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54-68
Néron
(Lucius Domitius Claudius Nero) |
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"Néron était
un sadique et un vicieux !"
Durant près de deux mille ans et jusqu'au siècle
dernier personne n'aurait osé remettre en question
ce jugement définitif. Comment en effet trouver
la moindre excuse à cet histrion qui s'exhibait
en jupette dans les théâtres, gambettes
à l'air, après avoir trucidé son
frère, sa mère et deux de ses épouses
? Comment pardonner à cet incendiaire qui avait
bouté le feu à sa ville puis avait, persécuteur
démoniaque, fait porter le chapeau à de
pauvres chrétiens, plus innocents que l'agnelet
naissant, les utilisant en guise d'éclairage
public ou les envoyant se faire boulotter par les lions
des arènes ? Comment absoudre ce débauché
qui, à peine débarbouillé du stupre
d'orgies monstrueuses, avait consenti à devenir
l'épouse soumise d'un de ses favoris avant de
pousser le vice au paroxysme en convolant en justes
noces avec un castrat à peine pubère ?
Et les romanciers d'enrichir ce sombre tableau d'images
baroques ou édifiantes, "quo-vadisant"
à qui mieux mieux : beaux jeunes patriciens courageux,
sauveteurs résolus de jolies vierges chrétiennes
en péril de vie et de vertu, contre un Néron
bouffi, myope, couard et cruel !
Et Hollywood de s'emparer du filon, rentabilisant,
à grands coups de dollars et de cinémascope
criard, l'empereur fou sous les traits d'un Peter Ustinov
plus vrai que nature !
Et puis
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Et puis, au XXe siècle, des critiques historiques
moins partiaux s'intéressèrent enfin à
Néron. Plus objectifs que leurs prédécesseurs,
force leur fut de constater que les récits des historiens
antiques, ces éléments fondateurs du dogme anti-néronien,
ne constituent pas une documentation très "fiable"
tant le parti pris pro-sénatorial y suinte, tant ils
ruissellent d'hostilité à l'égard de
la dynastie Julio-Claudienne. Accorder une confiance aveugle
à ces véritables pamphlets pour connaître
le fin mot du règne de l'empereur-artiste, cela reviendrait
à étudier les "crimes capitalistes" des States
uniquement via la propagande stalinienne. De plus, les textes
de Tacite, Suétone et autre Dion Cassius, déjà
foncièrement hostiles à Néron, furent
copieusement trafiqués, interpolés, chipotés
par des générations de copistes chrétiens
acharnés à noircir la mémoire de Néron
l'Antéchrist.
Alors, toute cette boue repérée, toutes ces
scories détectées, on se mit enfin à
douter de la réalité de certains crimes de l'empereur
; on en expliqua bien d'autres, et des bibliothèques
entières de bouquins, plus érudits les uns que
les autres, vinrent s'ajouter à une bibliographie déjà
décourageante
Aujourd'hui presque tout a été dit sur Néron
et son contraire ! Quel que soit le Néron que vous
imaginiez, vous trouverez sans peine une "autorité"
pour accréditer votre thèse ; quelque farfelue
qu'elle soit. Depuis l'"histrion fou", persécuteur
de Chrétiens de Daniel-Rops jusqu'au Saint Néron,
cher à Jean-Charles Pichon, la palette est aussi variée
que possible !
Dans le cadre de ces brèves notices, il m'est impossible
d'entrer dans le détail de toutes ces controverses.
Je me contenterai donc de donner un aperçu chronologique
du règne de Néron aussi objectif que possible.
Cependant, ce canevas chronologique ne m'empêchera pas
de m'attarder - parfois même assez longuement - sur
certains points qui m'intéressent davantage. D'autres
aspects du règne de Néron seront éventuellement
traités par la suite, au fil des desiderata des lecteurs,
de mes propres disponibilités ou de renseignements
intéressants glanés çà et là.
Cette page risque donc d'évoluer fréquemment
en s'enrichissant de nouveaux chapitres. Je ne manquerai pas
de vous faire part de ces éventuelles modifications
dans la page réservée à cet effet (Page
: Quoi de IX ?)
Pour clôturer cette "notice évolutive", une
page (Clic !)
sera consacrée à quelques beaux livres, histoire
et fiction, consacrés à Néron, ainsi,
naturellement, qu'à de nombreux liens concernant ce
très médiatique empereur. |
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NÉRON,
SA VIE, SON RÈGNE.
GRANDES ÉTAPES :
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Autres pages sur Néron :
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Pour des chronologies plus détaillées, voir :
- Repères chronologiques pour le règne de Néron
: Clic !
- Site Tiberius 13, chronologie du "Principat de Néron"
:
- Lutte d'influence entre Sénèque et Agrippine
(54/59) : Clic
!
- Néron livré à lui-même (60/68)
: Clic
!
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Naissance, le 15 décembre
à Antium (baie de Naples) de l'enfant que l'on connaîtra
sous le nom de Néron. C'est le fils de Gnæus Domitius
Ahenobarbus et d'Agrippine la Jeune,
donc le neveu de l'empereur Caligula.
Ce petit Lucius Domitius Ahenobarbus est également, par sa
mère, un descendant direct d'Auguste
et d'Antoine (voir
Tableaux généalogiques).
Commentaire (très apocryphe) de l'heureux père :
"D'Agrippine et de moi, seul un monstre peut naître !".
