(27 av. J.-C. - 14
ap. J.-C.)
Auguste
(Caius Julius Caesar Octavianus Augustus)
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Le teint maladif, froid comme
un serpent, perpétuellement engoncé dans des
lainages à la propreté douteuse, Octave, le
petit-neveu de César
n'avait rien pour émouvoir les foules.
"Il faut que le temps soit un grand magicien
pour avoir su tirer de cette chrysalide étrange le
papillon merveilleux qui s'appellera Auguste", commente
ce vieux facho, mais souvent judicieux Benoist-Méchin
(Cléopâtre, ou le rêve évanoui).
De fait, il fallait tout le génie du
grand Jules pour discerner chez Octave, dissimulé sous
les décourageantes apparences de ce disgracieux jeune
homme, le caractère d'un fondateur d'Empire. |
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OCTAVE
: SA FAMILLE - SA JEUNESSE -
LES PREMIÈRES PASSES D'ARMES POLITIQUES
La mère d'Octave, qui répondait au doux nom d'Atia,
était la nièce de César (fille de sa sur
Julia) - (Voir tableau
généalogiqude la famille Julio-Claudienne).
Il est vraisemblable qu'en convolant avec Octavius, un obscur
banquier de province, cette donzelle n'avait guère épousé
qu'un portefeuille bien garni ! Quelles autres raisons que bassement
pécuniaires auraient pu en effet expliquer une telle mésalliance.
Rendez-vous un peu compte : l'une des plus fines fleurs du gotha
romain épouser le petit "chevalier" Octavius ! Mais voilà,
cet Octavius était, certes, issu d'une famille modeste,
mais il était aussi (et surtout) plein aux as !... "Beau
comme Crésus", tel était son principal mérite...
Il est également vrai qu'à cette époque (vers
-63), la prometteuse carrière politique de Jules
César s'avérait surtout n'être pour sa "familia"
qu'une entreprise ruineuse, un gouffre financier. Les suffrages
coûtaient fort cher, et l'argent frais d'un richissime banquier
valait bien une légère entorse au code d'honneur de
la caste sénatoriale !
Octave (futur Auguste) naquit à Rome le 23 septembre -63,
un peu avant le lever du soleil.
Son père mourut quand il avait quatre ans.
À l'age de douze ans, il prit pour la première fois
la parole en public pour prononcer l'éloge funèbre
de sa grand-mère Julia. En -45, il rejoignit César
qui luttait en Espagne contre les fils de Pompée le Grand.
L'année suivante (-44) son grand-oncle Jules, désormais
seul maître de Rome, l'envoya en Épire, un peu pour
y parfaire son éducation, beaucoup pour y préparer
son expédition contre les Parthes, laquelle devait commencer
par l'asservissement de la Dacie (Roumanie actuelle). C'est là,
à Apollonia (aujourd'hui Vallonia, en Albanie), qu'il apprit
l'assassinat de César, lardé de vingt-deux coups de
poignards par Brutus, Cassius et leurs séides (15 mars -44).
Un instant, Octave songea à rassembler les légions
cantonnées dans les parages et à marcher sur Rome.
Mais il était encore bien trop tendre, bien trop inexpérimenté,
bien trop peu connu pour se lancer dans une telle aventure. Il revint
donc en Italie comme un simple particulier. Ce n'est qu'à
son arrivée à Brindisi qu'il apprit que César,
avant sa mort, l'avait adopté.
Malgré les appréhensions de ses proches, il accepta
la succession. Désormais, il s'appellerait officiellement
Caius Julius Cæsar Octavianus. (Mais nous, nous continuerons
cependant de l'appeler Octave comme devant - du moins jusqu'à
ce qu'il devienne Auguste !).
Dans la réalité des faits, ce nouveau patronyme,
tout prestigieux qu'il fût, ne changeait pas grand-chose à
la situation du jeune Octave sur l'échiquier politique romain.
Fils adoptif de César ou non, il ne comptait guère
que pour des clopinettes !
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Antoine, ancien lieutenant du Jules César,
n'avait laissé à nul autre l'honneur de présider
aux funérailles de son ancien chef. Il ne se préoccupait
pas le moins du monde d'Octave, cet avorton malsain et insignifiant
: n'était-il pas aux yeux de tous, l'unique dépositaire
de la pensée du grand dictateur ? Consul désigné
pour l'année -44, ce colosse mégalo d'Antoine
estimait n'avoir besoin de personne pour tenir Rome en main
et châtier les assassins de son chef bien-aimé,
ces Brutus, Cassius et consorts qui prétendaient avoir
"libéré la Ville" et "restauré la République".
Quant à ce minus d'Octave, qu'il se contente donc du
glorieux patronyme qu'il venait endosser ! Le nom du plus
grand des Romains n'était-il pas déjà
un fardeau bien trop lourd pour ces épaules débiles
?
Cependant Octave, lui aussi, se voulait "Continuateur du
grand Jules" ! Et pas seulement à titre honorifique
ou subsidiaire ! Les deux principaux à la succession
de César, adversaires du jour, mais alliés naturels,
allaient donc - tôt ou tard, bon gré mal gré
- être forcés de s'entendre.
Mais Dieu que ce fut pénible !...
Contrairement à Octave, Antoine, ne brillait guère
par l'intelligence politique (ou même par l'intelligence
tout court) ; il voulait tout le pouvoir, tout seul, s'estimant
assez fort pour venir à bout de tout qui s'opposerait
à lui !
La situation resta fort confuse jusqu'en -43.
Devant l'acharnement d'Antoine à "la jouer perso",
Octave rallia même un instant le parti sénatorial,
qui était aussi celui des assassins de son père
adoptif. Il put ainsi infliger à Antoine, sous les
murs de Modène, une défaite qui ramena son rival
à un sens plus juste des réalités (avril
-43). En outre, Octave soudoya ce braillard cupide de Cicéron
afin qu'il mît tout son talent rhétorique au
service de la calomnie et ruinât la réputation
de ce grand soudard aviné d'Antoine. |
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LE
SECOND TRIUMVIRAT
Le machiavélisme d'Octave porta ses fruits. En novembre
-43, Antoine était suffisamment affaibli pour traiter avec
lui sur un pied d'égalité. Sous l'égide de
M. Æmilius Lepidus (Lépide) les deux hommes se rencontrèrent
dans une île située sur une rivière près
de Bologne.
Octave et Antoine, d'un tempérament diamétralement
opposé, ne s'estimaient guère, aussi ce n'est qu'après
de longues et pénibles tractations qu'un accord fut enfin
conclu : ce fut le Second Triumvirat.
Contrairement au premier
Triumvirat, conclu vingt années plus tôt entre
César, Pompée
et Crassus et qui n'était qu'une alliance formelle, il s'agissait
ici d'un pacte légal, d'une loi (Lex Titia) qui réglait
le gouvernement de l'Empire romain pour cinq ans (jusqu'au 31 décembre
-38).
