14-37
Tibère
(Tiberius Claudius Nero) |
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Pauvre empereur Tibère ! Il n'eut
décidément pas de chance. Mésestimé
par son beau-père Auguste,
épouvantablement cocufié par son épouse
Julie, manipulé par sa mère Livie, trahi par
ses ministres et totalement incompris de ses contemporains,
il fut, un siècle après sa mort, horriblement
calomnié par Suétone et Tacite, "historiens"
à l'objectivité douteuse et à la dent
dure.
Comble de déveine ! cet empereur n'étant pas
sensé, à l'instar, par exemple, d'un Néron,
avoir massacré des milliasses de pauvres Chrétiens
innocents, il ne se trouva que bien peu d'historiens "sceptiques"
pour s'attacher à sa réhabilitation.
Pourtant, Tibère vaut nettement mieux que la détestable
réputation qui lui colle encore et toujours aux baskets.
Il fut même, à certains égards, un des
plus grands empereurs romains, l'un des plus soucieux du bien
public, un des moins mégalos, et certainement pas le
plus sanguinaire, que du contraire ! |
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TIBÈRE ET AUGUSTE
Tibère naquit le 16 novembre 42 avant
J.-C.
Son père Tiberius Claudius Nero, qui
lui donna son nom, avait épousé, l'année
précédente, une sienne cousine, Livia Drusilla.
Tibère, fils premier-né de cette union consanguine
et pur produit de l'illustre famille Claudienne (gens
Claudia), hérita tout naturellement des signes
distinctifs des Claudiens : son père Tiberius lui
transmit son tempérament fantasque, têtu et
renfermé, tandis que sa mère lui léguait
ses traits harmonieux et son caractère volontiers
rancunier.
Pas brillant, comme patrimoine génétique !
La vie de l'enfant bascula en 39 avant J.-C.,
alors qu'il avait à peine atteint l'âge de
quatre ans. Cette année-là, sa mère
Livie tomba
amoureuse sotte du fils adoptif de Jules César, cet
Octave, qu'on appellerait bientôt Auguste.
Ce serait mentir que de prétendre que
les circonstances favorisaient ces amours. Certes, Octave
était "un beau parti", ça, personne ne pouvait
prétendre le contraire ! S'étant successivement
acoquiné aux assassins de César puis à
Antoine, il était si bien parvenu à éliminer
les uns et à rouler l'autre dans la farine qu'il
s'était emparé, à peu de frais, des
pleins pouvoirs dans la partie occidentale de l'Empire.
À présent, seul ce grand braillard d'Antoine,
qui contrôlait encore les riches provinces orientales,
l'empêchait encore d'atteindre au pouvoir suprême.
Ce n'était plus qu'une question de temps !
Bref, c'était vraiment un garçon
plein d'avenir que cet Octave
mais Dieu que ce génie
politique était morose et froid ! De plus il avait
déjà été marié deux fois,
et Scribonia, son épouse du moment, était
durement enceinte. Comble de malchance ! La belle Livie,
elle aussi, attendait un enfant.
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Mais comme on dit, l'amour est
aveugle, il renverse les montagnes, etc, etc
Ce grand
glaçon d'Octave tomba comme un pigeon rôti dans
les rets tendus par Livie. Ce fut le grand coup de foudre
réciproque, avec des éclairs jusqu'à
terre et un grondement de tonnerre de Brest !
Par décence (ou par curiosité), Octave attendit
quand même que sa légitime Scribonia fut délivrée
de son fruit (ce n'était qu'une fille, la trop fameuse
Julie) pour divorcer et faire dissoudre cet assommant mariage
par un collège des Pontifes (qui était "à
sa botte" puisqu'il en était le membre le plus
éminent - c'est-à-dire le plus dangereux - sans
pour autant en être encore le chef). Ces formalités
accomplies, Octave put enfin convoler en justes troisièmes
noces avec cette jolie Livie qui restait toujours aussi durement
enceinte des uvres de son ancien mari.
Vous pouvez imaginer que le peuple de Rome rigola doucement
de ce mariage au parfum un tantinet scandaleux. L'hilarité
atteignit son comble quand Livie, après trois mois
de mariage seulement, accoucha de Drusus, deuxième
fils de son ancien mari et frère de Tibère.
Pour faire cesser les plaisanteries sur l'avènement
de ce "prématuré de trois mois, Octave,
légère concession à l'opinion publique,
renvoya les deux fils de Livie à leur père légitime.
Tibère et son frère Drusus ne restèrent
cependant pas trop longtemps éloignés de leur
maman et de son nouvel époux. En 33 avant J.-C., leur
père Ti. Claudius Nero mourut et les deux garçonnets
furent recueillis dans la maison (et la familia) de
beau-père Octave. |
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C'est, je crois, Charles Péguy
qui a dit "À dix ans, tout est joué !".
Le jeune Tibère n'avait pas encore atteint cet âge
quand, phagocyté par sa nouvelle famille, cette "famille
des Césars" destinée à gouverner Rome, il ressentit
une douleur qui jamais ne n'effacerait, qui marquerait son caractère
pour toujours : son beau-père Octave ne l'aimait pas et ne
l'aimerait jamais !
Attention, cela ne veut pas dire que le mari de Livie maltraitait
l'aîné de ses beau-fils. Il avait trop le sens de la
famille pour cela ! Non, plus simplement, Octave concentra tout
l'amour paternel dont il était capable sur son neveu Marcellus
(fils d'Octavie, sa petite sur chérie) et sur le frère
cadet de Tibère, le petit Drusus, deux enfants dont le naturel
franc, ouvert et joyeux, contrastait furieusement avec celui du
jeune Tibère, garçon si renfermé et si taciturne
qu'il pouvait parfois paraître dédaigneux ou sournois.
Sans doute est-ce pour cette raison Octave ne réussit jamais
à comprendre ni à apprécier l'aîné
de ses beaux-fils. Parvint-il même seulement à communiquer
avec lui ? C'est douteux car jamais l'Imperator ne réussit
à se défaire de cet a priori négatif.
Même les éclatants mérites, les talents militaires
et les succès diplomatiques de Tibère n'y purent rien
changer. Jusqu'à ce qu'il ne puisse plus faire autrement,
Octave s'obstina à confiner ce garçon bourré
de qualités dans un rôle peu glorieux de bouche-trou
et de faire-valoir. Or, Tibère était très conscient
de ses propres capacités, et comme c'était un grand
hypersensible sous une rude écorce, il ressentit d'autant
plus vivement ce manque d'affection et de confiance qu'il provenait
de la personne qu'il admirait le plus.