Quant à la tendre maman, lorsque des astrologues lui prédisent
que l'enfant nouveau-né ceindra le bandeau impérial,
mais qu'il assassinera sa propre mère, l'impérieuse
matrone répond sèchement : "Qu'il me tue, pourvu
qu'il règne !". |
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Agrippine est condamnée à
l'exil pour avoir conspiré contre son frère, l'empereur
Caligula |
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Usé par une vie de patachon, Gnæus
Domitius Ahenobarbus meurt. Son fils, le petit Lucius (futur Néron),
désormais orphelin de père (sa mère est toujours
exilée loin de Rome), est recueilli par sa tante (sur
de son père) Domitia Lepida. Cette dame, aux murs fort
peu recommandables, néglige l'éducation du fils de feu
ce frère (trop) chéri : elle le confie aux bons soins
d'un coiffeur et d'un danseur. |
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Le 24 janvier, Caligula
est assassiné. Avènement de Claude,
frère de Germanicus,
donc oncle d'Agrippine (Voir tableau
généalogique). Celle-ci rentre à Rome et
commence à conspirer contre son oncle l'empereur. Le complot
est éventé, et Julia Livilla, sur d'Agrippine,
ainsi que le philosophe Sénèque, son amant, sont exilés.
Agrippine a senti passer le vent du boulet. Elle épouse
un certain Crispus Passienus et fait mine de se ranger.
Jusqu'en 49 ap. J.-C., on ne sait presque plus rien du petit Lucius
(futur Néron). Il est probable que l'enfant quitta la maison
de sa tante pour rejoindre sa mère dans son nouveau foyer
et, à partir de ce moment, bénéficia d'une
éducation princière : "Dans son enfance, il s'adonna
à toutes les connaissances libérales, écrit
Suétone (Vie
de Néron, LII). Mais sa mère le détourna
de la philosophie parce qu'elle jugeait que cette discipline ne
convenait pas à un homme appelé à gouverner
l'Empire". |
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Août - septembre.
L'épouse de César ne peut être soupçonnée,
dit-on. Pourtant, à ce qu'il paraît, Messaline,
l'impératrice en titre, ne mène pas la vie exemplaire
que l'on serait en droit d'attendre de la femme d'un César.
Tandis que l'empereur Claude,
en butte à la risée de tous, semble faire montre
d'une surprenante complaisance, les partouzes, vraies ou supposées,
de sa jeune épouse scandalisent la Ville et la Cour
qui, pourtant, en ont bien vu d'autres.
La mère de Néron pense que le moment est venu
de prendre la place de Messaline. Elle s'abouche avec certains
ministres de l'empereur qui craignent l'influence grandissante
de Messaline
sur son mari, et un "piège à con" est tendu
à la pauvre impératrice. Elle y tombe aveuglement
et est suicidée allègrement.
Pour Agrippine, la "Voie royale" est ouverte
Elle est
d'autant plus dégagée, cette voie, qu'entre-temps,
l'ambitieuse matrone s'est fort opportunément (et manière
fort suspecte), débarrassée de son Passienus
de mari. |

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Les Sénateurs serviles s'étant
fendus d'une loi autorisant les mariages entre oncles et nièces
jusque-là considérés comme incestueux, Agrippine
la Jeune peut légitimement convoler en justes noces avec
son tonton l'empereur Claude.
(Janvier).
Son premier geste est de faire revenir son grand ami (ou amant)
Sénèque de son exil dans l'Île de Beauté
(Corse) pour lui confier l'éducation de son fils. À
ce nouvel Alexandre le Grand, il faut le nouvel Aristote !
Dès la fin de l'année, Agrippine reçoit le
titre d'Augusta, un honneur que, jusqu'alors, seule Livie,
l'épouse très chérie d'Auguste,
avait reçu
mais la première des Augusta,
elle, n'avait été autorisée à porter
ce nom sacré qu'après la mort de son divin époux
!
Cette même année 49, le jeune Lucius (Néron)
est fiancé à Octavie, fille
de Claude. |
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| 50 |
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Le 25 février, Claude
adopte le fils d'Agrippine. C'est à partir de ce moment que
le jeune Lucius Domitius Ahenobarbus devient Tiberius Claudius
Nero, notre Néron. Plus tard, il s'appellera Nero Claudius
Cæsar Drusus Germanicus. |
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Le 4 mars, Néron revêt la
toge virile. |
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Néron épouse sa fiancée
Octavie, cette cousine qui était devenue
sa sur légale. On n'en était plus à un
inceste près !
Le marié a seize ans, la mariée douze. |
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| 54 |
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Seule l'agaçante survie de l'indéboulonnable
Claude entrave encore l'accession
au trône de Néron, descendant direct d'Auguste
et d'Antoine (voir
Tableaux généalogiques),
maintenant majeur, marié et bien cornaqué par Sénèque.
| Pendant ses cinq ans de vie commune
avec Claude, Agrippine s'est
progressivement emparée des rouages essentiels de l'État.
