qu'à
nuire à l'empereur en servant d'introduction à de
"bons mots" que d'aucuns plaisantins colportaient à son sujet.
La "vérité historique" doit être très
éloignée de ce pamphlet "en dessous de la ceinture".
Dans l'esprit de Néron, la Grèce ne devait être
que la première étape d'une tournée triomphale
en Orient. Mais une nouvelle conspiration se formait en Occident.
L'affranchi Helius, chargé de gouverner Rome et l'Italie
en l'absence de l'empereur, expédia à son maître
des rapports de plus en plus alarmants. Le cur gros, celui-ci
fut donc contraint d'ajourner ses projets d'acculturation hellénistique
de l'Empire, d'empiler ses couronnes et ses trophées dans
de vastes malles et de regagner l'Italie dare-dare.
Au mois de décembre 67, Néron était de retour
en Italie. |
| 68 |
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Les six derniers mois de Néron
peuvent se résumer en quelques lignes.
Après avoir débarqué à Brindisi à
la fin de l'année 67, Néron fait une entrée
triomphale à Naples, la plus grecque des villes italiennes
(janvier 68). C'est là qu'il apprend que Caius Julius Vindex,
le gouverneur gallo-romain d'une des trois provinces de la Gaule,
a levé contre lui l'étendard de la révolte.
Mais Néron ne s'en alarme guère : Vindex et ses partisans
s'agitent au Nord de la Gaule, en Belgique et en Gaule lyonnaise,
autant dire au diable Vauvert ! L'empereur rentre donc à
Rome et y célèbre un "triomphe artistique", exposant
au peuple romain ébahi, les montagnes de couronnes et de
médailles reçues en Grèce. (Mars 68)
Si la vanité d'artiste de l'empereur prend un rude coup
quand il reçoit une lettre injurieuse de Vindex qui, non
content de contester sa légalité de son pouvoir et
de l'appeler "Ahenobarbus", le traite de piètre citharède,
Néron ne commence réellement à paniquer qu'en
apprenant que Galba, le
gouverneur d'Espagne, ainsi qu'Othon,
son ancien ami devenu, contraint et forcé, gouverneur de
Lusitanie (= Portugal actuel) ont rallié la cause des agités
gaulois. Il tente alors de faire assassiner le vieux Galba, mais,
en échouant, cette tentative n'a d'autre effet que de radicaliser
la rébellion hispanique. Pour tenter de faire face à
ces menaces, Néron lève une armée composée
en majeure partie d'esclaves, à qui il a promis la liberté
s'ils combattent pour lui. Ensuite, il renforce son pouvoir personnel
en destituant les deux consuls en fonction pour assumer lui-même,
et seul, le consulat. Cette démagogie anarchisante conjuguée
à une tyrannie inouïe (un seul consul, ce ne s'était
plus vu depuis l'époque de Pompée !) le prive définitivement
du soutien des quelques rares partisans qu'il comptait encore parmi
les Sénateurs (Avril 68).
En mai 68, Vindex est vaincu et tué à Besançon
(Vesontio) par des troupes fidèles à l'empereur. Néron
respire un peu, mais les légions espagnoles et lusitaniennes
de Galba et d'Othon
continuent d'avancer vers Rome tandis que les provinces africaines
se rebellent elles aussi. L'entourage de Néron exagère
encore ces mauvaises nouvelles : on lui fait croire que c'est toute
l'armée qui s'est révoltée, même en Italie
; que l'Égypte a fait défection ; que Vespasien,
en Judée, a trahi, lui aussi... L'empereur, hésite
de plus en plus. Enfin, les prétoriens, soudoyés par
leur préfet Nymphidius Sabinus, font défection : ils
n'ont pas digéré l'affront que le divin citharède
a perpétré à leur égard en les contraignant
à travailler comme de vulgaires terrassiers sur l'inutile
chantier du canal de Corinthe.
Au début du mois de juin, Néron, se sachant désespérément
seul, abandonné de tous, cherche à s'enfuir en Orient.