Au sortir de l'adolescence, son désarroi fut si vif, sa
désespérance en l'avenir si grande qu'il sombra un
moment dans l'alcoolisme. Et comme à cette époque
déjà, personne ne comprenait rien de rien à
ce jeune homme en mal d'affection, des mauvaises langues crurent
plaisant de l'affubler d'un affreux sobriquet : déformant
son patronyme (Tiberius Claudius Nero), ces malveillants
l'appelèrent désormais Biberius Caldius Mero,
un jeu de mot parfaitement intraduisible mais qui fait référence
à la fois à l'ivrognerie la plus torride et au gros
rouge qui tache !
Tibère surmonta assez rapidement cette déprime, même
si sa blessure à l'âme resta toujours béante.
Il "apprit la guerre" en accompagnant Auguste
dans sa campagne de pacification de l'Espagne (26 - 25 av. J.-C.),
puis fut envoyé en Orient où les Parthes de Mésopotamie
recommençaient à se faire menaçants. À
la tête de six légions, il occupa pacifiquement l'Arménie,
qui redevint un protectorat romain sous l'autorité du roi
Tigrane (20 av. J.-C.).
Ensuite, après un court séjour à Rome, il
repartit en campagne. Il s'agissait maintenant de garantir les communications
entre l'Italie, la Gaule et les Balkans, donc de conquérir
tout l'arc alpin.
Tibère et son jeune frère Drusus s'acquittèrent
parfaitement de cette tâche : les tribus qui occupaient le
Val d'Aoste, la Suisse, et le Tyrol actuels furent énergiquement
"romanisées" (15 av. J.-C.). (Voir carte).
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En 12 avant J.-C. Agrippa mourut.
Ce décès inopiné du successeur désigné
d'Auguste (voir ici)
allait provoquer un nouveau séisme dans l'existence
de Tibère.
Comme le défunt laissait une épouse, la tristement
célèbre Julie, propre fille du Princeps, et
cinq enfants, dont deux fils en bas âge, Caius et Lucius
César, héritiers présomptifs du trône,
Auguste réquisitionna
Tibère afin qu'il remplaçât séance
tenante Agrippa dans le lit (d'ailleurs fort embouteillé)
de Julie.
Que Tibère fût marié et qu'il adorât
son épouse Vipsania n'apitoya nullement l'autoritaire
autocrate : les intérêts particuliers ne devaient-ils
pas céder devant ceux de l'État ? Tibère
n'avait qu'à mordre sur sa chique, faire contre mauvaise
fortune bon cur ! Au diable ses sentiments ! Qu'il obtempère,
par Jupiter !
Tibère céda. Avait-il d'autre choix ?
Gageons cependant qu'il se serait sans doute plié à
la raison d'État d'un cur plus léger si
Auguste, en exigeant de lui ces sacrifices considérables,
lui avait également accordé les honneurs qui
y étaient associés. Tibère abandonnait
la femme qu'il aimait pour tenir la chandelle auprès
de la joyeuse veuve d'Agrippa ; il servirait de père
aux enfants d'Agrippa ; mais pas question pour lui de recevoir
le titre de co-régent détenu jadis par Agrippa
! Le jeune marié, nommé d'abord commandant en
chef de l'armée du Danube, puis de celle de Germanie
(à la mort de son frère Drusus, en 9 av. J.-C.),
continuerait à lutter aux frontières pour la
grandeur de l'Empire. Pendant ce temps-là, sa Julie
d'épouse, à Rome, lui planterait des cornes
susceptibles d'épouvanter le grand Cordobès
lui-même ! |
Pourtant, malgré ces humiliations, Tibère ne se laissa
pas aller. Ses campagnes militaires dans les Balkans et en Germanie
furent même si brillantes et ses victoires si éclatantes,
qu'Auguste fut bien forcé,
sous peine de paraître le plus vil des ingrats, de récompenser
selon ses mérites celui qui était devenu, malgré
qu'il en eût, le plus grand soldat et le meilleur rempart
de Rome. En 6 av. J.-C., il octroya à son gendre la "Puissance
tribunitienne" (Tribunicia potestas) pour cinq ans et le
nomma gouverneur des provinces orientales de l'Empire. Cette promotion,
ô combien justifiée, faisait de Tibère le second
personnage de l'État après le Princeps.
Cette embellie dans les relations entre Tibère et son beau-père
ne dura guère !
En 5 av. J.-C., à peine un an après son élévation
au titre de co-régent, Tibère demanda au Princeps
la grâce d'être déchargé de toute fonction
politique. Il était fatigué, disait-il, et souhaitait
se rendre en Grèce afin de s'y reposer et y poursuivre ses
études.
Sa mère Livie s'indigna. Auguste refusa.
Pour obtenir gain, de cause, Tibère entama une grève
de la faim qui vainquit enfin la résistance parentale. C'est
ainsi qu'il obtint le droit d'effectuer un court séjour
à Rhodes. Il allait y rester sept ans (jusqu'en
2 ap. J.-C.).
Les historiens se sont toujours interrogés sur les raisons
de ce premier exil insulaire de Tibère - celui de Rhodes
préfigurant celui de Capri à l'extrême fin de
sa vie. Tous évoquent, bien sûr, son pénible
mariage avec sa volage épouse Julie, cette union pro forma
qui, au mieux, lui donnait des airs de cocu magnifique et au pire
de gigolo véreux. Ou alors, on allègue son ras-le-bol
de se voir toujours confiné dans un rôle de bouche-trou.
En effet, malgré sa nomination flatteuse au deuxième
rang de l'Empire, il restait encore et toujours le successeur "intérimaire"
d'Auguste, celui qui n'était chargé que d'assurer
le trône aux petit-fils (et également fils adoptifs)
du premier Princeps, ces Caius et Lucius Césars, les fils
de sa frivole épouse et d'Agrippa. C'est à eux que
le trône était réservé en définitive,
pas à Tibère ! (Voir : Succession
d'Auguste et tableau
généalogique)
Ces raisons sont certes plausibles, mais, à mon avis, il
convient de les compléter par deux autres.
Tout d'abord, il est fort probable que Tibère, atterré
de servir de bouche-trou depuis de si longues années, commençait
à être affecté par un problème psychologique
qui allait devenir une des traits les plus caractéristiques
de sa personnalité : un manque de confiance en soi quasi
pathologique.