Elle a réduit l'influence des ministres restés
fidèles l'empereur et acheté la loyauté
des autres. Surtout, elle a judicieusement fait nommer son
ami Burrus à la préfecture du Prétoire,
ce qui lui garantit, à elle et à son fils, la
fidélité des seules troupes combatives de la
Ville
Tout est désormais en place pour que le jeune Néron
monte sur le trône. Les heures de Claude
sont comptées : le citron a été pressé
jusqu'à la dernière goutte, il ne reste plus
qu'à jeter l'écorce. Avec la saison des champignons,
le moment favorable arrive : Claude qui en raffole, en bâfre
goulûment une énorme platée
sans
se rendre compte qu'une amanite mortelle s'est glissée
au milieu des innocents bolets. Le vieil empereur meurt d'un
"accident gastronomique". (13 octobre 54).
Il suffit alors au jeune Néron de paraître devant
les Prétoriens enthousiastes pour être reconnu
empereur. La propagande d'Agrippine, amie intime de leur Préfet
Burrus, a convaincu la plupart des soldats, et une gratification
substantielle permet de rallier les hésitants. L'acte
de ratification du Sénat n'est plus qu'une formalité.
Quand il monte sur le trône, Néron a dix-sept
ans. Il règne, mais ne gouverne pas ; le pouvoir est
tout entier aux mains de sa mère Agrippine. Occasionnellement,
histoire de ne pas heurter leur susceptibilité masculine,
la mère de l'empereur demande quand même quelques
petits conseils à ses amis très chers, le philosophe
Sénèque et le Préfet du Prétoire
Burrus
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| 55 |
Janvier : L'influence d'Agrippine
diminue sensiblement au profit de celles de Sénèque
et Burrus qui tentent de réconcilier le régime avec
la majorité conservatrice du Sénat.
Le 13 février, Britannicus, fils de Claude
et demi-frère de Néron, atteint sa majorité
civile (14 ans révolus). Peu de temps après, il meurt.
| Si l'on en croit l'historien Tacite,
Néron, irrité de la popularité croissante
de Britannicus,
se serait résolu à se débarrasser de
lui. Une première tentative d'empoisonnement ayant
échoué - le poison s'étant avéré
trop peu puissant - l'empereur aurait commandé à
la célèbre empoisonneuse Locuste un toxique
foudroyant. Il fut administré à Britannicus
au cours d'un grand banquet. D'abord, on servit au jeune prince
une boisson inoffensive, qui avait d'ailleurs été
préalablement goûtée par l'esclave préposé
à cette tâche périlleuse. Mais le breuvage
était bien trop chaud, et Britannicus demanda qu'on
la tempère d'un filet d'eau fraîche. C'est là
que se trouvait le poison mortel.
... Ses lèvres à peine en ont touché
les bords,
Le fer ne produit pas de si puissants efforts.
(...) La lumière à ses yeux est ravie,
Il tombe sur son lit, sans chaleur et sans vie.
Jugez combien ce coup frappe tous les esprits :
La moitié s'épouvante et sort avec des cris
;
Mais ceux qui, de la cour, ont un plus long usage
Sur les yeux de César composent leur visage.
Cependant, sur son lit, il demeure penché ;
D'aucun étonnement, il ne paraît touché
:
« Ce mal dont vous craignez, dit-il, la violence
A souvent, sans péril, attaqué son enfance
»
(Racine, Britannicus, V, 5)
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Et de fait, Britannicus souffrait d'épilepsie... D'ailleurs,
aujourd'hui, bien des historiens estiment que c'est ce mal, et non
un quelconque poison, qui fut responsable de la mort du fils de
Claude.
Les poisons utilisés dans l'Antiquité étaient
certes fort efficaces, mais toujours très lents. Et puis,
faut-il vraiment croire sur la parole cette mauvaise langue de Tacite
et son invraisemblable récit ? Alors que l'écuelle
de champignons toxiques fatals à l'empereur Claude n'avait
pas encore eu le temps de refroidir, que "l'accident gastronomique"
du père de Britannique était encore présent
à l'esprit de tous, et que les mesures de sécurité
devaient être plus renforcées que jamais, comment un
broc d'eau douteuse aurait-il pu être servi à la table
impériale sans avoir subi l'épreuve d'un goûteur
professionnel ? Et pourquoi Néron aurait-il pris le risque
de tuer son frère coram populo, au su et au vu de
tout le monde, lors d'un banquet officiel ? Pourquoi susciter un
scandale public alors que l'empereur aurait très aisément
pu arriver au même résultat, mais d'une manière
bien plus discrète. Même l'inconséquent Tacite
prend grand soin de nous préciser (Annales, XIII,
15) que "l'entourage immédiat de Britannicus n'avait ni
foi ni loi, car on avait pris grand soin d'y pourvoir depuis bien
longtemps" ! Or, si Britannicus vivait entouré d'espions
à la solde de l'empereur, pourquoi celui-ci se serait-il
"cassé la nénette" à concocter machiavéliquement
un assassinat aussi alambiqué ? Il suffisait qu'un des "amis"
de Britannicus soigne une de ses fréquentes crises d'épilepsie
en appliquant un peu trop hermétiquement un coussin sur son
visage, et on ne parlait plus du jeune frère de l'empereur
!
Dans cette histoire, Néron fait trop évidemment figure
de coupable idéal. Sa mère Agrippine,
n'ambitionnait-elle pas de jouer la carte de Britannicus contre
lui ? Afin de recouvrer l'intégralité de ses prérogatives,
ne songeait-elle pas à l'éliminer, lui, le fruit de
ses entrailles, et à couronner son fils adoptif, ce jeune
Britannicus si malingre et maladif, mais si populaire ?