Cependant, comme les provinces orientales de l'Empire étaient
aux mains des assassins de César, les Triumvirs ne s'accordèrent,
dans un premier temps, que des zones d'influence en Occident : Lépide
s'octroyait l'Espagne et la Gaule Narbonnaise, Antoine la Gaule
proprement dite et la Cisalpine, tandis qu'Octave administrerait
la Sicile, la Sardaigne et l'Afrique.
| Après s'être partagé l'Occident,
le Triumvirat renfloua son trésor de guerre en publiant
des listes de proscriptions. Une épuration sanglante
s'ensuivit. Sur les plus légers soupçons, une
multitude de citoyens furent exécutés sans jugement,
mais non sans cruauté, et leurs biens tombèrent
aux mains de l'État, en l'occurrence dans celles des
"Triumvirs" !
C'est alors que, parmi bien d'autres, ce bavard de Cicéron
perdit la vie, la tête et les mains : ce rancunier
d'Antoine, qui n'avait que fort modérément goûté
la verve venimeuse des "Philippiques", avait exigé
que le sang de l'orateur lave son honneur calomnié...
et son tout nouvel ami Octave avait obligeamment, mais sans
vergogne ni scrupules excessifs, "lâché" son
ancien allié devenu par trop encombrant.
Leur trésor de guerre bien rempli, les Triumvirs purent
alors régler définitivement leur compte aux
assassins de César.
Ce n'est pas qu'ils tinssent mordicus à venger la mort
de leur ami, protecteur, père adoptif ou grand-oncle.
Non, s'ils voulaient sacrifier Brutus, Cassius et consorts
aux mânes du grand Jules, c'est uniquement parce que
voir les provinces orientales, si riches et si peuplées
dans d'autres mains que les leurs, cela leur faisait mal au
ventre, à ces cupides !
Les conjurés des Ides de Mars furent battus à
Philippes et à plates coutures (-42). Cassius et Brutus
se suicidèrent.
Antoine avait vaillamment combattu. Octave, lui, ne se distingua
guère par son courage personnel sur le champ de bataille
! On dit même qu'il ne sortit de l'ombre protectrice
de sa tente bien gardée que pour châtier les
adversaires vaincus... "Il n'usa pas de la victoire avec
modération" dit l'historien Suétone en un
ironique euphémisme. En fait, l'épuration ordonnée
par Octave fut si féroce, si sanglante et si sauvage
que ses propres soldats en furent indignés. Lors du
défilé de la victoire, ils acclamèrent
copieusement Antoine, mais vouèrent le faible et vindicatif
Octave à tous les diables de l'enfer !
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Les provinces orientales "libérées",
une nouvelle répartition des zones d'influence des Triumvirs
s'imposait (Paix de Brindisi -40).
Antoine, principal artisan de la victoire des "Césariens",
s'octroya, tout naturellement, la part du lion : tout en conservant
la Gaule et la Cisalpine, il fit main basse sur tout l'orient
romain. Octave, lui, obtint la plus grande partie de l'Occident
(Italie, Espagne), tandis que le pâle Lépide dut
se contenter des provinces africaines. En outre, pour sceller
cet accord, Antoine épousait Octavie, la sur d'Octave.
Le triumvirat fut reconduit en -37 et devait assurer
sept ans de paix relative (entre -40 et -33).
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OCTAVE, TRIUMVIR D'OCCIDENT
Octave, qui commençait petit à petit à trouver
ses marques d'homme d'État de génie, profita de ce
délai pour renforcer sa position dans la partie occidentale
de l'Empire.
Il lutta tout d'abord contre Sextus Pompée, le fils cadet
du grand Pompée. Ce Pompée Junior avait, naturellement,
pris le parti des assassins de César et profité de
la guerre civile pour se tailler un puissant empire maritime en
Méditerranée.
Cette guerre navale fut extrêmement dure, et, surtout, très
périlleuse pour le pouvoir du Triumvir d'Occident.
Sextus Pompée, fort de sa suprématie navale, avait
établi un fort efficace "blocus continental". À Rome,
où la famine menaçait, le petit peuple de la capitale
était au bord de la rébellion alors que l'autorité
d'Octave y était encore si mal assurée. Après
avoir perdu deux flottes lors de tempêtes et frôlé
le désastre à plusieurs reprises, Octave (ou plutôt
Agrippa, son principal lieutenant) parvint enfin à anéantir
les forces navales de Pompée (bataille de Nauloque - Nord
de la Sicile - 36 av. J.-C).
L'éphémère maître de la Méditerranée,
qui avait trouvé refuge à Milet, fut exécuté
peu après sur l'ordre d'Agrippa.
Inutile de dire que, dans cette lutte inexpiable, les équipages
d'Octave (et d'Agrippa) avaient acquis une expérience qui
allait s'avérer déterminante en vue d'une lutte avec
Antoine qui s'annonçait aussi imminente que décisive.
Octave profita aussi de l'avantage et du prestige qui lui avait
conféré sa victoire contre Pompée pour se débarrasser
de son collègue, le Triumvir Lépide. Il lui confisqua
ses riches possessions africaines et l'envoya moisir en exil au
Sud de Rome, dans ces insalubres Marais Pontins, là où
il ne risquait guère de faire de vieux os.
La Méditerranée purifiée des pirates à
la solde de Pompée, Octave mit à profit les quelques
années de survie du Triumvirat agonisant pour s'emparer de
l'Illyrie et des côtes dalmates (Croatie, Serbie, Albanie
et Monténégro actuels - Voir carte
des conquêtes d'Auguste en Occident). Il s'agissait d'abord
pour lui de renforcer sa mainmise sur l'Occident, mais aussi (et
surtout) de s'assurer le contrôle de cette zone-tampon entre
la partie occidentale de l'Empire, qu'il contrôlait déjà,
et l'Orient romain, soumis à Antoine.
L'annexion de ces contrées paraissait à Octave d'un
si haut intérêt stratégique qu'il conduisit
personnellement les opérations militaires - une fois n'est
pas coutume ! Lors de cette campagne contre ces rudes montagnards
illyriens, il fut même, aux dires de l'historien Suétone,
blessé à deux reprises : un coup de fronde au genou
droit et diverses blessures aux jambes et aux bras lors de la chute
d'un pont.
Toujours pour cette période qui couvre les dernières
années de la tumultueuse association avec Antoine, il faut
encore signaler un fait qui n'est peut-être pas étranger
à la progressive "humanisation" de ce monstre froid qu'était,
à l'origine, le jeune Octave.