À force de voir que tous, Auguste, Livie, le peuple romain,
ses soldats même, lui préféraient des êtres
comme Marcellus, Drusus ou Caius et Lucius Césars, des personnages
plus sympathiques, plus affables qu'il ne l'était, mais qui
étaient dépourvus de ses brillantes qualités
intellectuelles et morales, Tibère en était sans doute
arrivé à se convaicre lui-même qu'il ne pouvait
avoir raison contre tous. C'était pas possible ! pensait-il,
comment tant de pesonnes auraient -elles pu se tromper si longtemps
sur son compte ? C'était certain, il n'était pas aussi
capable, aussi intelligent, aussi dévoué qu'il ne
le pensait lui-même ! C'était évident, il était
totalement indigne de la confiance qu'Auguste venait enfin de lui
accorder ! Alors, un exil doré sous le ciel de Rhodes, c'était
encore trop bon lui, misérable ver de terre qu'il était
!
D'autre part, Tibère montra souvent une forte tendance à
la paranoïa. Alors, peut-être songea-t-il qu'Auguste,
en le hissant sur la deuxième marche de son trône,
lui tendait un piège. C'était bien dans la manière
du personnage ! Tibère serait couvert d'honneurs pendant
un certain temps, ensuite "on" lui tendrait un piège, ou
"on" le pousserait à la faute, et l'"on" se débarrasserait
de lui légalement, sans tambour ni trompette. Un Tibère
hors course, c'était aussi un rival potentiel de moins pour
les héritiers d'Auguste, ses petits-fils Caius et Lucius
Césars !
Tibère resta donc sept ans à Rhodes. En semi-disgrâce,
presqu'en exil
Sept ans qu'il passa comme un "simple particulier",
étudiant la philosophie dans une modeste villa. Les seuls
événements qui troublèrent sa quiétude
furent son divorce d'avec Julie et un conflit avec Caius César,
son beau-fils.
En 2 av. J.-C., les yeux d'Auguste
s'étaient enfin dessillés. Se rendant enfin compte
de l'inconduite (c'est un euphémisme) de sa fille Julie,
il l'exila dans l'île de Pandateria et lui expédia
une lettre de divorce au nom de son mari. Bref, qu'il s'agisse de
son mariage ou de son démariage, Tibère n'avait eu
à aucun moment droit au chapitre. On remarquera simplement
que le "cruel Tibère" envoya plusieurs lettres à son
ex-beau-père pour lui demander d'adoucir le sort de son ancienne
épouse. Il ne fut pas entendu.
L'année suivante (1 av. J.-C.), Caius César, petit-fils
d'Auguste et futur Princeps présomptif (Voir tableau
généalogique), fut nommé gouverneur général
de l'Orient. Tibère se rendit à Samos pour présenter
ses hommages à celui qui avait été son beau-fils.
Cette démarche ne suffit cependant pas à apaiser la
méfiance (ou la jalousie) de Caius et de son entourage. Il
paraît même que la vie de Tibère aurait été
un moment menacée, que certains amis du nouveau gouverneur,
l'esprit échauffé par le vin d'un festin, auraient
projetè d'aller à Rhodes exécuter l'exilé
volontaire puis de ramener sa tête sanguinolente au nouveau
maître de l'Orient. Il paraît aussi que Quirinus, ancien
(ou futur - voir ici)
gouverneur de Syrie, parvint à apaiser le jeune Caius.
En 2 ap. J.-C. Tibère mit fin à son exil rhodien
et rentra à Rome. Pendant deux année, ses dernières
années de tranquillité, il se tint encore éloigné
de la vie publique.
| En 4 ap. J.-C., son jeune ennemi
Caius César mourut, deux ans après son frère
Lucius.
Tous les projets
successoraux d'Auguste s'étaient écroulés,
les uns après les autres. À présent,
le vieux Princeps n'ait plus le choix : dans l'intérêt
de l'État (rei publica causa) mais la mort dans l'âme,
il fut bien obligé d'appeler aux affaires son plus
proche parent, son beau-fils, ce Tibère qu'il estimait
si peu.
En moins de deux, l'éternel bouche-trou fut adopté
par Auguste et quasiment
associé au gouvernement de l'Empire. Ce serait cependant
bien mal connaître Auguste que de penser qu'il avait
brusquement renoncé à toutes ses préventions
à l'égard de son beau-fils. Il avait d'ailleurs
agrémenté sa promotion à la seconde place
de l'État d'une clause qui, sous couleur d'éviter
toute vacance de pouvoir, visait en en fait à évincer
du trône les descendants directs de Tibère. Celui-ci
ne devait-il pas adopter son neveu Germanicus (Fils du frère
cadet de Tibère - Voir tableau
généalogique) ? C'était clair ! Après
Tibère, ce ne serait pas Drusus, son fils biologique
qui règnerait, mais bien Germanicus, son fils adoptif.
Mais tout ça, ce n'étaient que des plans tirés
sur la comète ! Bien des choses pouvaient encore changer
! Mieux valait ne pas songer à l'avenir, travailler
à la gloire de Rome et, autant que possible, gagner
définitivement l'estime du Princeps.
Des années durant, Tibère, très efficacement
secondé par son "fils" Germanicus, allait énergiquement
s'employer à la défense et à l'expansion
de l'Empire. Toujours sur la brèche, toujours à
la tête de leurs légions, les deux "Césars"
s'échinèrent à conquérir toute
la Germanie, du Rhin jusqu'à l'Elbe.
Ils y réussirent
presque. Le pays semblait totalement
et définitivement "pacifié" quand la défaite
inopinée de Varus dans la forêt de Teutoburg
(9 ap. J.-C.), conjuguée à une très dangereuse
révolte des provinces danubienne (de 6 à 9 ap.
J.-C.), sonna le glas de ce "Drang nach Osten".
À l'Est, Rome avait atteint ses limites.
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Sur les conseils de Tibère et de Germanicus, Auguste renonça
à la frontière de l'Elbe pour la reporter plus à
l'Ouest, sur le Rhin. (Voir : Politique
des Trois fleuves d'Auguste et Carte
des conquêtes d'Auguste en Occident).
Un an avant la mort d'Auguste
(13 ap. J.-C.), les pouvoirs de Tibère furent encore considérablement
accrus : il obtint la libre disposition de l'armée et des
provinces de l'Empire (imperium proconsulare majus). Il est
vrai aussi que les derniers espoirs du Princeps de voir sa succession
échapper à son beau-fils venaient de s'effondrer.