D'accord !... Mais, à cette époque, Néron
devait encore asseoir son autorité face à de redoutables
adversaires (sa propre mère, le Sénat, les affranchis
du règne précédents). Dans cette optique, l'assassinat
de Britannicus, dont il serait le premier suspect, risquait de lui
coûter cette popularité, cette assise populaire qui
lui était indispensable pour survivre physiquement et politiquement.
Il est donc probable que l'empereur décida de ne pas intervenir
et de "laisser faire la nature" : Britannicus de santé fragile,
ne ferait sans doute pas de vieux os. Mieux valait ne pas offenser
les dieux par un fratricide
Cependant, si l'on tient mordicus à la thèse de poison,
il existe une autre possibilité, encore plus machiavélique
: Agrippine, après avoir menacé
son fils de lui susciter un rival en la personne de Britannicus,
aurait fait assassiner celui-ci. Et puis, dégoulinante de
cynisme, serait venue réclamer à son fils le salaire
de son crime. Quelque chose du genre : "Que ferais-tu sans moi,
mon pauvre petit Lucius ? C'est pour toi, pour que tu montes sur
le trône, que j'ai déjà expédié
ce vieux cochon de Claude les pieds devants. Et quelle fut ma récompense
pour ce signalé service ? Rien que de l'ingratitude ! Maintenant,
c'est ton dernier rival que je viens de te sacrifier, ce Britannicus
qui était aussi mon dernier atout, mon assurance-vie, mon
bâton de vieillesse. Alors, puisque je viens de sceller notre
alliance et notre amour éternel avec le sang de ton encombrant
frangin, j'espère tu vas me restituer cette place à
tes côtés, cette place qui me revient de droit en tant
qu'arrière petite-fille d'Auguste et que tu es en train de
me rogner en catimini, mais que pourtant tu me dois et me devras
éternellement, car, sache-le une bonne fois pour toutes :
mon débiteur tu es, et tu le resteras à jamais !".
En assassinant Britannicus, Agrippine
aurait fait d'une pierre deux coups. Tout d'abord - et c'était
toujours ça de pris ! - jamais plus le fils de Claude
ne pourrait venger la mort de son père. Ensuite, elle prenait
des gages sur l'avenir en rendant un fier service à son cher
Néron qu'elle débarrassait de son dernier rival. Mais
- et c'était là qu'était l'astuce - tout en
faisant mine d'assurer le pouvoir de son fils, elle compromettait
discrètement celui-ci. Car qui croirait jamais à l'innocence
de Néron, principal bénéficiaire du crime ?
C'est peut-être "tiré par les cheveux", mais un tel
cynisme ne me paraît pas invraisemblable de la part d'une
femme telle qu'Agrippine. |
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Néron subit l'influence positive
de Burrus et de Sénèque. Le règne s'annonce sous
de très heureux auspices. |
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Néron envisage de transformer le
système fiscal romain. Devant l'opposition virulente des Sénateurs,
il se voit contraint de renoncer à ces réformes. |
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Début de la liaison de Néron
et de Poppée.
Poppée, la plus belle femme de Rome, est aussi la
maîtresse (ou l'épouse, on ne sait pas exactement)
d'Othon, le futur
empereur, qui, lui, est sans doute l'ami le plus cher (dans
tous les sens du terme) de Néron.
Othon vante à son impérial copain les charmes
de sa jolie petite amie (ou charmante petite femme). L'empereur
insiste pour s'en rendre compte de visu
et ce
qui doit arriver arrive : le maître du monde romain
tombe amoureux fou de la maîtresse de son meilleur ami.
Mais Poppée est non seulement prodigieusement jolie,
mais aussi extraordinairement ambitieuse : la fieffée
coquine se refuse au Maître du monde romain tant qu'Othon
n'aura pas débarrassé le plancher et que Néron
ne lui aura pas promis solennellement le mariage. Néron,
pris dans les rets de la belle intrigante, tente de convaincre
son pote Othon de s'effacer. Celui-ci, peu soucieux de jouer
le rôle d'un nouvel Amphitryon, renâcle. L'empereur
commence à la trouver saumâtre : il tempête,
menace. Finalement, le meilleur ami de Néron cède,
mais est puni de sa mauvaise volonté par un exil en
Lusitanie
autant dire au Diable Vauvert ! (sur les relations
entre Ohon et Ppppée : Clic
!)
La voie étant libre, les deux tourtereaux peuvent
roucouler à leur guise. Mais, pour la bague au doigt,
Poppée devra encore attendre, car, même s'il
n'a jamais pu consommer cette union qu'il estime incestueuse,
Néron est toujours très officiellement marié
à Octavie, et celle-ci, encore
très populaire à Rome, est, pour l'instant,
absolument intouchable
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Quant à Agrippine, elle n'est
guère satisfaite - et c'est un euphémisme - du coup
de béguin de son fils pour Poppée. Comment pourrait-elle
supporter qu'une autre femme menace ses prérogatives, tant
au Sénat que dans le lit de son impérial fiston ?