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Vers l'année 40 (avant
J.-C.), le jeune Triumvir tomba éperdument amoureux
de Livie, celle qui allait devenir, au sens propre,
la femme de sa vie.
On ne peut pas dire que les circonstances favorisaient cette
idylle ! Livie était déjà mariée
(à Tiberius Claudius Nero), elle était déjà
mère d'un garçonnet de trois ans (le futur empereur
Tibère), et
enfin, elle était durement enceinte d'un autre enfant
(le futur Drusus). Quant à Octave, il en était
déjà à ses deuxième noces, et
Scribonia, cette seconde épouse, attendait, elle aussi,
un enfant !
Mais enfin, l'Amour renverse tous les obstacles ! Octave attendit
patiemment que sa moitié accouche d'une fille (la fameuse
Julie) puis divorça sans ménagement ni regrets
excessifs. Vade retro Scribonia ! Dégage !
Autre bonne raison de se débarraser de cette empêcheuse
de convoler en rond : ce mariage était en passe de
perdre toute utilité politique puisque ladite Scribonia
était une parente de ce Sextus Pompée dont la
flotte allait être anéantie incessamment sous
peu !
Il ne restait plus à Octave qu'à ordonner au
collège des Pontifes (qui était "à
sa botte" puisqu'il en était le membre le plus
éminent - c'est-à-dire le plus dangereux - sans
pour autant en être encore le chef) de dissoudre le
mariage de la belle, pour enfin, le 17 janvier -38, épouser
en justes troisièmes noces cette jolie Livie, toujours
aussi durement enceinte des œuvres de son ancien mari. |
Seule concession d'Octave à tous les ragots qui entourèrent
cette union (et qui redoublèrent à l'occasion de la
naissance d'un enfant trois mois après les noces) : il se
résolut à restituer à leur père légitime
Tiberius Claudius Nero les fils de Livie (le futur Tibère
et son cadet Drusus, le "prématuré" de trois mois).
Ce n'était là qu'une minime concession au qu'en-dira-t-on,
et qui ne retarda guère que de quelques années l'agrandissement
de sa "familia" qu'envisageait le Triumvir d'Occident : en -33,
l'ancien mari de Livie mourut prématurément. Ses deux
enfants furent alors, tout naturellement, recueillis par Octave,
leur beau-père. Celui-ci se prit bien vite d'affection pour
le jeune Drusus, mais ne put jamais aimer réellement l'aîné
des fils de Livie, ce Tibère
qui, sans pourtant être dénué de réelles
qualités intellectuelles, montrait déjà, dès
son plus jeune âge, un caractère orgueilleux, ombrageux
et renfermé. |
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ANTOINE
ET CLOPÂTRE CONTRE OCTAVE
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Pendant qu'Octave renforçait
sensiblement sa position en Occident, Antoine, lui, n'en ratait
pas une !
Après la bataille de Philippes, alors qu'il séjournait
à Tarse (Sud de la Turquie actuelle), ce matamore convoqua
Cléopâtre devant son tribunal afin qu'elle
répondît de l'aide qu'elle avait, dit-on, apportée
aux assassins de César. Antoine proclamait à
tout vent qu'il allait se montrer inflexible, impitoyable
envers ce serpent de Nil
Mais dès que la reine
d'Égypte débarqua de sa galère royale,
le déploiement de faste qu'elle déploya éblouit
tant ce grand benêt d'Antoine qu'il ne fut plus question
de mise en accusation. Fasciné par un tel étalage
de luxe, entraîné dans un tourbillon de fêtes
somptueuses, de festins pharaoniques et de banquets féeriques,
enivré de vin des Pyramides, quasi asphyxié
par les lourds parfums orientaux, l'ancien lieutenant de César
succomba irrémédiablement au charme de la petite
reine.
Même le mariage d'Antoine avec Octavie, la propre sur
d'Octave, cette union d'un éminent intérêt
politique, ces noces qui scellaient la paix de Brindisi (septembre
-40) ne parvinrent pas à détourner Antoine,
cette tête folle, de la fascination qu'exerçait
Cléopâtre sur lui. Après quatre ans de
vie commune avec Octavie, il plaqua sa femme et ses enfants
légitimes et revint vers sa Cléopâtre
chérie, la queue entre les jambes.
Vous pouvez imaginer qu'Octave n'apprécia que très
modérément l'affront fait à sa petite
sur chérie ! |
Pour les vrais Romains, le comportement d'Antoine devint alors
totalement incompréhensible. C'était vraiment le monde
à l'envers ! Imaginez un peu : pour que sa maîtresse
égyptienne lui pardonne d'avoir épousé Octavie,
cet irresponsable d'Antoine ne projetait-il pas de lui abandonner,
à cette pute de Cléopâtre et à ses bâtards,
la presque totalité de l'Orient romain ! Et ce n'est pas
tout : Après s'être rabiboché avec son impérieuse
et exotique bien-aimée, le Triumvir ne s'était-il
pas lancé dans une désastreuse expédition militaire
contre les Parthes de Mésopotamie, sacrifiant ainsi la fleur
de ses légions aux ambitions démesurées de
cette enjôleuse qui rêvait - quelle folie ! - de rétablir
l'empire d'Alexandre le Grand.
Quarante-huit mille fantassins et vingt mille cavaliers morts au
champ d'honneur pour le joli nez de Cléopâtre
Autant dire pour des prunes ! (-37)
Bien sûr, en 34 avant J.-C., Antoine lava l'honneur des aigles
romaines en infligeant une cinglante correction au roi d'Arménie,
une authentique dégelée qui, par contrecoup, ramena
le roi des Parthes à plus de modération. Mais hélas,
l'amant de Cléo ayant réussi "le coup de génie"
de transformer cette victoire militaire en désastre politique,
le résultat de cette demi-victoire s'avéra encore
plus nuisible qu'une défaite. En effet, Antoine choqua une
fois de plus les vieux Romains traditionalistes en célébrant
son triomphe à Alexandrie au lieu de rentrer à Rome
pour recevoir les lauriers de la victoire des mains de ses concitoyens.
"A Alexandrie, rendez-vous compte ! Dans une capitale étrangère
! Antoine voudrait transférer la gloire et la richesse de
Rome sur les bords du Nil qu'il ne s'y prendrait pas autrement !"
Comble de maladresse, sans même demander l'avis préalable
du Sénat de Rome, Antoine profita de cette cérémonie
illégale pour concrétiser toutes les promesses que,
pour se faire pardonner son "adultère" avec Octavie, il avait
inconsidérément faites à sa royale concubine.