En effet, Auguste en dernier recours, avait compté sur Agrippa
Posthume, son dernier petit-fils (troisième fils d'Agrippa
et de Julie) pour disputer le trône à Tibère.
Hélas, son "champion" s'était avéré
si dément et si dépravé qu'il avait été
forcé de l'exiler loin de Rome !
On devine dès lors quels sentiments mitigés devaient
agiter le vieil empereur quand il écrivait ces lettres officielles,
ruisselantes d'hypocrites compliments à l'égard de
Tibère, cet héritier non voulu, qu'il ne s'était
résolu à choisir qu'à cause d'une cascade de
décès et de tragédies familiales : "Chaque
fois que se produit une affaire qui exige toute ma réflexion
et chaque fois que j'éprouve une grande contrariété,
je pense à mon cher Tibère, par Jupiter ! et il me
vient à l'esprit ce vers d'Homère : " S'il était
auprès de moi, nous pourrions traverser tous deux sans encombre
un brasier ardent, car sa prudence est sans égale ! "
(Suétone, Tibère, 21, 5).
Tu parles, Charles ! |
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TIBÈRE
"PRINCEPS"
Enfin, le 19 août 14, le vieil Auguste
rendit l'âme. Tibère lui succéda sans difficultés
insurmontables, mais non sans amers déchirements familiaux.
Il faut dire que le premier Princeps, sur son lit de mort, n'avait
pas pu s'empêcher de concocter une dernière vacherie
à son successeur si mal-aimé : il avait adopté
Livie, sa propre épouse bientôt veuve, et l'avait autorisé
à prendre le titre d'Augusta.
Que signifiait cette dernière volonté
? Les opinions des "constitutionalistes" romains divergeaient :
N'était-ce que la simple transmission d'un titre honorifique
? Ou bien Livie devait-elle gouverner au côté de Tibère
au titre de co-régente ? Ou enfin, Auguste, devenu gâteux,
voulait-il que ce soit son épouse seule qui lui succède
?
Mais quelles qu'aient été les intentions
d'Auguste, on peut aisément en imaginer l'effet sur le pauvre
Tibère ! Alors qu'il semblait avoir acquis définitivement
la confiance du vieux despote, celui-ci, par une ultime avanie,
avait encore réussi l'exploit de lui mesurer son estime "à
titre posthume". De plus, en conférant à son épouse
une dignité égale, sinon supérieure, à
celle qu'il avait accordée à son beau-fils, Auguste
faisait d'elle une dangereuse rivale pour le nouveau Princeps. S'il
avait voulu obliger Tibère à s'emparer du pouvoir
en passant sur le corps de sa propre mère, il ne s'y serait
pas pris autrement !
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Sachant tout cela, on comprend
mieux que, lorsque le Sénat de Rome offrit officiellement
à Tibère la succession d'Auguste (17 septembre
14), il refusa catégoriquement : il avait 57 ans, et
était trop vieux pour ces conneries, répondit-il
(en substance) aux Sénateurs atterrés !
À l'instar des historiens antiques, les Pères
conscrits qui assistaient à cette séance mémorable
ne virent sans doute dans cette dérobade qu'une coquetterie
de cabot ou une manuvre d'habile politicard : Tibère
voulait se faire prier ou voulait démasquer les opposants
potentiels.
Je n'en suis pas si sûr !
À mon avis, cette réticence à assumer
les plus hautes fonctions n'était ni une ruse ni un
calcul politique. Tibère croyait sincèrement
qu'il était physiquement et moralement incapable de
reprendre l'écrasant fardeau d'Auguste. Surtout s'il
fallait le disputer à sa vieille maman ou le partager
avec elle !
Quoi qu'il en soit, l'insistance des Sénateurs finit
par avoir raison de ses résistances. Tibère,
le cur gros, accepta le Principat, mais les lubies posthumes
du vieil Auguste avaient transformé son jour de gloire
en jour de deuil !
Un autre problème politico-familial survint en Germanie
où les légions souhaitèrent - déjà
- avoir leur mot à dire dans la désignation
du nouveau souverain. Selon la logique du Principat, cette
prétention pouvait paraître légitime.
En effet, dans le système politique conçu par
Auguste, le chef politique de Rome, celui que, par facilité,
nous nommons "empereur", était tout autant le chef
du Sénat et du Peuple (Princeps) que le commandant
en chef (imperator) des armées romaines. Dès
lors, puisque les Sénateurs désignaient "librement"
leur Princeps, pourquoi les soldats n'auraient-ils
pas le droit, eux aussi, de désigner leur Imperator
? Le seul hic dans cette histoire, c'est que les légionnaires
de l'armée du Rhin auraient préféré
que ce soit Germanicus qui ceigne le bandeau impérial
plutôt que cette vieille ganache blanchie sous le harnais
de Tibère. |
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De murmures en récriminations,
la situation se dégrada sérieusement. Plusieurs
légions entrèrent même en rébellion
ouverte. Des soldats excités offrirent la pourpre à
Germanicus, lui proposant même de le mener à Rome
afin de l'introniser à la place de son vieux tonton,
cet empereur gâteux désigné par des Sénateurs
serviles.
Germanicus refusa tout net ! Par loyauté ? Peut-être
Du
reste, pourquoi aurait-il risqué sa vie et son honneur
dans cette entreprise hasardeuse alors que Tibère l'avait
adopté, associé au pouvoir et fait de lui son
successeur désigné ? Devenir Princeps ?
Il lui suffisait simplement d'attendre quelques années,
juste le temps que disparaisse son vieil oncle à héritage
|
| Alternant répression,
concessions et paroles apaisantes, Germanicus parvint à
faire rentrer les légionnaires du Rhin dans le rang,
l'obéissance et la discipline.
Décidément, l'heure des coups d'États
militaires n'avait pas encore sonné !
Pendant que Germanicus, sur le Rhin repoussait aussi résolument
les offres tentatrices de ses soldats que les assauts de Germains
qui avaient tablé sur une vacance du pouvoir à
la mort d'Auguste pour éprouver la résistance
de l'Empire, Tibère, à Rome, connaissait ses
premières désillusions.
En acceptant la succession "impériale", le nouveau
Princeps avait précisé qu'il s'en tiendrait
à une règle de gouvernement extrêmement
simple : il mettrait ses pas exactement dans ceux de son prédécesseur.
Les actes du divin Auguste
seraient les siens, ils feraient jurisprudence, et s'il était
confronté à une situation inédite, il
agirait comme il pensait que son divin beau-père eut
agi.