Comment pourrait-elle envisager d'un cur léger que
cette pouffiasse de Poppée prenne le pas sur une honnête
et digne matrone comme elle. Comment pourrait-elle accepter que
cette traînée, avec ses cheveux d'or, son teint d'albâtre,
ses seins d'ivoire, ses cuisses de nymphe et son expérience
de courtisane de haut vol, lui ravisse le titre de première
dame de l'Empire ainsi que sa confortable place sur le trône
des Césars, juste à côté de son bon gros
Néron ? Elle avait accepté d'un cur relativement
serein - il faut bien que jeunesse se passe et que gourme se
jette ! - la liaison de son fils avec Acté. Celle-ci
n'était qu'une petite esclave grecque, effacée, discrète
et totalement dénuée d'ambition politique ! Mais
Poppée, c'est autre chose ! Elle, c'est une vraie garce,
et, qui plus est, une garce dangereuse !
Notons aussi que, d'après saint Jean Bouche d'Or (Chrysostome)
la gentille et fidèle Acté aurait été
chrétienne, tandis que cette peste de Poppée se serait
convertie au judaïsme
Mais n'allez pas pour autant taxer
saint Jean Bouche d'Or d'antisémitisme
Qu'iriez-vous
supputer là ! |
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Fin mars : Néron fait tuer sa
mère, Agrippine
"la Jeune".
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C'est à ce moment que les
thuriféraires de Néron se taisent, gênés
Car comment excuser un matricide ? L'être qui prémédite
longuement et concrétise froidement l'assassinat de
sa génitrice ne viole-t-il pas tous les tabous, toutes
les lois naturelles ? À priori, rien ne semble pouvoir
justifier, rien ne semble devoir excuser ce crime contre-nature,
le matricide monstrueux du monstre Néron !
Et pourtant
Bien sûr, les faits eux-mêmes et l'horrible crime
de l'empereur, ne sont pas contestables, ni d'ailleurs contestés.
Néron, artiste jusqu'au bout des ongles, tente d'abord
de mettre en scène le meurtre de sa mère afin
qu'il ressemble à un accident. Un bateau truqué
est même construit à cet effet. Il tombera en
morceaux et coulera à pic dès que lui et sa
plus illustre passagère se seront suffisamment éloignés
du rivage. Et tout semble se passer comme prévu : la
mère de Néron monte à bord du bateau
piégé qui s'éloigne à force rame.
Parvenue à l'horizon, l'embarcation tombe en pièces
détachées, sabordée par l'équipage
qui s'enfuit dans des chaloupes. Le navire coule à
pic. Agrippine, elle aussi, prend l'eau. Elle veut appeler
à l'aide. Une de ses dames de compagnie la devance
: épouvantée, la servante s'écrie : "Help
! Aidez-moi ! Sauvez votre impératrice !". Pas
de chance ! L'équipage revient dans sa chaloupe et
assomme la malheureuse à coups de rame. Voyant cela,
Agrippine comprend tout ! Elle sait désormais que ce
naufrage n'est pas accidentel et qu'elle ne peut compter que
sur elle-même. Animée par l'énergie, non
du désespoir, mais de la haine, et par un instinct
de survie exceptionnel, elle se débarrasse de ses lourds
vêtements d'apparat et se met à nager en direction
du rivage. Sportive la bougresse ! Elle atteint la plage,
se fait reconnaître par des pêcheurs et emmener
dans sa villa. Là, elle peut récupérer
ses forces, rassembler ses esprits et méditer à
sa revanche. |
Quelques heures après l'"accident" manqué, un des
plus fidèles esclaves d'Agrippine se présente à
la résidence impériale d'Antium, où Néron
attend impatiemment le résultat de sa belle machination.
L'homme insiste vivement pour être reçu par l'empereur,
personnellement et de toute urgence. On l'y mène. Devant
Néron, le serviteur d'Agrippine prononce quelques mots du
genre : "Rassure-toi, ô César ! Il y a eu un léger
accident, mais ton auguste maman se porte comme un charme. Elle
te fait d'ailleurs parvenir ce billet doux !". À peine
a-t-il le temps d'esquisser le geste de prendre l'hypothétique
missive, qu'une escouade de gardes se précipitent sur lui,
le maîtrisent, et, au lieu de la prétendue lettre,
extraient de sa tunique un poignard acéré.
Tentative désespérée d'Agrippine ou mise en
scène néronienne ?
Quoi qu'il en soit, Néron hésite sur les dispositions
à prendre à l'égard de sa mère. Faut-il
l'épargner ou l'achever ? Finalement, c'est le "brave" philosophe
Sénèque, en l'occurrence fort soucieux d'éviter
le retour au pouvoir de la mère d'un prince, cette ancienne
alliée (voire plus) devenue sa plus dangereuse rivale, qui
emporte le morceau à coups de jolis sophismes. Des soldats
en armes sont envoyés à la résidence d'Agrippine.
Ils la trouvent au lit, en train de se remettre de ses émotions,
mais nullement étonnée de leur irruption. Elle ne
se fait plus aucune illusion. "Frappez au ventre !", dit-elle
en se dévoilant. Ils s'exécutent, la lardent de coups
puis tranchent la tête de leur auguste victime, preuve de
l'heureux succès de leur mission. Fin d'Agrippine "la Jeune".
À la lecture de ces notices, vous aurez sans doute compris
que je n'accorde pas automatiquement foi à tous les jugements
moraux des historiens antiques, si souvent entachés de virulents
partis pris. Je ne pense pas, par exemple, que Tibère
fut aussi cruel, Caligula
aussi fou ou Néron aussi monstrueux que le rapportent leurs
biographes romains ! Cependant, en ce qui concerne Agrippine, je
crains bien que le portrait de Suétone et Tacite, bien qu'extrêmement
défavorable, ne soit encore trop indulgent.