Il démantela littéralement la partie orientale de
l'Empire romain au profit des enfants de sa belle : Césarion,
fils de Jules César et de Cléopâtre, bombardé
du titre ronflant de "Roi des Rois", était nommé co-régent
d'Égypte ; Alexandre-Hélios, fils d'Antoine et de
Cléopâtre devenait, à l'âge de six ans,
roi d'Arménie et de Médie ; sa sur Cléopâtre-Séléné
recevait les royaumes de la côte d'Afrique du Nord, depuis
l'Ouest égyptien jusqu'à la Tunisie actuelle. Enfin,
le tout jeune Ptolémée (deux ans) se voyait conférer
les trônes de Phénicie, de Cilicie et de Syrie.
Octave, ravi de la tournure prise par les événements,
ne rata pas l'occasion de profiter des gaffes répétées
de son beau-frère et rival. Il convoqua le Sénat et
lui donna lecture du testament d'Antoine, ce texte dans lequel l'amant
de Cléopâtre détaillait ses donations abusives.
Les honorables Pères Conscrits, outrés d'être
mis devant le fait accompli, indignés d'être traités
"par-dessus la jambe", scandalisés d'être considérés
comme des "béni-oui-oui" par ce général aviné
devenu le pathétique pantin de sa "putain égyptienne",
les Sénateurs donc, comme un seul homme, déchurent
Antoine de sous ses pouvoirs "vu qu'il avait laissé une
femme les exercer à sa place" et déclarèrent
la guerre à cette reine d'Égypte qui humiliait tant
l'orgueil national romain.
ACTIUM
| Cette guerre
s'annonçait difficile pour Octave. Son adversaire avait
réuni en Grèce une formidable coalition. En
fait, on pourrait même dire que c'était tout
l'Orient qui s'était mobilisé pour barrer la
route aux ambitions d'Octave. On y voyait, à la tête
de leurs contingents, le roi de Maurétanie, le roi
de Haute-Cilicie, le roi de Cappadoce, les rois de Paphlagonie,
de Commagène, de Thrace, celui de Galatie et même
un chef bédouin d'Arabie. Pour renforcer ces éléments
disparates, Antoine pouvait également compter sur dix-huit
légions aguerries par les campagnes contre les Parthes
et sur les lourdes galères égyptiennes mises
à sa disposition par sa royale concubine. De plus,
avantage non négligeable, le Triumvir, qui avait la
maîtrise de la mer, pouvait "jouer la montre", prendre
tout son temps, utiliser l'arme du blocus, affamer Rome et
susciter des rébellions contre son beau-frère
Octave.
Mais, revers de la médaille, cette armada gigantesque
manquait d'homogénéité. En outre, ces
contingents orientaux ne valaient pas tripette. Et ces galères
égyptiennes, qui étaient si peu maniables !
Jusqu'aux invincibles légionnaires romains qui avaient
perdu leur mordant tant ils étaient révoltés
de voir leur chef vénéré faire les quatre
volontés de son impérieuse concubine. Quant
au commandement, mieux valait ne pas en parler : les chefs
n'étaient jamais d'accord entre eux, et il ne fallait
pas compter sur Antoine, le plus souvent entre deux vins ou
tout occupé à béer d'admiration devant
le joli nez de Cléopâtre, pour se poser en généralissime
incontesté et imposer son point de vue. |
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Ceci explique qu'Antoine, ses généraux et Cléopâtre
en étaient encore à discutailler, à hésiter
sur la tactique à adopter, à se demander s'il
fallait profiter de leur avantage numérique pour porter
la guerre en Italie ou s'il valait mieux attendre l'ennemi
au Nord de la Grèce, quand ils apprirent qu'Octave
avait traversé l'Adriatique et fonçait vers
eux, tandis que, de son côté, son lieutenant
Agrippa, à la tête de sa flotte, cinglait vers
le promontoire d'Actium.
Selon l'option qu'allait adopter Antoine, la bataille
d'Actium (2 septembre -31) serait navale ou terrestre.
Du côté de la mer, ses galères égyptiennes,
bloquées au fond du golfe d'Ambracie (auj. le golfe
d'Arta, au Nord-Ouest de la Grèce), et dont les équipages
avaient été décimés par une épidémie,
se devaient de forcer le blocus que leur imposait la flotte
d'Agrippa qui croisait au large.
Sur terre, les légions d'Octave campaient au Nord de
la baie tandis que celles d'Antoine occupaient la pointe méridionale
et le promontoire d'Actium. On pouvait donc envisager de se
retirer à l'intérieur du pays, y attirer l'infanterie
d'Octave et l'écraser quand elle serait suffisamment
éloignée de son soutien naval.
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Antoine opta d'abord pour un affrontement terrestre, au grand soulagement
de ses légionnaires préférant évoluer
sur "cette bonne vieille terre où ils savaient si bien
mourir quand les dieux leur refusaient la victoire" plutôt
que sur les traîtres flots. Mais la reine Égypte était
opposée à cette stratégie : une bataille terrestre
se réduirait à un affrontement romano-romain, alors
que dans une bataille navale, les galères égyptiennes
se couvriraient de gloire.
Preuve de l'emprise de la reine sur le faible Triumvir : un seule
nuit torride lui suffit pour ébranler la résolution
du général amoureux : Actium serait une bataille navale
!
Ce qui est étonnant là-dedans, c'est que les historiens
(même ceux qui sont favorables à la petite reine d'Égypte)
blâment son rôle à la bataille d'Actium, répétant
qu'elle n'agissait que par ambition personnelle. D'après
eux, l'option navale que Cléopâtre préconisait
à son amant était funeste : La reine, toute à
son obsession de profiter de SA victoire pour accroître son
emprise sur son amant et lui faire payer cash son aide militaire
déterminante, n'aurait jamais tenu compte les impératifs
stratégiques. Bref, "quel monstre d'ambition que Cléopâtre
!" "Comment Antoine a-t-il pu se rallier à l'avis de cette
petite reine qui n'y connaissait que dalle aux choses militaires
!" "Ah, si le nez de Cléopâtre avait été
moins long !" etc, etc
Pourtant, si l'on réfléchit un peu, on comprendra
que l'avis de Cléopâtre était bien le plus raisonnable
: la défaite des légions d'Octave n'aurait rien résolu
puisque les débris de son armée seraient évacués
par sa flotte intacte, rejoindraient l'Italie et continueraient
le combat. En revanche, si l'escadre d'Agrippa était anéantie,
la reddition de l'armée de terre d'Octave ne serait plus
qu'une question de temps : éloignée de ses bases et
dépourvue d'approvisionnements, elle était cuite,
finie, liquidée avant même de combattre. Cléopâtre
et Antoine n'auraient même pas besoin d'attendre la reddition
de ces légions condamnées pour faire voile vers Rome
dans leurs belles galères égyptiennes, y pénétrer
en triomphateurs et y asseoir leur pouvoir et leur dynastie.
Dès lors, quand Cléopâtre, pour convaincre son
amant, lui murmurait tendrement à l'oreille : "Une seule
bataille navale et Rome est à nous", elle n'avait sans doute
pas tort !