Cela paraissait d'une simplicité biblique. Cependant,
l'application de ce beau principe allait s'avérer hautement
problématique ! En effet, qu'était ce que le
"Principat selon Auguste" sinon un agglomérat confus
de pouvoirs militaires, populaires, sénatoriaux et
sacerdotaux ? En fonction des préférences politiques
et de la personnalité de l'individu qui l'exerçait,
cette véritable macédoine constitutionnelle
pouvait accoucher d'une monarchie "parlementaire", d'une "de
droit divin", d'une dictature militaire, ou prolétarienne.
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Auguste, lui, était parvenu à concilier toutes les
composantes de l'autorité dont il s'était emparé.
Grâce à son sens politique inné et à
une affabilité acquise avec l'âge, il avait réussi
le tour de force de ménager toutes les susceptibilités,
sénatoriales, populaires, militaires.
Mais Tibère n'était pas Auguste !
Il manquait si cruellement de confiance en ses propres qualités
qu'il était hors de question pour lui de gouverner seul.
Mais sur qui s'appuyer ?
Sur le peuple ? Aristocrate renfermé
et volontiers hautain, il lui était impossible de frayer
avec la populace, cette plèbe versatile et puante ! L'armée
? Selon la volonté d'Auguste, elle était maintenant
aux bons soins de Germanicus ; si dévouée même
qu'elle en devenait menaçante !
Il ne lui restait donc plus qu'à gouverner avec l'aide du
Sénat de Rome. Les illustrissimes Pères conscrits,
ne constituaient-ils pas la partie la plus saine du corps social
de l'Empire ?
Il fut cruellement déçu !
Au lieu d'adopter l'attitude noble et fière de leurs illustres
ancêtres qui avaient conquis le monde, au lieu d'aider le
Princeps par leurs conseils judicieux et éclairés,
les Sénateurs, dès le début du règne,
se confinèrent dans la plus éhontée et la plus
écurante des flagorneries. Tous les Pères conscrits
conspiraient en catimini contre Tibère, mais quand ils siégeaient,
c'est tout juste s'ils ne se proposaient de le déifier de
son vivant. Comment pouvaient-ils se tromper à ce point sur
son compte ? Ce souverain épris de simplicité et de
modestie tiquait déjà quand ses sujets l'appellaient
"maître" (dominus), jugeant qu'un tel mot, digne seulement
d'un esclave, n'avait pas sa place dans la bouche d'un citoyen romain
! Alors, penser qu'il puisse être honoré d'être
mis au rang des dieux, c'était presque l'insulter !
C'est aussi en croyant complaire à Tibère que, dès
les premières années de son règne, les Sénateurs
commencèrent à instruire ces fameux procès
de "lèse-majesté" qui ont tant nui à la réputation
posthume de cet empereur. Ils allaient se multiplier au fil des
années, provoquant l'apparition d'un des pires fléaux
de la société romaine : les délateurs professionnels.
Grâce à leurs "bons et loyaux services", un noble personnage
fut bientôt accusé d'avoir admis un comédien
à une cérémonie en l'honneur d'Auguste ; un
autre d'avoir coupé la tête d'une statue d'Auguste
pour la remplacer par celle du nouveau Princeps ; un troisième
de détenir une liste où figuraient les noms des membres
de la famille de César agrémentés de signes
mystérieux, etc, etc
Tibère, qui n'était pas à l'origine de ces
accusations, modéra toujours les ardeurs inquisitoriales
des Sénateurs
Du moins au début de son règne
car, dans ses dernières années, profondément
dégoûté, il renonça à intervenir.
Puisque le Sénat s'entêtait dans cette attitude servile
qui était pourtant tout à l'opposé de ce qu'il
attendait de lui et s'acharnait à se détruire lui-même
en accordant foi à des accusations ridicules, et bien, tant
pis pour lui ! |
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TIBÈRE
ET GERMANICUS
D'autres désillusions survinrent après la mort de
Germanicus.
Le jeune César, héritier présomptif du trône,
avait volé de succès en succès en Germanie.
Il n'était certes plus question, comme aux temps de la splendeur
d'Auguste (voir ici)
de rêver à la conquête des territoires qui s'étendaient
de la rive droite du Rhin jusqu'à l'Elbe, mais la défaite
de Varus avait été vengée. Les nombreuses incursions
de Germanicus en territoire ennemi (de 15 à 17 ap. J.-C.)
avaient constitué autant d'avertissements pour les belliqueuses
tribus germaniques. Celles-ci, affaiblies, divisées et trop
occupées à se battre entre elles, laisseraient les
provinces romaines en paix pour un bon bout de temps.
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La frontière du Rhin
sécurisée, Tibère rappela son neveu (et
beau-fils) à Rome où il lui accorda les honneurs
du triomphe (26 mai 17) - le dernier qui honora une autre
personne que le souverain régnant.
Ses lauriers n'eurent guère le temps de sécher
! À peine Germanicus se fut-il débarrassé
des derniers confettis de la fête que l'empereur lui
confia le commandement général de l'Orient romain.
Les Parthes, prenant prétexte d'une querelle dynastique,
avaient occupé l'Arménie, un protectorat romain.
Si l'on voulait respecter la volonté d'Auguste d'une
frontière orientale sur l'Euphrate, il était
hors de question de tolérer une occupation contraire
à tous les traités.
Germanicus se contenta d'une démonstration de la puissance
romaine. Déployant des forces considérables,
mais avec la ferme intention de les épargner ou de
n'en user qu'en cas d'extrême nécessité,
il réoccupa l'Arménie presque sans coup férir
et y fit couronner un souverain ami de Rome (18 ap. J.-C.).
Ce succès facile en entraîna un autre : la force
tranquille des légions de Germanicus avait tant impressionné
le roi des Parthes que celui-ci s'empressa d'envoyer des émissaires
au jeune prince romain pour négocier la prolongation
des traités d'amitié entre son royaume et Rome.
En Orient, la "paix romaine" était assurée
pour quinze ans.