En effet, la vie de la mère de Néron, c'est un véritable
mélo. Entre Sade et Xavier de Montépin ! Un vrai roman
susceptible à la fois de "faire pleurer Margot" et d'offrir
aux auteurs antiques tous les ingrédients d'une version romaine
des "Infortunes de la Vertu", où Agrippine tiendrait le rôle
d'une Justine romaine, éternellement vertueuse et éternellement
malheureuse
Il n'était même pas nécessaire
d'inventer des craques ! Il suffisait de donner une interprétation
partisane aux faits réels pour obtenir la satire impitoyable
des murs corrompues de ces tyrans fous et sanguinaires que
furent les premiers Césars.
| Voici ce qu'aurait pu donner ce mélo
"basé sur une histoire vraie", mais adapté aux
fins d'une propagande anti-impériale :
Y'avait une pauf' gosse qui s'appelait Agrippine, c'est dire
si elle n'avait pas de chance ! Son père, le grand
général Germanicus
mourut alors qu'elle n'avait que quatre ans, empoisonné
par Livie, une
virago qui avait épousé son arrière grand-père,
l'empereur Auguste.
Ensuite, son grand-oncle, l'empereur Tibère,
un vicelard jaloux et sournois, persécuta tout ce qu'il
lui restait de famille : sa mère et ses frères
furent exterminés comme de la vermine. Les uns moururent
en exil sur des îles désertes, les autres dans
de sombres cachots humides, grouillant de rats et de moisissures
grosses comme des chats. Quand le cruel Tibère mourut
enfin, étouffé sous les coussins de son lit
d'agonie par son successeur Caius-Caligula,
seul frère survivant d'Agrippine, la jeune orpheline
espéra que l'accession au trône de ce frère
chéri signifierait la fin de ses souffrances. Hélas,
le frérot Caligula était un monstre pervers
! Il déflora sauvagement ses deux plus jeunes surs
Drusilla
et Livilla tandis qu'Agrippine se voyait forcée, quasiment
le couteau sur la gorge, d'épouser Domitius Ahenobarbus,
un véritable taré, un sadique congénital.
La courageuse Agrippine tenta alors de détrôner
son frère, mais cet empereur dégénéré
éventa le complot et, après avoir violé
Agrippine, sa propre sur, il l'exila dans des contrées
sauvages.
Caligula enfin liquidé,
Agrippine ne revint d'exil que pour subir un nouvel inceste
: d'anciens esclaves que la faveur injustifiée d'un
prince gâteux avait rendus tout-puissants, la vendirent
à son vieil oncle, l'empereur Claude.
Pendant cinq longues années, elle fut contrainte de
subir avec résignation toutes les cochoncetés
dégradantes de ce vieux porc lubrique. |

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Nous ne reviendrons pas sur la fin de l'histoire d'Agrippine, éventrée
sur son lit de douleurs par des soudards à la solde d'un
fils ingrat et monstrueux...
Vous voyez, simplement au prix d'une "mise en perspective partiale"
de l'histoire de sa vie, la fille de Germanicus
pouvait devenir la figure emblématique de la résistance
courageuse à l'arbitraire impérial, à la fois
symbole de l'innocence bafouée par ces injustes tyrans qu'étaient
les Julio-Claudiens et celui de la vertu outragée par ces
Sardanapales libidineux que furent les successeurs d'Auguste.
Or, les historiens antiques n'ont pas exploité ce filon
en or. Pourquoi ?
Respect de la Vérité historique ? Laissez-moi rire...
Malgré toutes leurs dénégations, de l'objectivité
et de l'authenticité, Tacite et Suétone s'en souciaient
comme de leur première toge ! Sous couleur d'une impartialité
admirablement contrefaite, ils ne poursuivaient qu'un seul but :
montrer, démontrer que les tous les empereurs qui avaient
précédé les bons et braves Antonins du IIe
siècle n'étaient que des fous, des tarés, des
assassins, des monstres, des dégénérés.
Et pour parvenir à cette fin, tout leur était bon
! Tout faisait farine avariée à leur moulin à
sornettes !
Si les historiens romains n'ont pas exploité toutes les
ressources de la biographie d'Agrippine pour leur propagande, c'est
sans doute qu'ils ne pouvaient vraiment pas faire autrement : les
méfaits d'Agrippine, son caractère démoniaque,
son ambition forcenée étaient tellement notoires qu'il
leur était impossible d'améliorer son image sous peine
d'exhiber leur partialité, ou d'être accusés
de révisionnisme grossier
Voilà sans doute pourquoi Agrippine ne fut donc pas le monstre
d'ambition, l'épouse criminelle, la mère incestueuse
que décrivent Suétone et Tacite
Elle fut probablement
pire ! Un démon femelle, un succube incarné !
Et si Néron devait répondre de ses actes devant une
Cour d'assises d'aujourd'hui, le caractère "excessif" (ô
doux euphémismes) de sa (très) chère et (trop)
tendre maman lui permettrait probablement de bénéficier
de certaines "circonstances atténuantes", voire d'une présomption
de "légitime défense"
Même s'il reste
vraiment difficile de comprendre un matricide, et plus encore de
l'excuser. |
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Néron organise la première
édition des jeux quinquennaux, des spectacles "blancs", non
sanglants. Cette tentative d'adoucir, de "civiliser" les murs
romaines, passera littéralement "au-dessus la tête"
des contemporains de l'empereur-artiste, déçus par
ces ennuyeux spectacles. Les très moralistes historiens antiques
y verront le signe irréfutable d'un affadissement des traditions
romaines, une "féminisation", un tragique renoncement aux
vertus "viriles". Quant aux écrivains chrétiens, ils
garderont sous le boisseau cette aversion du sang très gênante
chez Néron, leur "tête de Turc" favorite.