Antoine suivit donc le conseil judicieux de sa belle Cléo...
La suite des événements est archi-connue : cinéma
et télé ont suffisamment popularisé l'histoire
de Richard "Antoine" Burton et de Liz "Cléopâtre"
Taylor.
Les navires d'Agrippa, infiniment plus maniables que ceux d'Antoine,
les incendient un à un, les uns après les autres.
Les galères égyptiennes, durement prises à
partie elles aussi, s'enfuient pour mettre leur petite reine à
l'abri.
Désespéré de voir sa bien-aimée fuir
le champ de bataille (ou le fuir lui-même ?), Antoine, déserte
lui aussi ; il plaque-là ses soldats, rejoint la galère
de Cléo et y subit un sérieux coup de blues.
Les soldats d'Antoine, abandonnés, découragés,
vaincus, capitulent.
Octave a partie gagnée.
Il ne peut cependant poursuivre immédiatement les deux amants
fuyards : une mutinerie a éclaté en Italie et sa présence
est requise là-bas. Le temps de remettre ses soldats au pas,
il rejoint le gros de ses forces, fonce en Égypte, rallie
à lui les dernières légions d'Antoine qui,
désespéré, se suicide.
Octave repousse les avances de Cléopâtre. Celle-ci,
grâce à une vipère planquée dans un panier
de figues fraîches, met également fin à ses
jours.
Épilogue tragique : Octave fait assassiner le fils d'Antoine
et Césarion, rejeton présumé de Cléopâtre
et de Jules César ("Deux Césars à la fois
? C'eût été trop pour le monde !")
Octave est désormais seul maître de l'Empire romain
(Août -30). |
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LE
PRINCIPAT
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De retour à Rome, après
y avoir reçu les honneurs du triomphe (15 août
-29), Octave allait définitivement asseoir son pouvoir
personnel sur l'État.
Il n'osa cependant suivre la voie adoptée par son
illustre père adoptif posthume Jules César et
revendiquer la couronne royale. Il instaura plutôt un
nouveau régime : le Principat.
Apparemment Octave respectait les formes de la République.
Il prétendait rendre au Sénat (et au peuple)
un rôle équivalent à celui de l'empereur
dans la direction de l'État - c'est du moins ce que
prétendait sa propagande ! Mais ce respect apparent
du Sénat et du peuple n'était qu'une fiction
! Dans la réalité des faits, Octave réduisit
constamment et consciemment le rôle du Sénat.
Quant au peuple, il n'avait plus voix au chapitre depuis plus
belle lurette, mais Octave le tenait malgré tout à
l'il : la délation était encouragée,
institutionnalisée, érigée en méthode
de gouvernement afin que personne, du plus humble plébéien
au sénateur le plus cossu, n'osât murmurer contre
le tout puissant chef de l'État.
Et tout-puissant Octave l'était. Plutôt deux
fois qu'une !
Il concentrait entre ses mains tant de fonctions prétendument
"républicaines" que l'accumulation de celles-ci lui
conférait une autorité plus grande que n'importe
quel monarque absolu.
En simplifiant un peu (beaucoup), voilà quelle était
sa situation politique. Dès -38, Octave reçut
le titre d'Imperator (dépositaire de la souveraineté
et chef de guerre victorieux). Ensuite on lui décerna
(en -28) le titre de Princeps Senatus (le premier à
prendre la parole lors des discussions sénatoriales).
En -27, on lui concéda le pouvoir proconsulaire pour
dix ans (et qui furent renouvelés jusqu'à sa
mort), ce qui lui conférait la haute main sur toutes
les provinces de l'Empire.
|
Ce n'est pas encore tout ! Octave fut aussi doté de la puissance
tribunitienne (celle d'un tribun du peuple) à vie. Grâce
à cette fonction, sa personne devint inviolable, intouchable,
sacrée. De surcroît, puisqu'il disposait d'un droit
de veto perpétuel, il pouvait imposer sa volonté au
Sénat. Il était aussi Préteur et Censeur, ce
qui faisait de lui le chef du "pouvoir judiciaire". Et enfin, last
but not least, Octave était aussi "Pontifex maximus",
c'est-à-dire que c'était lui qui présidait
aux cérémonies du culte officiel romain.
C'est ainsi que, le 16 mai de l'an 27 avant J.-C., Octave, à
la fois généralissime, dictateur à vie, Président
de la République, guide du peuple romain, président
du Parlement, super-préfet de toutes les provinces, juge
suprême et pape de la religion romaine, reçut du Sénat
le titre et le "cognomen" d'Augustus. Ce terme religieux
consacrait la mission divine d'Octave : il signifiait quelque chose
comme "noble", "sacré", ou "vénérable". Nous
en avons tiré un prénom (Auguste, comme le
clown), un adjectif (le geste auguste du semeur) et un nom
de mois (Août)
Tous les successeurs d'Octave Auguste (que nous appelons par facilité
"Empereurs romains") porteront cet illustre titre.
Après son coup d'état légal, Auguste, puisqu'il
faut désormais l'appeler par son nom, allait encore gouverner
Rome pendant plus de quarante ans (jusqu'en 14 après J.-C.).
Naturellement, il m'est impossible de détailler, dans le
cadre de ces courtes notices, toutes les facettes d'un aussi long
règne. D'autres sites (voir ci-dessous)
le font d'ailleurs bien mieux que je ne pourrais le faire.
Quant à moi, je me contenterai d'évoquer quelques
aspects du "Principat" d'Auguste , à savoir :
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AUGUSTE ET LA "MORALISAION DE L'EMPIRE ROMAIN"
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Quand on parle de la politique intérieure
d'Auguste, il se trouve toujours un érudit pour le
louer de sa "tentative de moralisation d'une société
romaine déjà en voie de décadence".
Bien sûr, Auguste promulgua des lois sur le mariage
et l'adultère !
Mais ces mesures avaient-elles
réellement un objectif moral ?
Je m'explique : la "loi julienne sur le mariage des ordres"
(en bon latin : lex Iulia de maritandis ordinibus)
de 19 (ou 18) av. J.-C. rend le mariage obligatoire pour tout
citoyen âgé de 25 à 60 (et pour toute
femme âgée de 20 à 50). En cas de décès
ou de divorce, les conjoints veufs ou séparés
sont tenus de re-convoler tant qu'ils n'ont pas atteint l'âge
canonique.
Naturellement, des sanctions sont prévues pour les
contrevenants. Et c'est là que cela devient bizarre
: ce ne sont pas seulement les célibataires, mais aussi
les couples sans enfants qui sont punis en n'étant
plus autorisés à établir librement leur
testament. En revanche, les parents de trois ou quatre enfants
sont récompensés : la digne matrone prolifique
acquiert la libre disposition de ses biens, tandis que la
carrière politique de l'heureux père de famille
nombreuse reçoit un grand coup d'accélérateur.