Pour se reposer de ses fatigues, Germanicus s'accorda un
petit voyage d'agrément en Égypte. Il y séjourna
quelques mois en compagnie de son épouse Agrippine
(l'Ancienne - la grand-mère de Néron,
pas sa mère) puis il revint à Antioche. C'est
là qu'il tomba gravement malade et mourut (10 octobre
19). |
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Bien qu'il soit impossible de
se prononcer avec certitude, il semble bien que la mort de
Germanicus fut naturelle. Mais ce ne fut pas l'avis de sa
veuve, la fameuse Agrippine. Pour elle, pas de doute : feu
son mari avait été empoisonné ! C'était
Pison, le gouverneur de Syrie, qui, aidé de son épouse
Plautilla, avait versé le poison dans sa coupe. Ils
avaient agi sur l'ordre de Livie, la mère de l'empereur,
et, peut-être aussi, qui sait, sur celui de Tibère
lui-même
Évidemment, Agrippine n'avançait aucune preuve.
Le corps de Germanicus avait été exposé
nu sur le forum d'Antioche et personne n'avait décelé
sur lui la moindre trace suspecte. En outre, ni Livie ni Tibère
n'avaient le moindre intérêt à la disparition
de ce brillant jeune homme : Tibère n'avait jamais
eu la moindre divergence de vue avec ce neveu qu'il aimait
autant - si pas plus - que son fils Drusus ! En revanche,
cette hystérique d'Agrippine, elle, avait tout intérêt
à faire de son époux un martyr : ses fils auraient
plus de chance de monter un jour sur le trône !
Pourtant, l'infâme calomnie fut colportée et
avalée. Pison passa même en jugement. Il était
sans doute innocent, mais, présumé coupable
avant même le début du procès, il ne put,
dans un véritable climat d'hystérie collective,
faire valoir ses arguments. Il choisit de se suicider afin
que ses enfants ne soient pas dépouillés de
leur héritage.
La disparition de Germanicus, les ragots qui s'ensuivirent,
la haine inexpiable que lui vouait désormais sa parente
Agrippine, et même le suicide de Pison qui semblait
donner quelque couleur de vérité aux rumeurs
absurdes, furent autant de coups durs pour Tibère.
S'y ajouta encore l'attitude des Sénateurs. C'était
à qui montrerait l'affliction la plus vive, à
qui réclamerait le plus éloquemment que l'on
accorde les honneurs posthumes les plus extraordinaires au
défunt ! |
Ces attitudes outrées, si peu "romaines", n'étaient
excusables aux yeux de Tibère que si elles témoignaient
d'une peine sincère. Mais était-ce le cas ? L'empereur
en doutait. Pour lui, ce deuil tapageur et excessif n'était,
dans le meilleur des cas, que l'expression de l'habituelle servilité
du Sénat, et dans la pire des hypothèses, c'était
une critique du régime, un manque de confiance dans le Princeps
régnant, la manifestation du regret qu'il fût encore
en vie.
Pour mettre fin à ces excès de dévotion, Tibère
fut contraint de publier un édit dont la dignité et
la fermeté toute romaine mérite l'admiration. Je me
permets de citer ce texte, il en vaut la peine : "Un grand nombre
de Romains sont morts pour leur patrie, Mais pas un n'a été
aussi ardemment regretté. Il faut cependant savoir se modérer.
Ce qui convient peut-être à une famille modeste, à
un État quelconque, ne sied pas de même à des
hommes de haute condition et à un peuple qui règne
sur le monde. Tant que la douleur était encore vive, il convenait
d'être dans le deuil, et l'affliction était alors notre
recours. Mais maintenant, il faut se reprendre et faire preuve de
fermeté d'âme. Nous devons refouler notre tristesse
comme jadis le divin Jules César après la perte de
sa fille unique et le divin Auguste après la mort de ses
petits-fils. Je n'ai pas besoin de vous rappeler des exemples plus
anciens : la constance avec laquelle le peuple romain a supporté
les désastres militaires, la mort de ses généraux,
l'extermination de tant de nobles familles. Les princes sont mortels
; seule la République est éternelle. Revenez à
vos pratiques ordinaires et faites à nouveau place à
la joie !" (Tacite, Annales III, 6 - Cité par
E. Kornemann, Tibère, Payot, Paris)
.
"Sans cur, ce cruel Tibère !" grogna sans doute le
peuple
"Des perles aux pourceaux", dirons-nous ! |
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TIBÈRE
ET SÉJAN
Toutes ces désillusions, l'opposition larvée de sa
propre mère, la servilité du Sénat, la mort
de Germanicus, les calomnies d'Agrippine, sa popularité qui
s'effritait, tout cela sembla bien futile quand Tibère se
rendit compte que Séjan, en qui il avait placé toute
sa confiance, cet homme qu'il considérait comme son bras
droit, son ami, presque son frère, l'avait ignominieusement
trompé et abominablement trahi.
Séjan (Lucius Ælius Sejanus) qui était Préfet
du Prétoire dès les premières années
du règne de Tibère, n'entra réellement dans
le cercle très restreint des intimes de l'empereur qu'après
la mort de Germanicus (19 ap. J.-C). Les temps étaient favorables
aux ambitieux : privé brutalement de son meilleur collaborateur
alors même qu'il éprouvait de plus en plus de répugnance
à gouverner seul, le Princeps cherchait désespérément
quelqu'un avec qui partager l'écrasant fardeau de l'État.
Séjan voulut être celui-là !
| Une des premières
mesures que prit cet intrigant personnage fut de rassembler
à Rome toutes les cohortes prétoriennes qui
étaient, jusque-là, disséminées
dans de nombreuses localités du Latium. L'objectif
avoué était de mieux assurer la protection de
l'empereur. En réalité, c'était surtout
lui-même que Séjan voulait protéger. En
outre, la présence dans la Ville de quelques milliers
de soldats d'élite ne manquerait pas de donner à
leur chef un poids politique considérable.
Très vite Séjan entra en conflit avec Drusus,
le fils de Tibère, qui avait, mieux que son père,
percé à jour la duplicité du Préfet
du Prétoire.
Ce dernier ne lésina pas sur les moyens pour éliminer
ce gêneur : il séduisit sa femme et la poussa
à empoisonner son époux.
Drusus, fils unique de Tibère, mourut en 23 ap. J.-C.
Après s'être aussi facilement débarrassé
du fils du Princeps, Séjan ambitionna de monter lui-même
sur le trône. Grâce à lui, une dictature
militaire du genre de celle de César remplacerait la
"monarchie parlementaire" dont Tibère, malgré
toutes ses désillusions, continuait à rêver.
Le plan de Séjan était simple et son exécution
aisée.
Il allait tout d'abord encourager l'autodestruction du Sénat.