En Bretagne, éclate un grand soulèvement. Il est
dirigé par Boudicca (ou Boadicée), la
reine des Icènes. La cause présumée de la révolte
quasi générale des tribus bretonnes : le viol collectif
de cette haute dame ainsi que de ses filles par des légionnaires
romains en goguette. C'est possible, mais cette anecdote cristallise
surtout la dureté (assez inhabituelle) des troupes d'occupation
à l'égard de la population indigène. Spoliations,
brutalité, réquisitions arbitraires n'avaient été
que trop mollement réprimées, voire secrètement
encouragées par le gouverneur romain Decianus Catus
et tout cela finit par lui exploser à la figure !
Suite aux excès de l'administration romaine, nombre de tribus
se fédèrent donc sous la conduite de Boudicca et parviennent
presque à bouter les Romains hors de Bretagne. Colchester
(Camulodunum), capitale administrative de la province est
assiégée, et Londres (Londinium), la principale
place-forte, est prise et incendiée.
Finalement, les légions romaines ne tiendront plus que le
Sud-Ouest de l'île. Mais, heureusement pour la pérennité
de l'occupation romaine en Bretagne, les légionnaires se
ressaisiront. En 63, Boudicca et ses tribus révoltées
seront finalement vaincues par le général Suetonius.
Boudicca s'empoisonnera au terme de la bataille, mais cela n'empêchera
une répression féroce, mais brève. L'envoi
de Bretagne du procurateur Classicianus, homme pondéré
et bienveillant à l'égard des autochtones - au terme
de sa carrière, il souhaitera même se faire inhumer
en Bretagne -, calmera définitivement les esprits et favorisera
la réconciliation entre Bretons et Romains.
Avant la révolte de Boudicca, Néron avait sans doute
songé un moment à abandonner la Bretagne, cette province
qu'il estimait trop excentrique, ingouvernable, et peu rentable
pour l'Empire. Seul le souvenir de son prédécesseur
Claude, et la perte
de prestige qui aurait résulté de cette évacuation,
l'avaient empêché de mettre son projet à exécution.
Naturellement, après cette épouvantable révolte
et cette victoire si chèrement acquise, il devenait désormais
impossible d'abandonner l'île sans perdre la face.
Paradoxalement, on peut donc penser que c'est grâce à
la révolte de Boudicca (ainsi, qu'à la modération
du procurateur Classicianus et de ses successeurs, naturellement)
que la Bretagne devint l'une des plus belles réussites de
la "romanisation". |
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Printemps : mort de Burrus
peut-être
empoisonné par Néron, comme le sous-entendra cette
mauvaise langue de Tacite (Annales, XIV, 51), mais plus probablement
d'une mort naturelle.
Pour remplacer Burrus, l'empereur nomme Tigellin
au poste de Préfet du Prétoire. Cependant, comme il
se méfie de ce parvenu ambitieux, totalement dénué
du moindre du scrupule (et qui, plus est, foncièrement dépourvu
de toute sensibilité artistique), il réduit ses pouvoirs
en désignant un second Préfet en la personne de Fænius
Rufus.
Également à l'époque de la mort de Burrus,
le philosophe Sénèque s'éloigne peu à
peu de la cour impériale. "La gloire n'est que vanité,
l'argent n'est que boue, et la politique ne m'intéresse plus
! Je suis fatigué du remue-ménage de la cour et ma
modestie souffre terriblement de la vénération que
me voue l'empereur. À mon âge, je n'aspire plus qu'au
repos" susurre à qui veut l'entendre ce richissime vaniteux
cupide qui a poussé le pharisaïsme philosophique à
son point culminant. En fait, l'habile Sénèque prend
progressivement ses distances envers un Néron qu'il contrôle
de moins en moins et dont il désapprouve la politique hellénisante
pour se rapprocher du parti sénatorial traditionaliste.
Toujours au début de l'année, Néron se décide
enfin à répudier son épouse Octavie.
Ce mariage n'avait jamais signifié grand-chose aux yeux
du Prince. Personnellement, il n'avait jamais pu encaisser cette
gamine malingre que son abominable mère lui avait imposée
pour asseoir ses propres ambitions. Il est même douteux que
cette union fût jamais consommée.
Cependant, même si Néron n'avait aucun "atome crochu"
avec Octavie, il ne nourrissait pas assez de ressentiment à
son égard pour machiner son élimination physique.
Au lieu de recourir aux services d'une Locuste pour se débarrasser
en catimini de sa fastidieuse moitié, Néron préféra
la répudier publiquement.
D'une certaine façon cette magnanimité (ou cette
pusillanimité, si l'on veut) fut une erreur, car, dès
que la nouvelle du divorce fut connue, l'insignifiante Octavie devint
un symbole politique. Croyant bien faire, et surtout faire le plus
de tort possible à l'empereur, tous les mécontents
du régime prirent parti pour la pauvre princesse délaissée.