Une mesure destinée à freiner la dénatalité,
dites-vous ?
D'accord ! Mais alors pourquoi les sanctions légales
ne visent-elles que ceux qui ont un patrimoine à transmettre
ou qui ont des ambitions politiques, et non pour l'ensemble
de la population ? |
Une autre loi d'Auguste, promulguée sensiblement à
la même époque (19 -18 av. J.-C.), visait à
réprimer l'adultère.
Sous peine d'être lui-même considéré comme
proxénète, le mari bafoué (les problèmes
des femmes cocufiées n'empêchèrent jamais de
dormir les législateurs - romains ou autres !) devait impérativement
poursuivre en justice son infidèle d'épouse et l'infâme
suborneur. Il revenait alors au Sénat de condamner les coupables
à la confiscation de leurs biens ainsi qu'à la relégation
sur deux îles distinctes.
Une mesure morale ?
Oui, mais, si vous voulez mon avis, le commun du peuple, qui ne
possédait rien d'autre que ses deux grandes mains pour happer
du pain des distributions publiques et sa large bouche pour l'engloutir,
devait carrément s'en battre l'il de ces confiscations
et de ces exils dorés !
Non, à l'évidence, ces dispositions soi-disant "morales"
d'Auguste n'avaient d'autre but que d'affaiblir le pouvoir de la
classe sénatoriale, ce groupe de nantis influents qui, seuls,
pouvaient encore s'opposer à l'autorité du "Princeps".
Eux seuls étaient visés par ses lois, limités
dans leur capacité d'hériter ou de tester librement,
freinés dans leur carrière politique, et même,
à la moindre incartade d'une épouse à la cuisse
trop légère, menacés d'être condamnés
comme des vulgaires "macs".
Il ne faut pas perdre de vue non plus qu'Octave Auguste n'était
pas issu de la noblesse. Même si sa mère était
d'origine noble, son père n'était que ce qu'on appellerait
aujourd'hui un "bon bourgeois". Il n'avait donc aucune affinité
naturelle avec les nobles, ni aucun souci de ménager leurs
privilèges, surtout s'ils portaient ombrage à ses
ambitions personnelles. D'ailleurs, ses murs quelque peu rustiques
choqueront toujours les Patriciens raffinés qui le côtoyaient,
et en particulier son beau-fils, le futur empereur Tibère,
très fier, quant à lui, de ses origines aristocratiques.
Ajoutez à cela les méthodes souvent sournoises du
personnage, et vous aurez l'explication de bien des lois prétendument
"morales" de ce chafouin d'Auguste. (Voir Thomas Späth, Les
Bébés de l'empereur Auguste, L'Histoire n°
123 - juin 1989) |
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AUGUSTE ET LA "POLITIQUE DES TROIS FLEUVES"
On a coutume de considérer Auguste comme un souverain pacifique,
plus soucieux de consolider les anciens acquis territoriaux que
de réaliser de nouvelles conquêtes.
C'est à la fois vrai et faux.
Il est vrai qu'après son triomphe de 29 avant J.-C., Auguste,
qui voulait manifester à grand fracas l'instauration d'une
ère de paix, fit fermer les "Portes de la Guerre" (en réalité
celles du Temple de Janus) qui étaient restées ouvertes
depuis plus de 200 ans. Pourtant, malgré cette cérémonie
tapageuse, destinée surtout à la propagande, le moins
que l'on puisse dire c'est que, tout au long de son règne,
les légions romaines ne chômèrent pas : chaque
année que Jupiter fit vit son lot d'expéditions militaires.
Car Auguste, malgré sa volonté d'apparaître
comme un souverain pacifique et bienveillant, veilla particulièrement
à "pacifier" certaines provinces, celles récemment
conquises ou celles qui rechignaient à accepter les "bienfaits"
de la civilisation romaine (et surtout les agents du fisc qui les
accompagnaient). Or, cette "romanisation" ne put bien souvent se
réaliser qu'au prix de campagnes militaires longues et sanglantes.
Par exemple, il fallut huit ans pour "pacifier" l'Espagne (de -27
à -19).
D'autre part, la "consolidation" des anciennes conquêtes
passait par la soumission de nouveaux territoires, l'Anschluss
de toute une série de pays non encore soumis. Par exemple,
le maintien des Gaules dans le giron de l'Empire nécessitait
le contrôle de tout l'arc alpin, donc la conquête de
ce qui correspond aujourd'hui à la Suisse, à l'Autriche,
à la Slovénie, et au Nord de la Croatie. Ce ne sont
pas là de minces acquisitions, loin de là !
En fait, Auguste nourrissait un grand projet de rationalisation
de la conquête romaine. Il voulait doter l'Empire de frontières
naturelles
Et pas n'importe lesquelles : celles qui seraient
les plus aisées à défendre ! C'est ce qu'on
a appelé la "Politique des trois fleuves".
En Orient, outre le fait qu'Auguste, après la défaite
d'Antoine et Cléopâtre, s'était approprié
l'Égypte et ses immenses richesses, l'empereur était
parvenu à un accord avec le roi des Parthes pour fixer les
limites de la zone d'influence de Rome à la vallée
du Haut-Euphrate, où les Romains gardaient quelques postes
avancés, et à l'Arménie, où un prince
parthe régnerait sous une vague tutelle romaine.
En Occident en revanche, c'était plus compliqué !
La frontière naturelle la plus logique (et la plus sûre)
devait longer l'Elbe, de son embouchure en mer du Nord jusqu'à
sa source, puis elle devait emprunter la ligne de crête des
monts de Bohème (le Quadrilatère bohémien)
et rejoindre le Danube, longeant le fleuve jusqu'à la Mer
Noire.
Inutile de dire quel effort militaire gigantesque réclamait
la réalisation d'un tel projet !
Bien sûr, les peuplades riveraines du Danube se soumirent
sans trop de difficultés au pouvoir de Rome (exception faite
d'un très dangereux soulèvement difficilement réprimé
par Tibère entre 6 et 9 ap. J.-C.), mais il n'en alla pas
de même des tribus germaniques, autrement coriaces, qui peuplaient
le pays entre le Rhin et Elbe. Extrêmement jalouses de leur
indépendance, elles avaient déjà résisté
victorieusement au grand Jules César, c'est tout dire !
Pourtant les généraux d'Auguste, en particulier Drusus,
Tibère (le futur
empereur) et, plus tard Germanicus, parvirent presque à soumettre
ces peuples sauvages. À la fin de la première décennie
de notre ère, les légions romaines campaient au bord
de l'Elbe, franchissant même sporadiquement ce fleuve, histoire
de donner de salutaires avertissements de prudence aux peuplades
insoumises de l'autre rive. (Voir carte
des conquêtes d'Auguste en Occident).