Une nouvelle vague de délateurs professionnels apparut,
les procès de lèse majesté se multiplièrent
encore et, malgré les objurgations (de plus en plus
molles) de Tibère, les rangs des Sénateurs s'en
trouvèrent considérablement éclaircis,
épurés de tout élément potentiellement
dangereux. |
|
Ensuite Séjan renforça son influence sur le Prince.
Il alla même - accident orchestré ? - jusqu'à
lui sauver la vie. Un jour que Tibère s'était attablé
dans une grotte naturelle des environs de Terracine, des pierres
se détachèrent du plafond, risquant de blesser sérieusement
l'empereur, voire de le tuer. Séjan protégea alors
le vieux Princeps de son corps tandis que les autres convives enfuyaient
épouvantés.
Ayant ainsi démontré son dévouement de façon
éclatante, Séjan put aisément persuader Tibère
de goûter sans crainte aux charmes d'un repos bien mérité
dans une retraite paradisiaque tandis que lui-même "liquiderait
les affaires courantes".
En 27 ap. J.-C., Tibère se retirait quasi définitivement
dans l'île de Capri.
Séjan avait désormais les coudées franches
pour continuer sa lente progression vers le trône. Mais pour
s'y asseoir, il fallait d'abord que les héritiers légitimes
de Tibère fassent place nette. Cela signifiait que l'ambitieux
Préfet devait discréditer d'abord, puis éliminer,
toute la famille de Germanicus, sa veuve Agrippine et surtout ses
trois fils (Nero Cæsar, Drusus et Caius-Caligula).
L'empereur étant loin de Rome, Séjan n'eut aucun
mal à lui faire accroire que sa vie était très
sérieusement menacée par d'innombrables complots.
Or, prétendait-il, ces dangereuses conspirations n'avaient
qu'un point commun entre elles : toutes émanaient de la veuve
de Germanicus et de ses rejetons.
C'était prêcher à un converti ! Depuis une bonne
dizaine d'année, Tibère exécrait cette hystérique
d'Agrippine, celle qui, plus que tout autre, avait sapé sa
popularité
Cette ménade d'Agrippine, avec ses
rancurs recuites, ses exécrables calomnies, ses pompes
et ses uvres !
Ce n'est pourtant qu'au bout de trois années d'insistance
- étonnant signe d'indépendance d'esprit chez souverain
souvent présenté comme influençable à
l'extrême - que l'infâme Préfet du Prétoire
obtint de Tibère la condamnation de la veuve de Germanicus
et de ses fils aînés. Tous furent déclarés
ennemis publics et traités comme tels. Agrippine l'Ancienne
fut exilée à Pandateria et y mourut en 33. Son fils
Nero Caesar, d'abord exilé au même endroit que sa mère,
fut transféré ensuite à Pontia et s'y suicida
en 31. Quant à son cadet Drusus, il fut emprisonné
à Rome et mourut vers 33 seulement, dans des circonstances
restées obscures.
De l'illustre famille de Germanicus, celle qu'Auguste avait choisie
pour hériter de son trône, il ne restait que deux filles
(Agrippine la Jeune,
mère de Néron,
et Drusilla) ainsi le jeune Caius, plus connu sous le sobriquet
de Caligula.
Mais Séjan avait été trop loin.
Sans doute le méfiant Tibère avait-il déjà
commencé à se douter qu'il y avait anguille sous roche
quand sa belle sur Antonia (la mère de Germanicus),
elle-même alertée par un serviteur de Séjan,
l'avertit que celui-ci, grisé par ses succès, projetait
de le renverser.
Il n'était que temps de réagir
! Le Préfet du Prétoire avait déjà acquis
une telle puissance qu'il était désormais quasi impossible
de le renverser par voies légales. Il fallait ruser, opposer
à Séjan un Séjan et demi.
Ce coquin, pire encore que le tout-puissant Préfet du Prétoire,
s'appelait Macron
(Nævius Sertorius Macro), un officier ambitieux. Tibère
le convoqua à Capri, lui donna des instructions secrètes,
puis le renvoya à Rome porteur d'une lettre adressée
au Sénat. Dès le lendemain (18 octobre 31) Macron
réunit les Sénateurs en séance extraordinaire
pour leur lire le message impérial, une lettre incroyablement
longue et tarabiscotée.
Séjan, assis au premier rang, écoutait sans méfiance
cet écheveau de billevesées. Lui, il croyait naïvement
que Tibère allait lui accorder la puissance tribunitienne
qui ferait de lui le deuxième personnage de l'Empire. Cette
interminable prose, sentencieuse et emphatique, n'était destinée
qu'à faire "durer le suspens".
Séjan se trompait lourdement ! La signification complète
du message ne se révéla qu'à la dernière
phrase : le Préfet du Prétoire était accusé
de haute trahison et Tibère ordonnait son arrestation immédiate.
Comme un seul homme, les Sénateurs votèrent la déchéance,
la mort et l'exécution immédiate de Séjan et
de ses enfants
L'historien Suétone (qui n'en rate pas une dès qu'il
s'agit de narrer des horreurs) prétend que le bourreau, chargé
d'exécuter la plus jeune des filles du Préfet déchu,
ressentit comme l'ombre d'un scrupule légaliste : la loi
romaine interdisait-elle pas d'exécuter les jeunes filles
vierges ? Le "bonhomme" résolut l'épineux problème
à sa façon : Il viola la fillette avant de la tuer
! |
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LES DERNIÈRES ANNÉES
La mort de Séjan eut raison des dernières illusions
de Tibère. Après avoir éprouvé l'inutilité
des exploits guerriers, la vanité des ambitions politiques,
la servilité des aristocrates et les calomnies des ambitieuses,
il avait été ignominieusement trahi par l'homme qu'il
estimait le plus, son ami le plus fidèle, son alter ego.
En qui pouvait-il se fier désormais si Séjan, le "fidéle
d'entre les fidèles", avait été capable de
corrompre sa belle-fille, d'assassiner son fils, d'éclaircir
les rangs du Sénat, d'élaguer l'arbre généalogique
des Julio-Claudiens au point de faire ressembler à un arbuste
rabougri, et finalement de projeter sa mort et de convoiter son
trône ?
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Les dernières années
du règne de Tibère (31 - 37 ap. J.-C.) furent
donc tristes, très tristes.