Dans les rues, on pleurait sur les malheurs de cette petite orpheline,
et l'on couronnait de fleurs ses statues.
Ce concert de louanges et lamentations hypocrites (car tous ces
gueulards se fichaient d'Octavie comme de leur première tunique
: il s'agissait seulement d'insulter Néron) signait bien
évidemment l'arrêt de mort de l'ex-épouse de
l'empereur. Comment celui-ci aurait-il pu tolérer ces manifestations
hostiles qui mettaient en cause la légitimité même
de son pouvoir ?
Des soldats furent envoyés sur l'île de Pandateria
où Octavie avait été exilée. Ils s'emparèrent
de la malheureuse princesse, la lièrent sur son lit, lui
ouvrirent les veines, puis, voyant que le sang s'écoulait
trop lentement, ils jetèrent leur victime dans un bain bouillant
où elle mourut étouffée.
Pour corser encore ce récit déjà passablement
horrifique, l'historien Tacite prétend qu'on trancha tête
d'Octavie et que Néron l'offrit à Poppée, sa
nouvelle épouse, en guise de cadeaux de noces.
Personnellement, j'ai quelques peines à gober ce mélo
grand-guignolesque et sanglant ! Après tout, il n'assistait
pas au crime, le bon Tacite ! Comment diable aurait-il appris tous
ces détails ? Aurait-il reçu les aveux des bourreaux
en mal d'épanchement ? Improbable
L'assassinat d'Octavie étant justifiable sinon excusable,
ce qui demeure particulièrement écurant dans
cette affaire, ce sont les efforts que Néron et son entourage
déployèrent pour forger de toutes pièces des
preuves qui accablaient l'épouse déchue. Toutes ses
servantes furent sadiquement torturées par le préfet
du Prétoire Tigellin
- qui était loin d'être un tendre - afin qu'elles avouassent
l'inconduite de leur maîtresse. En vain. L'une de ces courageuses
femmes, attachée au chevalet de torture, lança même
à son tortionnaire, l'infâme Tigellin dont les préférences
sexuelles étaient la fable de Rome : "Le sexe d'Octavie
est plus pur que ta bouche !".
Faute d'obtenir les aveux des esclaves d'Octavie, Néron
aurait alors demandé à son ami Anicetus, celui-là
même qui s'était chargé de l'exécution
d'Agrippine, de lui rendre un grand
service en avouant qu'il avait été l'amant de l'impératrice.
Moyennant un considérable pécule, la garantie de la
vie sauve, et la libre disposition d'une coquette villa en Sardaigne
où il pourrait terminer paisiblement sa vie, à l'abri
de tout besoin, Anicetus reconnut bien volontiers cette faute qui,
en ce qui le concernait, ne fut sanctionnée que comme s'il
s'agissait d'une aimable fredaine, mais devint un crime abominable
pour justifier l'assassinat de la malheureuse princesse !
Octavie mise définitivement hors-jeu, Poppée,
cette fieffée coquine, parvint enfin à ses fins. Elle
put très officiellement partager le trône de son impérial
époux... Pour son lit, elle s'y était déjà
fourrée depuis belle lurette ! Bien vite, en récompense
de ses bons et loyaux services, elle reçut le titre d'Augusta
(= impératrice sacrée). |
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Janvier : Poppée donne naissance
à une fille, Claudia Augusta. En mai, cet enfant meurt,
son père Néron, inconsolable, l'élève
au rang des divinités.
Rupture entre Néron et Lucain, neveu de Sénèque.
L'empereur lui interdit de lire en public son poème épique,
la Pharsale, une uvre qui glorifie l'esprit républicain.
Une petite parenthèse :
Dans son très décapant Saint Néron,
Jean-Charles Pichon émet l'hypothèse que Lucain et
l'évangéliste Luc ne faisaient qu'une seule personne.
Ce que ne serait pas la Pharsale dont Néron aurait
interdit la diffusion, mais bien le "troisième évangile",
l'Évangile "selon Luc(ain)". D'après J.-Ch. Pichon,
si saint Luc et Lucain n'étaient qu'un seul homme, cela expliquerait
pourquoi le poète latin fut considéré par Gerbert
d'Aurillac, le savant pape de l'An Mil, ainsi que par Dante, l'auteur
de la Divine Comédie, comme un prophète chrétien,
comme un inspiré de Dieu ; des titres auxquels son poème
de la Pharsale, "officiellement" seul ouvrage de Lucain,
ne lui permettent pas de prétendre.
Quoique cette thèse me paraisse à première
vue un peu "tirée par les cheveux", je me garderai bien de
prendre position à ce sujet. Je me permettrai simplement
d'ajouter que parmi les écrits apocryphes, une correspondance
entre saint Paul et Sénèque nous a été
conservée. Naturellement, ces lettres, d'un contenu particulièrement
anodin, sont des faux grossiers, de "pieux mensonges" de la propagande
chrétienne. Cependant, il est permis de penser que cet apocryphe
ne fut pas forgé de toutes pièces ; qu'en fait, il
aurait remplacé une correspondance bien réelle entre
le philosophe stoïcIen et l'"Apôtre des Gentils", mais
nettement plus compromettante pour ce dernier. Dans ce cas, on pourrait
supposer que Lucain, neveu de Sénèque, avait certainement
déjà entendu parler du Christ. Mais, à mon
avis, il est difficile de pousser les spéculations plus avant.
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