Malheureusement pour Rome, une défaite inattendue vint tout
compromettre : en 9 après J.-C., les trois légions
de Varus furent exterminées dans la forêt
de Teutoburg par une coalition de tribus germaniques dirigée
par Arminius. (Sur la défaite de Varus, voyez, sur le site
Peplum - images
de l'Antiquité : Clic
!)
À Rome, l'émotion fut extrêmement vive. Tout
le monde se lamentait ! Quant au vieil Auguste, même s'il
n'alla sans doute pas jusqu'à arpenter les salles de son
palais en hurlant le cri aussi absurde que désespéré
que lui prête la tradition ("Varus, Varus, rends-moi mes légions
!"), il se laissa néanmoins pousser les cheveux et la barbe
en signe de deuil, puis jeûna chaque année le jour
anniversaire de cette défaite.
Tout limité qu'il fut, l'échec de Varus c'était
aussi celui de la politique d'expansion. En Occident, Rome avait
atteint ses limites, et le vieux Princeps venait subitement d'en
prendre conscience.
Bien sûr, ce revers, quoique grave, n'était pas catastrophique
! Bien sûr, le futur empereur Tibère
et son neveu Germanicus allaient s'employer, dans les années
qui suivirent, à laver l'honneur patriotique romain dans
des flots de sang germanique ! Mais il n'en restait pas moins que,
dans les marches septentrionales de l'Empire, le mythe de l'invincibilité
des légions romaines avait été irrémédiablement
battu en brêche. Les tribus germaniques étaient, et
resteraient, décidément rétives à toute
romanisation.
Auguste, sur le conseil de son beau-fils Tibère,
se résolut alors à tirer les pénibles conclusions
qui s'imposaient. La mort dans l'âme, il renonça à
la frontière de l'Elbe pour la reporter plus à l'Ouest,
sur le Rhin. (Voir carte
des conquêtes d'Auguste en Occident)
Évidemment, cette frontière naturelle de raccroc
n'avait pas les avantages de celle de l'Elbe, celle qu'il avait
d'abord projetée. Elle était beaucoup plus longue
et plus difficilement défendable car, entre la vallée
du Rhin et celle du Haut-Danube, s'étendait une vaste région
dépourvue d'obstacles naturels. On pouvait certes verrouiller
ce passage par un réseau de fortifications - des générations
d'empereurs romains allaient d'ailleurs s'y employer - mais ce "ventre
mou de l'Empire romain", cette plaine allemande entre Rhin et Danuble,
ce no man's land entre civilisation et barbarie, bref ce
que l'on appellerait le "limes germanique", resterait toujours
une épine au flanc de Rome, un véritable boulevard
pour les invasions futures ! |
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LA SUCCESSION D'AUGUSTE
(Voir Tableau
généalogique)
Je l'ai signalé plus haut : après son mariage avec
Livie et après s'être emparé du pouvoir absolu,
Auguste "s'humanisa" considérablement. Le monstre froid et
hypocrite fit progressivement place à un personnage affable
et bienveillant, aussi modeste par sa vêture que dans ses
propos, et surtout doté d'une vertu éminemment romaine
: l'esprit de famille.
| Mais tragédie ! Sa
famille directe se réduisait à bien peu de chose.
Son mariage avec Livie, la femme de sa vie, était resté
désespérément stérile. Il n'avait
qu'une fille pour héritière, la trop fameuse
Julie, fruit de ses noces éphémères
(et purement politiques) avec Scribonia.
Auguste reporta donc son affection et ses espoirs dynastiques,
d'une part et en priorité, sur son neveu Marcellus
et, à titre subsidiaire sur les enfants nés
du premier mariage de chère Livie (donc ses beaux-fils),
Tibère et,
surtout, Drusus.
Dans la course à la succession d'Auguste, ce fut d'abord
Marcellus, fils du premier mariage d'Octavie (la petite sur
chérie du Princeps), qui tint la corde. À peine
fut-il pubère qu'Auguste le maria à sa fille
Julie, elle-même âgée de 14 ans seulement.
Marcellus, neveu et gendre du Princeps, devenait l'héritier
présomptif du "Principat".
Pas pour longtemps.
En 23 (av. J.-C.), Auguste tomba gravement malade. Comme Marcellus
était encore bien trop tendre pour assumer le fardeau
de l'Empire, le Princeps tendit son sceau privé à
son intime et immutable ami Agrippa.
Certes, Auguste se remit bien vite, mais Agrippa conserva
son rang de deuxième personnage de l'État. On
ne sait trop si Marcellus eut le temps de s'indigner de cette
nomination car il mourut en automne de cette même année
-23. Il n'avait pas vingt ans.
La mort de Marcellus n'avait pas que des mauvais côtés
: elle "libérait" Julie, sa jeune veuve, qui était
aussi, on s'en souvient, la fille unique de l'Imperator. Celle-ci
n'eut pas le loisir de pleurer bien longtemps son défunt
mari : Auguste la "recasa" dare-dare au pauvre Agrippa, confortant
de ce fait ses droits à la succession impériale. |

|
Faute d'être heureux, ce mariage, purement politique, fut
prolifique : cinq enfants en naquirent, dont deux fils, Caius César
et Lucius César.
Auguste fut positivement ravi : enfin des mâles de son sang,
des rejetons de sa race ! Sa gamine Julie lui avait enfin donné
les fils que sa chère Livie lui avait refusés ! Au
comble de la joie, il conforta son gendre Agrippa dans ses fonctions
de co-régent de l'Empire et adopta alors ses petits-fils.
Évidemment, on ne peut pas dire que cette adoption était
de nature à simplifier l'arbre
généalogique de la famille Julio-Claudienne :
grâce à elle, les petits Caius et Lucius devenaient
frangins de leur mère et beaux-frères de leur père
!
Mais complication ou non, la succession d'Auguste semblait réglée
: en cas de décès inopiné du Princeps, ce serait
Agrippa, homme d'âge mûr, expérimenté,
capable et, qui plus est, lié à la famille impériale,
qui reprendrait le flambeau pour, plus tard, le transmettre, intact,
aux héritiers directs et légitimes d'Auguste.
La mort d'Agrippa (12 av. J.-C.) vint ruiner ce beau scénario.
À nouveau Auguste dut se mettre en quête, à
la fois d'un nouveau mari pour Julie, et d'un tuteur pour les deux
héritiers du trône.