Les paysages enchanteurs, mais mélancoliques, de l'île
de Capri furent certainement plus souvent témoins du
désespoir de ce vieillard triste et épuisé
que des débauches, aussi improbables que fantaisistes,
imaginées par ce libertin de Suétone. Comment
aurait-il eu le coeur à la bagatelle, ce vieil empereur
qui, las de tout, voyait disparaître un à un
ses rares amis (en particulier le juriste Cocceius Nerva,
grand-père du futur empereur Nerva)
? Tibère avait décidément vécu
trop longtemps ; tout le mùonde le disait
et lui-même le pensait !
Tragiquement incompris de tous, désespérément
seul sur cet îlot qu'il ne quittait plus guère,
Tibère ne se laissa que trop aller sa pente naturelle
qui était d'abandonner les hommes à leur perversité.
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Pourtant, à de multiples reprises, presqu'une fois par an,
il tenta de se secouer, de retourner à Rome pour y nettoyer
ces écuries d'Augias qu'était devenue la capitale
sous le règne de Macron, le détestable remplaçant
du démoniaque Séjan. Mais chaque fois, Tibère
rebroussa chemin à quelques milles de la Ville.Il lui était
désormais impossible, tant moralement que physiquement, de
pénétrer intra muros. La détresse, le dégoût,
la crainte et le manque de confiance avaient définitivement
triomphé de sa volonté.
Tibère laissa donc Rome entre les griffes du Préfet
du Prétoire Macron qui y fit régner une terreur digne
du son prédécesseur Séjan. L'empereur ne fit
plus le moindre geste pour modérer les sentences des nombreux
procès de lèse-majesté. Il semble même
que ses rares interventions allèrent plutôt dans le
sens d'une sévérité accrue. C'est de cette
époque que daterait la terrible phrase que la tradition lui
prête : Oderint dum metuant ("Qu'ils me haïssent,
pourvu qu'ils me craignent !").
Mais si le vieux Princeps en avait visiblement
"ras-le-bol" de Rome et des Romains, il ne se désintéressait
pas pour autant du reste du l'Empire. On le vit bien en 35 ap. J.-C.
quand les Parthes envahirent, une fois de plus, l'Arménie,
ce royaume vassal.
Très soucieux de protéger la frontière de l'Euphrate,
Tibère envoya en Orient Lucius Vitellius (père
du futur empereur Aulus Vitellius),
avec mission de faire rentrer l'Arménie dans la sphère
d'influence romaine, mais sans intervention directe de l'armée
romaine.
Vitellius, homme intelligent, mais qui tourna assez mal par la
suite, se conforma scrupuleusement aux directives impériales.
Il suscita un rival au roi des Parthes, favorisa une révolte
de l'aristocratie locale, encouragea les Hiberniens à envahir
l'Arménie et y fit couronner un roi pro-romain. Enfin, pour
achever de convaincre le souverain parthe de la puissance romaine,
Vitellius fit effectuer à ses légions une "promenade
militaire" le long de l'Euphrate. Ces manuvres d'intimidation
atteignirent leur but : au printemps 37, des négociateurs
parthes se présentèrent au camp romain pour renouveler
le vieux "traité d'amitié" qui unissait depuis si
longtemps les empires mésopotamien et romain. Le status
quo cher à Auguste
avait été maintenu !
Tibère n'assista pas à ce dernier succès.
Quelques semaines avant la signature des accords avec les Parthes,
le vieux Princeps avait rendu son dernier soupir - jamais formule
ne fut plus appropriée ! (16 mars 37).
Tacite et Suétone rapportent que, l'empereur ne se décidant
pas à casser sa pipe, Caligula,
son héritier présomptif, et le préfet Macron
auraient quelque peu hâté son trépas en l'étouffant
sous des couvertures. Il ne se trouve plus guère d'historiens
sérieux pour croire à cette fable.
On dit aussi que, quand elle apprit la mort de son empereur mal-aimé,
la populace romaine manifesta sa joie en vociférant : Tiberius
ad Tiberim ("Foutons ce Tibère de malheur dans le Tibre
!").
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Avant de quitter ce personnage tragique et
attachant que fut le deuxième Princeps de Rome,
je voudrais encore citer deux intéressants passages
d'un livre qui m'a guidé dans la rédaction de
cette notice :
"Comme tous les Claudiens et en particulier son neveu,
le futur empereur Claude, Tibère s'intéressait
beaucoup aux affaires judiciaires et à la jurisprudence.
(
). Le cas suivant est spécialement instructif
sur ce point. En 24, un préteur d'assez noble origine,
Plautius Silvanus, petit-fils de l'amie de Livie, Urgulania,
avait, pour des raisons inconnues, donné la mort à
sa femme Apronia en la précipitant par la fenêtre
de sa chambre. Traîné par son beau-père
devant le Princeps, il soutint qu'il avait dormi profondément
et que sa femme s'était probablement suicidée.
Tibère, sans plus tarder, se rendit chez Silvanus pour
inspecter le lieu du crime. Ayant relevé des indices
de lutte et d'une forte résistance, il fit lui-même
le réquisitoire devant le Sénat. (
)
On chercherait en vain un monarque moderne qui se serait
personnellement occupé de questions de ce genre.
(E. Kornemann, Tibère - p. 120)
Ce Maigret antique était aussi un homme modeste, qui
toujours refusa qu'on lui confère les honneurs divins
:
"Oui, je suis mortel, Pères conscrits, s'exclama-t-il
un jour aux Sénateurs médusés, et
les devoirs dont je m'acquitte sont ceux d'un homme ; il me
suffit d'occuper le premier rang ; de cela je vous prends
à témoin et je veux que la postérité
se souvienne ; elle rendra à ma mémoire un hommage
assez et même trop éclatant, si elle croit que
j'ai été digne de mes ancêtres, attentif
à vos intérêts, constant dans les périls,
intrépide contre les rancunes, quand il s'agissait
de l'intérêt public. Mes temples sont dans vos
curs comme mes statues les plus belles et les plus durables.
En effet, les monuments de marbre sont dédaignés
à l'égal des tombeaux quand le jugement de la
postérité les a rendus odieux. Je supplie donc
nos alliés, mes concitoyens et les dieux mêmes,
ceux-ci de m'accorder jusqu'à la fin de ma vie la paix
de l'âme et l'intelligence des lois divines et humaines,
ceux-là d'honorer, quand j'aurai quitté la terre,
mes travaux et mon nom de leurs louanges et de leurs bons
souvenirs ". (Tacite, Annales IV, 28 - Cité
par E. Kornemann, Tibère - p. 170, Payot, Paris).
Encore une foi, Tibère ne fut ni compris ni entendu
Des perles aux pourceaux, vous dis-je ! |
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