Mais ses "amis" le dissuadent de tenter la traversée : l'Égypte
n'est plus sûre, mentent-ils. Alors, sous un déguisement,
l'empereur quitte secrètement Rome pour se réfugier
en banlieue, dans la minable maison d'un de ses affranchis, un certain
Phaon. Déclaré "ennemi public" par un Sénat
qui a désormais ouvertement "tourné casaque", et menacé
d'être mis à mort selon l'ancienne coutume (promené
nu, la tête prise dans une fourche puis flagellé à
mort), Néron choisit, non sans maintes tergiversations (il
est si douillet, le pauvre chou !), de mettre fin à ses jours.
Son secrétaire Épaphrodite l'aide à s'enfoncer
un poignard dans la gorge. "Quel artiste périt avec moi !"
(Qualis artifex pereo !), soupire le jeune empereur (il n'a que
trente ans) au moment de rendre l'âme.
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"Ses funérailles coûtèrent
deux cent mille sesterces. On se servit pour l'ensevelir d'une
étoffe blanche brodée d'or, qu'il avait portée
aux calendes de janvier. Ses nourrices Eglogé et Alexandra,
avec sa concubine Acté, déposèrent ses
restes dans le monument des Domitii, que l'on aperçoit
du Champ de Mars, au-dessus de la colline des Jardins. La
tombe est de porphyre ; elle porte un autel de marbre de Luna,
et est entourée d'une balustrade en marbre de Thasos."
(Suétone, Douze Césars, Néron,
L).
Comme on le voit, vérité historique ou non,
le "bon" Suétone consent quand même à
accorder de fort dignes obsèques à ce Néron
qui fut pourtant, selon lui, le plus monstrueux des empereurs.
Il est vrai que l'empereur-artiste resta longtemps populaire.
Longtemps encore, reconnaît encore de fort mauvais gré
Suétone, des inconnus ornèrent son tombeau des
fleurs, répandirent de portraits de lui, et publièrent
des proclamations en son nom, "comme s'il eût été
encore vivant, et qu'il dût bientôt reparaître
pour se venger de ses ennemis". (Suétone, Néron,
LVII).
Preuve que la mauvaise réputation de l'empereur était
loin d'être unanime, après sa mort, de "faux
Nérons" apparurent ici et là. Le premier, qui,
aux dires de Tacite (Histoires, II, 8) n'était
qu'un esclave originaire des rives de la Mer noire, mais qui
chantait avec grâce et jouait habilement de la cithare
(Néron n'était donc pas un si piètre
artiste !), parvint même à se faire reconnaître
par quelques troupes des îles grecques. Vrai ou faux
Néron, ce malheureux fut exécuté sur
l'ordre du gouverneur Asprenos, un partisan de l'empereur
Galba.
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Nous noterons également avec intérêt qu'à
part son successeur et adversaire Galba qui, bien naturellement,
condamna sa mémoire, Néron ne fut pas considéré
d'emblée comme le plus détestable des empereurs. En
effet, Othon, son ancien
ami et deuxième successeur, ajouta son nom au sien et décréta
l'emploi de cinquante millions de sesterces pour achever la Maison
dorée. (Suétone, Douze Césars, Othon,
VII). Quant à Vitellius,
successeur et assassin d'Othon, fit mieux encore : il admirait éperdument
l'uvre de Néron et donnait sa vie et ses murs
en exemple à tous. Évidemment, le fait que Vitellius
fut le plus vil des courtisans et un débauché notoire
ôte beaucoup de poids à ce jugement posthume.
Et pourtant, comme un souvenir perpétuel de l'antéchrist
Néron, le nom même du grand amphithéâtre
des Flaviens, le célèbre Colisée, rappelle
encore et toujours qu'une gigantesque statue dorée de Néron,
le Colosseum, se dressa pendant des siècles, et sans
que personne n'y trouve rien à redire, en plein cur
de la Rome impériale puis chrétienne.
Un paradoxe de plus pour cet empereur qui abhorrait les jeux sanglants
du cirque ! |
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