Il ne chercha pas bien loin ! Ce au tour de son beau-fils Tibère
(fils aînée de Livie) de "se taper" Julie et d'assurer
l'intérim pour Caius et Lucius César, qui restaient
les héritiers désignés du trône. Le fait
que Tibère fût déjà marié, qu'il
aimât tendrement son épouse Vipsania et qu'il n'éprouvât
aucune inclination pour cette Julie déjà fort défraîchie,
n'entra pas en ligne de compte ! De par la volonté du
tout-puissant Princeps, Tibère, démarié et
remarié a toute berzingue, fut désormais contraint
de jouer - et à double titre - le rôle ridicule du
triste cocu : malgré toutes ses qualités, on ne lui
demandait rien d'autre que de préserver les intérêts
d'enfants qui lui étaient étrangers, ainsi que servir
de caution aux frasques d'une épouse dont l'inconduite parvenait
même à scandaliser les plus débauchés
des Romains, c'est tout dire !
Heureusement pour Tibère, la mort frappa encore, fauchant
successivement les deux jeunes Caius et Lucius César (2 et
4 ap. J.-C.)
Auguste fut alors bien obligé d'enfin récompenser
les mérites de son beau-fils Tibère.
Celui-ci fut l'associé au pouvoir et devint ainsi le deuxième
personnage de l'Empire. Pourtant, même s'il reconnaissait
sa valeur, le vieux Princeps n'appréciait guère son
beau-fils. Il obligea donc Tibère à adopter son neveu
Germanicus (fils de son frère cadet Drusus - Voir Tableau
généalogique). Vu l'âge de Tibère
(46 ans) au moment de sa promotion, Auguste pensait qu'il ne serait
qu'un "empereur de transition". Après son règne, qu'il
espérait le plus bref possible, le trône impérial
serait dévolu à Germanicus et à ses descendants. |
|
LA DATE DE NAISSANCE
DU PETIT JÉSUS
C'est sans doute sous le règne d'Auguste à
Rome et, en Judée, sous celui d'Hérode le Grand
que naquit ce petit Jésus qui allait se faire un certain
nom dans l'Histoire.
Depuis, la date de cet événement fait l'objet
d'âpres - et stériles - débats. La plupart
des historiens le situent en 6 ou 4 av. J.-C
. Pourquoi
précisément ces deux dates ? De quels renseignements
précis disposons-nous pour situer la date de naissance
de Jésus ?
À vrai dire, cela se réduit à bien peu
de chose :
- L'évangéliste Matthieu fait naître
Jésus "à Bethléem, en Judée,
au temps du roi Hérode" (Matth., 2 : 1).
Or, Hérode le Grand régna de 40 à 4
av. J.-C. et Jésus naquit donc dans les dernières
de son règne. Mais c'est quoi, les dernières
années d'un règne de près de quarante
ans ? Un, deux, cinq, dix ans ?
|
|
- Pour l'évangéliste Luc (que la tradition nous
présente pourtant comme un bon médecin), la pauvre
petite Marie, mère du Christ, aurait impavidement enduré
une grossesse d'au moins dix ans. En effet, d'après lui,
c'est "au temps d'Hérode, roi de Judée" (donc
toujours entre 40 et 4 avant J.-C.) que Marie se trouve
enceinte et s'en va rendre visite à sa cousine Élisabeth
qui, elle-même, attend Jean-Baptiste depuis six mois (Luc,
1). Or, notre évangéliste Luc ne fait naître
Jésus à Bethléem qu'au moment d'un recensement
qui effectué "quand Quirinus était gouverneur de
Syrie", c'est-à-dire en 6 après J.-C. Marie,
enceinte en 4 avant J.-C. (au plus tôt) n'aurait accouché
que dix ans après ! Battues sur toute la ligne, les éléphantes
!
Voilà sans doute pourquoi certaines Bibles chrétiennes,
pour se dépatouiller de cette contradiction absurde, n'ont
pas craint de modifier (sur quelle base ?) le texte de saint Luc,
lui faisant dorénavant et opportunément signaler
que "ce recensement eut lieu avant le gouvernement de Quirinus
en Syrie". Ouf, Marie a eu chaud !
D'autres exégètes chrétiens, qui ne disposaient
sans doute pas encore de cette version si opportunément
réaménagée, ont, quant à eux, déniché
un Quirinus (le même ? un autre ?) qui aurait été
légat en Orient dans les années 11 et 10 avant J.-C.
Selon eux, le brave saint Luc (qui était Grec, que voulez-vous
?) se serait glorieusement emmêlé les pinceaux, faisant
une immense macédoine avec tous ces noms romains, avec
tous ces titres romains relatifs à des gouverneurs romains
! Quant à savoir ce que devient le recensement de Quirinus
de l'an 6 après J.-C. avec cet autre (ou ce même)
Quirinus qui vivait en Orient plus de seize ans auparavant, mystère
et boule de gomme !
- Ni l'évangéliste Marc ni Jean ne disent mot de
la naissance de Jésus. Quand on ne dit rien, on ne risque
pas de se tromper !
- Luc (encore lui) prétend que Jésus commença
sa prédication à l'âge de 30 ans ("il avait
environ trente ans quand il commença son uvre".
Luc, 3 : 23), mais Jean, lui, le montre plus proche de la cinquantaine
: "Tu n'as pas encore cinquante ans et
tu as vu Abraham !", lui rétorquent ces maudits Pharisiens
(Jean 8 : 57). Apostropheraient-ils ainsi un jeune homme âgé
d'à peine trente ans ? Dès lors, selon ce témoignage,
si Jésus, qui n'avait "pas encore cinquante ans", prêchait
effectivement dans les années 30-34 de Son ère,
il serait né au plus tôt, vers 10 avant Lui-Même.
- Commentant ce passage de Jean (8 : 57), Saint Irénée,
l'un des premiers "Pères de l'Église" et le dernier
auditeur des "Pères apostoliques" (ce qui veut dire qu'il
avait suivi les enseignements des saints hommes qui avaient connu
les apôtres), confirme que Jésus "est mort proche
de la cinquantaine et touchant à la vieillesse" (Cont.
Heres., II, 22 : 6). Dans ce cas, tout l'Évangile de Luc,
avec son Jésus qui naît vers l'an 6, nous décrirait
les activités d'un fort joli vieillard de 25-30 ans ! Un
peu jeunot, le vénérable "rabbi" Jésus "selon
saint Luc" !
Tout cela fait quelque peu désordre !
Pourtant, si,
l'on excepte le témoignage isolé (Testis unus,
testis nullus) et contradictoire de Luc, tous les autres indices
semblent indiquer une date probable de naissance de Jésus
qui se situerait plutôt aux environs de 10 avant J.-C. que
vers -6 ou -4.
Quant à moi je pencherais plutôt pour l'an 9 avant
J.-C., mais les raisons qui me poussent à opter pour cette
date sont si bizarroïdes qu'il serait vraiment oiseux de les
développer ici. |
| Suite... |
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